Lettres à Françoise

Part 21

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--Mon Dieu!... S’il s’agit, madame, du monde purement aristocratique, l’idée qui y domine est assurément qu’on déchoit en travaillant, fût-on un homme... (Chacun pourra examiner à quel état d’importance et de vitalité, en France, une telle doctrine a conduit ce monde-là.) Je dois à la vérité d’ajouter que même dans le «surmonde», pour ainsi dire, certains esprits hardis osent braver l’opinion et travailler. Je citerai, dans des genres différents, le marquis de Dion et la comtesse de Noailles.

Des quatorze lettres reçues où est traitée principalement ou incidemment la question du féminisme, une seule proteste contre l’évolution qui porte de plus en plus le sexe faible à faire _autrement_ les mêmes choses que le sexe fort. Si l’auteur de ce billet, d’ailleurs aimable et charmant, mais très parfumé, un peu trop parfumé, ne l’avait pas écrit au moment où elle n’avait lu encore (elle l’avoue) que les six premières des _Lettres à Françoise_, elle eût sans doute glané dans les lettres suivantes quelques réponses à ses objections--et sur la moindre grâce des femmes qui travaillent, et sur l’incapacité physique du joli sexe à supporter les fatigues d’un métier de docteur, d’avocat, d’ingénieur... Nous avons répliqué à tout cela, n’est-il pas vrai, ma nièce? Et puis, voyez-vous, la meilleure réplique, c’est qu’il y a tout de même aujourd’hui des femmes avocats, des femmes médecins, voire des femmes ingénieurs; il y en a maintenant qui exercent depuis des années. Elles ne sont pas mortes à la peine et elles sont restées des femmes. Contre le fait aucun argument ne prévaut. S’il est clair que toutes les femmes ne sont pas armées pour de pareils efforts, ma correspondante parfumée accordera que la situation d’une femme avocat, médecin ou ingénieur est plus enviable que celle de la plupart des femmes qui, n’étant point riches, ne travaillent pas.

La plus forte et la mieux présentée des objections m’a été proposée par un correspondant. Je ne le nommerai pas, mais je donnerai sa lettre presque tout entière. Elle est fort bien écrite:

«... Parmi les exemples particuliers, me dit-il, que vous offrez à l’appui de votre thèse, vous citez une jeune fille qui, grâce à la sténo-dactylographie et à la connaissance de l’anglais, est arrivée à se créer une position très honorable.

«Sténo-dactylographe, polyglotte moi-même, j’ai depuis une dizaine d’années, au cours du soir où je suis professeur, dirigé vers cette carrière un assez grand nombre de jeunes filles, auxquelles j’ai été heureux de procurer de la sorte, avec le gagne-pain, un bien plus précieux encore: l’indépendance.

«Mais toute médaille a son revers. Certaines de mes élèves, par leur zèle, leur activité, leur faculté d’assimilation bien féminine, sont arrivées à occuper dans les maisons ou les administrations où je les ai casées des postes très rémunérateurs. Filles d’artisans ou de petits employés, leur maigre dot (et toutes n’en auraient pas eu) n’attirait pas autour d’elles beaucoup d’épouseurs; mais leurs appointements, souvent supérieurs à ceux de leurs collègues masculins, n’ont pas manqué d’accroître l’attirance de leurs gracieux visages. Mes vierges fortes, suivant en cela l’impulsion de la nature, se sont mariées pour la plupart. Presque toutes (je vois fort peu d’exceptions), malgré leur mariage et les enfants qui ont suivi, ont continué à occuper leur place.

«Je me suis toujours élevé contre le travail, au dehors, de la femme mariée; mais ma croisade a produit fort peu d’effet dans mon entourage. Mes jeunes couples prétendent avoir de la sorte une vie plus large, plus facile, et bien des fois la femme préfère être au bureau plutôt que de s’occuper des soins du ménage, dont elle se décharge sur quelques vagues mercenaires. Ceci ne se passe certainement pas dans le monde que vous avez sous les yeux; mais parcourez les magasins, les bureaux et les ateliers parisiens: vous verrez la place énorme tenue par la femme mariée. Les enfants, lorsqu’on n’a pu les éviter, sont envoyés en nourrice en province; la femme rentre fatiguée à la maison; rien n’est prêt pour le repas du soir, et bien souvent, à déjeuner, chacun a mangé de son côté. Ce n’est vraiment pas la vie de famille comme je la conçois; c’est une simple association entre collègues.

