Part 8
Cette amertume, à laquelle je viens de céder, ne m’est pas coutumière. Je sais trop qu’il ne faut pas exiger que les hommes ne soient pas des hommes avec toutes les faiblesses que l’indulgence accepte. Mais qui n’excuserait, s’il m’entendait, le mouvement d’humeur qui m’entraîna? N’est-il pas naturel que nous imputions, plus qu’à nous-mêmes, aux autres, ou au destin, ou à la divinité, les malheurs ou les douleurs qui nous frappent? L’exemple est tout-puissant. Cette amertume, à laquelle j’ai cédé dans un moment de dépression, Georges, l’impétueux Georges, y cède plus souvent que moi. J’ai dit que je ne le comprends pas, car il est tout en contradictions violentes. Je crois, néanmoins, qu’ayant quitté, par caprice ou dégoût, la marine où son ardeur trouvait emploi, il le regrette sans l’avouer et qu’il cherche vainement à s’employer ailleurs: d’où ses tentatives diverses et ses échecs, et ses colères, et son obstination, et ses nouveaux échecs dont il se venge par des sarcasmes. Combien de fois et en quels termes décourageants n’a-t-il pas vitupéré devant moi les mœurs actuelles? Il a un don de satire indéniable. Je le crois malheureux en secret, comme beaucoup d’hommes d’aujourd’hui. Et la tristesse est contagieuse. Lorsqu’il n’était pas encore marié et qu’après une escapade il se réfugiait à Ciboure auprès de nous, il se mettait sans effort apparent à notre ton. Durant quelques jours, il menait paisiblement notre existence paisible. Puis, tout à coup il se secouait et nous échappait, fonçait au milieu de l’agitation du dehors, s’agitait et s’oubliait. Tant qu’il fut célibataire, Michelle et moi l’accueillîmes toujours avec joie: il nous apportait un peu de cet air extérieur que nous ne respirions guère dans notre solitude. Quand il se maria, tout devint différent, et lui-même pour commencer. Mais que ne nous a-t-il laissés à notre solitude?
LXXX
La solitude où Michelle et moi nous étions confinés, dans la villa de Ciboure, d’autres l’auraient et l’ont peut-être jugée trop close. Nous vivions entourés de livres, de brochures, de revues. Nous savions quel grand événement s’inscrit dans l’histoire à la date du 6 juin 1606, ou, ce qui est moins banal, à quelle femme pensait Corneille en composant le rôle de Pauline; mais nous n’apprîmes que trois jours après tout le monde la tragique démission de M. Alexandre Millerand, président de la République, et nous l’apprîmes par Georges, qui profita de l’occasion pour invectiver contre les partisans béats du suffrage universel. Nul ne s’étonnera si, quant à moi, je m’accommodais d’une existence pareille. Mais Michelle, ma Michelle, pouvait-elle s’en accommoder sans rêver parfois de s’en distraire? J’y ai songé. Et souvent je lui proposai, soit d’inviter des amis ou des amies pour le temps des vacances par exemple, soit d’aller elle-même pour quelques jours en Bretagne, auprès de sa grand’mère, là où elle est à l’heure présente. Elle refusa. Elle ne voulait ni me quitter ni m’importuner,--nous importuner, disait-elle,--de tiers sans intérêt. Si j’insistais, elle répondait:
--Est-ce que je ne te suffis pas?
Ou:
--T’ennuies-tu en ma compagnie?
Adorable réponse, qui m’ôtait mes scrupules. Davantage: il était rare que Michelle exprimât le désir de se rendre à Bayonne ou à Biarritz pour quelque emplette. Si je ne l’y avais pas engagée, et quelquefois instamment, elle ne s’y fût jamais rendue. Elle semblait n’éprouver aucun besoin de sortir de la villa, quand je ne devais pas l’accompagner.
--Nous avons le jardin, disait-elle. Que veux-tu de plus? Et où serions-nous mieux qu’ici?
De telles paroles enivreraient un amant après huit ou neuf jours de bonheur. Après huit ou neuf années de mariage, que ne pouvais-je en ressentir?
