Part 20
«La seule que j’aie vue de près et constamment suivie est cette chère Françoise. De celle-ci je suis sûr. Ce n’est pas l’oie blanche, la petite niaise des comédies de Labiche. Ce n’est pas le petit hussard (expression de Taine) des comédies d’Augier ou de Dumas. Ce n’est pas non plus une fausse Agnès. C’est un type nouveau, qu’aucune littérature ne nous a présenté, un type transitionnel. Elle a subi sans se plaindre la contrainte de l’ancienne éducation, mais elle a émancipé spontanément son esprit, en pleine contrainte officielle. Éduquée dans une institution des plus arriérées, des plus vieux jeu, elle n’a perdu aucune occasion de s’instruire ailleurs. Destinée par sa mère au mariage de convenance cher à la bourgeoisie française, elle a choisi son mari, à peine plus âgé qu’elle et sans fortune. Elle ne cherche pas dans le mariage l’argent, la situation, ni même la liberté. Elle y cherche, sans plus, d’être épouse et d’être mère. Et sans doute quelques-unes des bandelettes de l’antique momie entravent encore ses gestes. Il y a encore un peu de coquetterie, un peu de ruse, un peu de sensiblerie dans cet attrayant personnage. Ce n’est pas sa faute. Elle est transitionnelle. Mais quel progrès accompli déjà dans une Françoise!
«... D’autres jeunes filles?
«Oui. J’en connais quelques-unes.
«Je pense en ce moment à deux sœurs, filles d’un fonctionnaire supérieur de l’État, lequel m’a confié ceci. Ses deux filles, récemment, vinrent le trouver et lui dirent: «Père, voilà l’une de nous qui a passé vingt-cinq ans; l’autre va y atteindre. Il est probable que nous ne pourrons jamais nous marier, étant peu riches et d’ailleurs résolues à épouser seulement un homme que nous nous sentirions capables d’aimer... Enfin, notre jeunesse va passer... La vie fausse, inutile et sans but que nous menons nous excède. Voulez-vous nous permettre d’apprendre un métier et de gagner notre vie?» Le père a permis.
«Autre fait d’observation personnelle. A la suite d’un livre que j’avais publié il y a deux ans, je reçus, signée d’un nom inconnu, une lettre me disant en substance:
«Monsieur, j’ai dix-huit ans, je vis seule avec ma mère, comme votre Frédérique ou votre Léa. Je veux, comme elles, me libérer, être une personne, gagner ma vie (toujours, c’est le nœud de la question). Que faire?...»
«Je lui conseillai la sténographie-dactylographie. Trois mois plus tard, une dame à cheveux grisonnants se présenta chez moi, accompagnée d’une ravissante petite personne de dix-huit ans. Celle-ci était ma correspondante inconnue.
«--Monsieur, me dit-elle, j’ai suivi vos conseils. Voici mes diplômes de sténographe-dactylographe...»
«Je réussis à la placer dans les bureaux d’une grande entreprise industrielle. Au bout d’un an, elle voulut spontanément partir pour l’Angleterre, afin de se perfectionner dans la langue du pays. Elle en est revenue récemment, fiancée, de son propre choix; mais, durant l’intervalle des fiançailles, elle continue à travailler. Elle vient d’entrer dans les bureaux parisiens d’une grande compagnie d’assurance américaine, où elle gagne 250 fr. par mois... Et ce n’est nullement «une manœuvre». C’est une jeune fille du monde, accomplie, jolie, élégante, pratiquant tous les arts dits d’agrément...
«Autre exemple encore. Tout près de chez moi, habite une jeune institutrice qui, elle aussi, est venue un jour me consulter sans me connaître. Elle gagne 75 francs par mois! Elle est sage. Elle n’attend rien du mariage, sur lequel elle ne compte pas. Ses joies sont la lecture, le spectacle de Paris, la maigre liberté dont elle jouit, ses leçons finies. De temps en temps elle me rend visite: elle m’affirme qu’elle ne désire rien, qu’elle est heureuse, parce qu’elle est libre de sa pensée, parce qu’elle est «une personne».
«Ce ne sont que des cas isolés!... dira-t-on...