«Vous devez connaître suffisamment l’Angleterre pour savoir que le travail de la femme mariée hors de son intérieur est pratiquement nul. A Londres, les administrations publiques ou privées occupant un personnel féminin n’admettent que des veuves ou des célibataires; la femme mariée, qui a un protecteur légal travaillant pour elle, doit rester au foyer.

«Voilà ce que je voudrais voir établir en France, et je croirais mal vous connaître si je doutais un seul instant de votre avis à ce sujet. Ne pourriez-vous pas, dans une de vos prochaines œuvres, ou lorsque l’occasion s’en présentera, signaler cette mauvaise compréhension de la vie à deux, combattre ce danger qui menace l’existence même de la famille, mettre en garde l’Ève d’aujourd’hui contre des propositions matrimoniales trop souvent guidées par l’intérêt?»

Si mon correspondant veut dire qu’un labeur qui entrave la vie à deux dans le ménage est fâcheux pour une femme mariée, il est clair que je suis avec lui.

Mais:

1º Il admet lui-même le travail au dehors pour les veuves et les vieilles filles. Or il y a beaucoup de veuves (les femmes se mariant plus jeunes et vivant plus longtemps que les hommes); le célibat est aussi la condition forcée d’un grand nombre de femmes, d’un nombre qui va croissant.

2º Un employé de bureau, absent de chez lui toute la journée (sauf l’heure du repas méridien), jouira-t-il d’une vie conjugale moins intime si sa femme a elle-même des heures de bureau qui, naturellement, coïncident à peu près avec les siennes? Une femme est-elle plus séparée du mari _absent_ parce qu’elle-même travaille au dehors? Notez que dans bien des cas, au contraire (les postes, les banques, etc.), le mari et la femme peuvent s’employer au même lieu, et alors se voient plus que si la femme ne travaillait pas.

Cette solution du travail en ménage n’est-elle pas l’idéal des travailleurs mariés?

3º Reste la question de l’intérieur et des enfants. Parlons d’abord des ménages sans enfants. Mon correspondant s’illusionne s’il croit que je vis exclusivement dans le monde riche et oisif. J’en demande pardon à quelques lectrices que je vais certainement choquer un peu; mais du temps que j’étais fonctionnaire en province et à Paris j’ai constaté que la plupart des ménages moyens, ménages d’employés, de petits professeurs, etc... sont tenus de façon assez ordinaire, assez neutre, pour qu’une mercenaire qualifiée, surveillée par la maîtresse de la maison aux heures que celle-ci passe chez soi, puisse prétendre à faire aussi bien.

S’il y a des enfants, c’est autre chose: une mère n’est nulle part mieux placée qu’auprès d’eux. _Mais encore faut-il qu’elle puisse y demeurer_, car avant tout il importe de nourrir, de faire vivre ces enfants! C’est en de tels cas de _nécessité_ que le travail de la femme au dehors, non seulement se justifie, mais s’impose.

Une réflexion, pour finir:

Quand on discute la question des enfants élevés chez leurs parents, il ne faut pas se payer de paroles. On doit juger l’état de choses existant, non pas d’après l’intérieur idéal qui correspond à cet état de choses, mais d’après l’intérieur réel, d’après la moyenne des ménages. Et je demande à mes correspondants si, à peu près une fois sur deux, une honnête pension n’est pas pour la jeune plante humaine, au point de vue de toutes les hygiènes, un meilleur milieu que la maison paternelle. Qu’on me réponde franchement!

V.--L’AMOUR ET LE MARIAGE.

