Part 7
1916, 1917, 1918, années cruelles. Michelle était aussi d’un caractère trop entier pour que ces premières années de notre mariage ne fussent pas empreintes d’une gravité sans échappées. Toutes les attentions dont elle m’entourait ne me trompaient pas. Michelle, qui avait été une jeune fille sérieuse, ne fut jamais une jeune femme que son bonheur de jeune femme enivre. Tendre, elle gardait sa réserve. Je n’ai pas le courage de me demander si elle ne m’a pas donné sa main par esprit de dévouement plutôt que par goût. L’autre mot, je refuse de l’écrire. Je ne peux pas effacer de ma mémoire le regret qu’elle m’avait avoué de n’être pas un homme pour servir. Sans la guerre, sans ma blessure, m’aurait-elle donné sa main? Et ne dois-je qu’à mon infirmité d’avoir réussi? Je ne peux pourtant pas non plus effacer de ma mémoire tant de menus incidents, de paroles ou d’actes, qui prouveraient, à moins modeste que moi, qu’il y avait en Michelle autre chose qu’un appétit de sacrifice. Tout ne se feint pas. Mais quel regret vais-je, à mon tour, avouer ici? Et que souhaitais-je donc? Et vais-je glisser à des reproches, même s’ils demeurent enfermés pour moi dans ces feuilles de papier où j’aligne des combinaisons de points? Ne seras-tu jamais content, homme qu’une mère chérie et chérissante rendit trop faible et trop inquiet? Comment la voulais-tu donc, ta Michelle, sinon telle qu’elle fut? Et qu’aurais-tu dit si, dans la femme qu’elle devint, tu n’avais plus reconnu la jeune fille que tu aimais? Je m’interrogerais en vain. Je sais pourquoi. Je sais. Je sais. Je serais moins inquiet si, un jour, un seul jour, une seule heure, une seule minute, j’avais pu voir, revoir, le regard de Michelle. Je tends tout mon souvenir vers le regard de Michelle jeune fille, de Michelle petite infirmière compatissante. Qu’est-il devenu, ce regard de ma Michelle?
LXIX
Sans doute la solitude m’a tenté, hier soir. Il y a trois semaines maintenant que Michelle m’a quitté, sur mes instances, pour aller se reposer, en Bretagne, auprès de sa grand’mère. Et je supporte mal ma solitude. Je parlais, hier soir, du regard de Michelle, qui me manque. C’est Michelle qui me manquait. Son regard? J’en ai certes toujours la nostalgie, ce soir comme hier, hier comme l’an dernier, et l’an dernier comme aux premiers jours de mon infirmité. Mais quoi! je sais bien que, si je n’étais pas aveugle, il ne me suffirait pas de tenir sous le mien le regard de celle que j’aime. Je regrette de ne pas le voir, mais je regretterais de ne pas voir au delà. Éternelle inquiétude des amants! Elle est sans issue. Une phrase me revient d’un roman d’Édouard Estaunié: «_Comment découvrir ce qui est là, derrière tes yeux, dans ce cerveau où je ne pénétrerai jamais?_»
Michelle disait:
--Il faut croire.
Et ma mère:
--Il faut aimer les yeux fermés ceux qu’on aime.
Elles ont raison toutes les deux. J’ai les yeux fermés, et je veux croire. J’ai les yeux fermés et, à cette heure où j’aligne des combinaisons de points sur ma feuille de papier, je vois, je vois Michelle dans sa chambre, au premier étage de la maison de sa grand’mère, là-bas, en Bretagne, très loin, et très près parce que je la vois, je vois Michelle qui m’écrit. Elle m’écrit qu’elle m’a quitté depuis trois semaines, que la solitude lui pèse comme elle me pèse, que sa place est à côté de moi, et qu’avant la fin de la semaine prochaine, à sa place, à côté de moi, j’aurai de nouveau ma Michelle. Et nous reprendrons ensemble nos recherches sur les origines de _Bérénice_, comme si rien ne s’était passé. Ne s’est-il rien passé? Je suis très calme, ce soir. J’ai peut-être été le jouet de mon imagination qui travaille dans la nuit, et peut-être la victime de mon inquiétude. Que s’est-il passé? Avant la fin de la semaine prochaine, Michelle sera près de moi. Vais-je continuer le récit de ce que j’ai peut-être eu tort d’appeler un drame? Mais en aurai-je le temps?
