Part 12
Chère Françoise, avertie par votre sens critique et par votre oncle, vous aimerez les exercices physiques, vous ne les exclurez jamais de votre vie, parce qu’ils sont une condition de santé et d’équilibre; mais vous ne leur permettrez pas d’occuper une place qui ne soit secondaire. On vous dira, je le sais, que les sports tiennent le premier rang outre-Manche, et qu’il faut absolument faire comme les Anglais. Croyez d’abord qu’en Angleterre même les sports féminins, pour la masse de la population, ne sont pas à ce point encombrants. Quant aux sports masculins, ils sont en effet répandus, développés à l’excès. Résultat: une nation où l’on doit admirer l’énergie des hommes, sans qu’il soit possible de dissimuler leur faible culture. Auprès d’un Allemand, d’un Français, d’un Italien de même rang social,--exception faite de l’aristocratie,--un Anglais sincère sera forcé d’avouer l’infériorité de sa culture. La guerre du Transvaal vient d’illustrer ce fait d’une façon mortifiante pour nos voisins. Leur exemple démontre combien il est périlleux de glorifier outre mesure le muscle dans l’éducation. Le muscle est et doit rester l’humble serviteur de la tête. Quand la tête lui enjoint de s’exercer, c’est pour le trouver prêt, au besoin, à exécuter n’importe quel commandement ou pour se distraire elle-même. Et, si le muscle se montre adroit et fort, la tête ne doit pas s’enorgueillir outre mesure. Conduire à quatre, sauter à cheval des haies de «un mètre quatre-vingts», faire du «soixante-dix à l’heure» en automobile ou du «trente» à bicyclette, tout cela est fort gentil évidemment; mais il ne faut pas se dissimuler qu’un grand nombre de gens le font. Cela doit rendre modestes la plupart des amateurs de sports, tous ceux qui sont simplement dans la bonne moyenne, qui font des sports--et c’est le cas général--avec la même maîtrise que les demoiselles de pensionnat font de la peinture. Un autre motif de modestie sportive, c’est que tout enfant de constitution ordinaire, exercé à temps, est apte à faire un sportsman de jolie force. Exemple: presque tous les fils de maîtres d’armes tirent bien. Autre exemple: les familles de gymnastes, ornement des cirques ambulants. Soyons donc pleins d’humilité pour les petits talents de nos muscles: ce sont de faciles talents.
Ayant mis le souci des exercices physiques à la place qu’il doit occuper dans votre vie, vous tiendrez, ma chère nièce, en vous y livrant, à garder l’allure et les façons d’une femme. Là comme ailleurs (j’y reviens obstinément presque dans chaque lettre que je vous écris) une femme peut s’adonner aux mêmes occupations qu’un homme, mais il faut qu’elle s’y adonne autrement. Qu’un bicycliste mâle ait l’air d’un singe agrippé par les pattes de devant au guidon et par les pattes de derrière à la pédale, ce n’est que demi-mal, et si ce singe est, dans cette attitude, extrêmement vite, il sera tout de même un glorieux cycliste. Tandis qu’une femme, si elle bat _disgracieusement_ tous les records du monde, est, en somme, une maladroite femme de sport. Ses triomphes sont autant de défaites. L’aisance harmonieuse des gestes est obligatoire pour le joli sexe. Cela indique aux femmes quels exercices elles doivent exclure et que, dans ceux qu’elles ont élus, elles doivent chercher, puisque c’est le mot, à battre le record de la «grâce robuste».
C’était le souci de vos aïeules, Françoise, car les femmes de l’ancienne France aimaient et cultivaient les sports: lisez sur ce point les belles études de M. Jusserand. De ces charmantes aïeules n’abdiquez point la volonté de grâce--tout en demandant à votre énergie et à vos muscles plus qu’elles ne demandaient et en leur imposant une meilleure méthode... Faites comme elles et mieux. Le secret de l’éducation, c’est la tradition corrigée, adaptée, perfectionnée...