«Voulez-vous mon avis? m’écrit une spirituelle petite Parisienne. Je regrette que vous l’ayez lâchée trop tôt, votre nièce. Il n’y a pas beaucoup de vies de jeunes filles aussi unies que la sienne. Aussitôt sortie de pension, pan! mariage d’amour!... C’est exquis! Mais elles auraient bien besoin d’un conseil affectueux et intelligent, les jeunes filles qui veulent choisir un mari, l’aimer et en être aimées. On est tiraillée par des parents qui souhaitent telle ou telle position: on s’en fiche un peu (_sic_) de la position: on veut un peu d’amour et de bonheur durable... Je vous assure qu’on est parfois inquiète et énervée. Moi, dans ces cas-là, pour me calmer, je fais des divisions avec des chiffres décimaux...»

Ce dernier trait (de ceux qu’on n’inventerait pas) n’est-il point charmant, bien jeune fille, bien «Françoise»?

Tandis que cette lettre m’arrivait de Paris, la suivante m’était adressée de Saint-Étienne:

«Votre livre me sera d’autant plus cher que je suis dans le cas de votre Françoise. Sans fortune ou à peu près, j’aime un officier sans fortune. Si, comme Françoise, je deviens l’heureuse femme d’un mari résolument aimé, je n’irai pas vous le dire: mon bonheur sera de ceux qui fuient la grande ville; mais je vous en serai reconnaissante, car je suis persuadée que Françoise y aura contribué.»

La petite Parisienne de tout à l’heure saurait-elle aimer aussi «résolument» que cette jeune Stéphanoise? C’est déjà une question. N’importe! ce rapprochement des deux lettres prouve une fois de plus que l’amour souffle où il lui plaît: il y a des privilégiées, des déshéritées de la vie sentimentale. L’une trouve tout de suite son bonheur à Saint-Étienne; l’autre le cherche vainement à Paris. Cruelle vérité, confirmée par nombre de lettres de vieilles filles, si touchantes, si palpitantes d’espoir inquiet à travers leur désespérance!

Cela n’empêche pas que le mariage, enthousiaste ou simplement sage et loyal, doive être la règle pour la jeune fille. Il faut qu’elle s’y destine, tout en acceptant l’éventualité du célibat et en s’armant l’âme et l’esprit pour que le célibat lui soit tolérable. Je demande pardon de me citer moi-même, mais enfin, puisque c’est mes idées sur quoi l’on m’interroge, je me permets de renvoyer au discours de Pirnitz, dans _Frédérique_. A part l’extrême conclusion (qui est la partie romanesque), c’est bien là mon sentiment.

Sur la nécessité des longues fiançailles, assentiment unanime, sauf, d’une maman, cette boutade, trop drôle pour que je ne la cite point:

«Depuis que votre livre a paru, monsieur, les jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans viennent annoncer à leur famille qu’ils se décident pour les longues fiançailles, et les petites cousines sont là toutes prêtes pour les encourager...»

Eh bien! chère correspondante très mûre (c’est vous qui le dites), quel inconvénient voyez-vous à cet accord? S’il y a danger à laisser longtemps fiancés les cousins et les cousines, à qui faut-il s’en prendre? Sans doute à qui les éleva? Faites bien vite votre _meâ culpâ_!

Cette même correspondante est d’ailleurs d’accord avec de nombreuses autres pour dauber sur «les jeunes gens contemporains».

«La génération des hommes de trente à trente-cinq ans a pris pour idéal les femmes troublantes de Bourget, tout au moins en province... Il faut dix ans pour préparer une génération d’hommes assez réfléchis pour voir dans la fiancée de leur choix la mère destinée à élever leurs enfants, non la poupée plus ou moins poétisée par les artifices de toilette...»

Encore sur les jeunes gens.--Opinion d’une jeune fille:

«Je trouve qu’en général les jeunes gens d’aujourd’hui ne sont pas à la hauteur des jeunes filles. Bien peu songent à modeler convenablement, à agrandir, à élever leur être intime, à développer leur volonté, tandis que cette préoccupation est constante chez beaucoup de jeunes filles.»

Opinion d’une autre jeune fille:

«Énormément de jeunes gens mal élevés, surtout dans ce qu’on appelle le grand monde...»

