Lettres à Françoise

Part 13

Chapter 133,849 wordsPublic domain

Ne croyez pas, Françoise, que j’aie d’inquiétude ni de reproche pour ce grain de romanesque dont s’assaisonne votre projet de mariage. Assurément, ce n’est pas de cette manière qu’on se conjoint d’habitude dans la bourgeoisie de France, et vous avez raison de me charger de préparer la douce Mme Le Quellien à un tel impromptu. Je sais--mieux que vous peut-être--quels étaient, touchant votre mariage, les projets de cette mère excellente... et attardée. Nombre de fois, elle m’a dit: «Vous qui voyez tant de monde à Paris, vous devriez bien chercher un mari pour Françoise... Hélas! elle n’a pas une grosse dot, mais elle est bonne et instruite; il me semble qu’un homme ayant une situation, approchât-il de la quarantaine, serait heureux de...» Je la laissais dire, la chère femme! Eh parbleu! l’homme approchant de la quarantaine, qui eût été heureux de... je l’aurais peut-être déniché en effet,--mais ce n’était pas là le mariage que rêvait Françoise, j’en étais sûr, et je n’aurais jamais osé le lui conseiller... D’abord parce qu’à mon sens il ne faut pas marier une génération avec la suivante. Je sais bien que certains commencements d’automne ressemblent à certaines fins de printemps; mais le printemps, même tardif, va vers l’été, et l’automne le plus splendide s’achemine à l’hiver. Donc ne marions pas l’automne au printemps: leur accord ne durerait point... Et d’autre part je n’avais pas au même degré que Mme Le Quellien le souci de vous savoir maigrement dotée et le désir de vous attribuer un riche mari...

C’est que, sur le chapitre de la dot, je n’ai pas tout à fait les idées que j’entends défendre et commenter dans les familles. «Les jeunes filles sans dot ne se marient plus,» nous dit-on. J’estime qu’on se trompe. Les différences de dots entre les jeunes filles (à part les dots énormes et par conséquent rares) perdent, au contraire, de plus en plus leur importance. Nous assistons à ce double phénomène que le travail est de plus en plus rétribué et le capital de moins en moins. Un valet de chambre, même honnête, coûte dans une maison le revenu de cent mille francs. Pratiquement, il n’y a plus de grosses dots, _il n’y a plus de jeunes filles riches_, et, par une heureuse réciproque, il n’y a plus de jeunes filles pauvres ni de petites dots... L’erreur des familles est de chercher obstinément à marier à contre sens les jeunes filles sans dot,--à faire bon marché de l’âge pour se contenter de l’argent ou de la situation. C’est absurde. D’abord les hommes riches de quarante à cinquante ans, épouseurs de jeunes filles pauvres, ne sont pas nombreux, et la jeune fille pauvre vieillit tandis qu’on les lui cherche... Puis on ne réfléchit pas que marier une jeune fille de dix-huit ans à un lieutenant de vingt-huit, par exemple, revient au même que de marier la vieille fille de trente ans au commandant de quarante; à cette différence près qu’ils n’auront pas été pauvres ensemble durant les années où la pauvreté ne pèse exactement rien pourvu qu’on s’aime... Ce qui donne créance à ce bruit fâcheux que les jeunes filles sans dot ne se marient pas, c’est donc qu’on ne tente pas de les marier comme il convient, c’est-à-dire jeunes, avec des hommes jeunes et d’avenir.

--Alors, mon oncle, j’ai raison de vouloir épouser Maxime dès sa sortie de Saint-Cyr?...

Patience, Françoise, je n’ai pas tout dit!... Et avant de m’en aller en ambassade vers Mme Le Quellien je prétends ne pas vous ménager les avertissements.

Oui, c’est charmant d’aimer comme vous, à dix-huit ans, un jeune homme de vingt-trois ans à peine, et, si cet amour est durable, il est possible et salutaire de fonder dessus un bon ménage...

--Mais notre amour est durable, mon oncle, vous n’en doutez pas!

