Lettres à Françoise

Part 11

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«Coco» ou pas «coco», je souhaiterais que Mme Rochette enseignât à ses élèves que le mot «flirt», avec son apparence pimpante et inoffensive, est parfois un assez vilain mot.

XVI

_Les crêpes.--Concours culinaire.--De l’importance des soins ménagers.--La masseuse et le calculateur.--Goûts et dégoûts de Sophie.--Leçons de mise en scène que nous donne la nature.--La maîtresse de maison idéale.--Autorité domestique de Françoise._

Il n’est pas interdit, Françoise, de se rappeler en carême les divertissements du carnaval, surtout s’ils furent honnêtes et décents. Ma conscience, sur ce point, ne m’adresse aucun reproche. On ne me vit pas, décoré d’un nez artificiel, sonner de la trompe par les places publiques de la ville, ni, du haut d’un char enguirlandé, éblouir les badauds par un travesti de Pierrot ou de Turc: plaisirs que l’Église condamne, je voudrais bien savoir pourquoi. Rentré à Paris le dimanche gras--oui, j’ai quitté «la ferme»--j’eus la joie de trouver sur ma table de travail des livres qui s’y étaient engerbés pendant mon absence: une moisson de choix. Du coup toute envie de sortir me passa. Et, si je n’avais pas eu l’honneur, hier mardi, de vous avoir à déjeuner chez moi avec Mme Le Quellien et de manger ainsi quelques crêpes que nous fîmes de compagnie, le premier carnaval du siècle ne m’eût laissé que le souvenir d’agréables dégustations littéraires.

Mais les crêpes aussi eurent leur mérite et surtout notre concours à les faire sauter dans la poêle. Mme Le Quellien en manqua une seule: ce qui lui présage, paraît-il, une vieillesse à peu près exempte d’ennui. Moi, j’en réussis tout juste la moitié; je n’aurai donc qu’un bonheur couleur du temps, moitié pluie, moitié soleil, larmes et sourires à doses égales. Quant à vous, Françoise, vous les réussîtes toutes avec une sécurité imperturbable. Un geste sec de vos petites mains gantées, et la crêpe exécutait le saut périlleux comme un chien de cirque sous le fouet du maître. La femme de chambre vous avait, pour la circonstance, prêté son plus coquet tablier à bretelles et à bavette. Avant de vous mettre à l’œuvre, vous aviez goûté la pâte du bout des lèvres, et aussitôt vous aviez réclamé l’addition d’un peu d’eau et d’un verre d’armagnac. Victoire, ma cuisinière, obéit en rechignant: mais il se trouva que vous aviez raison. Jamais je ne goûtai crêpes si aériennes ni si parfumées... Je m’amusais fort à vous regarder: cette petite scène m’affirmait à la fois votre science culinaire et votre aptitude à l’autorité domestique. Double mérite bien important! On a beau faire son entrée dans le monde en 1901 et posséder une conscience très avisée de ses droits, il importe qu’une femme, même moderne, sache conduire son ménage. La différence de nos idées avec celles d’autrefois est seulement qu’on disait naguère: «Il faut cela, et cela suffit...», tandis que nous disons: «Cela ne suffit pas, mais il faut cela.»

Dans cette Amérique dont je vous parle souvent, parce que, n’ayant pas de traditions anciennes, l’Amérique a dû constituer un système d’éducation tout neuf, certains collèges mixtes font suivre en commun par les garçons et les filles les cours de cuisine et de couture, sous le prétexte que, les deux sexes étant égaux et destinés aux mêmes fonctions, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’apprennent pas exactement les mêmes choses... Un tel usage serait absurde, en France, à l’heure qu’il est. Votre génération, Françoise, conquerra sans doute de notables avantages sur l’exclusivisme des hommes; mais à l’âge où vous serez épouse, mère, maîtresse de maison, c’est-à-dire dans un petit nombre d’années, il est certain que l’organisation et la conduite d’un ménage français bien ordonné seront encore dévolues à la femme. Il faudra donc que celle-ci soit «ménagère», comme disaient nos aïeux, qui avaient fini (et c’était l’abus) par prendre ce mot dans le sens même du mot «épouse».

