Les yeux fermés

Part 5

Chapter 53,865 wordsPublic domain

Il est peut-être bon que les événements se précipitent, et que le malheur frappe les hommes sans leur donner le temps de réfléchir entre deux mauvais coups du sort. On descend ainsi d’un trait jusqu’au fond de sa peine, on la mesure, et rien ne peut plus accabler désormais la victime. Une chute lente doit défaire davantage les forces vives d’une âme. Je fus frappé, quant à moi, sans avoir le temps de respirer. Quand l’orage s’apaisa,--et c’est une lamentable vérité que tout orage se dissipe ou s’apaise,--je n’eus qu’à prendre conscience des ruines qu’il avait rapidement accumulées. Le bilan, il m’était facile de l’établir. Qui lirait ce cahier croirait, dès maintenant, que je vais déplorer l’accident malheureux qui me rendit aveugle. Hélas! ma blessure fut plus profonde. Perdre la vue ne m’eût été que de peu, si je n’avais point perdu ma mère. Mais comment écrire cela sans laisser supposer qu’il y a de l’amertume dans ce que je veux dire? Si je répète que je ne reproche rien à ma chère maman, je ne cherche pas à me convaincre qu’en effet je ne lui reproche rien. Faut-il, faut-il lui trouver une excuse? J’incriminerais seulement cette longue absence que m’avaient imposée et le service militaire obligatoire et la guerre qui éclata lorsque j’allais être libéré. C’est la part de l’inévitable. Si ma mère s’est peu à peu détachée de moi, même à son insu, ne me suis-je pas simultanément séparé d’elle? Je me suis mûri loin d’elle. Elle m’écrivait, certes, et des lettres toujours pleines de tendresse, et je lui en écrivais aussi; mais comme elle est chétive, la tendresse que ne soutient pas le son de la voix on le regard des yeux! Et puis, la mort de mon père avait tout mis en question. Ce fut le point capital. Je n’étais pas près de ma mère au moment dangereux. Et enfin, qui sait si, même près d’elle, j’aurais rien empêché? Et qui me prouvera que, même sans la guerre, ce qui fut n’aurait pas été?

XLV

Je ne déchirerai pas la page que je viens d’écrire. J’y joindrai plutôt l’aveu que je me fais de ma culpabilité. Il serait trop injuste d’accuser tout et de ne pas reconnaître que je fus du moins imprudent. J’avais regagné le front, avant la fin de mon congé de convalescence, sans la permission des autorités militaires, et sans m’arrêter à Paris: une espèce de rancune m’animait; j’emportais dans ma poche, cependant, à l’adresse de ma mère, une enveloppe préparée, où, ne précisant rien, j’avais enfermé quelques phrases de tendresse déférente et des allusions à mon chagrin de ne plus pouvoir vivre dans une oisiveté que je préférais nommer solitude. Et j’avais souligné le mot _solitude_. Je désirais qu’elle comprît ce que je comprenais moi-même et que je l’appelais à mon secours sans pourtant rien exiger, puisque je regagnais le front. Appel maladroit, je le sais maintenant. Je l’ai deviné pendant ce voyage lugubre qui s’achèverait dans une gare bombardée. Je l’envoyai, néanmoins. Mon premier geste, en sautant du wagon, fut de jeter à la boîte l’enveloppe qui ne pesait pas lourd entre mes doigts. Il était cinq heures du soir. Deux avions dansaient, au-dessus de la gare, dans un ciel clair où les nuages minuscules et ronds étaient créés par l’éclatement des obus d’une batterie inutile. Six heures plus tard, au milieu de ma batterie à moi, la meilleure de toutes, je m’effondrais, blessé comme je l’ai dit, au cours d’un tir de barrage endiablé dont le fracas me demeure dans les oreilles. Ma lettre à l’adresse de ma mère n’était peut-être pas encore levée de la boîte où je l’avais jetée. Quand elle arriva--le lendemain, ou le surlendemain?--à destination, rue Jouffroy, ma mère ne savait rien de ma nouvelle blessure. Quand m’arriva la réponse, à Bordeaux, après dix jours de promenades, ma mère n’en savait probablement pas davantage, ni que je ne lirais pas moi-même cette réponse. Une infirmière me la lut. Elle avait commencé à mi-voix, celle finit à voix basse, tout près de moi. Je ne bougeais pas. Elle me posa sur chaque joue un baiser maternel.

--Mon pauvre petit! murmura-t-elle.

J’avais déjà entendu pareille consolation. Mais quelle honte se mêlait à ma douleur!