... Nous discuterons plus tard ce point délicat: je vous le cède aujourd’hui. J’admets qu’un lien sûr et fort unira toujours votre cœur au cœur de Maxime; un mariage tel que vous le rêvez n’en comporte pas moins de part et d’autre une certaine abnégation et le renoncement à certains avantages qui pour la plupart des gens ont leur prix. Si l’on vous dit qu’avec votre petite dot, la petite dot de Maxime et son traitement d’officier, vous ne pourrez point vivre, vous ne pourrez point élever des enfants, n’en croyez rien, ce n’est pas vrai. _On peut toujours._ Mais il faut résolument renoncer à toutes les satisfactions d’amour-propre, de situation, de réceptions, etc., et en général à toute joie puisée ailleurs que dans l’amour réciproque et l’amour des enfants... Si l’on fait bien carrément cet acte de renoncement avant le mariage, on n’en souffre pas. Car la jeunesse--j’entends celle qui va de vingt à trente--ne pâtit nullement du défaut de confortable: et l’amour n’est pas vrai qui ne suffit point à emplir les heures d’un jeune ménage entre vingt et trente ans.

Donc, Françoise, dix ans de vie d’étudiants réguliers, voilà ce que vous prépare votre mariage avec le lieutenant Despeyroux; et j’y insiste, vous n’en pâtirez point du tout si, résolument, vous remettez les ambitions, des ambitions sages et mesurées, bien entendu, à une date plus tardive,--par exemple aux environs du grade de commandant. L’erreur de maints jeunes époux est de vouloir cumuler tout de suite le bonheur de l’amour avec les plaisirs de la vanité. C’est qu’ils ne s’aiment pas bien, et qu’ils ne sont pas de vrais jeunes gens; car l’amour sincère et fort est exclusif de l’ambition; la vraie jeunesse ne s’en soucie guère... Plaignons les ménages qui n’ont pas connu l’époque surhumaine où l’amour se suffit à lui-même...

Je sais bien, Françoise, que vous allez me répondre:

--Nous serons, Maxime et moi, le ménage où l’amour se suffira à lui-même, non seulement durant la jeunesse, mais durant la vie entière.

Et je sais bien aussi que vous êtes sincère, qu’il est sincère. Mais vous êtes en pension, il est à Saint-Cyr; vous ne vous connaissez que par les dehors qui sont agréables, les siens et les vôtres, par des mots de tendresse intime à peine balbutiés, et par les entremises optimistes de Lucie. Chère Françoise, le péril est là. Le sort de tout ménage est incertain; mais on peut dire que le plus incertain est celui qui se fonde sur l’attrait, et voilà pourquoi les gens prudents ont fait une mauvaise réputation aux mariages d’amour...

Avant de parler à Mme Le Quellien, il vous faut donc bien réfléchir sur la qualité du sentiment qui vous attire vers le frère de Lucie... Je vous y aiderai dans ma prochaine lettre--encore que ce soit un sujet assez malaisé à traiter avec une jeune fille.

Ah! petite Françoise, comme il m’était plus facile de correspondre avec vous quand je croyais votre cœur tout à fait libre... Il ne me venait pas à l’idée que ce cœur pût accueillir un sentiment ardent... Que j’étais sot!

XX

_Françoise persiste.--Diverses façons d’envisager le mariage.--Raisons du cœur et raisons de la raison.--Les fiançailles des deux côtés de la Manche.--Françoise et sa mère-grand.--Trois avantages des longues fiançailles.--Les conditions d’une ambassade._

Ma dernière lettre, chère Françoise, n’a changé ni vos sentiments ni vos projets, et je ne m’en étonne point. Votre cœur n’est pas de ceux qui se donnent sans réflexion, ni qui se reprennent aisément, s’étant une fois donnés. La perspective de quinze ans de vie médiocre qui vous attendent si vous épousez Maxime Despeyroux ne vous effraye pas; vous savez qu’elles vous attendent et vous faites d’avance bon marché des joies d’amour-propre, d’ambition, pour escompter seulement la joie que donne la présence continuelle d’un être aimé... Vous pensez bien que je vous approuve. Il n’y a pas de plaisirs moins réels, ni dont on se lasse plus vite, que ceux de l’extrême confortable ou du moyen luxe, et tant qu’on n’est pas un Rockfeller ou un Vanderbilt, c’est-à-dire un vrai roi par la puissance de l’argent indéfini, il n’importe pas énormément d’avoir dix mille ou cinquante mille livres de rente.

