Les yeux fermés

Part 6

Chapter 63,814 wordsPublic domain

Ce n’est point par un vain orgueil que je me complais à noter dans ce cahier que j’ai fait tout ce que j’ai pu, quand il en était temps, pour empêcher Michelle de se lier. C’est plutôt parce que je me suis promis de ne rien dissimuler. Aussi n’ai-je pas tenté d’embellir le récit de ces étranges fiançailles, qui, sans le courage de Michelle, n’auraient probablement jamais eu lieu, pas même dans mes rêves. Michelle était très jeune, malgré les apparences. De là, sans doute, son courage. Mais je n’étais pas bien vieux. De là, sans doute, pareillement, mes scrupules, car ce ne sont pas les hommes jeunes qui ont le plus d’audace en face des femmes et des jeunes filles. Au demeurant, si je m’arrête pour réfléchir, je cherche quel reproche je pourrais m’opposer. Jusqu’au dernier moment, jusqu’au moment où elle voulut être aimée et me l’entendre dire, je n’ai pas voulu aimer Michelle. Je l’aimais, certes, et ma résolution donnerait à sourire aux gens d’expérience. Mais je me suis promis de ne pas tricher: je n’ai pas à me faire plus grand ou plus habile que je ne suis. Je suis comme je suis. Rien de plus, rien de moins. Je me connais mieux que jamais. Comme tout le monde, j’ai pu me tromper. A l’heure de mes étranges fiançailles avec Michelle, je me vantais de tout prévoir. Car je prévoyais beaucoup de choses. Mais tout, c’était peut-être excessif. Je le sais, aujourd’hui. Je le sais à mes dépens. La solitude est noire dans notre petite villa de Guéthary. Loin de moi, en Bretagne, dans sa vieille maison familiale, Michelle se repose, auprès de sa grand’mère. Cette absence d’un mois, j’en suis responsable. Je ne récrimine point. Dans douze jours, Michelle reviendra. Je veux l’attendre patiemment.

LVII

A chacun des endroits épineux de mon récit, je fais halte, comme si j’avais peur de perdre pied ou besoin de reprendre haleine. De toute cette matière qui me semble embrouillée, un auteur tirerait sans doute quelques pages lumineuses. J’ai, quant à moi, bien de la peine à mettre un peu d’ordre dans le chaos de mes souvenirs. Or, je suis, en effet, à l’un des points sombres de ma vie. Je me flattais, hier, de n’avoir rien à me reprocher envers Michelle. Je suis moins innocent à l’égard de ma mère. Je crois que j’ai eu tort de ne pas répondre tout de suite par un cri d’appel à cette maudite lettre qu’elle m’envoyait au front et qui me rejoignit à l’hôpital de Bordeaux. J’ai eu tort de laisser trop longtemps ignorer à ma mère que j’étais blessé,--et de quelle blessure! Bien qu’elle m’annonçât son intention de se remarier, elle n’en avait peut-être pas l’intention formelle. Peut-être ne visait-elle qu’à me ramener par cette menace qui n’était peut-être qu’une menace. Peut-être. Je me suis entêté. J’ai eu tort. C’est un défaut que je tiens de mon père, de garder le silence quand quelques paroles, même pénibles, pourraient dissiper toute cause de malentendu. J’en souffrais déjà lorsque je n’étais pas aveugle. Depuis que je suis aveugle, je crains toujours tellement d’exciter la pitié que je me renferme davantage en moi-même. J’ai tort, sans doute. Une lettre à ma mère, cinq minutes d’entretien avec elle, auraient pu modifier le cours de nos destinées. J’étais aveugle, délivré du devoir militaire, certain de survivre au massacre général. Ma mère et moi pouvions nous organiser une existence paisible que rien n’eût désormais troublée. Sans doute. Mais quelle place y eût occupée Michelle, ma Michelle, comme disait ma mère ironiquement? Il est vrai que, si je n’avais pas perdu ma mère, Michelle ne se serait peut-être pas dévouée à moi. Mais pourquoi fallait-il que je fusse réduit à perdre l’une ou l’autre? Tout bonheur se doit-il payer d’une tristesse?