«Pourquoi se sont-ils groupés sous mes yeux depuis quelques années seulement?
«Enfin, dans les milieux dits mondains, où toujours plus longtemps les vieux errements d’éducation persistent, pourquoi les jeunes filles, quand je les interroge, protestent-elles de leur volonté de choisir leur genre d’existence et leur mari? Pourquoi la mode n’est-elle plus de la fausse ignorance? Pourquoi les flirteuses clandestines se font-elles moins audacieuses et deviennent-elles tout à fait décriées?
«Si je me trompe, je me trompe de bonne foi, et les motifs de mon erreur tromperaient un plus avisé. Et puis, je ne me trompe pas! Pourquoi douter de sa raison et de ses yeux? Quelque chose de nouveau s’élabore vraiment: la jeune fille française renaît. Elle n’est déjà plus une «expression psychologique» comme dans les livres du dernier quart de siècle... Si elle porte encore la marque de l’éducation opprimante d’hier, elle a déjà les yeux fixés sur demain. La transformation continue. Celles de demain n’auront peut-être plus la grâce double d’une Françoise, encore traditionnelle et pourtant émancipée. Elles seront tout à fait, sans effort et naturellement, des «personnes»... Les hommes de demain, qui se seront modifiés avec elles, les aimeront ainsi...»
[Bandeau]
POST-SCRIPTUM
_LA RÉPONSE AUX FRANÇOISES_
Janvier 1903.
Au mois d’avril dernier, chère Françoise, quand je me décidai à réunir en un seul cahier les feuillets des lettres que je vous avais écrites, je vous avouai combien je jugeais imparfait le livre ainsi composé. Je souhaitais alors, en toute franchise, que diverses Françoises, celles de la promotion virginale qui suit tout juste la vôtre, fillettes encore penchées sur les pupitres, et rêvant, parmi les études, de liberté et de mariage, me signalassent les défauts de ce livre, m’en montrassent les défaillances et les vides.
A vrai dire, j’exprimais là un vœu platonique, et je ne comptais guère qu’il fût suivi d’un effet notable. C’est que, pour ma part, je ne me souviens pas d’avoir jamais écrit à un auteur touchant les questions traitées dans son livre. Quand j’essaye de démêler les raisons de cette abstention, j’aperçois vite que la première est une incurable paresse. S’il m’arriva jamais de pousser mon dessein épistolaire jusqu’à installer le papier devant moi et à piquer l’encre de ma plume, une timidité bizarre m’empêcha d’aller plus avant. J’imaginais ma lettre touchant à destination, nichée dans le tas d’autres lettres attendues, elle, petite intruse, malgré ses intentions amicales!... Plus je la concevais laudative, émue, plus je redoutais pour elle l’indifférence, la lecture pressée, incomplète, au vol des yeux, l’oubli pur et simple, et surtout l’ironie!... Pendant que ces imaginations m’occupaient, l’encre était déjà sèche au bout de ma plume, qui n’avait rien écrit. Je repoussais plume et papier, j’allumais une cigarette, et je me contentais d’offrir à l’auteur, par la pensée, l’oraison jaculatoire de mon admiration.
Il n’y a pas là de quoi se vanter, Françoise. Paresse et respect humain, ce sont les vilains motifs pour quoi je m’abstenais. Je confesse ma faute, et je n’en suis que plus disposé à remercier les plumes actives qui contribuèrent à ce gros tas de réponses que j’ai sous les yeux dans le moment où je vous écris. Réponses de petites Françoises inconnues, qui voulurent bien me choisir pour oncle momentané, aux divers points de la France ou de l’Europe. Réponses de mamans, de papas, voire de futurs époux de toutes ces Françoises. Il y en a! il y en a!... Jamais aucun de mes livres ne m’en fit engerber une telle moisson. Et cela ne s’arrête pas: mon courrier de ce matin m’en apporte deux nouvelles, une de Paris, une de Mulhouse. Vous souriez? Vous trouvez que j’ai l’air de faire état de toutes ces lettres, de dire: «Admirez le succès de mes discours!» Oh! Françoise très chère! Que j’aurais de chagrin si vous croyiez que telle est ma pensée! Je sais si bien que la cause de tant de répliques, ce n’est pas la _qualité_, mais bien le _sujet_ du livre!...