Des gens graves, expérimentés, vous diront cependant: «Prenez garde, mon enfant!... L’argent ne fait pas le bonheur du ménage, mais il y contribue en procurant aux époux une vie plus large, où les deux natures associées se heurtent et se froissent moins aisément...» En termes plus francs, les époux riches appartiennent plus à la société, moins l’un à l’autre, et comme le mariage usuel est fondé chez nous sur l’hypothèse que les conjoints ne s’aiment guère, ou du moins ne s’aimeront pas longtemps, les époux riches seront plus heureux parce qu’ils seront moins époux...

Ni vous ni moi, Françoise, n’acceptons cette conception du mariage. Vous vous mariez pour être la femme réelle et perpétuelle de votre mari: l’association des personnes prime, à votre sens, la communion des intérêts. De la sorte, la question d’argent est secondaire; le couple attend sa félicité du seul fait d’être uni... A la bonne heure!... Seulement il faut la certitude que cet unique bienfait: être uni, procurera une joie assez intense, assez durable, pour suppléer à tout. Et, comme disaient nos pères, voilà le point.

Vous avez cette certitude aujourd’hui, lui également, parbleu! Mais vous êtes trop intelligente pour ne pas comprendre qu’elle ne garantit rien de l’avenir. Analysez bien vos sentiments: au fond, vous trouverez qu’ils se réduisent à une foi violente et aveugle dans un bonheur _que vous ne connaissez point_! Bien plus: ce bonheur inconnu, vous l’attendez d’un homme que vous connaissez à peine davantage; du moins vous ne connaissez point ses aptitudes à vous donner ledit bonheur... Certes, la foi aveugle, c’est beaucoup; c’est probablement le meilleur guide vers la félicité trouble et charmante que votre innocence devine dans le mariage. Un mystérieux attrait vers une félicité mystérieuse, soit; l’abîme appelle l’abîme. Toutefois, le mariage n’est pas seulement cela, et vous ne l’ignorez pas, bien qu’en ce moment vous l’oubliiez un peu.

Passons gaiement sur la question d’intérêts; vous en faites le sacrifice. Reste encore--reste surtout--la question des aptitudes à vivre en commun, non pas aux moments d’enthousiasme et de délire sentimental, qui sont évidemment exceptionnels, mais dans les moments ordinaires, aussi bien par les temps gris, couverts, que par les temps de soleil ou de bourrasque, en un mot, pour «le bon et le mauvais» de la vie... Que Maxime Despeyroux soit capable de s’accorder avec vous pour ce trantran monotone des jours, ce n’est pas prouvé; qu’il soit capable, par sa seule présence, de transformer éternellement cette monotonie en joie positive, c’est fort incertain. En toute hypothèse, vous n’avez là-dessus aucune clarté. Vous n’avez appris le caractère de Maxime que par les récits de sa sœur, qui est une imaginative et qui, voulant à tout prix marier son frère à son amie, s’est suggéré le plus sincèrement du monde que Françoise et Maxime furent créés l’un pour l’autre.

--Assurément, mon oncle, me direz-vous, je ne suis pas renseignée à fond sur le caractère de Maxime, et je me doute bien que, dans nos rares entretiens, il a quelque peu paré ce caractère... Mais n’est-ce pas le cas inévitable de tous les mariages? A moins de hasards bien rares ou d’unions de cousin à cousine, quelle fiancée connaît à fond l’âme de son fiancé?... Connaîtrais-je, mieux que Maxime, tel autre prétendant qui s’offrirait par la suite? Et Maxime n’est-il pas, au contraire, le jeune homme du monde sur lequel je suis le mieux renseignée?