XVIII
_Le parloir de Berquin._--Quo Vadis?--_Doit-on le lire?--Difficultés de se prononcer sur la moralité des livres.--Les jeunes filles et les romans.--Système traditionnel.--Mme de Maintenon; Berquin.--Système révolutionnaire.--Système des lectures responsables._
L’autre soir, chère enfant, à une représentation de _Quo Vadis?_ tandis qu’évoluaient sous nos yeux les couples voluptueux de «l’orgie romaine», j’eus une distraction. Je me rappelai qu’un certain mercredi, au parloir de l’institut Berquin, où votre amie Lucie Despeyroux, Mme Le Quellien, vous et moi-même formions un groupe assez bavard dans un coin de la salle du fond, l’entretien était venu au fameux roman de Sienkiewicz. Par-dessus les murs austères bâtis par Mme Rochette, le renom de ce triomphe universel avait pénétré jusqu’aux oreilles des pensionnaires. Quelques-unes avaient lu le livre, profitant d’un jour de sortie: elles en avaient raconté l’intrigue aux autres. Ursus, Lygie, l’Arbitre étaient familiers à Lucie et à vous, qui pourtant n’aviez point tenu le blanc volume entre les mains.
--Vous l’avez chez vous, monsieur? me demanda Lucie en chargeant son regard ambré d’une irrésistible prière.
Je feignis de ne pas comprendre son désir. Je répondis:
--Oui... Je crois.
--Oh! vous me le prêterez?...
Il est difficile de refuser quelque chose aux regards suppliants de votre amie Lucie... Mme Le Quellien me tira d’embarras en me demandant à son tour:
--D’abord, est-ce un livre pour les jeunes filles, ce _Quo Vadis?_
Lucie éclata de rire, et vous l’imitâtes, Françoise.
--Cette maman! Elle a peur de tout!... _Quo Vadis?_ est un livre tout ce qu’il y a de plus moral, presque un livre de piété... N’est-ce pas, mon oncle?
Je réfléchis un instant. Enfin, pressé par vos questions étonnées, je trouvai cette piteuse réponse:
--Que Mme Le Quellien le lise d’abord. Moi, je ne sais pas...
Je dois à la vérité d’ajouter que cet oracle fut salué par les huées unanimes des deux alertes pensionnaires qui me consultaient.
Eh bien! chère Françoise, depuis j’ai parcouru à nouveau _Quo Vadis?_ j’ai vu la pièce qu’on en a extraite; je ne saurais donner un avis plus ferme à la séduisante Lucie, si elle n’avait depuis renoncé à me consulter. Je suis presque certain que _Quo Vadis?_ est une mauvaise lecture pour des collégiens. Je n’oserais affirmer qu’elle en soit une bonne pour de jeunes demoiselles en pension. Et ce que je vous dis là de _Quo Vadis?_ je le pense, avec des aggravations ou des atténuations, de beaucoup de romans dit moraux, de beaucoup de pièces de théâtre «où l’on peut aller en famille». Loin de moi la prétention d’affirmer: «Vous pouvez lire ce roman, vous pouvez voir cette comédie...» Quand on a soi-même essayé d’exprimer sa pensée devant le public, quand on a soi-même eu un certain nombre de lecteurs, quelques-uns de ceux-ci (et combien il faut les remercier!) ont pris la peine de vous renseigner sur l’effet moral qu’ils ressentent de vos œuvres: c’est alors que la contradiction des opinions exprimées démontre l’infinie diversité des âmes!... Voyez-vous, Françoise, chaque âme est une terre qu’il conviendrait d’analyser avant d’y jeter n’importe quel engrais intellectuel. Ici il y a du phosphore en excès, et la chaux manque; à côté, c’est l’inverse. Il faut aiguiser celle-ci d’acide pour la rendre productive; il faut ingérer du sel à celle-là. Et l’on pourrait assez raisonnablement poser ce double axiome:
I.--Il n’y a pas de livre moral pour tout le monde.
II.--Conséquence: il n’y en a guère d’immoral pour tout le monde.