Les jeunes gens sont-ils en vérité si chenapans que cela? Je n’en sais rien; mais je persiste à conseiller aux Françoises du XXe siècle de les épouser tout de même, ces vilains jeunes gens, et d’avoir bien vite des fils qu’elles élèveront de manière que ceux-ci, du moins, soient d’irréprochables gentlemen vers l’âge nubile.

L’avertissement est toutefois caractéristique, et les jeunes gens actuels feraient bien de le méditer. La génération mariable des jeunes filles les juge avec une sévérité unanime. Et cela encore prouve que la jeune fille moderne est plus critique, plus consciente que ses aînées.

VI.--LES OMISSIONS.

J’arrive aux reproches.

Il paraît que j’ai péché par omission.

L’on m’accuse d’avoir négligé de parler de deux sujets importants: 1º la Charité; 2º la Religion.

Il est vrai, chère Françoise, que je n’ai pas traité dans mes lettres, isolément et directement, ce beau sujet: la charité. Et je pourrais me tirer de ce pas par une pirouette, en citant deux amusantes répliques empruntées au _Fils de Giboyer_:

MADAME DE LA VIEUXTOUR.--Le père Vernier a été admirable ce matin... Il a eu sur la charité des pensées si nouvelles, si touchantes!

GIBOYER.--A-t-il dit qu’il ne fallait pas la faire?

Il n’est pas aisé, en effet, de dire des choses neuves sur la charité, fût-on le père Vernier. Certaines vertus sont si évidemment nécessaires à l’équilibre, à la santé morale, qu’il semble superflu de les recommander lorsqu’on n’est pas, comme le père Vernier, choisi pour faire périodiquement l’inventaire et le blanchissage des âmes de ses ouailles. Cependant, pour les lectrices qui aiment à entendre des choses touchantes, sinon nouvelles, sur la charité, je veux insérer ici, tout simplement, la lettre d’une des leurs. Je ne saurais mieux faire, ni surtout mieux dire. Je prendrai la citation d’un peu haut, d’abord parce que la lettre est charmante, puis parce qu’elle montre gentiment combien est naturel, chez la femme, le passage du simple désir d’aimer à la charité:

«... Je n’ai plus l’âge de Françoise, hélas! Quoique jeune fille, j’ai déjà une épingle dans ma coiffe... Mais qu’importe? J’ai gardé quantité d’illusions; c’est un avantage, n’est-ce pas? Sœur aînée de cinq frères, n’ayant plus de mère, je suis maîtresse de maison absolue. Je ne pourrai jamais avoir le sort enviable de Françoise, et pourtant l’ai-je espéré, désiré de toute mon âme! J’aurais voulu, comme elle, être la compagne d’un être aimé; l’éducation que j’ai reçue de ma mère ressemble en tous points à celle que l’oncle donne à sa nièce. Et, si la Providence avait voulu qu’il y ait une Ellen II, votre livre aurait été mon bréviaire...

«Il y a pourtant une légère lacune: vous avez oublié les pauvres, et mademoiselle Françoise n’y songe pas non plus. Moi, l’humanité souffrante a toutes mes sympathies, et, si j’avais le temps, je lui consacrerais plusieurs heures par jour. _Il est doux de faire l’aumône de sa pitié. Un sourire sur des lèvres flétries, un regard reconnaissant, valent toutes les récompenses. Les confidences des malheureux sont si intéressantes, ils aiment tant qu’on les écoute!..._»

Encore un coup, peut-on mieux dire? Bien qu’il n’y soit plus question de la charité, je ne résiste pas au plaisir de citer la fin de la lettre:

«Je suis une petite campagnarde, j’aime la nature. Elle m’aide à vivre, et c’est avec elle que j’ai les rapports les plus agréables. Perchée sur les flancs du Môle, notre petite habitation domine la vallée de l’Arve... Notre panorama est superbe. Si vous aimez vraiment à boucler votre malle, oncle de Françoise, mettez-vous en route pour... (ici le nom d’une station d’été très connue); arrêtez-vous dans notre ville; puis ayez l’amabilité de vous faire conduire à... (ici le nom de la maison). Vous y trouverez une petite demoiselle heureuse de causer un instant...