Mon projet primitif fut de répondre en détail à chacune. J’y ai bientôt renoncé pour deux raisons. La première est leur nombre même: à moins de me borner à trois mots de remerciements, mon temps n’y suffirait pas... L’autre raison est plus décisive: ces lettres posent souvent des questions, des objections d’un intérêt réel, général, qui valent une réponse méditée, détaillée. Les mêmes questions, les mêmes objections se reproduisent d’une lettre à l’autre. Enfin je crois que quiconque, ayant lu les _Lettres à Françoise_, s’est donné la peine d’écrire à l’auteur, lira volontiers ce que répond l’auteur, non seulement à sa lettre, mais aux lettres écrites par d’autres dans le même propos.
J’ai donc colligé ce volumineux courrier; je l’ai classé suivant un ordre analytique; j’en ai, si l’on peut dire, extrait l’essentiel; je vais tâcher d’y répondre de mon mieux. Ce post-scriptum me semble, l’avouerai-je?... d’importance presque égale au livre lui-même. Il en sera le commentaire pratique. Le livre professe l’opinion d’un seul. Le post-scriptum place en parallèle l’opinion de tous.
Mes citations sont scrupuleusement exactes. J’ai omis les noms par un sentiment de discrétion qui sera compris et approuvé. J’ai supprimé le plus possible les passages purement gracieux pour l’auteur. Ce n’est pas qu’ils ne m’aient charmé, mais ils contribuent à mon seul plaisir; et puis, entre nous, Françoise, il convient de garder un certain sens du ridicule. Cependant j’ai tenu à noter les adhésions à la méthode et aux idées: elles importent, comme confirmation de la doctrine.
Mon but unique a été de rendre plus complète, plus utile, plus vivante, cette nouvelle édition des _Lettres_.
I.--LE SYSTÈME D’ÉTUDES.
C’est sur ce point (le mode d’apprendre recommandé, Françoise) que se rencontrent le plus d’assentiments.
D’abord les élèves proclament l’insuffisance de leurs études et paraphrasent sur des tous divers la devise: «Nous ne savons rien...» Voici l’excellent commentaire d’une jeune Française, en train de pratiquer l’allemand aux bords du Rhin:
«... Comme toutes les jeunes filles qui ont terminé leur éducation au commencement du siècle, j’ai beaucoup lu... Que m’en reste-t-il? L’année où j’ai passé mon brevet simple, nos bonnes religieuses, pensant bien faire, m’ont fourré dans la tête presque tout le contenu de mes livres, sous prétexte qu’on pouvait me demander telle ou telle question à l’examen... J’ai eu d’excellentes notes... Maintenant, de ce que j’ai su et appris, il ne subsiste qu’un vrai chaos, d’où je tire à grand’peine quelque chose de bon...»
Une jeune Nantaise:
«... Votre opinion est très juste sur les examens: on nous fait trop apprendre et nous apprenons mal. Comme Françoise, j’ai passé mon brevet supérieur... Hélas! que m’en reste-t-il?»
«Que nous reste-t-il de ce que nous avons appris?» Telle est la formule quasi universelle de ces plaintes d’élèves studieuses. Écoutons maintenant l’opinion des maîtres.
Une «vieille éducatrice», qui dirige une institution à Neuilly-sur-Seine, écrit (et ceci vous servira pour Françoise II):
«... D’après mon expérience, la gymnastique intellectuelle préconisée par les _Lettres à Françoise_ pour l’enseignement secondaire peut s’employer même avec les plus jeunes enfants... Ils sont ravis, ces petits, lorsqu’on les amène à découvrir eux-mêmes ce qu’ils doivent apprendre...»
De Metz, une institutrice française, chargée d’instruire et d’élever quatre fillettes:
«... J’ai été très heureuse, et un peu fière, de voir préconiser le système que j’applique et qui me semble le plus raisonnable. Les _Lettres à Françoise_ m’encouragent à le mettre en pratique: elles me montrent les améliorations à y apporter...»