LXXXI
Après dix années de mariage et de cette vie retirée que nous menions ensemble, Michelle a fini par ne plus refuser de me quitter. Depuis qu’elle est partie, comme depuis ce qui d’abord motiva son départ, je comprends mieux, non pas toute l’étendue de ce sacrifice constant qu’elle me consentait en demeurant obstinément près de moi, car je ne suis pas assez égoïste pour ne pas le comprendre, mais combien Michelle a forcé sa volonté pour se résoudre à m’obéir. Elle absente, les heures me semblent d’une lenteur déconcertante. Ma vieille Joséphine s’était alarmée, parce que je n’avais pas accepté de prendre le secrétaire que Michelle m’offrait. Chère Joséphine! Elle invente, à tout instant, des raisons de venir voir ce que je fais. Et que fais-je? Je vous trompe, chère Joséphine. Vous me trouvez à ma table de travail, devant mes fiches pour vous mystérieuses. Et je vous imagine, debout, les mains croisées sur votre tablier bleu, qui admirez, ainsi qu’il y a dix ans, que je puisse travailler seul avec mes grimoires que vous comparez à des dessins de canevas. Chère Joséphine, je vous trompe. Je ne travaille pas. Mes fiches? Alibi. Je suis loin de vous, Joséphine, très loin. Je suis en Bretagne, à côté de ma Michelle. Je suis aussi à Ciboure, comme il y a dix ans, huit ans, six ans, quatre ans, deux ans, toujours à côté de ma Michelle. Et je vois tant de choses, Joséphine, sans que vous vous en doutiez, quand vous venez voir, vous, voir ce que je fais! Vous croyez que je ne vois pas? Et vous me plaignez peut-être. Un mendiant manchot et borgne m’a plaint, le jour de mon mariage. Je vous trompe tous, Joséphine. Ce n’est pas moi qu’il faut plaindre. C’est Michelle. Moi, je ne suis pas à plaindre, car j’aime Michelle. Mais cela, Joséphine, avec vos deux yeux bien ouverts, vous ne le voyez pas, vous ne pouvez pas le voir. Ma blessure est mieux cachée.
LXXXII
Odette, choisie comme femme par Georges entre tant de femmes, est arrivée chez nous, dans notre quiète villa de Ciboure, comme la guerre et comme l’armistice tombèrent sur la France: inopinément, et pour y bouleverser tout. On dispute s’il est opportun que deux époux aient des goûts qui s’accordent ou s’il est préférable que leurs caractères se différencient afin de se compléter. Je ne hasarderai pas mon avis. Je constate seulement que, d’emblée, Odette et Georges paraissaient aussi excessifs l’un que l’autre. Voilà qui nous promettait, à Michelle et à moi, personnes sérieuses, de jolies heures de turbulence. Et c’est pourquoi nous décidâmes de leur abandonner la villa de Ciboure pour nous installer dans la maison de Guéthary, que ma mère nous avait abandonnée. Nous fîmes bien. Dans la villa de Ciboure, que nous avions conservée avec respect, Odette ne laissa pour ainsi dire pas un bibelot à la place qu’il occupait. En a-t-elle gardé même un? Elle était férue d’art moderne. Elle se débarrassa d’un seul coup de tout le mobilier, trop vieux pour elle. Georges ne protesta pas. Elle décréta vraiment une mobilisation. Michelle était consternée. Odette lui répliqua:
--Est-ce que vous portez des robes à paniers et des capotes à brides?
Georges riait aux éclats. Il disait:
--Quel phénomène!
Et elle riait plus fort que lui. Elle déclarait:
--Je ne veux pas de nids à poussière chez moi; pas de Louis XV, pas de Louis XVI, pas de Louis-Philippe: je suis Troisième République. Et je ne veux pas davantage de meubles campagnards: je suis Parisienne.
Michelle subit l’orage comme nous avons subi la guerre: en silence. Je n’en fus pas surpris. Mais elle me dit:
--Pauvre Georges!
Et ensuite:
--Si elle compte sur nous pour fatiguer ses fauteuils cubiques, elle attendra longtemps, n’est-ce pas, Pierre?