LVIII

Contre ou sur ma mère qui ne lui donna jamais le moindre témoignage d’affection, Michelle n’a pas eu devant moi, à aucun instant, une seule parole qui pût me déplaire. Avec cette faculté qu’elle avait de deviner mes pensées et mes sentiments, elle voyait combien je souffrais, en silence, d’un mariage qui allait séparer une mère et un fils jusqu’alors tendrement unis. Elle s’y prit de telle façon, quand ma mère, par elle enfin avisée de ma nouvelle blessure, revint à son tour à Saint-Jean-de-Luz, qu’il me fallut l’attention la plus minutieuse pour soupçonner qu’une parfaite entente ne s’était pas établie entre elles. Avec la mère de ma fiancée, les rapports furent moins froids, sinon cordiaux. Michelle s’arrangeait toujours pour ne pas se mêler à leurs conversations. Sa mère, pieuse et modeste, veuve d’un officier de marine, ne paraissait pas attacher aux choses de ce monde une importance exceptionnelle. La mienne, de son côté, ne semblait pas disposée à me disputer davantage à ce qu’elle appelait ma nouvelle famille. Les préliminaires de mon mariage ne furent pas laborieux. Les deux mamans se mirent rapidement d’accord. La question d’argent fut réglée sans difficulté. La présence de ma mère n’étant pas indispensable à Saint-Jean-de-Luz alors qu’elle était nécessaire à Paris, on décida que je vivrais, avec Michelle et ma belle-mère, dans la villa de Ciboure. Cela, tant que durerait la guerre. Ensuite, on agirait suivant les circonstances. Déjà, cependant, ma mère nous cédait la maison de Guéthary, si nous le désirions, puisqu’elle-même allait, comme elle disait, refaire sa vie. Il y avait un peu d’amertume dans sa voix, quand elle me le disait. Hélas! je ne pouvais plus voir ses yeux et la mélancolie que j’en chérissais. Chère maman! Je la sentais gênée. J’aurais peut-être dû lui dire:

--Ah! sois heureuse, et je serai heureux.

Je n’ai pas osé. Je ne la sentais plus pareille à elle-même. Un autre l’avait transformée, et c’est moi, sans doute, qu’elle accusait d’avoir changé.

LIX

Je suis persuadé qu’il eût suffi d’un rien pour éviter le malaise qui s’est perpétué entre ma mère et nous. J’en eus l’intuition, le jour où, avec Michelle, je l’accompagnai à la gare. Le train, comme souvent pendant la guerre, était, annonçait-on, en retard de trois quarts d’heure. Assis côte à côte sur un banc du quai, nous causions modérément de choses indifférentes. Il me semblait que chacun de nous pensait que ces trois quarts d’heure d’attente ne finiraient jamais.

--Comme la Rhune est belle! dit ma mère.

--On prétend qu’on va y capter de nouvelles sources pour alimenter la ville, répondit Michelle promptement.

Ma mère se tut. Je crus qu’elle regrettait d’avoir parlé devant moi de ce que je ne pouvais pas voir. Pour la tranquilliser, je demandai, le doigt tendu dans la direction de la montagne:

--Est-elle fauve, ou bleue, aujourd’hui?

Mais que nous étions sots, tous les trois, de ne point plutôt parler de ce qui nous serrait le cœur! Ni ma mère, ni Michelle, ni moi, n’eûmes la prudence de ne pas gaspiller les minutes qui nous restaient. Quand le train entra en gare, elles étaient toutes gaspillées. Ma mère se leva. J’entendis qu’elle embrassait Michelle. Elle lui dit:

--Au revoir, petite Michelle! Aimez-le bien.

Sa voix se brisait. Puis à moi, en m’étreignant:

--Et toi, mon petit, pense à moi quelquefois.

Adieux misérables dont il ne me souvient jamais sans que j’aie envie de pleurer, comme sur le quai de cette gare. Que pouvions-nous, Michelle et moi, répondre, qui n’eût été d’une lamentable maladresse? Nous n’avons rien répondu. J’ai embrassé ma mère, Michelle l’a embrassée à nouveau.

--En voiture, Paris! criait-on. On ferma des portières. Le train s’ébranla. Tourné du côté de la locomotive, j’agitais la main. Michelle me prit le bras.

--Venez! me dit-elle.

Et je sentis qu’elle pleurait.