Lorsqu’il s’agit de «grandes personnes» la question des lectures morales n’a pas une importance extrême, car la vie réelle est le plus brutal des romans, et d’ailleurs un âge vient où, comme l’ossature du corps, l’armature morale de l’individu est à peu près définitive. Le cas est plus délicat s’il s’agit de jeunes gens, et principalement de jeunes filles. La jeune fille, respectée par tous, peut être violemment ou insidieusement blessée par un roman. Et le pire est qu’aucun esprit avisé n’oserait affirmer, comme les imprudentes réclames de librairie, que tel roman «peut être mis entre toutes les mains».
Comment faire? Comment répondre à la confiante question d’une jeune fille comme Lucie ou comme vous, Françoise, demandant: «Puis-je lire ce livre?»
Il y a plusieurs doctrines, pour ne parler que des raisonnables.
La première, la doctrine traditionnelle de la France, celle qui régnait encore dans mon enfance, fut d’avoir pour les jeunes filles une littérature expressément neutre. Il y a de cette littérature des exemples célèbres: tels les récits de Mme de Genlis, les proverbes de Mme de Maintenon, les romans de ce Berquin, patron de votre école. Je crois bien qu’une telle littérature est spéciale à notre pays. Je n’en connais pas d’aussi notoirement innocente hors de chez nous. Elle réalise vraiment le maximum d’honnêteté, la plus forte probabilité de non-péril. La jeune fille qui se monterait la tête à lire le _Petit Grandisson_ donnerait la preuve d’un tempérament exceptionnel. Je n’en dirais pas autant, par exemple, des fameux romans anglais dont nos voisins d’outre-Manche nous vantent la moralité. Ni le _Vicaire de Wakefield_, ni, pour parler de «bons romans» plus modernes, _Dodo_ ou _The Manxman_, ne sont absolument appropriés à l’âme d’une Agnès de Molière: ils l’inquiéteraient. Et j’accorde qu’Agnès aurait tort; mais, si l’on adopte un système d’éducation, il faut l’appliquer sans défaillance.
Ce système a de moins en moins d’adeptes aujourd’hui. Est-ce faute de Berquins, de Maintenons ou de Genlis? Peut-être. Un _magazine_ se fonda il y a quelques années pour les jeunes filles: les jeunes filles s’y abonnèrent, mais au bout de quelques mois ce fut parmi elles un tollé contre l’insipidité des romans que leur magazine publiait... Nous vîmes en même temps naître un théâtre blanc comme l’âme d’Agnès. S’il existe encore, il ne fait guère parler de lui.
Le principal défaut du système autrefois classique n’est pas, du reste, la difficulté d’offrir à la jeune fille une nourriture romanesque exempte de tout danger et cependant savoureuse. C’est de se fier uniquement à la vigilance du pourvoyeur et de ne faire aucun appel à la volonté, à la probité de la jeune fille. Un beau jour Agnès trouve un vrai roman oublié sur une table. Aguichée par la saveur imprévue de ce ragoût, elle le dévore en cachette. Voilà compromis l’effet du système, et, de plus, voilà l’hypocrisie encouragée.
Un second système, assez en honneur parmi les champions «avancés» de l’éducation féminine moderne, c’est de laisser la jeune fille libre de ses lectures, dès qu’elle n’est plus tout à fait une enfant. Si révolutionnaire, si antitraditionnel et j’ajoute si peu séduisant que nous apparaisse le système, les arguments par lesquels ses partisans le défendent ne manquent pas de force.
«Comment, nous disent-ils, une petite Française peut être légalement épouse à seize ans, mère à dix-sept ans, c’est-à-dire que, dans la pratique de la vie, l’activité sociale de la femme se manifeste près de dix ans plus tôt que celle de l’homme; et c’est la jeune fille que vous tenez le plus longtemps à l’écart de la réalité? N’est-ce pas absurde? Ne doit-elle pas, au contraire, être renseignée sur la vie, armée pour la vie la première, elle dont la responsabilité conjugale, sociale, commence à l’âge où l’homme est à peine bachelier?»