LXXXIII
Nous espérions, Michelle et moi, reprendre à Guéthary, dans notre petite maison où nous fîmes peu de changements, la vie que nous avions menée à Ciboure et que l’arrivée d’Odette interrompit. Nous ne connaissions pas Odette. Elle avait déchaîné la guerre. Elle se hâta de sonner l’armistice. Elle était la joie personnifiée. Elle nous le prouva. Michelle, mécontente, offensée, avait obtenu sans peine de moi que nous n’irions, sinon jamais à cause de Georges, du moins que le plus rarement possible à la villa de Ciboure. Vaine résolution. Nous ne connaissions pas Odette. Nous n’allions pas à Ciboure? Elle vint à Guéthary. Il ne se passait guère de journée où elle ne vînt, pour dix minutes ou pour deux heures. Elle venait même quand Georges n’était pas libre; car, férue d’automobilisme, elle lui avait conseillé de s’occuper de vente et d’achat de voitures, et il trouvait à Biarritz, dans la colonie étrangère, une clientèle facile. Chez nous, comme chez elle, elle bousculait tout. Elle houspillait Joséphine, si on ne lui servait pas assez vite une tasse de verveine ou un verre d’eau glacée. Elle tançait Michelle, qui doutait des plaisirs que réserve une dix-chevaux conduite à toute allure sur une route nationale, ou un tango savamment ralenti. Ou bien elle m’attaquait, balayant de la main les fiches étalées sur ma table, me reprochait de séquestrer Michelle et de vivre dans un cocon, et tentait de m’entraîner à quelque promenade dans sa voiture, afin d’y entraîner Michelle. Il est juste que j’ajoute qu’il y avait beaucoup de charme en cette exubérance d’Odette. Nous nous étions trop pressés de la condamner. Elle nous désarmait, et Michelle autant que moi, car elle avait l’air de nous réserver, sous ses bourrades et ses plaisanteries, une affection de choix dans son cœur.
LXXXIV
Il ne faut pas condamner Odette. C’était ce que les bonnes gens appellent une enfant terrible. Rien de plus. Son premier mari n’avait pas pu s’habituer à tant de gaieté rayonnante. Qu’elle n’eût commis aucune imprudence, je ne le jurerais pas. Mais imprudence n’est point crime. Une imprudence d’Odette prête à sourire, car cette enfant terrible a ceci de terrible qu’elle ignore la feinte. Je la crois capable d’une grande folie, mais en pleine lumière; et d’une petite vilenie dans l’ombre, non. S’il m’appartenait de regretter quelque chose, je regretterais la déplorable facilité qu’elle a pour se lier avec n’importe qui. A la juger d’après certaines de ses relations, on la jugerait sévèrement, il est vrai. Mais je la crois aussi inaccessible à la tentation du mal qu’à la mélancolie. Et je me demande même si elle a conscience des dangers qu’elle court parfois ou du mal qu’elle frôle. Ce n’est qu’une enfant terrible. Je le dis avec d’autant moins de rigueur que je serais excusable d’en montrer davantage. Sans Odette, en effet, sans cette terrible Odette trop exubérante, Michelle serait près de moi, à cette heure, au lieu d’être en Bretagne, près de sa grand’mère, d’où elle ne me reviendra que dans trois jours, si elle me revient. Et pourtant, je n’accuserai pas Odette. Je ne l’accuse pas. Je suis persuadé qu’elle n’a pas voulu ce qui a été, ou ce qui aurait pu être, je ne sais plus. Je n’affirmerais pas qu’elle a soupçonné le drame qui se préparait sous ses yeux par sa faute, ou, du moins, à cause d’elle. Elle ne soupçonne peut-être rien encore. Elle est partie pour Paris, avec son Georges, huit jours avant que Michelle me quittât. Elle n’a pas vu la tristesse de Michelle. Et je ne croirai jamais que Michelle l’eût prise comme confidente: Michelle est trop secrète.