LX

Tout n’était donc pas encore consommé. Les dernières paroles de ma mère trahissaient et son inquiétude et sa tendresse. J’y songeais en regagnant l’hôpital, au bras de Michelle. Et je songeais que, si je dictais à ma fiancée une lettre assez franche, assez explicite, assez affectueuse, assez filiale enfin, ma mère nous rendrait, d’un cœur apaisé, toute la tendresse que nous réclamions d’elle, Michelle et moi, sans nous l’avouer. Mais ma mère ne s’inquiéterait-elle pas davantage de lire des confidences que Michelle aurait transcrites? Je songeais aussi que Michelle pourrait écrire personnellement une lettre telle qu’elle était capable d’en écrire. Mais n’avait-elle pas dépensé déjà, sans succès, toutes les preuves d’affection dont elle ne s’était pas montrée avare, malgré le peu d’empressement que mettait ma mère à les recevoir? Comme je marchais à côté d’elle sans rien dire:

--A quoi pensez-vous? me demanda Michelle.

--A vous, répondis-je.

Je ne mentais pas.

--Mais encore? fit-elle.

J’expliquai:

--Je pense à la reconnaissance que je vous dois pour les gentillesses que vous avez eues à l’égard de ma mère.

--Si vous le prenez ainsi, Pierre, répliqua-t-elle, je vous en dois davantage pour le plaisir que vous m’avez fait en réapprenant vos prières.

Elle ajouta:

--N’est-ce pas un peu pour moi que vous les avez réapprises?

J’en convins facilement.

--Alors, continua-t-elle, voulez-vous bien que nous entrions ensemble à l’église? Nous prierons pour votre maman, voulez-vous?

Nous arrivions à l’église. Michelle poussa la porte et me fit entrer, puis, du bout des doigts, m’offrit l’eau bénite. Je n’ai jamais prié dans une église avec tant de ferveur que ce jour-là.

LXI

C’est dans cette église de Saint-Jean-de-Luz que nous nous sommes mariés, près de six mois plus tard, en hiver, par une journée de soleil et de vent du sud. J’y avais assisté, avant la guerre, au mariage d’un ami: cérémonie brillante, musique céleste, joyeux cortège, long défilé de complimenteurs, allocution creuse et chamarrée d’un prêtre sans enthousiasme, je revoyais, pendant notre messe, ce mariage qui me rappelait, sans autres raisons que des raisons littéraires, la pompe dont dut s’éblouir Saint-Jean-de-Luz pour Louis XIV. Pour nous, ce fut, en effet, plus modeste et plus grave. Jusque dans ce refuge qu’est une église, la guerre sévissait. J’avais craint l’indiscrétion des curieux. Je n’eus point, paraît-il, à m’en plaindre. Quelques jeunes filles, quelques soldats convalescents, nous fallait-il un public plus sincère? Un prêtre basque, aumônier militaire en permission, prononça notre éloge sans effort et ne crut pas devoir nous conseiller verbeusement de pratiquer des vertus que notre union illustrait déjà. Il fut à la fois familier et pathétique, et pathétique parce qu’il était familier. Je voulais l’en remercier à la sortie. Il avait disparu.

Quand nous sortîmes de l’église, Michelle et moi, emmené par elle au lieu de l’emmener, j’entendis, à la porte, une voix faible qui murmurait:

--Gaïchua!

C’était un vieux mendiant, borgne et manchot, qui me trouvait malheureux. Se trompait-il? Un des frères de ma fiancée, permissionnaire, l’avait conduite au somptueux autel où l’on accède par un escalier de plusieurs marches. Et moi j’y avais été conduit, non point par ma mère, mais par celle de ma fiancée. Ma mère n’était pas là. Nous l’avions attendue jusqu’à la dernière minute. Tout semblait concourir à la séparer de nous: elle n’arriva que dans la soirée en gare de Saint-Jean-de-Luz, avec onze heures de retard, dont elle était la victime navrée. Mais, si je pensai qu’elle aurait pu arriver la veille, nul ne lui en fit la remarque et nul autre que moi, peut-être, ne le pensa, pas même Michelle, qui me considérait désormais comme sa propriété.