Toute maison, pour bourgeoise et modeste qu’elle soit, ma chère enfant, est un petit gouvernement, où chaque ministre d’un grand État (au moins les ministres de la paix) trouverait une image réduite de ses fonctions. Vous y voyez le département de l’intérieur, des finances, des relations étrangères, de l’enseignement, etc... Que l’épouse et l’époux, par un accord tacite ou exprès, se partagent la gestion de ces divers départements, il n’y a rien là que de raisonnable. Le partage devra s’opérer de façon que Monsieur et Madame puissent commodément gérer leur département respectif, voilà tout. Je sais, par exemple, un ménage où la femme est masseuse, tandis que le mari, rendu impotent fort jeune par un accident, fait chez lui des calculs pour une compagnie d’assurances. Comme le métier de masseuse est essentiellement ambulatoire et celui de calculateur en chambre essentiellement sédentaire, la force des choses a imposé au mari la surintendance d’un intérieur où la femme ne passe guère que l’heure des repas et la nuit... Pareillement, si l’habitude s’est implantée chez nous de réserver cette intendance domestique à la femme, cela vient tout simplement de ce que l’homme est à l’ordinaire forcé de s’absenter de la maison pour gagner sa vie. Il est donc juste et prudent qu’une jeune fille de votre âge se prépare à l’avance à un ministère qu’elle a tant de chances d’exercer.

Ce ministère de l’intérieur, c’est le gouvernement des domestiques, c’est l’ordre et la propreté des objets mobiliers, c’est le soin des vêtements, du jardin, de la table. Malheureusement, les arts domestiques ne sont attrayants que dans leurs effets. La propreté, l’ordre des meubles, sont joyeux et flatteurs; mais le balai, le plumeau et la «serviette merveilleuse» sont des outils sans éclat. Jenny l’ouvrière façonne des costumes qui valent des poèmes; mais elle y fane ses yeux et y sacrifie la netteté de ses doigts. Enfin, la Sophie de Rousseau, bien qu’elle n’épargne pas ses soins aux devoirs domestiques, «n’aime pas la cuisine. Le détail en a quelque chose qui la dégoûte: elle laisserait plutôt tout le dîner aller par le feu que de tacher sa manchette, et rien ne la déciderait à toucher aux serviettes sales. Elle n’a jamais voulu, pour la même raison, de l’inspection du jardin. La terre lui paraît malpropre; sitôt qu’elle voit du fumier, elle croit en sentir l’odeur...» Ce qui est plus grave, c’est que la plupart des maris, avec le goût de trouver chez eux les choses en ordre et une bonne table bien servie, ont les mêmes répugnances que Sophie. Ou plutôt ils ont ce goût d’ordre et de bonne chère, uni à ces répugnances, avec une sorte d’exaspération. Libérés du souci d’ordonner une maison, nous ne la trouvons jamais assez ordonnée. N’ayant point coutume d’assister aux préparatifs, ils heurtent davantage nos sens.

L’épouse qui, comme dit Horace, gagnera tous les points à cette partie difficile est celle qui saura ordonner son ménage et sa table en bon metteur en scène, sans rien laisser voir des coulisses au spectateur,--au mari. Quand vous faisiez, Françoise, sauter les crêpes du mardi gras, vous étiez charmante à voir; mais vous n’aviez aucunement l’air d’une cuisinière. Votre tablier de soubrette, vos gants, et cette mantille de blonde que vous aviez jetée sur vos cheveux, les abritant des vapeurs qui ne plaisent qu’au palais, tout marquait bien que vous étiez là comme un général empruntant un instant le mousquet du soldat pour lui apprendre à tirer, ou comme un ingénieur corrigeant la manœuvre du maçon novice. Vous n’éprouviez et vous n’inspiriez, à coup sûr, nulle répugnance... J’en déduis que Sophie était une sotte, avec son horreur des serviettes et du fumier. D’abord elle n’avait qu’à mettre des gants, elle aussi. Et puis (voilà des pensées bien idoines à ce présent mercredi des cendres!) le grand mal si les soins de la terre et de la cuisine nous rappellent de quelle poussière nous sommes faits et parmi quel fumier nous vivons? Il eût fallu enseigner à Sophie--mais Pasteur n’était pas né--que sa propre bouche, telle, nous dit Rousseau, «qu’on n’en pouvait voir de plus belle», était, quelque soin qu’elle en eût, une colonie de ferments n’attendant que le dernier souffle pour pulluler, grouiller, dévorer. Il eût fallu lui expliquer qu’afin d’élaborer le jeune sang de ses veines la nature se livrait à une cuisine infiniment moins ragoûtante que celle de notre Victoire façonnant des crêpes. Seulement, la nature conciliante masquait, en Sophie, toute cette cuisine, tout ce fumier, par de délicieuses apparences. La très laide chimie de la vie ne nous choque pas, parce que nous ne la voyons pas. Ainsi la nature enseigne à la femme le secret d’accomplir ses fonctions ménagères sans cesser pour cela d’être séduisante.