Quand je vous disais, Françoise, que je n’inventais rien! L’institutrice de Metz avait sans doute, comme votre oncle, aimé les pêches et médité sur la culture du petit pêcher.
Une autre «vieille éducatrice», de Bruxelles:
«... Il ne suffit pas de bourrer le cerveau, d’y accumuler matière sur matière, il s’agit d’y faire entrer peu à peu ce qui devra le pénétrer, s’y graver et n’en plus sortir. Et, si l’éducateur le veut, _c’est si facile, même en tenant compte des programmes et des examens!_...»
Vous entendez, Françoise? Une institutrice qui a _trente-trois ans_ de métier déclare que l’application de notre système est facile!... Ai-je dit autre chose?
Sur le point spécial des _précis_, un correspondant, du sexe fort cette fois, ingénieur civil, se distingue parmi l’approbation générale. Je veux citer en partie sa lettre, d’une belle chaleur.
«J’approuve hautement le système des précis... Mais, monsieur, faire voir n’est pas tout: il faut agir. Je suis bien convaincu que ce n’est pas de gaîté de cœur ni par goût que Jules Lemaître a laissé les lettres pour courir la politique; il croyait devoir le faire. Vous, quoique le métier d’éditeur n’ait rien de réjouissant pour vous, vous devez l’entreprendre!... Il faut prêcher d’exemple. A côté de ces terribles publications pédagogiques exécutées par un tas de malheureux sous la direction du célèbre M. Untel, il faut que vous preniez la direction effective d’un ensemble classique de livres d’instruction comme vous les comprenez. Vous l’avez bien dit, vous avez pour cela l’avantage de n’être pas ministre. Il faut que vous preniez l’initiative de créer les livres de classe de Françoise II, _et même de Maxime II_. Ce n’est peut-être pas bien amusant, mais c’est un grand devoir à remplir. Vous ne pouvez l’éluder.
«Trouvez des collaborateurs dans les diverses connaissances nécessaires: qu’ils s’inspirent de vos idées pour écrire, chacun, sur la matière qu’ils connaissent le mieux et dans l’ordre tracé par vous, le livre des connaissances minimum. Surveillez-en l’exécution en les dirigeant, en uniformisant l’esprit de cette publication. Vous aurez ainsi rendu le plus éminent service.»
Je répondrai à ce correspondant (en le priant de croire que je ne fais pas ici de fausse modestie) que je me sens radicalement incapable de diriger une telle publication scolaire. L’œuvre requiert une expérience pédagogique, une érudition aussi, auxquelles je ne prétends point. Tout au plus serais-je en état d’exécuter un volume, entre autres, de l’encyclopédie des précis... A chacun son métier: les livres d’enseignement doivent être faits par des maîtres. Notre rôle, à nous autres, est de méditer les questions générales et d’y proposer des solutions. C’est ce que j’ai tâché de faire.
II.--LA COÉDUCATION.
Voici l’une des thèses les plus controversées par mes correspondantes.
Il est assez facile de répondre à l’objection émise par quelques-unes d’entre elles, que «la coéducation habitue seulement la jeune fille aux jeunes gens élevés avec elle, que les autres sont toujours pour elle l’inconnu, le danger...» En vérité, peut-on nier que ce danger d’inconnu ne soit largement atténué si l’on ne pratique pas dès l’enfance, entre les deux sexes, une cloison étanche, qu’on renverse brusquement aux approches de la vingtième année?
De plus importantes critiques sont formulées par une institutrice. Je ne puis citer sa lettre tout entière à cause de son extrême précision, mais j’en indiquerai du moins l’esprit.
«Je parlerai de ce que j’ai vu moi-même. Sans aller jusqu’en Amérique, on trouve des classes formées de jeunes garçons et de jeunes filles. Nous avons en Suisse, où j’ai fait mes études, la coéducation des sexes presque partout dans les écoles primaires (la fréquentation de l’école est strictement obligatoire jusqu’à quatorze ou quinze ans, suivant les cantons) et en maint endroit dans les écoles, dites secondaires, qui correspondent aux écoles primaires supérieures en France.