LXX
Au reste, pourquoi, devenue femme, Michelle eût-elle été différente de Michelle jeune fille? Elle aussi, elle souffrait de la guerre. Elle aussi, elle souffrait de la transformation qu’avait subie ma mère chérie et désormais perdue. Et certainement, de surcroît, elle souffrait de me voir souffrir en silence. Car d’aimer Michelle ne m’avait pas changé non plus, et je perpétuais le caractère taciturne de mon père. En outre,--et, parce que le temps me presse à présent, il est expédient que j’abrège,--parmi les événements formidables de la guerre qui nous dominaient, d’autres événements nous touchaient tout droit et contribuaient à entretenir autour de nous une atmosphère de tristesse latente. A peine nous remettions-nous à respirer avec moins de gêne après un coup reçu, nous en recevions un autre qui nous abattait de nouveau. En 1917, Robert disparut en Méditerranée avec son sous-marin: fin tragique, sinon imprévue, et plus tragique d’être inexpliquée. Le deuil fut profond dans la villa de Ciboure. Tant qu’il vivait, rien ne permettait de supposer que Robert fût l’enfant préféré de sa mère. Après sa mort, on n’en pouvait plus douter. Et Michelle aussi le préférait à Georges, probablement parce qu’ils se ressemblaient, elle et lui, davantage. Six mois auparavant, ma mère nous avait annoncé, comme chose faite dans la plus stricte intimité, son mariage avec le capitaine Vuéron. Notre séparation était définitive. Je possédais assez les secrets de ma mère pour comprendre qu’elle se représenterait le moins souvent possible devant nous. Brève et presque sèche quant au principal, sa lettre était, ensuite, pleine de gratitude et de tendresse à l’égard de Michelle. Je retrouvais là ma pauvre maman, désemparée, qui me confiait, et non sans pleurer peut-être, à l’amour de celle que j’aimais. Sa lettre, néanmoins, sentait l’adieu, la détresse, et même le remords. Mais tout était bien consommé, cette fois. Je perdais ma mère. Six mois plus tard, nous perdions notre frère cadet, que je n’ai connu que pendant les sept jours d’une de ses permissions. Vers la même époque, Georges, le joyeux Georges, abandonnait son torpilleur et passait dans l’aviation, pour nous infliger d’autres soucis.
LXXI
Où est l’homme qui, depuis la guerre de 1914, ne se demanda pas maintes fois quel il serait si cette guerre n’avait pas été ce qu’elle fut, ou simplement n’avait pas été? Loin de moi la prétention de dresser ici le bilan de l’univers, ou de l’Europe, ou même de la France. A ne considérer que le mien, j’aurais assez de motifs pour en remplir de commentaires tout un volume de trois cents pages. Mais à quoi ce soin me conduirait-il? Descendons. Il sied aux médiocres d’être modestes. Je pense à mon mariage, et je pense à ma guerre, et je ne me hasarderai pas à poser trop de _si_. Pourtant, si l’obus qui m’aveugla m’avait arraché un bras ou une jambe au lieu de m’aveugler, tout n’eût-il pas été différent? Pendant que la guerre s’achevait, sans doute n’aurais-je rien fait de plus que ce que j’ai fait. Mais, après l’armistice, quand le monde anesthésié se réveillait, je me serais mêlé à cette reprise de l’activité des hommes où le pire côtoyait le meilleur. Qu’aurais-je donc fait? Je ne sais pas. J’ai senti autour de moi qu’un immense printemps s’animait, tandis que durait mon hiver. Le moindre détail a pour moi de l’importance. Noterai-je cette frénésie de voyage, de distraction, que je constatai parmi les gens qui revinrent de tous les coins où la guerre les avait postés? Jamais Saint-Jean-de-Luz n’hébergea tant d’étrangers qu’il en hébergea depuis 1919. Et l’on dit qu’il en va de même partout. Sait-on combien il y avait, chez nous, de voitures automobiles en 1913, et combien dix ans plus tard? La plupart de nos amis qui nous visitaient avaient la leur. Les femmes et les jeunes filles ne furent pas les moins ardentes à se livrer aux plaisirs qui s’offraient. Elles ont presque toutes coupé leurs cheveux, d’abord timidement, puis hardiment. Certaines, m’affirme-t-on, les portent plus courts que je ne les porte moi-même. Quel spectacle étrange ce doit être! Michelle a suivi la mode, mais non point tout de suite. J’ai encore au bout des doigts le souvenir du jour où je lui découvris une nuque masculine. Il s’y joint le souvenir de ces orchestres barbares, alors nouveaux, qui font danser les couples désœuvrés et n’étonnent plus personne. Mais Michelle ne dansait pas et ne désirait pas une dix-chevaux.