Il est trop vrai, Françoise... L’usage de notre pays étant de marier les jeunes gens sans qu’ils se connaissent,--parmi tant d’autres unions bâclées en quinze jours, votre union avec Maxime, à laquelle du moins vous songez l’un et l’autre depuis une dizaine de mois, pourrait passer pour une exception. Admirable économie du mariage français! Après avoir tardé indéfiniment à marier sa fille sous prétexte de lui trouver un parti de choix, le bourgeois de France est pris brusquement d’une hâte extravagante; il marie sa fille comme s’il s’agissait de parer à un sinistre. Grâce à cette double absurdité, on est arrivé chez nous, à quoi bon le nier? à jeter un certain discrédit sur le mariage. Ce n’est pas la littérature, ce sont les mœurs qui l’ont peu à peu dépouillé de toute sa parure d’idéal, pour en faire un plat contrat analogue à celui d’honnêtes trafiquants. Et j’accorde que pour certains cœurs privilégiés, hommes ou femmes, le mariage apparaît encore dans sa poésie biblique; mais il faut m’accorder en retour--et c’est l’évidence--que le mariage en France n’est aucunement ce que, par exemple, il est en Angleterre: le réservoir inépuisable de l’idéal, du romanesque, de la poésie; et cela non pas seulement pour les poètes, les romanciers et les philosophes, mais pour la nation entière, pour les seigneurs et les bourgeois, pour les riches et les pauvres, pour la fille de pair du royaume et pour la _bar-maid_.

Une telle différence dans l’opinion correspond assurément à une différence profonde entre les mœurs de l’un et de l’autre pays. La coutume de la dot, prépondérante en France, est une de ces différences; mais il serait exagéré de dire que toutes les jeunes filles anglaises sont dépourvues de dot. L’argent peut donc, là comme ici, guider le choix des épouseurs pratiques... La différence radicale entre les mœurs matrimoniales des deux pays, c’est que le mot «fiançailles», qui ne signifie absolument rien en France, possède en Angleterre une signification importante, reconnue de tous. Chez nous, deux jeunes gens sont fiancés le 15 mai et mariés le 15 juin; les fiançailles ont duré juste le temps matériel de publier les bans, de rédiger le contrat et de composer la corbeille... Outre-Manche, les fiançailles d’une année sont courtes. On en voit de trois ans, de cinq ans, de dix ans. Elles sont un acte quasi public, transformant publiquement la situation des contractants pendant une période assez longue pour que le jeu imprévu des événements, ou, sans plus, l’action usante de la durée, éprouvent l’engagement et la volonté de ceux qu’il lie.

Vous comprenez, chère enfant, que de telles fiançailles n’ont rien de commun avec le ridicule mois de «cour» à la française, avec les visites froides où, en des attitudes de menuet, le fiancé apporte à la fiancée des bouquets et des friandises; où, si tout se passe pour le mieux, la conversation roule sur le mobilier futur et les projets de voyage du jeune couple... Nulle part autant que dans les procédés préparatoires du mariage nous ne traînons les résidus des coutumes d’autrefois, devenues contradictoires avec les âmes d’aujourd’hui. Votre âme de jeune fille en 1901, petite Françoise, diffère grandement de l’âme de votre arrière-grand’mère à la veille de son mariage. Celle-ci avait été élevée par des femmes, dans un couvent clos, comme une sorte de novice: on la sortait du couvent pour la marier, et elle se mariait comme on prononce des vœux, en se remettant corps et âme au bon plaisir d’un maître souverain. Qu’un tel système fût bon ou mauvais vers 1780, ce n’est pas la question: ce qui crève les yeux, c’est qu’il est absurde de l’appliquer tel quel à une jeune fille moderne. Vous ne voulez pas, Françoise, être mariée à la mode de votre mère-grand. Vous prétendez choisir votre mari.

Fort bien; mais prenez garde!

Si vous le choisissez par simple attrait du cœur, vous abdiquez implicitement votre droit de choisir: le droit de choisir n’est légitime que si le choix est sérieux, réfléchi, la volonté s’accordant avec la conscience et la raison. Or, la conscience et la raison ne se décident pas d’après la forme d’un visage et le timbre d’une voix. Leur opération veut le concours du temps. D’où la nécessité des longues fiançailles.