LXXXV
J’ai bien dit que la terrible Odette nous sonna l’armistice. Nous, parce que Michelle n’en éprouvait pas le besoin ou le désir, nous n’avions pas invité d’amis ou d’amies dans la villa de Ciboure, tant que nous en fûmes les seuls propriétaires. A l’avènement d’Odette, souveraine impérieuse, la villa perdit sa tranquillité d’ermitage. Dès l’été commençant, elle fut envahie. Le jardin, désespoir de Michelle, endura les insultes des indifférents. Toute une bande grisée d’hommes jeunes et de jeunes femmes occupa notre cher refuge comme un pays conquis. Et Odette menait le mouvement. Et Georges suivait avec entrain. Heureuse jeunesse! Insouciante jeunesse! Ai-je le même âge que ceux-là qui se divertissaient ainsi? Ils s’amusaient de tout et de rien. Randonnées en automobile, déjeuners à Ascain, goûters à Bayonne, dîners à Hendaye, soirées à Biarritz, bains de mer, bains de soleil sur la plage de Saint-Jean-de-Luz, apéritifs à la Pergola, et danse partout et à toute heure, le matin, à midi, le soir, à minuit, ils épuisaient les distractions de la saison. Ils assistèrent, à Dax, à une course de taureaux où ils applaudirent de confiance l’illustre Belmonte. Ils applaudirent pareillement Chiquito de Cambo dans une de ses parties d’exhibition au fronton d’Aguilera, décrétant merveilleux le jeu de la pelote, et bâillèrent au trinquet de Bayonne, où Léonis et Arcé défiaient à main nue Léon Dongaïtz et Édouard Arrayet. Ils adoraient le Pays Basque, le proclamaient, le croyaient, lisaient _Ramuntcho_, et tous, jusqu’aux femmes, se coiffaient d’un béret. Ils étaient fous, comme Odette était folle. Ils s’amusaient. Le plus vieux de la bande avait-il quarante ans? C’était Georges, et il faisait le meneur, à côté d’Odette, qui triomphait. Les ai-je enviés?
LXXXVI
Je ne les ai pas enviés. Naturellement, Odette les avait conduits à Guéthary, en bande joyeuse, dès le premier jour. Notre maison fut envahie comme la villa de Ciboure. Elle le fut souvent, le matin comme le soir. Michelle avait d’abord mal supporté tant de sans-gêne. Mais, moi, je savais gré à Odette, à Georges, et à leurs fous d’amis, de me faire partager leur joie perpétuelle comme si j’étais l’un d’eux. A la vérité, ils me révélaient une portion au moins de ce monde étrange de l’après-guerre que je ne connaissais que par Michelle, Georges et quelques écrivains. En s’amusant, ils m’amusaient. Parce que je les connus mieux, je fus moins sévère à leur endroit. Au reste, il semblait que la France se remît alors à respirer, comme après une chaude alerte. Pour des raisons que je démêle mal, la livre anglaise était montée à 240 francs: les plus optimistes tremblaient. Mais un gouvernement d’union nationale s’était formé autour du président Raymond Poincaré. Les espoirs renaissaient, soutenus par d’impondérables motifs. La saison, au surplus, était magnifique. Tout incitait à moins de contrainte. Et les amis d’Odette et de Georges semblaient représenter au vif ce renouveau d’allégresse qui animait la France. A les connaître de plus près, j’avais l’impression qu’une large promesse s’ouvrait devant notre patrie désolée. Je ne les réprouvais pas, comme Michelle les avait réprouvés d’abord. Ils m’étaient sympathiques. Je n’eus pas à faire d’effort sur moi-même pour accepter de les suivre une fois à Saint-Jean-de-Luz, puis une autre fois à Hendaye, une autre à Bayonne, et d’autres où ils délibéraient de m’emmener. Ils étaient pleins d’égards et de désinvolture aussi pour moi. L’un d’eux, surtout, m’avait séduit, par la gentillesse de ses attentions et par la maturité de son caractère, bien qu’il n’eût pas encore trente ans. Il plaisait aussi à Michelle, parce qu’il était officier de marine et qu’il parlait avec enthousiasme des choses de la mer. Mais je m’arrêterai là pour aujourd’hui. Il me faut du sang-froid.
LXXXVII
Il faut que je parle sans passion de Jacques Trénoux,--de Jacques, comme nous avons dit presque tout de suite, Michelle et moi. J’y tâcherai. Il nous avait plu tout de suite, en effet. Ses quatre frères étaient morts sur le front dans la même année, en 1915. Lui, désormais sans famille, ne rêvait que de voyages, de ciels différents, de terres nouvelles. Il était le type du voyageur qui s’enchante de ses voyages et découvre de la poésie là où les autres, moins heureux, tombent de fatigue, de fièvre et de déception. Il avait beaucoup lu. Peut-être gardait-il encore trop fraîches les empreintes de trop de lectures. Mais je ne veux pas le diminuer. Il avait beaucoup vu. Il contait avec aisance. Michelle prenait plaisir à l’entendre. C’est lui qui, au moins autant que moi, convertit Michelle à plus de sociabilité, et lui fit paraître moins intolérable la présence de la bande joyeuse. Il n’avait pas la joie insolente des autres. Il savait être mélancolique et donner, à ses regrets d’homme très jeune que la vie ne combla pas de faveurs, une teinte de pastel. Une jeune fille, qu’il aimait, l’avait dédaigné. Nous le sentions près de nous, comme un ami qu’on aurait voulu avoir depuis longtemps. Odette nous apprit, devant lui, en riant, que toutes les femmes bourraient de billets doux les poches de son manteau.