Voici donc comme j’imagine la maîtresse de maison idéale. Elle est d’une compétence magistrale en l’art d’arranger et d’entretenir les objets mobiliers; elle connaît tous les détails de la bonne chère. Elle excelle à choisir, à commander ses gens. Mais de tout cela, gouvernement des domestiques et appareils de la maison et de la table, _elle ne parle jamais_ à son mari. Elle est une fée dont la baguette même est invisible. Deux choses exaspèrent un homme qui rentre chez lui ayant travaillé tout le jour: c’est que sa femme lui soumette une querelle ménagère à juger, ou que le repas ne soit pas mangeable. Et il a raison, cet homme, lorsque, dans son ménage comme dans la plupart des ménages français, le ministère de l’intérieur appartient à la femme. De même l’honorable masseuse dont je vous citais le cas tout à l’heure aurait le droit de se mettre en colère si, rentrant chez soi le soir après avoir fourbu ses phalanges à restaurer des muscles de bourgeoises, elle trouvait que son mari, lequel n’a pas quitté la maison, a mal commandé le dîner, ou qu’il compte sur elle pour morigéner la femme de chambre... Lorsque la netteté des appartements et l’excellence de la table apparaissent comme la floraison éclatante d’un mystérieux travail, la «ménagère» de nos aïeux se transforme en véritable artiste. Tout l’appareil, tout le laboratoire disparaît: on ne voit plus que les résultats, qui sont _beaux_ dans le propre sens du terme, puisqu’ils expriment l’ordre, l’harmonie. La difficulté d’obtenir de tels résultats en rehausse le mérite, car, ne vous y trompez pas, Françoise, tout cela est d’une extrême difficulté. Notre pays est le premier, dit-on, pour le joli aménagement des intérieurs et la qualité de la chère: vous constaterez, cependant, lorsque vous irez dans le monde, que l’on compte aisément, même à Paris, les maisons où l’ordre est parfait et parfaite la table.

Je ne suis pas inquiet à votre endroit, Françoise. Toute moderne, tout «en avant» que je vous connaisse, vous gardez la tradition de votre famille, vieille famille française éprise de règle et point ennemie de fine chère. Qui vous a vue mardi goûter, assaisonner votre pâte et tourner vos crêpes, devine la pimpante ménagère que vous serez. Ce n’est pas vous qui infligerez à votre mari ni à vos invités cette effroyable cuisine de cercle qui envahit, hélas! tant de tables honnêtes! Mais ce n’est pas vous non plus qui, dans la plus simple intimité, laisserez voir une manchette tachée. Moins nigaude que Sophie, vous sauriez sauver le dîner qui brûle sans maculer votre linge. D’autre part, ce n’est pas dans vos cheveux châtains que le baiser de votre mari percevra jamais un relent d’office... Enfin, j’en suis sûr, vous aurez ce don merveilleux: l’autorité. De quel air ferme et souple vous commandiez à Victoire, la cuisinière, à Clémentine, la femme de chambre! On sentait qu’il n’y avait pas à résister, pas à biaiser; et en même temps l’on avait plaisir à vous satisfaire. Oui, vous avez reçu ce don rare et précieux, cette faculté d’être obéie, qui s’aide assurément de nos organes, de notre regard, de notre voix, mais que confirme surtout l’ordre qui règne dans l’esprit. Savoir parfaitement ce que l’on veut, n’exiger que ce qui est faisable, connaître le temps qu’il faut à chaque effort pour produire son effet, telle est l’essence même de l’autorité, laquelle n’est ainsi que l’expression de l’ordre mental. Or, votre jeune esprit lucide, Françoise, me parut ce jour-là offrir l’image d’un ordre parfait, comme votre chambre de la place Possoz, comme votre pupitre de Berquin, comme vos vêtements, comme vos cahiers.

Tout cela dans quelques crêpes? Mon Dieu, oui! Françoise... Du moins j’y voyais tout cela, et c’est peut-être l’agréable distraction d’avoir vu tant de choses dans vos crêpes qui fit si mal tourner les miennes...