Ces raisons ont leur poids; mais le système de lecture sans frein et sans choix qu’elles recommandent est vraiment trop contradictoire avec le type traditionnel de la jeune fille en France. Qu’Agnès, papillon curieux, brise sa chrysalide, essaye ses ailes au grand air, soit! toute cage est malsaine. Mais que gagnera-t-elle à déflorer prématurément la poussière qui décore ces ailes brillantes? Nous touchons ici, Françoise, à l’une des dangereuses erreurs du féminisme exaspéré. Rendons plus pareille l’éducation des deux sexes, soit, mais en assainissant d’abord, en moralisant celle des garçons. Le résultat serait déplorable d’élever les jeunes filles à l’image de nos collégiens d’aujourd’hui.
--Et votre système, à vous, mon oncle? En avez-vous un, seulement?
--Oui, Françoise, n’en déplaise à votre ironie, j’ai un système.
Je peux hésiter à vous recommander, à vous défendre tel roman, parce que, malgré nos confidences réciproques, vous êtes encore, sur beaucoup de points, chère enfant, un mystère pour moi. Ce n’est pas moi qui vous ai élevée, qui ai formé votre esprit, d’années en années. Mais si cet honneur m’était échu je vous aurais accoutumée à juger par vous-même, autant que possible, de l’opportunité de vos lectures. Du jour où votre curiosité se serait éveillée, nous en aurions conversé ensemble. Je vous aurais avertie que la conscience de la jeune fille, si elle est saine et bien disciplinée, est un fort bon juge. Assurément j’aurais écarté de vos yeux et de vos mains certains livres dont les titres mêmes sont une injure pour une âme délicate, mais, parmi les autres, je vous aurais demandé de me guider vous-même. «Chaque fois, vous aurais-je dit, qu’une page de livre vous cause une inquiétude, un malaise moral, arrêtez-vous à l’instant, fermez le livre et venez me confier votre souci. Peut-être est-il puéril: d’un mot il sera dissipé, et, dès lors, rassérénée, vous continuerez votre lecture. Si, ayant lu un livre d’un bout à l’autre sans que rien vous y ait alarmée, vous vous sentez cependant déprimée, moralement moins active, moins ardente à bien faire, tenez le livre pour mauvais, et ne lisez plus rien de son dangereux auteur. Ainsi, peu à peu, vous vous accoutumerez à faire vous-même le choix de votre nourriture intellectuelle, comme vous faites celui de vos aliments. C’est la sagesse même, car un esprit est aussi mal venu à prétendre imposer ses lois à un autre esprit qu’un estomac à un autre estomac.»
--Alors, mon oncle, si rien ne me choque, je puis lire sans danger toute espèce de romans?
Soyez certaine que votre conscience s’alarmerait bien plus tôt que vous ne le pensez. Et puis, correctif important au système des «lectures responsables», le premier conseil à donner aux jeunes filles est _de lire le moins possible de romans_. Il n’est nullement indispensable à Lucie ou à Françoise de lire «tout ce qui paraît». L’abondance des lectures romanesques, entre autres méchants effets, empêche la jeune fille de pourvoir à sa véritable économie intellectuelle. Elle se figure être «au courant de la littérature» parce qu’elle peut causer du roman à la mode. Et assurément, surtout en France, le roman est une forme littéraire d’une ampleur merveilleuse; mais, parmi toutes ses importantes qualités, on ne saurait compter celle de former l’esprit et le cœur des jeunes filles... Enfin, durant la période d’éducation, il importe bien plus que la jeune fille apprenne à connaître le style, l’art d’un romancier, que ses romans eux-mêmes. A la place de Mme Rochette, j’exclurais de l’institut Berquin les volumes jaunes, bleus ou blancs à 3 fr. 50; mais j’inaugurerais des cours sur la littérature contemporaine et je laisserais librement entre les mains des élèves des anthologies de nos romanciers, telles qu’en fit, par exemple, Gustave Toudouze pour Daudet... Quant au roman lui-même, il serait proscrit de l’école, fût-il approuvé par Mgr de Tours; le roman est, par excellence, un «objet de divertissement», et, dans le temps des études, le divertissement doit surtout consister à jouer aux barres, au tennis, à faire de la bicyclette et du «footing».