--Légende, répondit-il sans fatuité. Avez-vous jamais rien mis dans mes poches, Odette?
Elle répliqua:
--Oh! moi!
Et elle s’éloigna, riant toujours. Il venait précisément de nous confier son bonheur manqué. Michelle se taisait. Georges survint.
--Mon vieux, me dit-il, c’est charmant chez vous, mais ça manque de musique. Demain, j’apporterai un phonographe. On pourra danser. Qu’en penses-tu, Pierre?
Et à Jacques, sans attendre ma réponse:
--Et toi, vieux Jacques? Bonne idée, n’est-ce pas?
Jacques acquiesça. Mais Georges, à son tour, s’éloignait, content de son idée. Quand la bande joyeuse fut partie, je demandai à Michelle qui ne disait rien:
--Comment est-il?
--Qui donc?
--Jacques.
Maussade, elle répondit:
--Quelle question! Mais je ne sais pas, moi. Je ne l’ai pas regardé.
--Ne te fâche pas, répliquai-je doucement. Tu aurais pu le regarder. Excuse-moi.
LXXXVIII
De cet incident menu que j’ai transcrit ici parce qu’il m’est rentré dans la mémoire la nuit dernière, il ne fut plus question par la suite, entre Michelle et moi. Non plus d’ailleurs, ou à peu près du moins, que de Jacques lui-même. Car la bande joyeuse de la terrible Odette se disloquait et se reconstituait avec une fantaisie que rien ne semblait régler. Tel, qu’on avait invité pour quarante-huit heures, demeurait trois semaines dans la villa de Ciboure. Tel autre, qui se promettait quinze jours de vacances, disparaissait tout à coup après une brève apparition parmi les fous de la bande. Ainsi disparut Jacques, sans revenir à Guéthary. Michelle ne m’en fit pas la remarque. Je ne la lui fis pas non plus. A-t-il écrit? Je l’ignore. Mais pourquoi m’en inquiéter, à présent, si je veux me garder de toute présomption? Lui seul de la bande m’avait intéressé. Lui parti, les autres ne m’attiraient point. Georges nous avait apporté le phonographe qu’il préconisait. Ils dansèrent. Michelle eut beau se défendre: elle dut apprendre à danser, Georges l’empêcha de se soustraire aux exigences de toute la bande conjurée. Elle ne céda pourtant qu’après m’avoir vu céder moi-même aux ordres d’Odette, qui tint à me donner les leçons nécessaires. Qui m’aurait dit, un an plus tôt, dans notre ermitage de Ciboure, que Michelle et moi danserions comme les pantins désœuvrés stigmatisés par Georges? Et à quelles folies ne nous eussent pas entraînés les fous de la bande joyeuse, si, après les premières chasses à la palombe, l’automne ne les avait dispersés aux quatre coins de la France? La villa de Ciboure se dépeupla. Le jardin était saccagé. Odette résolut de fuir comme ses hôtes. Avec Georges, elle gagna la Côte d’Azur, moins pluvieuse que le Pays Basque. Ils ont passé l’hiver entre Marseille, Nice, Cannes et Toulon. Nous, nous sommes restés à Guéthary, dans notre petite maison enfin rendue à ses maîtres étonnés. Ma vieille Joséphine en fut ragaillardie: la bande joyeuse l’avait harassée. Et Michelle et moi, nous sommes remis au travail.