LXXII
J’admire les philosophes que n’a pas surpris, disent-ils, cette course aux plaisirs de toutes sortes qui succéda, presque sans transition, aux contraintes du temps de guerre. Peut-être, si j’avais mes deux yeux, partagerais-je leur scepticisme et leur délectation. Car c’est le propre de l’homme de se juger sévèrement avec volupté en jugeant ses semblables. Mais je me refuse à croire que tout un peuple, malheureux malgré sa victoire parce qu’elle fut trop difficile, ait abdiqué, du jour au lendemain, la dignité morale qui lui fut si aisée pendant les jours affreux. Je suis sûr que tant de cris étouffent des larmes. Il n’est pas possible que cette joie qui nous étourdit soit naturelle. Il n’est pas possible qu’elle soit vraie, et qu’elle dure. La France a un autre visage, que ceux qui ont des yeux peuvent voir. La France a des mains qui étreignent loyalement. La France a une tête et un cœur. Il n’est pas possible qu’elle renie sa majesté de 1914, de 1915, de 1916, de 1917, de 1918. Il n’est pas possible qu’elle oublie les dix-sept cent mille morts auxquels elle doit sa liberté sauvée. Il n’est pas possible qu’elle ignore le nombre des mutilés qui meurent lentement de leur sacrifice. Il n’est pas possible qu’elle n’ait plus ni tête ni cœur. Il n’est pas possible qu’elle ne soit plus la France. Nous avions accepté, nous avions offert de mourir pour elle. Nous avions accepté, nous avions offert de revenir aveugles, déchiquetés, diminués, mourants, pour la sauver encore, s’il le fallait. Nous voulions qu’elle fût notre France. Nous ne voulions pas ce que voient ceux qui ont des yeux. Nous ne voulions pas ce que n’arrêtent point ceux qui ont des bras. Nous ne voulions pas ce que tolèrent ceux qui ont du cœur. Mais nous sommes tous revenus si fatigués, si affamés de paix et de repos, si assoiffés de tendresse, que nous nous sommes endormis, confiants comme des enfants, confiants comme des soldats recrus, confiants comme des hommes las de n’être que des hommes, confiants, confiants...
LXXIII
Des amis sont venus me visiter aujourd’hui. Ma vieille Joséphine maugréait. Elle maugrée quand elle n’est pas contente d’elle-même. Sans doute avait-elle négligé la maison et, en bonne domestique, craignait-elle qu’on ne reportât sur mon dos une responsabilité qu’elle seule assume. Elle est bien vieille, ma vieille Joséphine, et bien excusable si ses forces ne répondent plus à sa volonté. Mais faut-il que j’impute à Joséphine l’air d’abandon qu’avait peut-être la villa? Il m’a semblé que mes amis n’étaient pas, aujourd’hui, tels qu’ils sont d’habitude. Sans doute sentaient-ils comme moi qu’il manquait à la maison celle qui y met de la vie. Mais pourquoi m’a-t-il semblé que tous évitaient de nommer Michelle? Chaque fois que, pour ma part, j’essayais de la nommer, la conversation tombait, ou bien l’un d’eux parlait d’autre chose. Est-ce une impression fausse, que je dois ajouter au compte de mon inquiétude? Mais comment le savoir? Et pourquoi ces amis sont-ils venus? Toute mon inquiétude se renouvelle. Hier, si fiévreux que je fusse, j’attendais avec sérénité le retour de Michelle. Ce soir, mes amis partis, je m’interroge avec angoisse. Va-t-elle revenir? Mes amis ignorent-ils tout ou n’ignorent-ils rien? Ou n’ont-ils que des soupçons? Mais, moi-même, que sais-je? Ils ont parlé de la Russie et de l’Allemagne, de pétroles et de blé, du plan Dawes et d’Aristide Briand, du relèvement de notre franc, d’impôts, d’évacuation de la rive gauche du Rhin, de Guillaume II et de Mussolini. Du tout ils parlaient sans passion, comme, avant la guerre, on parlait d’une pièce de Tristan Bernard ou d’un voyage du tsar Nicolas II. Ils m’ont semblé très loin de moi, beaucoup plus loin que Michelle, qui est très loin et que j’attends. Se croyaient-ils dans la maison d’un mort, après les funérailles? Ils m’ont rendu à mon inquiétude. Moi qui espérais leurrer ma peine en la délimitant, quand j’entrepris de l’élucider ici, dans ces feuilles de papier qui s’accumulent sous mes doigts, me voici plus tourmenté qu’au moment du départ de Michelle.