LXII

Le jour de notre mariage, un mendiant m’avait jugé malheureux. C’est le premier mouvement d’un indifférent qui rencontre un mutilé. Combien d’autres songent d’abord à la compagne de l’infirme et au courage quotidien dont elle a besoin? Si l’on réfléchit aux difficultés qui ont compliqué la vie des hommes depuis 1914, comment n’admirerait-on pas les femmes que l’affection et le dévouement ont attachées, malgré toutes les traverses, à ceux qui se promettaient de leur faire une vieillesse douce et qui leur revinrent de la guerre à jamais inaptes, et par exemple sans yeux? Mais quelle part de gratitude n’exige pas une jeune fille qui était en droit de prétendre à son lot de bonheur et, se renonçant délibérément, détournant la tête devant les espoirs et les appels d’une existence moins éteinte, préféra tendre ses mains aux mains maladroites d’un aveugle? A travers les âges, Antigone traîne une suite d’adorateurs respectueux, parce qu’elle refusa d’abandonner son père. Mais nous savons qu’elle chérissait depuis longtemps Œdipe et qu’Œdipe déchu, voire criminel, demeurait pour Antigone l’Œdipe de jours meilleurs. Quels souvenirs, en revanche, pouvaient peser sur ma Michelle, au seuil de ses vingt ans? Vais-je avoir la fatuité d’écrire que l’amour poussa Michelle irrésistiblement vers moi? Elle m’avait résisté, quand je la tenais sous le regard de mes deux yeux. Il faut plutôt parler, sans doute, de dévouement et de service. Servir, se dévouer, ce sont des mots que Michelle prononçait avec ferveur avant mon accident. Je dois, toutefois, noter qu’après mon accident elle ne les prononça plus jamais: elle avait trop de délicatesse. Est-ce une autre preuve d’amour? Il ne m’appartient pas d’en décider. Mais il m’appartient de croire que, très jeune, très ignorante, et très généreuse, Michelle m’a tendu ses petites mains en fermant les yeux.

LXIII

Quand je relève les mérites de Michelle, je ne m’exalte pas, je n’exagère pas, mon amour ne m’égare pas. Elle ne me sembla, dès le début, si supérieure à toutes les femmes que j’avais connues, que parce que je ne connaissais pas sa famille. Mais sa mère avait les mêmes délicatesses, la même piété, la même intransigeance, et la même conception profonde du devoir de chaque jour. L’expérience avait seulement assagi en elle ce que ma Michelle portait d’ardeur dans ses paroles et dans ses actes. Bretonne et d’une famille qui comptait au nombre de ses gloires plusieurs marins morts en mer à leur poste, elle-même avait perdu son mari en 1906, d’une façon peu faite pour la surprendre, le bateau sombrant près de Ceylan, et le commandant s’engloutissant avec lui, tandis que la dernière chaloupe mise à l’eau sauvait les derniers hommes de l’équipage; drame classique dont on ne s’étonne plus après trop d’exemples saisissants, drame, néanmoins, qui garde pour les gens de cœur une noblesse d’un autre âge, si les familles de marins n’y voient qu’une fin naturelle d’une vie simplement honorable. Il n’est donc pas extraordinaire que les deux frères de Michelle se soient, dès l’enfance, préparés au concours de l’École Navale. En 1915, l’aîné commandait un torpilleur qui briquait jour et nuit la zone maudite des Bancs de Flandre, et le cadet, fier de son sous-marin que deux citations à l’ordre avaient rendu célèbre dans une escadre où l’héroïsme était plus répandu que les récompenses, opérait en Méditerranée. C’est Georges, l’aîné, qui assistait à notre mariage. Il rayonnait d’allégresse. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre de quoi que ce fût. Optimiste malgré tous les vents, il rit comme un gosse jusque dans les pires situations. De douze ans plus vieux, il a l’air plus jeune que Michelle. Le cadet, Robert, ressemblait davantage à sa mère et à sa sœur. Volontiers taciturne, silencieux, le nez toujours fourré dans un bouquin, comme disait Georges, sérieusement épris de son métier, il chérissait aussi sérieusement sa mère et sa sœur. Georges avait l’affection et la conscience moins sévères. Mais tous deux se seraient jetés à l’eau, pieds et poings liés, sur un signe de leur mère ou de leur sœur.

LXIV

Par sa présence à Ciboure, dans la villa qui dominait la rade et où je m’installais comme un quatrième enfant,--un troisième fils, disaient Michelle et sa mère,--Georges anima joyeusement les embarras de mon installation. Chacun de nous a un mot favori ou une petite phrase toute faite qui revient sans cesse parmi les autres. Georges, lui, répétait à propos de tout et de rien:

--Soyons gais!