XVII

_Les demoiselles du télégraphe.--Pédales et dépêches.--Une carrière pour Françoise.--Les sports féminins.--Caractères de femmes sportives.--Émilie.--Julie.--Importances respectives de la tête et du muscle.--Le vrai «record» féminin.--Nos aïeules._

On m’assure, chère enfant, qu’on utilise en Angleterre, comme porteurs de dépêches, des jeunes filles montées à bicyclette. Ces jeunes filles, nous dit-on, «manifestent plus de promptitude et d’intelligence que leurs collègues masculins»... Voilà un métier féminin qu’on ne prévoyait guère. Et je pensais que, si vous n’aviez mieux à faire dans votre pays, alerte Françoise, vous seriez en terre britannique une petite télégraphiste parfaite: car, pour dénicher une adresse, votre malice rendrait des points à quiconque, et votre aisance, votre endurance, votre sang-froid de cycliste, vous ont valu, vous le savez, l’admiration de tous vos amis, outre la mienne.

De façon générale, vous montrez, Françoise, du penchant aux exercices du corps. C’est trop naturel. On ne se soustrait pas à la contagion des modes et des plaisirs de sa génération. Est-il province en France, pour reculée qu’elle soit, qui fasse encore grise mine aux dames de la pédale? Nommerait-on une sous-préfecture de trois mille âmes qui se refuse le luxe d’un tennis? Il est vrai que le sport des femmes françaises (je parle du grand nombre) ne va guère au delà. Tennis et vélocipède les contentent. Ces sports ont, pour l’économe esprit de la France, l’avantage d’être à bon marché; tout le monde ou presque s’y peut adonner, tandis que le cheval ou l’automobile restent des divertissements de luxe. Vous, ma fringante nièce, je crois que, coûteux ou non, tous les sports vous attireraient. Et comme, après tout, pour que Françoise devienne riche il suffira qu’un agréable millionnaire souhaite un mariage intelligent, je vous verrai peut-être un jour galopant dans l’allée des Poteaux ou cornant votre furia de chauffeuse aux oreilles des simples piétons tels que moi.

Prévoyons ce cas éventuel et, tandis qu’il en est temps encore, philosophons un peu sur les sports féminins.

D’abord, convenons que le type de la jeune fille frêle, vaporeuse, délicate de la poitrine, type cher aux conteurs de la période romantique, n’est pas celui dont rêvent aujourd’hui les courtisans de votre sexe. La science moderne, avec ses précisions vulgarisées, est la cause principale du changement. Au lieu de «frêle et vaporeuse», la science dit: «anémique et névropathe»; au lieu de «délicate de la poitrine», elle dit: «tuberculeuse». Ces gros vocables suscitent des images désolantes: le dernier surtout évoque les tableaux usuels de pathologie, le buste humain coupé verticalement avec les organes respiratoires saignants, tachés de microbes... Grâce à la science, le charme principal d’une jeune fille est désormais sa belle santé. Or, l’exercice physique est à la fois une preuve et une sauvegarde de la santé. Lorsqu’on vous voit patiner, Françoise, ou manier la raquette, ou monter une côte à bicyclette, on éprouve la joie de contempler un appareil humain solide, harmonieux, jouant bien de tous ses organes, même sans tenir compte des agréments de l’enveloppe.

Accueillons donc et encourageons les sports; mais soyons avertis des dangers auxquels ils exposent quelques esprits de femme insuffisamment pondérés. Le premier est d’attribuer à des occupations en somme inférieures et accessoires une importance démesurée: ridicule encore plus choquant chez les femmes que chez les hommes. Quel Théophraste vingtième-siècle viendra fixer à propos les traits de la femme que les sports hypnotisent? On entrevoit, n’est-il pas vrai? l’esquisse du portrait qu’il pourrait faire:

«ÉMILIE _est de bonne naissance et de fortune suffisante; elle a appris tout ce qu’apprennent les femmes de son rang, elle a un mari intelligent et qui l’adore; elle a d’aimables enfants; mais une seule passion la dévore: obtenir par l’effort de ses muscles des résultats auxquels ne puissent atteindre les efforts musculaires d’aucune autre femme ni de la plupart des hommes. Toute son énergie est asservie à cet objet. Sa vie se divise en deux parties, l’une où elle dispute la maîtrise de la raquette ou de la pédale; l’autre où elle s’entraîne pour ces disputes. Elle a renoncé, naturellement, à tous les attraits ordinaires de son sexe; sa conversation est merveilleusement étrangère aux choses de l’esprit. Ne lui parlez pas d’un livre ou d’un événement d’art récent, ne faites pas allusion devant elle à une crise politique ou à un mouvement social; elle ne lit qu’_Auteuil-Longchamps, _le_ Vélo _et les pages 2 et 3 de certain journal américain publié à Paris, où sont résumés chaque jour les événements sportifs du monde entier... En revanche, elle parle de ceux-ci avec une abondance de documents et une propriété d’expressions effrayantes; elle ne vous fait grâce d’aucun des termes d’argot spécial, d’aucune des abréviations familières dont usent les professionnels du cheval, du cycle ou du golf. Et l’admirable, c’est qu’elle croit très sincèrement que de tels soucis sont les plus nobles des soucis, et qu’elle regarde du haut d’un dédain sincère les mortels inférieurs dont l’ambition ne se résume pas à faire manœuvrer suivant certaines lois arbitraires et précises l’appareil musculaire de leurs bras ou de leurs jarrets..._»