LXXIV
En écrivant, on prend sa revanche contre le destin qui nous trahit. On passe d’un pied léger par-dessus les trois cent soixante-cinq jours d’une année et l’on s’attarde autour d’une heure. Ainsi un romancier se concède l’illusion de diriger les causes et les effets et de disposer du temps à sa guise. Chétive revanche, que chacun peut s’octroyer. Mais le temps, qui ne m’appartient pas, me presse; et, si je veux avoir tout consigné dans ces pages avant le retour de Michelle, je ne dois plus m’attarder.
Que furent les années qui ont coulé depuis notre mariage? Il me faudrait des mois pour l’écrire. En gros, ce furent des années d’une entente parfaite, que coupèrent des douleurs fraternellement endurées et des joies communes, de même qu’il en arrive dans tous les ménages unis. Et une telle banalité ne mériterait pas d’être stipulée, si, quant à moi, je ne réservais pas à Michelle une gratitude ferme pour cette entente de toutes les heures qui fut la nôtre. Après dix ans de mariage,--déjà dix ans!--je peux le reconnaître sans la flatter: je ne sais pas si, devant Michelle aveugle, j’aurais eu la patience égale qu’elle eut devant l’aveugle que je suis. Répéter le mot de dévouement ne signifierait plus rien. D’autant que je n’étais pas seul à réclamer les soins de Michelle.
Dès le début de 1919, sa mère, que la mort du benjamin avait brusquement vieillie, s’alita. Paralysée des jambes, résignée, silencieuse, elle supportait son mal avec courage, mais sans désir de guérison.
--Chacun son tour, disait-elle à mi-voix.
Et:
--Dieu veuille que je ne vous sois pas à charge trop longtemps!
Femme admirable, qui avait eu une vie sans éclat, elle mourut, sans plainte ni regret, après quarante mois d’agonie.
Entre elle et moi, Michelle, sans regret ni plainte exprimés ou suggérés, usa quarante mois de sa jeunesse. Le jour de l’enterrement, elle pleurait comme si elle n’eût pas attendu pareille douleur.
--Je n’ai plus que toi, me dit-elle.
Elle ne pensait même pas qu’elle avait encore son frère Georges.
LXXV
Georges est un homme dont je ne comprendrai probablement jamais le caractère. Il a les mêmes ardeurs que sa mère et que sa sœur, mais il les a par crise, avec une espèce de violence qui le rendrait capable des pires extrémités. A d’autres moments, par manière de compensation, et ces moments sont les plus nombreux peut-être, il affecte, avec non moins de violence, de se moquer de tout. Il porte en lui un mélange de mépris et d’enthousiasme. «Soyons gais!» disait-il pendant la guerre. Il ne le dit plus, mais il a une façon d’éclater de rire, à tout propos, qui me surprend chaque fois. Les mœurs de maintenant, dont plus d’un gémit, je ne les ai entendu déplorer par personne avec une véhémence semblable à la sienne. Et par ailleurs il se jette lui-même dans les folies qu’il stigmatise mieux que quiconque. Singulières contradictions.