De ce qu’on ne lirait plus de romans, même moraux et recommandés par Mgr de Tours, dans les écoles de demoiselles, il n’en résulterait pas qu’on n’y entretiendrait plus le goût des lectures. Au contraire, on y lirait davantage les choses importantes qu’on ne lit guère plus hors de l’école. L’absence de lecture de nos jeunes filles modernes--malgré l’apparente surcharge des programmes--est désolante. Songez qu’à votre âge, Françoise, une Mme Roland avait lu Vertot, Descartes, saint Jérôme, Diodore de Sicile, Young, Pascal, Montesquieu, Locke, Virgile, Clarke, Homère, Cicéron, Diderot, Pope, d’Alembert, Platon, Machiavel, Xénophon, Réaumur, etc., etc... lu et _annoté_ en faisant des extraits! (Voir _Mme Roland_, par Oct. Gréard.)--Et vous, Françoise, qu’avez-vous lu? qu’ont lu vos compagnes? En est-il une seule, dans toute l’institution Berquin, qui ait, d’un bout à l’autre, parcouru ce livre, qui fut, en France, le bréviaire de toute une génération: les _Hommes illustres_, de Plutarque?
Lisez les _Hommes illustres_, Françoise. Quand vous les aurez bien lus,--si vous avez encore envie de lire _Quo Vadis?_--nous en recauserons.
XIX
_Une surprise.--Le secret de Françoise.--Beauté et mélancolie du rôle de confident.--Les raisons du cœur.--Quel rôle joua Mlle Lucie.--Mariage d’amour; mariage bourgeois.--Il n’y a plus de jeunes filles riches.--L’âge de l’amour et l’âge du confortable._
Je me préparais, chère enfant, à vous écrire encore quelque tranquille commentaire sur un point d’éducation, quand votre lettre m’arrive et bouleverse mes projets...
Décidément, l’œil clair des jeunes filles ne révèle rien de leurs pensées intimes, même à l’observateur professionnel. Quoi! Françoise, de si graves desseins vous inquiétaient, tandis que je vous croyais exclusivement occupée de sciences, de lectures, de bicyclette ou de toilette? J’en demeure confondu,--sans vous reprocher pourtant d’avoir gardé le secret. Notre cœur, selon le mot de saint Paul, ne doit pas être un vase qui fuit... Et voilà qu’après m’être irrité un instant de votre mystère votre confiance d’aujourd’hui m’embarrasse. Peut-être bien fait-elle lever en moi quelque méchant ferment d’égoïsme. S’entendre dire par une jeune fille: «Je vais vous confier ce que je n’ose dire à ma mère de peur de la troubler à l’avance...» et recevoir ensuite l’aveu du premier sentiment tendre de cette jeune fille pour un homme de vingt-trois ans,--c’est assurément flatteur,--mais cela classe tout de suite le confident, n’est-il pas vrai, dans la réserve de la territoriale? Vous les connaîtrez un jour, Françoise, ces surprises angoissantes que prépare à la jeunesse persistante de notre âme la franchise inconsciente des êtres physiquement jeunes. Vous saurez la mélancolie de cette constatation résignée: «Tiens! cela encore ne m’appartiendra plus...» N’importe! Plions-nous à la loi nécessaire de nos âges respectifs--vous, en souhaitant épouser un jeune homme que vous aimez, moi, en vous donnant paternellement les avis que vous me demandez.
Donc, Françoise, il se trouve que je vous avais à la fois devinée--et un peu calomniée--ce soir de bal où je vous vis danser le cotillon avec le joli saint-cyrien, frère de votre amie Lucie Despeyroux. Je vous avais reproché de risquer votre cœur dans une aventure de coquetterie. J’ignorais que votre cœur était déjà donné et pris. Il paraît que le complot date de près d’une année, ô petite masque; les conspirateurs étaient Lucie, son frère et vous. Ainsi, quand, à la rentrée dernière de l’institut Berquin, vous me demandiez gravement de vous renseigner un peu, par delà les murs de la pension, sur les réalités de la vie--l’avenir de votre vie commençait de se fixer... Et moi qui vous entretenais de livres, de sports, de costumes! Vous deviez lire mes lettres d’un œil bien distrait; et, si j’avais su, je vous aurais parlé d’autres sujets.