Vous avez bien trop de sens commun, petite Françoise, pour être jamais une Émilie. Mais combien de femmes, sans incarner ce type ridicule, ont la faiblesse de parler trop et trop complaisamment des exercices physiques auxquels elles s’adonnent?... Dans la vie courante de la femme, le souci des exercices physiques ne doit pas plus paraître que celui des soins domestiques, par exemple, ou de la toilette. La femme qui me parle hors de propos de ses prouesses de patineuse ou de chauffeuse m’énerve autant qu’à m’entretenir de ses essayages ou de l’arrangement de son intérieur. Comme la grâce du vêtement, comme l’harmonie de la maison, l’adresse musculaire des femmes doit paraître d’elle-même, sans annonce préalable et sans commentaire rétrospectif, au moment précis où elle est requise. On la voit, on l’admire, et c’est tout.

Un autre ridicule bien moderne de certaines femmes occupées de sport, c’est d’être sportives par ambition d’élégance, par snobisme, comme l’on dit. Ah! la belle matière encore à traiter pour le Théophraste du XXe siècle!

«JULIE _n’était pas destinée par la nature à concourir avec les professionnels de la gymnastique, et, certes, si elle n’écoutait que le conseil de ses instincts, elle s’adonnerait aux soins tranquilles de la maison, elle se divertirait par des lectures et des promenades modérées. Même elle était douée pour les arts: enfant, ses yeux et ses oreilles se plaisaient aux beaux spectacles, aux belles harmonies. Mais la voici possédée du désir de frayer avec ce que les «Mondanités» des journaux appellent le grand monde, et, comme Julie n’a point une origine illustre ni de grosse fortune, elle s’est rendu compte que d’être exceptionnelle en un exercice physique apprécié des mondains forcerait ces mondains à l’accueillir. En quoi elle ne se trompait point. Grâce à une étude persévérante, à un entraînement poussé jusqu’à la mortification, elle est parvenue à être une golfiste incomparable: et, cette espèce étant encore rare en France et ne se recrutant que parmi des gens de loisir, voilà Julie membre du Golf-Club, avec tout ce que Paris compte de muscles aristocratiques... Un jour, le plus beau jour de sa vie, Julie, figurant dans une partie avec un prince de maison régnante, eut l’honneur d’avoir la cheville à demi brisée par un faux mouvement de l’Altesse! Ce jour-là, il lui sembla que toute sa roture héréditaire était abolie, qu’elle devenait elle-même un peu Sérénissime. Il a fallu pour la faire redescendre de ces hauteurs chimériques la plate nécessité d’un fiacre pour rentrer chez elle, et la vue, au logis, d’un mari qui n’a pas même une heure par jour à donner au «training»,--tout son temps étant pris à gagner, dans le négoce des tissus, l’argent du ménage..._»

Ce travers, chère Françoise, me semble encore plus insupportable que celui d’Émilie. Il révèle un esprit plus faux: et je ne sais rien vraiment de si attristant que de voir une bourgeoise honnête chercher parmi l’attirail des sports ce que nos aïeux appelaient une «savonnette à vilains»... C’est de l’humilité à rebours, et de la bassesse sous couleur d’ambition. Certes, même cent dix ans passés après la nuit du 4 Août, on ne saurait prétendre qu’une grande naissance, qu’un opulent train de vie soient des avantages négligeables dans la société contemporaine. Mais ces avantages, quand on en est exclu, il est absurde d’en chercher l’apparence,--pas même! le voisinage; il est absurde de croire qu’on sera _presque_ de l’aristocratie ou _presque_ de la grande vie par le reflet de celle-ci sur sa propre médiocrité. Dans le fait, c’est le contraire qu’on obtient. Julie en est pour ses illusions, et elle reçoit de temps en temps de cruelles rebuffades. Elle ne console son amour-propre qu’en fréquentant ses véritables égales, les bourgeoises comme elle, à qui elle peut dire: «La grande-duchesse me contait hier...» ou bien: «Le prince Paul m’a fait ses adieux... Il est charmant, mais je plains sa jeune femme...»