«... Huit pages! je vous prie, monsieur, de m’excuser...»

Voilà, ma chère Françoise, une de ces lettres qui découragent les écrivains d’écrire des «Lettres de Femmes».

Pour ce qui est de cet autre grand sujet,--la religion,--je ne m’étonne pas que des lectrices me reprochent de ne l’avoir pas traité.

«... Pourquoi, me dit une mère, dans un programme si juste d’éducation omettre sciemment la place que doit tenir l’élément religieux?»

Trois jeunes filles, qui signent côte à côte: Yvonne, Louise, Marguerite, m’écrivent:

«... L’éducation de la jeune fille moderne, sérieuse et instruite, nullement asservie aux anciennes formules et pourtant avertie des périls d’un excessif affranchissement, nous paraît idéale et absolument complète, en ajoutant toutefois à l’ensemble de ses perfections l’_idée religieuse comme motif dominant_.»

Une des rares lettres non signées professe:

«Que vos lettres soient lues dans tous pays, c’est là mon grand désir. Avec cette saine morale, _et en plus la grande pensée de Dieu_, notre créateur, il y aura moins de ménages malheureux, beaucoup moins de souffrances morales et matérielles pour les femmes. Je ne dis rien des hommes, parce que ceux-là trouvent toujours le moyen de souffrir gaîment.»

Ainsi parlent quelques lectrices; mais une autre leur répond, en me répondant:

«Un peu plus âgée que Françoise, mais jeune fille encore, même pour ceux qui mettent la limite à vingt-cinq ans, j’ai reçu l’éducation et l’instruction dans un couvent de religieuses cloîtrées où les idées sont absolument traditionnelles...

«Assurément, je rejette beaucoup de ce que je croyais alors, ou je le crois différemment. Et de là ce peu d’empressement que je mets à retourner au couvent... On m’a reproché cette abstention: est-il vrai que je sois moins bonne que d’autres plus fidèles? Je ne puis le croire. Il est certain que je suis différente, comme piété par exemple. J’ai aujourd’hui, avec _assez d’indifférence, le goût de la discussion_...»

Il suffit qu’il y ait des âmes d’honnêtes jeunes filles comme cette dernière pour que les autres m’excusent de ne pas avoir traité la question religieuse. D’ailleurs, pour professer la religion ou les religions, il y a des ministres qualifiés. Quelle autorité porterais-je, moi laïc et profane, en une telle matière? Si respectueux qu’il soit de ce mystérieux attrait, la Foi, qui aimante et dirige les âmes à travers l’inconnaissable,--un laïc comme moi estime que l’enseignement exclusivement fondé sur le sentiment religieux ne saurait avoir un caractère de généralité. Il peut blesser les consciences désaimantées de la Foi. Il peut au moins leur paraître inutilisable. Or les _Lettres à Françoise_ doivent servir à toutes les Françoises. C’est donc systématiquement que j’ai traité les seules questions inscrites en marge de la Foi... Si mes idées sur ce point intéressent les lecteurs ou les lectrices, ils les trouveront dans d’autres de mes livres. Je ne les ai jamais cachées.

Et me voilà, ma nièce, au bout de cette revision de ma correspondance. Ce n’est pas sans allègement. Je me sens moins coupable envers tant de charmantes âmes qui voulurent bien me donner de leur pensée, de leur temps. Plus que jamais, je les supplie de rester mes collaboratrices. Ne voient-elles pas que leur concours n’a pas été superflu? Elles vont sans doute, à d’autres Françoises, faire un peu de bien. Il y a là de quoi les satisfaire, et cela vaut mieux pour elles, à tout prendre, qu’un remerciement banal confié à la poste.