«C’est dans ces conditions-là que j’ai suivi des cours depuis l’âge de dix ans jusqu’à quinze ans et demi. J’ai été, en dernier lieu, élève d’une de ces classes dans un grand village du Jura bernois. Nous étions une vingtaine, jeunes garçons et jeunes filles, âgés de quinze, seize et même dix-neuf ans.
«Je puis vous assurer que cette promiscuité donnait lieu à des abus déplorables, dont les professeurs étaient certes loin de se douter.
«Ainsi, un jour, entrant dans une classe pendant la récréation, une amie et moi, nous apercevons un groupe très animé et très gai. Nous approchons. Un jeune garçon faisait une lecture à haute voix. A la première phrase qui parvint jusqu’à nous, la rougeur nous monte au front et nous nous éloignons au plus vite: c’était _Daphnis et Chloé_, de Longus, qu’on lisait ainsi.
«... A côté de la question de morale, on pourrait encore faire d’autres objections au système de la coéducation. Je n’ai vraiment pas remarqué que les jeunes gens devinssent efféminés; mais ils ont pour les jeunes filles, au sujet des leçons, des complaisances qu’ils n’auraient pas entre eux, et vice versa. Que de fois n’ai-je pas vu, avant une leçon, des jeunes filles copier prestement sur le cahier d’un voisin le problème qu’elles auraient dû avoir fait! Le voisin ne se faisait jamais prier. Et je me souviens d’une jeune fille qui tenait son livre ouvert derrière elle sur ses épaules, afin que l’honnête garçon assis au banc suivant pût lire, au lieu de la réciter, la leçon qu’il ne savait jamais. Le professeur était myope et n’y voyait que du feu.
«Car vraiment, de toutes ces choses, les professeurs et les parents ne savent rien. Les élèves acceptent cela sans songer qu’il pourrait en être autrement. Moi-même, du reste, très occupée alors à préparer un examen, je m’inquiétais fort peu de ce qui se passait autour de moi et je ne songeais nullement à me demander si le système était bon ou mauvais. Ce n’est que plus tard que j’ai pesé le pour et le contre et que j’ai désiré me faire une opinion.
«... Comment pourrait-on obvier aux inconvénients de la coéducation? comment les faire disparaître?»
Je vais tâcher de répondre succintement à ces graves objections.
1º Ma correspondante déclare que le système de la coéducation est pratiqué dans la plupart des écoles primaires de Suisse. Or la Suisse est précisément un des pays réputés comme modèles pour l’instruction primaire. Le résultat obtenu, quels que soient d’ailleurs les défauts du système, est donc excellent. N’est-ce pas un argument d’importance?
2º Sur le point de la moralité, je répliquerai que toute agglomération d’enfants est dangereuse si elle n’est étroitement surveillée. Quelques élèves peuvent lire _Daphnis et Chloé_ dans un collège exclusivement féminin, ou exclusivement masculin, absolument comme dans le collège mixte du Jura bernois. Mais une école où un groupe d’élèves lit habituellement _Daphnis et Chloé_ (ou tout autre livre analogue) sans que les maîtres s’en doutent est une école mal surveillée.
Mettons, si l’on veut, que le collège mixte exige une plus étroite surveillance. Si par ailleurs les avantages sont réels, le maître doit-il y renoncer afin d’épargner son effort?
3º De même pour la question des complaisances. Ma correspondante croit-elle sérieusement qu’un tel inconvénient soit spécial aux écoles mixtes?... Là encore elle nous donne la réponse: «Le professeur était myope et n’y voyait que du feu.» Un professeur ne doit pas être myope, pas plus qu’il ne doit être bègue. Pourquoi pas aveugle?
En résumé, je ne trouve signalé dans cette controverse (par ailleurs si intéressante) aucun vice _inhérent_ au système de la coéducation. Et ma correspondante n’en nie pas, d’ailleurs, les avantages.
III.--LES LECTURES.--AGNÈS.
La question des lectures préoccupe bon nombre de jeunes demoiselles, et la discussion générale à laquelle nous nous sommes livrés ensemble sur cet objet, ma jolie nièce, n’a pas suffi à éclairer leur choix. J’ai même la tristesse de n’avoir pas été compris par plusieurs, qui me demandent carrément «une liste de livres à lire».