Vous plaidez gentiment les raisons de votre silence:
«Songez, mon oncle, comme de telles choses sont délicates à dire, et combien il faut être sûre de son propre sentiment pour le confier, même à un ami aussi cher que vous!... Qu’auriez-vous pensé de moi, si, vous ayant dit il y a six mois: «J’aime le frère de Lucie», j’avais dû vous dire, quelque temps après: «Non, décidément, je ne l’aime pas»? Eh bien! mon oncle, croyez-moi si vous voulez, mais les jeunes filles les meilleures sont exposées à de tels changements. Lucie, par exemple, qui est exquise, a déjà eu trois toquades pour des personnes à qui, d’ailleurs, elle n’a jamais parlé; elle ne les a confiées qu’à moi, et elle a bien fait, car au bout d’un temps qui variait entre quinze jours et deux mois elle s’apercevait qu’elle s’était trompée... Moi, mon oncle, je n’ai jamais eu de toquade. Quand j’ai vu pour la première fois Maxime Despeyroux, il m’a paru si bien de sa personne que j’ai eu un peu d’éloignement pour lui--me comprenez-vous? un peu de timidité à lui parler. J’ai dû me forcer pour vaincre cette timidité; et, comme toutes mes compagnes disaient qu’il est charmant et que quelques-unes le lui laissaient entendre, j’ai été, peut-être par esprit de contradiction ou de défense, un peu désagréable, un peu hostile avec lui. Et puis, insensiblement, toute ma timidité s’est fondue, et ma belle défense s’en est allée à vau-l’eau... Il faut vous dire aussi que c’est un peu la faute de Lucie. Elle est si imaginative, si sensible, si romanesque, cette Lucie! Rien ne la ravissait comme l’idée que son frère et moi nous nous aimerions, nous nous marierions, et qu’elle saurait tout de ce petit roman, qu’elle y vivrait, qu’elle en serait un des personnages... Alors, elle ne cessait pas de me parler de son frère ni de parler de moi à Maxime... J’avais bien un peu d’appréhension, d’abord... Mais Maxime était si respectueux, si discret!... Je vous assure que je n’ai jamais rien appris de ses sentiments pour moi que par cette folle chérie de Lucie... Et, bien que je ne voulusse rien confier des miens à Lucie, qui me pressait, je suis bien sûre qu’elle imaginait de prétendues confidences pour les lui rapporter... Alors, que voulez-vous, mon oncle? Tout doucement, en nous voyant très peu, et sans rien nous avouer,--mais en entendant si souvent parler l’un de l’autre,--nous avons fini par nous aimer... Le soir de ce bal intime après lequel vous m’avez fait de la morale, je vous assure que ni Maxime ni moi n’avons prononcé de paroles définitives. Il m’a seulement parlé de ses goûts et de ses projets de vie... Moi, j’ai dit les miens, et il a bien fallu nous apercevoir qu’ils s’accordaient... Mais il avait l’air encore plus intimidé que moi, et, s’il n’y avait pas eu Lucie pour tirer des confidences à chacun de nous deux, après, il ne serait rien sorti de ce fameux cotillon... Elle a si bien avancé les choses que nous avons su que nous pensions l’un à l’autre, que nous nous aimions... Oh! alors, j’ai bien failli vous écrire; j’étais prise de peur, figurez-vous; il me semblait que nous étions trois enfants qui allions au hasard, et je voulais un conseil de votre sang-froid, de votre expérience... Et puis, cette fois-là encore, je n’ai pas osé... Ce n’est que ces jours-ci, quand Lucie m’a parlé des classements de fin d’année de Saint-Cyr, qui trois mois à l’avance commencent à préoccuper les saint-cyriens; quand j’ai arrêté mon esprit sur le fait que dans si peu de temps Maxime serait envoyé au bout de la France peut-être, peut-être aux colonies... alors j’ai senti au dedans de moi cette grande anxiété, et en même temps cette forte certitude que j’espérais... Pour la première fois j’ai dit à Lucie: «Oh! Lucie, c’est terrible... Voilà que je suis sûre de l’aimer...» Et vous voyez que je n’ai pas attendu longtemps pour vous écrire: juste le lendemain...»