Cela vaut mieux... et pourtant ce n’est guère. Certes, je ne me juge pas quitte avec elles! Je regarde le tas des papiers épars sur ma table de travail, si divers de nuance, d’aspect, d’origine, couverts d’écritures variées comme les âmes qui les inspirèrent et les mains par qui elles furent tracées. Je pense que chacun de ces précieux billets représente une heure de méditation, un petit acte d’énergie volontaire, un désir touchant d’être écoutée et conseillée... N’est-il pas un peu triste que le temps trop court et l’espace trop vaste m’interdisent à jamais de les voir, ces correspondantes inconnues, de leur parler, d’apprendre davantage de leur cœur et de leur sort? Que de grâce, d’espoir, quel chaste désir de goûter les joies de la vie, quel parfum de jeunesse, pour tout dire, s’exhalent de ces feuillets entassés! A l’instant de les enfermer de nouveau, me voici tout ému.

Ah! puissent-elles être heureuses, ces enfants! Puissent-elles comme vous, Françoise, comprendre, vouloir, posséder leur destinée de femmes!

[Bandeau]

TABLE

LETTRE LIMINAIRE I

I.--L’Institution Berquin.--Première apparition de Lucie et de Françoise.--L’invitation à la maturité.--Ce que suggèrent le jardin, la table à écrire et le lit.--On réclame un professeur de «vie ambiante».--Mme Le Quellien.--L’oncle de tout repos. 1

II.--Impressions de trois spectateurs un soir de fête à l’Exposition.--Le sentiment de Françoise sur le suprême effort du XIXe siècle.--Petit Palais et rétrospectives. --Françoise, quoique résolument moderne, se plaît au passé national.--D’une loi de l’éducation.--Projet d’un Petit Palais imaginaire. 12

III.--Le jour des morts.--Pèlerinage.--Vers le passé familial.--Les aïeux.--Laboureurs et soldats.--Le sergent-fourrier de Napoléon.--De la timidité et de l’esprit d’entreprise.--La grand’mère Brigitte.--L’argile de Françoise 22

IV.--On rend visite aux nouveautés de l’hiver.--Opinion de Mlle Lucie sur «les hommes».--Françoise aime la parure. --Des deux degrés de la coquetterie.--La course au luxe. --Angoisses de la contrefaçon somptuaire.--Il y a une coquetterie recommandable. 32

V.--Une visite de Mme Le Quellien.--Retour à la question de la coquetterie.--Théorème d’après Fénelon.--L’avenir du costume féminin.--«Complet habit» pour femmes.--Encore Fénelon. 42

VI.--Visite édifiante.--L’éloquence de la chaire et le féminisme.--Histoire de la fleur qui perd son parfum.--Une tulipe de Hollande.--Wilhelmine.--Gestes féminins que ne peut faire un roi.--Une avocate.--Notre paradis et notre royaume. 52

VII.--Noël: traditions de la dernière semaine de l’année. --La fin d’un siècle.--Réflexions sur l’opportunité des inventaires.--Une composition de style.--Faillite de tout. --Ce qu’objecte le vieux siècle pour sa défense.--Espoir en la femme.--Le sel de la terre. 63

VIII.--Mission confidentielle.--Le parloir de L’Institut Berquin.--Yvonne, Madeleine, Juliette et Suzanne.--Le mari-complément.--Toquades de pensionnaires.--Un joli saint-cyrien.--Excellente attitude de Françoise.--Réflexions sur la vie claustrale des pensionnats. 73

IX.--Ministres et Commissions.--Singulier avantage de n’être point ministre.--L’enseignement secondaire.--Histoire d’un petit pêcher.--Françoise à dix ans.--Quel genre d’enseignement convient à cet âge.--La période tainienne. --La culture supérieure et la culture générale.--Objet de l’enseignement secondaire. 83

X.--Les gens qui se disent cultivés.--Deux expériences pour les ramener à la modestie.--On ne sait rien.--Pacte d’illusion entre le maître et l’élève.--Le vrai sens du mot «savoir».--Les clartés de tout.--Ce qu’on nous objecte. --Éloge du maître d’armes et de l’écuyer.--Gymnastique intellectuelle: la prétendue; la vraie. 99

XI.--Petites anxiétés.--L’abat-jour.--Françoise n’est point frivole.--Conversation avec une dame.--Le latin, le grec, les mathématiques et la culture féminine.--Le surmenage. --Juliette. 113