Je ne puis que renvoyer ces trop dociles catéchumènes aux _Lettres_ elles-mêmes (lettre XVIII). J’y expliquais de mon mieux que presque aucun livre n’est ni bon pour tout le monde ni mauvais pour tout le monde... Il est donc particulièrement impossible de dresser une liste de lectures utiles à toutes les jeunes filles.
--Pourtant, me direz-vous, il est bien désirable que les jeunes filles puissent s’initier, au cours de leurs études, à la beauté littéraire?
Assurément. Et pour chaque élève, ou, si l’on veut, pour chaque groupe d’élèves, il y aura un choix de lectures recommandables; c’est au maître à les choisir. Enfin on signale certaines anthologies bien composées. Quant à me décider à publier une liste de «livres pour demoiselles», non! cent fois non! Pourquoi pas une liste d’aliments convenant à tous les estomacs de jeunes filles?
Un problème plus délicat, que mes correspondantes m’ont prié de préciser, est celui de savoir jusqu’à quel point la jeune fille contemporaine a le droit d’être... une oie blanche. Et que la question soit ainsi posée, cela montre combien celles qui la posent sont encore éloignées de concevoir la jeune fille comme vous et moi la concevons, ma Françoise.
Car ce n’est point l’IGNORANCE d’Agnès, plus ou moins dosée, qu’il faut recommander à la jeune fille: c’est la FRANCHISE. Ce que la vie lui a appris, elle doit professer qu’elle le sait et ne pas se retrancher derrière des mines et des rougeurs. Ce qu’elle ignore, elle doit dire simplement: «Je l’ignore.» Certes, elle garde le droit de ne pas vouloir être documentée comme un carabin; mais toute curiosité qui n’ose s’avouer est malsaine. Il se forme alors dans l’âme comme des dépôts, des engorgements analogues à ceux qui minent l’organisme physique. Et la santé même de l’âme en est compromise.
IV.--LE FÉMINISME.
Il faut, comme mes correspondantes, l’appeler par son nom, quoique j’aie évité autant que possible de le nommer dans les _Lettres_ elles-mêmes, non par timidité ni par hostilité, mais parce qu’en somme je ne sais pas très bien ce que le mot signifie. Va pour «féminisme», si cela veut dire le souci d’une condition féminine meilleure dans la vie sociale, dans la vie sentimentale, dans la vie intellectuelle.
Constatons d’abord que la différence entre la présente génération et celle-ci m’est signalée de toutes parts, et par les filles et par les mères. «Il me semble toutefois,» écrit une femme d’officier, très sensée, jeune mère de plusieurs enfants, «qu’entre ma génération et celle de mes filles la différence d’habitudes, d’idées, de goûts, est déjà moins grande qu’entre nos mères et nous.»
Parmi mes correspondantes voisines de la vingtième année, je note avec joie une quasi unanimité sur la volonté d’être des personnes, d’assurer leur liberté au prix du travail. Je constate, en revanche, une fâcheuse tendance à demander aux arts, et, hélas! hélas! surtout à la littérature, les moyens de vivre. A ces néophytes je répéterai obstinément que les difficultés de gagner sa vie dans les arts, avec un talent moyen, sont extrêmes. Qui veut gagner sa vie doit apprendre un vrai métier, un métier dont la «demande» soit courante... Si par ailleurs on a quelque talent artistique, il trouvera bien moyen de réclamer impérieusement du temps et de la place.
Plusieurs jeunes filles, et je m’en réjouis, parmi celles qui m’écrivirent, ont d’ailleurs compris cela. L’une veut étudier la médecine; l’autre simplement l’art de garder les malades. Mais elles insistent sur les difficultés qu’elles rencontrent dans leur milieu et même dans leur famille. Pauvres familles! Pauvres âmes directrices auxquelles manque le sens de la direction!... Être des parents et se rebeller contre l’effort d’énergie de ses enfants! Que c’est bizarre, et que c’est triste!
... Voici, d’autre part, une question assez singulière: «--Puis-je rester une femme du monde en devenant une femme qui gagne sa vie?» interroge une jeune dame après avoir développé le programme de son existence actuelle.