Pour sa part, il l’était sans avoir à s’y efforcer. J’aimais à me le représenter sur son torpilleur, par les nuits froides et brumeuses du Nord, au large d’Ostende, excitant ses hommes de son perpétuel: «Soyons gais!» Il regrettait que le Casino de Saint-Jean-de-Luz fût fermé, et il affirmait que je le regrettais comme lui. Sa joie, qu’on pourrait juger déplacée en face de mon infirmité, me plaisait plus qu’une commisération de surface. Avec lui, on oubliait l’hiver et les menaces de l’avenir. Je suis persuadé que, coulant à pic avec son bateau, il aurait encore crié:

--Soyons gais!

Heureusement, il n’a pas eu l’occasion de le crier dans de telles circonstances. Il est sorti intact de la guerre, qu’il méprisait en s’y livrant comme à un jeu, tandis que son frère Robert, le taciturne, en novembre 1917, a disparu avec son sous-marin, on ne sait comment, dans les parages de la Corse. Singularités du destin, sur lesquelles il n’y a pas lieu de s’appesantir! En janvier 1916, au moment de mon mariage, Georges narguait la guerre et la mort.

--Pourquoi pas? me disait-il. J’ai quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de ne pas m’en tirer. Mettons quatre-vingt-dix-huit, si tu préfères, car il m’avait tutoyé d’emblée. Chez nous, tu sais, avec ce qu’on exige de nos pauvres bailles essoufflées, malin qui n’ira point par le fond, si cette aimable plaisanterie de guerre s’éternise. Alors...

Il ajouta:

--Du reste, autant disparaître d’un seul coup avant de voir ce que verront les survivants. Tu ne le verras pas, toi, Pierre. Je t’envie. Sans blague. Car ce ne sera pas drôle, je te le dis. Ça ne l’est déjà pas beaucoup. Bah! Tu as une femme charmante. Tout le monde n’est pas si bien partagé. Soyons gais, Pierre! Soyons gais!

LXV

Ma mère et Georges, l’un regagnant Dunkerque et l’autre Paris, nous quittèrent ensemble par le même train. La semaine qu’ils passèrent près de nous m’avait paru courte. Ma mère s’était montrée d’humeur avenante sans plus, et la semaine si courte avait suffi pour que Georges me devînt un frère véritable. Eux partis, la maison fut plus calme, et Michelle toute à moi, comme moi tout à elle. Les longues heures d’intimité commençaient. Il me sembla que je me mettais à vivre d’une vie nouvelle.

Michelle transforma pour moi son petit salon. Un vieux menuisier espagnol posa des rayons de bibliothèque sur les murs. Une table solide remplaça les tables légères. Michelle surveillait, dirigeait, ordonnait, non sans me demander au préalable mon avis, comme si je voyais. On avait repeint la pièce à mon goût.

--C’est ici que nous travaillerons, disait Michelle.

Elle estimait, en effet, que rien, désormais, ne pouvait m’empêcher de reprendre mes études, et de les reprendre avec elle. J’étais licencié ès lettres depuis 1911. Je ne songeais plus, naturellement, à préparer l’agrégation. Mais rien ne m’empêchait, Michelle n’avait pas tort, de poursuivre mes recherches d’histoire et d’histoire littéraire interrompues. Nous avions appris le braille. Michelle décida qu’elle lirait pour moi, qu’elle écrirait sous ma dictée, et que je composerais de beaux livres. Elle avait eu, cette fois, la gentillesse de ne pas dire _nous_. Elle n’aspirait qu’au rôle de secrétaire. Une fièvre la prenait qui me gagna. Heures délicieuses!

--J’ai tout à apprendre, disait Michelle. Il faudra me gronder, si je me trompe.

Mais moi aussi j’avais tout à apprendre. Ma mémoire, après tant d’événements, s’était obscurcie. Avant d’écrire une ligne, j’avais besoin de lire et de relire. Heures délicieuses! Michelle était une lectrice adorable, qui ne s’avouait jamais lasse ni rebutée. Combien d’in-8 m’a-t-elle lus, dont l’intérêt n’était pas toujours immédiat! Heures délicieuses!