LXXXIX
Nous nous sommes remis au travail, comme si la bande joyeuse n’avait pas envahi la maison. Mais le coup de vent qui avait éparpillé mes fiches et déchevelé notre studieuse solitude, je crois que ni Michelle ni moi ne pouvions l’oublier. Nos pensées profondes, comme nos rêves, sont souvent absurdes. J’essayais, parfois, d’imaginer la figure de Jacques. J’aurais voulu savoir s’il était beau. C’est sottise commune à tous les hommes. Quand ils ont peur d’un rival, ils redoutent moins les qualités de l’intelligence ou du cœur que les attraits physiques: résidu d’atavisme, où l’observateur désintéressé dépiste une dépréciation de la femme. Je l’écris aujourd’hui sans honte, parce que le rival que je craignais n’est plus à craindre quant à ce point. Je sais que Jacques n’est pas beau. Ce n’est pas Michelle qui me l’a dit. Mais la beauté des hommes, aux yeux des femmes, en quoi consiste-t-elle? Un homme ne le saura jamais. Et Michelle, je ne sais pas ce qu’elle pensait de Jacques. Si elle m’avait parlé de lui, je serais moins inquiet sans doute. Pendant tout l’hiver, elle ne m’a point parlé de lui. Qu’ai-je le droit d’en conclure? Rien, et rien. Car elle ne m’a point parlé davantage des autres fous de la bande joyeuse. On aurait cru que, pour elle, la bande ne comptait pas plus qu’une tempête de décembre dans le golfe de Gascogne.
Notre hiver fut morne.
Les fêtes de la Noël, qui sont à Guéthary familiales, me poussèrent au projet d’écrire une _Vie de Jésus_. Mais je la concevais de l’extérieur. Je me proposais moins de montrer Jésus au milieu de ses contemporains--ce qui, d’ailleurs, aurait un prix--que de dépeindre ses contemporains et leurs réactions à son approche. En d’autres termes, je songeais à fixer, à ma manière, les origines du Christianisme. Tâche immense. Michelle ne m’a pas dissimulé ses appréhensions. Les livres qu’elle me lut la troublèrent. Le libéralisme allemand l’épouvanta. Elle était catholique fervente. Je tentai vainement de la rassurer. Pour la première fois, après dix ans de travaux en commun, elle résistait à mon élan. Je m’en affligeai, sans le lui dire: c’est mon défaut.
L’hiver fut morne.
XC
Les poètes romantiques se lamentaient parce que le soleil ne daignait pas s’éclipser quand ils se trouvaient malheureux. A notre tristesse, le ciel répondit par une tristesse fraternelle. Il ne me souvient pas d’une année où les premiers mois furent plus abreuvés de pluie qu’en 1927.
--Comme il fait gris! disait Michelle, presque tous les matins.
Et sa voix avait quelque chose de gris. Mais j’étais plus accablé qu’elle. Je ne voyais pas, mais j’entendais. Je ne sais rien d’agaçant à l’égal de la pluie qui frappe les tuiles d’une maison en janvier ou les feuilles des arbres en avril. A la tristesse de Michelle, je cherchais des causes. Je considérais--raison considérable--qu’elle ne se sentait peut-être pas encore assez chez elle dans la petite maison de Guéthary. Elle était habituée depuis si longtemps à la villa de Ciboure! Ainsi, j’écartai de moi les soupçons insidieux. Avais-je le pressentiment de ce qui serait?
Sous prétexte que ce qui fut a été, je pourrais, après coup, me leurrer d’une clairvoyance importune. Je ne veux pas me leurrer. D’après nos conventions, Michelle doit me revenir après-demain. Après-demain! Que d’heures à égrener jusque-là! Et il pleut, aujourd’hui, comme il pleuvait pendant ce long et morne hiver où j’avais l’impression que Michelle s’évadait.
Si j’écrivais un roman de mon aventure, on m’objecterait qu’il m’était facile d’avoir avec Michelle une scène d’explication. Et tout se fût peut-être dissipé. Peut-être. Peut-être. Le même doute toujours me poursuit. Mais Michelle est secrète, et moi-même je n’ai rien tant en horreur que d’interroger et de me confesser. J’ai la pudeur de mes sentiments. C’est un travers ou une vertu qui échappe à la littérature. La vie n’est pas toute dans les romans. Les romans égarent les lecteurs sans expérience. Je n’écris pas un roman. J’écris ceci pour moi. Je m’imaginais, en commençant, que j’écrirais aussi pour Michelle. Je sais bien que je ne lui donnerai jamais ces pages à lire. Je sais bien que je les détruirai peut-être après-demain, quand elle me reviendra, ma Michelle trop aimée. Peut-être. Peut-être.
XCI