Les longues fiançailles, avant toute chose, offrent à chacun des fiancés le moyen de s’éprouver soi-même; elles le renseignent sur les aptitudes de son propre cœur, en même temps que sur le sentiment spécial soumis à l’épreuve. La plupart des humains, c’est triste à dire, s’illusionnent étrangement sur leurs facultés d’attachement. Ils croient indispensables à leur bonheur des êtres auxquels ils ne donneraient plus une pensée au bout de huit jours de séparation... Hélas! qu’ils sont vite oubliés, les plus sincèrement pleurés parmi les morts!... Si cruelle que soit cette loi d’oubli, il importe d’en tenir compte et de l’expérimenter sur soi-même. Dites-vous bien, Françoise, qu’il est rare et presque miraculeux de rencontrer à dix-huit ans l’époux indispensable. Vous faites la moue?... Vos yeux deviennent humides?... Bon! je n’ajouterai rien de plus sur ce point délicat. Votre cœur, après tout, peut être sûr de lui, et il est possible que le temps ne fasse que confirmer ses sentiments, ce qui déjà serait un résultat. Mais les longues fiançailles ont d’autres avantages encore, outre l’épreuve de la constance personnelle.

Elles ont l’avantage de faire connaître réciproquement aux deux fiancés leur vrai caractère. On se masque aisément l’un pour l’autre, pendant l’unique mois des visites et des bouquets. Il faut, au contraire, une bien rare maîtrise de soi pour garder le masque seulement une année, _quand le fait de la conquête n’est plus en question_. Voilà où réside l’admirable de cette invention d’engagements à long terme, usités chez nos voisins. Le temps des fiançailles n’est pas encore la libre vie conjugale, mais déjà il est superflu entre fiancés de prendre une attitude, de «poser» l’un pour l’autre. Qu’y gagnerait-on? On est engagé. Alors, tous les «réflexes» de notre tempérament (si l’on peut oser une telle image) se mettent à jouer en liberté et malgré nous. Le jaloux, l’impérieux, dévoile sa jalousie, son instinct autoritaire. La boudeuse, la coquette, laisse percer sa bouderie, sa frivolité. Dans le cycle complet d’une année, surtout entre deux êtres qui se proposent d’unir leur vie, qui, par conséquent, se regardent avec attention et s’attribuent l’un sur l’autre des droits, il est fort improbable que des sujets de conflit ne surgissent pas: à la façon dont naîtront, évolueront et se régleront ces conflits intimes, chacun des deux, si peu avisé qu’il soit, apprendra le caractère de l’autre. Et ne dites pas: «Si Maxime est en garnison en Bretagne tandis que je demeure à Paris, je n’aurai guère d’occasion de l’étudier.» D’abord, Maxime fût-il en Bretagne et vous à Paris, une fois les fiançailles accomplies vous devenez la personne à laquelle il doit le plus de son temps libre, et cela d’accord avec la famille: en sorte que vous pourrez tout de même passer dans l’année bon nombre d’heures avec lui... Et puis, il y aura la correspondance, qui, banale ou artificielle avant les fiançailles, devient sincère et significative après, toujours par cette raison qu’il n’est plus question de se conquérir et qu’on est conduit par la force des choses à se parler d’événements positifs, de projets réels, voire d’intérêts pressants, au lieu de s’exalter dans le vide des épithètes d’adoration. Fine comme vous l’êtes, Françoise, après six mois de billets échangés avec votre fiancé je mets bien le pauvre garçon au défi de rien vous cacher de son «par-dedans».

Enfin, j’ai gardé pour suprême argument ce dernier avantage des longues fiançailles: elles sont à la fois très moralisantes et très agréables... Je vous fais grâce des lieux communs sur le désir d’un bonheur prochain, plus doux--assure l’expérience des philosophes--que ce bonheur lui-même. Fiancée, une jeune fille passe déjà en importance les autres jeunes filles. Elle a l’orgueil d’avoir été élue, la douce présomption de la sécurité, tout cela acidulé par l’arrière-pensée que l’engagement est en somme conditionnel, qu’il n’y a pas de honte à le rompre si l’essai loyal ne réussit pas... Parce qu’elle est fiancée, la voilà préservée de la tentation de coqueter au hasard et sans but, périlleuse pour les demoiselles sorties récemment de leur pensionnat; la voilà conduite insensiblement aux graves pensées de fidélité, de dévouement, aux rêves de la maternité...