LXVI

Voilà dix ans déjà que ces heures délicieuses m’ont été accordées. Le livre que Michelle espérait que je composerais, je ne l’ai pas encore composé. Je me suis laissé tenter par plusieurs sujets. Je n’ai amassé que des centaines et des centaines de fiches, qui me serviront peut-être un jour, mais qui dorment dans les cartons de ma bibliothèque. Je n’ai pas encore osé me risquer à en tirer les ouvrages que je rêvai d’écrire. J’ai rêvé d’écrire une _Vie de Socrate_, et j’en ai assemblé les éléments nécessaires. Mais les hommes du pays où je me suis fixé appelaient ma sympathie: j’ai rêvé d’écrire la vie et les aventures de Pellot, corsaire basque. Ce me fut matière à conversations avec des Labourdins qui se souvinrent pour moi d’histoires entendues au temps de leur enfance. Chemin faisant, je m’avisai que, dans ce même coin de terre, sont nés trois personnages fort différents qui ont eu, tous trois, une influence capitale sur le progrès du catholicisme: Ignace de Loyola, François de Xavier, et Duvergier de Hauranne, le janséniste, qui n’est pas le moins curieux des trois. Puis, après la guerre, à la suite de Pierre Louÿs, dont l’hypothèse touchant la collaboration mystérieuse de Molière et de Corneille avait bouleversé le monde transi des amateurs de littérature, j’entrepris de retrouver les origines du _Cid_, de _Polyeucte_, de _Cinna_, de _Rodogune_, toutes œuvres dont Corneille conçut le dessein, non pas au hasard de son imagination fertile, mais pour des raisons contemporaines, politiques ou sentimentales. Ces questions n’émeuvent pas la foule, évidemment, quand elles passionnent ceux qui veulent les résoudre. Mais quels champs de recherches pour ceux-ci! Quelle mine, au vrai sens du mot, ouverte devant mes pas! J’avançais à tâtons, guidé par les yeux de Michelle. Et Michelle semblait bien n’éprouver aucune crainte dans cette obscurité où nous tâchions de nous frayer un passage. Mais qui me dira si elle ne tournait pas quelquefois ses regards vers la fenêtre?

LXVII

Je n’ai peut-être pas eu tort de remettre à plus tard la composition des livres que j’ai rêvé d’écrire. Qui se pencherait sur ces feuilles de papier où je pointe mes souvenirs, afin de me distraire de ma peine pendant que Michelle est loin de moi, approuverait mes scrupules: je suis décidément un mauvais écrivain et, en tout cas, un mauvais romancier. Que penserait-on, en effet, d’un personnage de roman qui, rencontrant le bonheur au moment que la Providence le blesse par ailleurs sans pitié, ne sait plus se rappeler que ses recherches de bibliographie? Mais je n’écris pas un roman. C’est mon excuse. Et ces recherches que je faisais avec mon indispensable Michelle, elles m’empêchaient de me rappeler trop souvent le chagrin que je tenais de ma mère. Elles m’aidaient aussi à supporter avec patience ces jours de la guerre que tant de gens, moins de dix ans après l’armistice, paraissent avoir oubliés: 1916, l’année de Verdun et de la Somme, où l’on comprit que l’Allemagne ne vaincrait pas,--1917, l’année où les Français réoccupèrent Noyon et pleurèrent les arbres massacrés, année d’inquiétude, d’attente et de déception,--1918, l’année du grand péril, du grand effort et de la grande joie, année de Mangin, de Gouraud et de Foch, dernière année,--j’ai, dans l’inaction et dans l’ombre, passé mes jours et mes nuits de ces années de guerre comme sur un navire en détresse au milieu d’une mer sans rivages.

Mon bonheur, le bonheur que me donnait Michelle, je ne l’acceptais pas sans une espèce de remords qui me le gâtait. Aveugle, j’avais payé ma part de sacrifice, dira-t-on. Mais, aveugle, je craignais qu’on ne me dissimulât des choses qui m’eussent troublé. Le régime des restrictions qu’on avait instauré ne me rassurait pas. Certes, autour de nous, quelquefois, des amis ne se gênaient pas pour plaisanter, pour rire, pour s’amuser. Que pouvais-je en conclure? Rien. Car il est humain qu’on se raccroche à n’importe quelle joie dans les époques de misère.

Me croirait-on, si je déclarais que la nouvelle de l’armistice, loin de me soulever comme elle souleva tant de gens, m’a serré le cœur?

LXVIII