Officier de marine, il aimait la mer et la marine par-dessus tout. Il le prouva, et sut se faire remarquer parmi des hommes habitués à l’héroïsme. Quelle ne fut pas notre stupéfaction, quand nous apprîmes qu’il sortait de l’eau pour voler! Aviateur, il se fit remarquer pareillement, et le ruban de sa croix de guerre s’allongea.
Nouvelle stupéfaction pour nous après l’armistice: Georges nous annonça qu’il entrait comme ingénieur dans une usine du Nord. Ni sa mère, ni sa sœur, ni moi ne pouvions y croire. En effet, il ne resta pas un an dans son usine. Je l’en raillai. Mais il partait pour tenter la traversée de l’Afrique, du nord au sud, en automobile. Il ne réussit pas, et vint s’installer avec nous, à Ciboure. Six mois d’oisiveté le révoltèrent: tous les jours, il dansait ou courait les routes à des vitesses excessives. Il entra, comme chef des services de la publicité, chez un fabricant d’appareils de T. S. F. Mais, trois semaines plus tard, il lui tirait un grand coup de chapeau. Puis il s’est préparé pour tenter la traversée du Pacifique en avion. Et, l’an dernier, il nous a donné un nouveau sujet de stupéfaction: il s’est marié, avec une divorcée. Heureusement, sa mère n’aura pas vu cela. Mais moi, je n’ai pas encore compris.
LXXVI
Il y a bien d’autres choses que je ne comprends pas, ou que, peut-être, je préfère ne pas comprendre. Je préférerais ne point le consigner ici. Mais comment taire ce qui explique pourquoi je me trouve à Guéthary dans une solitude complète? Car, malgré toute l’affection qu’elle a pour moi, ma vieille Joséphine, ce témoin de mon enfance heureuse, n’est qu’un témoin de ma solitude. Chère Joséphine! Quand elle me parle de ma mère, c’est toujours, comme il convient, avec une déférence irréprochable. Mais elle me parle rarement de ma mère, parce qu’elle devine, sans que j’aie besoin de le lui préciser, que le silence vaut mieux que les meilleures paroles. Je n’ai rien compris au drame de ma mère. Il vaut mieux aussi que je n’y comprenne rien. Je ne suis plus son fils unique. Elle a une fille. De quel âge? Je ne le sais pas exactement. Elle m’a caché beaucoup de choses. Elle m’écrivait des lettres vagues, qui sentaient l’effort. J’aurais compris, j’aurais pu comprendre. Pauvre maman! Se méfiait-elle? Est-ce sa faute, si elle a vu fuir encore devant elle le bonheur qu’elle n’aura sans doute jamais tenu? Sans doute? Ou peut-être? Comment dire? Je comprendrais, je saurais comprendre, maintenant, maintenant surtout, si elle voulait. Elle ne veut pas. Elle m’aime, pourtant. Un jour, elle est venue me dire que je pouvais disposer entièrement de la maison de Guéthary. Je n’ai pas su l’obliger à me dire pourquoi. Elle est repartie, avec son secret, vers la Rhénanie, où le capitaine Vuéron était en garnison. Elle me serrait les deux mains en me quittant.
--Plus tard, murmura-t-elle.
Plus tard, j’appris, par une lettre courte, mais qui trahissait le désarroi, qu’elle avait une fille; puis, à quelque temps de là, que le capitaine Vuéron était mort, à Cologne, d’une typhoïde. Pauvre, pauvre maman!
Un soir qu’elle me lisait un journal, Michelle s’arrêta court après les premiers mots d’une information. Pourquoi dressai-je l’oreille? Michelle biaisait. Je dus presque me fâcher. J’aurais peut-être dû l’ignorer toujours: on annonçait le mariage du capitaine d’artillerie Vuéron, de l’armée du Rhin, récemment promu officier de la Légion d’honneur, avec Mademoiselle de Rouchins, fille de... etc.