Que de considérations j’ajouterais si c’était à Maxime et non à vous, Françoise, que j’écrivais!... Bien plus que la fiancée, c’est le fiancé que moralise un engagement à long terme. Cet engagement de conscience aère et vivifie ses pensées et ses mœurs: c’est lui surtout qui conservera plus tard, comme un précieux sachet d’aromates, le souvenir des années juvéniles, où, parmi les grossiers divertissements de ses camarades, il rêvait à une jeune fille qui déjà était sa femme par le cœur...

Je me résume. Mariage jeune et longues fiançailles: si contradictoire que cette formule paraisse au premier abord, tel est mon souhait pour une demoiselle de votre âge. Vous êtes déjà résolue au mariage jeune. Si vous vous convertissez à la condition des longues fiançailles--mais dans ce cas seulement--j’accepte d’être votre ambassadeur auprès de Mme Le Quellien.

XXI

_La visite à Passy.--Méditation sur les approches de la quarantaine.--Félix de Vandenesse et Jacques.--Les «travaux de maman».--Cristallisations variées.--Françoise est si jeune!--Maxime est si jeune!--La question des intérêts matériels.--Chambre et Sénat.--Le sort d’un amendement._

Selon ma promesse, chère enfant, j’ai pris hier le chemin de la place Possoz dans l’intention d’aller trouver Mme Le Quellien et d’entreprendre auprès d’elle les négociations dont vous m’aviez chargé.

Si je vous disais que cette mission m’était fort agréable, vous ne me croiriez pas. D’abord, j’ai horreur du rôle de Providence. La Providence, telle que la conçoivent ceux qui ont foi en elle, connaît les causes lointaines des événements et lit à livre ouvert, dans l’avenir, le sort final des démarches. La vraie Providence peut donc librement s’occuper de mariage. Pour moi, au contraire, comme pour vous, comme pour nous tous, demain s’enveloppe de mystère. Comment oserais-je échafauder votre bonheur sur des conjectures? Et j’ai beau vous répéter que je ne veux être qu’un simple truchement entre votre mère et vous, j’ai beau «faire mon Pilate» (c’est votre mot), je sais bien que votre cœur m’attribuera un jour une part de responsabilité dans l’heur ou le malheur de votre ménage... Voilà l’une des raisons pour lesquelles j’étais d’assez méchante humeur hier, vers deux heures après midi, tandis que par les calmes voies de Passy je me dirigeais vers la place Possoz.

L’autre raison qui me rendait maussade était plus complexe et plus égoïste à la fois. A je ne sais quelle jalousie quasi paternelle contre l’adolescent qui va nous ravir Françoise se mêlait la mélancolie de jouer un rôle de barbon, un rôle de Bartolo ou d’Arnolphe à rebours.--«Avant la quarantaine, c’est un peu tôt, que diable! Et Françoise abuse de ma complaisance...» Comme je vous gourmandais ainsi, le mot de quarantaine évoqua heureusement dans ma mémoire une foule de souvenirs des bons auteurs du siècle dernier, tels Balzac et Sand, qui traitent le quadragénaire comme un vieillard à ses débuts, mais comme un vieillard. Félix de Vandenesse, à quarante ans, montre les façons d’un homme «averti par une longue expérience». Bien mieux, à _trente-quatre ans_, le Jacques de George Sand appelle sa fiancée Fernande «Ange de ma vie, dernier rayon de soleil qui luira sur mon front chauve!» C’est de nos jours seulement que la nécessité d’un long service militaire, l’encombrement des carrières et l’âpreté de la lutte pour vivre ont allongé la période dévolue par l’opinion aux agréments de la jeunesse. Les journaux appellent froidement «jeune maître» des écrivains, des peintres de cinquante ans, tandis que, par un sentiment d’équité, donnant une rallonge de dix ans à la jeunesse des hommes, on en octroie une de quinze pour le moins à la jeunesse des femmes, principalement des comédiennes. Tout cela est charmant dans les romans et dans les chroniques, mais tout cela n’empêche pas que la vie moyenne des Français soit de quarante-quatre ans, et donc que vers la trente-huitième année on doive être apte aux pensées et aux besognes graves...