LXXVII
J’ai noté plus haut, comme si j’en étais choqué, que Georges épousa une divorcée. Je ne suis pas si intransigeant. C’est Michelle qui fit observer que sa mère n’eût pas approuvé. Mais Michelle, non plus que moi, ne se permit de condamner ou d’absoudre. L’extraordinaire était seulement que Georges se mariât, lui qui, surtout depuis la guerre, s’emportait contre la frivolité des femmes et la sottise des hommes qui les épousent. Le reste ne nous regardait pas. Toutefois, un tel événement troubla le train de notre existence. Nous ne pouvions pas songer à vivre tous les quatre dans la villa de Ciboure. Je veux dire qu’à aucun prix je n’aurais accepté d’infliger ma constante présence d’infirme à une jeune femme que Georges nous dépeignit comme une femme fort enjouée. Elle entrait chez nous au moment où partout l’on oubliait sans peine les horreurs de la guerre. Il nous était facile de ne pas les lui rappeler à toute heure: nous n’avions, Michelle et moi, qu’à nous installer dans la maison de Guéthary. Michelle y consentit immédiatement. Et ma vieille Joséphine ne fut pas la moins contente de nous tous. Seul, Georges ne dissimula pas son dépit: il crut pouvoir supposer je ne sais quelle désapprobation là où nous ne mettions que scrupule. Mais, comme il est franc, il s’en ouvrit à nous tout net, et il ne refusa pas de se rendre ensuite à nos raisons.
--D’ailleurs, dit-il, je suis tranquille. Quand vous connaîtrez Odette, vous vous hâterez de revenir ici.
--Mais nous n’allons pas en Chine! répliqua Michelle.
Il n’y a, en effet, qu’une distance de sept kilomètres entre Saint-Jean-de-Luz et Guéthary.
--Sept minutes avec ta voiture, dit Michelle dans ce style bizarre qui est le grand style d’aujourd’hui.
--Je te la vends, riposta Georges. Pourquoi ne prends-tu pas ton brevet? Voilà qui serait épatant.
Michelle ne répondit pas. Moi non plus. Ai-je eu un mauvais pressentiment? Je n’oserais pas l’affirmer. Et pourtant, le drame--notre drame, s’il y a drame--devait naître après cette conversation vraiment banale.
LXXVIII
Nous sommes tous revenus de la guerre si fatigués, si affamés de paix et de repos, si assoiffés de tendresse, que nous nous sommes endormis, confiants comme des enfants, confiants comme des soldats recrus, confiants comme des hommes las de n’être que des hommes, confiants, confiants. Ainsi, après la catastrophe, Desdémone rêvait seulement de s’endormir. C’est humain. Mais, pendant que nous nous endormions, d’autres se réveillaient de la contrainte où les avait enfermés la guerre. Quand nous nous sommes réveillés à notre tour, avec un peu de retard, il nous sembla qu’on nous avait transportés dans un monde nouveau. Nous dûmes nous y acclimater. Ce ne fut pas sans heurts. Chaque dimanche, une commune inaugurait son monument aux morts. Cela, dans l’après-midi ou la matinée. Le soir, les salles de danse et de cinéma refusaient des clients à leurs portes. On se plaignait que les villes fussent trop petites pour contenir la cohue des étrangers qui les envahissaient. Ici, sur la côte basque, on entendit toutes les langues de l’univers couvrir de leurs raucités impérieuses la modestie de la langue française. Notre monnaie s’avilit devant des ordres venus de partout. L’âpreté déchaînée des marchands nous enleva nos billets de banque comme un coup de vent emporte une poignée de confetti. Le Parlement qui nous gouverne regardait et parlait. Cependant, la misère menaçait de ruiner la France, qui poussait jusqu’à la vergogne la pudeur de sa victoire ensanglantée. Des mutilés, chargés de famille et nourris de façon dérisoire, furent réduits au suicide. Le franc valait quatre sous. On crut qu’il tomberait à un centime. Mais on se ruait avec allégresse au fox-trot avant de succomber à la tentation du charleston, qu’on nommait jadis, à voix basse, danse de Saint-Guy, et l’on sifflait, dans tous les coins de France, les chansons lancées du haut des tréteaux par Maurice Chevalier. Nous, nous avions chanté _La Marseillaise_ et _La Madelon_. A trente ans, nous faisions figure de vieillards.
LXXIX