XLVI

Cette infirmière, qui était veuve depuis une dizaine d’années, avait ses trois fils sur le front. A chacun d’eux elle écrivait tous les jours une lettre, et elle en recevait une, à peu près tous les jours, de chacun d’eux. Elle m’avait proposé d’écrire à ma mère, sans lui dire toute la vérité.--«Pas encore», avais-je répondu en la remerciant. Et elle s’était presque fâchée de mon refus, où je persistais. Mais, après avoir lu ce que m’envoyait ma mère, elle me plaignit. Ce fut la pitié de cette femme qui, me fouettant, me sauva d’un désespoir trop naturel.

--Je vous en supplie, lui dis-je, laissez-moi seul.

Elle me laissa. Mais je sentais son regard fixé sur moi, et ce m’était une sensation atroce. Je sentais aussi, et par-dessus tout, que je n’aurais pas supporté de voir son regard. Que quelqu’un pût juger ma mère sans tenir compte des circonstances atténuantes, je ne l’admettais pas. Ah! que m’importait ma blessure, et qu’elle fût de celles que rien ne guérira! Mais l’autre, l’autre, l’intime, la secrète, je me révoltais à la pensée que cette infirmière l’eût découverte. Veuve depuis une dizaine d’années, comment cette infirmière ne jugerait-elle pas avec sévérité ma mère chérie qui parlait de se remarier? Car voilà ce que cette infirmière avait lu avant moi, pour moi, voilà ce que ma mère répondait à ma lettre si triste: comprenant, non point ce que j’avais compris, mais que depuis la guerre, et surtout depuis mon séjour à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, je m’éloignais d’elle de plus en plus; comprenant qu’elle n’avait aucune raison de lutter contre une jeune fille qui m’éloignait d’elle avant de nous séparer tout à fait; comprenant que l’avenir se présentait devant elle sous des couleurs trop sombres, ma mère m’annonçait ce qu’elle eût peut-être hésité à m’annoncer, ce à quoi elle ne se fût peut-être jamais résolue, si mon brusque départ pour le front ne lui démontrait pas mon détachement volontaire; ma mère m’annonçait qu’elle allait se remarier. J’épuisais la coupe.

XLVII

Évidemment, un ami m’eût conseillé d’appeler aussitôt ma mère. J’y songeai moi-même. Que je l’appelle, et elle accourra, me disais-je. Devant son fils aveugle et qui a dorénavant besoin d’elle plus que jamais, elle s’empressera de décider qu’elle ne me quitte plus; elle ajoutera, pour me rassurer, que sa lettre ne tendait qu’à une épreuve; elle me jurera qu’elle n’avait pas eu un seul instant l’intention de se remarier; dans ma joie, je ne protesterai pas, j’accepterai, je croirai. Mais puis-je croire? J’ai vu ma mère sortir de la maison du capitaine Vuéron, à Passy. C’est le capitaine Vuéron, sans aucun doute, que ma mère veut épouser. Si elle le veut, c’est uniquement parce qu’elle l’aime: ce n’est point, comme dans sa lettre, pour se réserver un compagnon de vieillesse. Vieille, ma mère? Elle n’a pas quarante-cinq ans. Elle est jolie. Il y a, au fond de ses yeux, des traînées mélancoliques. Mon père n’a pas su la rendre heureuse. L’a-t-elle aimé? A-t-elle jamais aimé? Je refuse de me le demander, maintenant. J’osai me le demander, alors. Tout fiévreux sous l’épais pansement qui encapuchonnait ma tête, j’examinai sans crainte les hypothèses, les probabilités, les apparences. Ma mère n’avait pas été heureuse, je ne l’ignorais pas. Au moment où elle pouvait l’être enfin, devais-je accepter, voire exiger, qu’elle se sacrifiât encore pour moi? Et, en l’appelant à mon chevet, n’aurais-je pas exigé son sacrifice? Je la connais: elle n’eût pas balancé. Mais, si elle a jadis souffert de n’aimer point, me disais-je, elle souffrira, cette fois, et plus amèrement, d’aimer en vain, et elle mourra sans avoir été jamais heureuse. Je résolus de ne pas l’appeler à mon chevet: une espèce de soif d’héroïsme me contractait la gorge. Le goût de la douleur, ou du chagrin si l’on préfère, il existe. Ma mère ne l’avait-elle pas eu, pendant mon enfance et ma jeunesse? Je le tenais d’elle. Je résolus de lui cacher le plus longtemps possible que son fils était aveugle et qu’il pensait à elle, dans sa solitude et son malheur, tendrement, très tendrement.

XLVIII

Et Michelle? Je ne voulais pas davantage penser à Michelle. J’étais aveugle. Plus: j’étais défiguré.

--Presque pas, déclarait l’infirmière, maternelle.

Mais je ne pouvais pas encore toucher de mes doigts mes cicatrices trop fraîches, et je m’imaginais moins épargné que je ne le fus en réalité. J’ai des cicatrices, en effet, au-dessus de l’œil droit, qui a été arraché, à la joue droite aussi; mais elles ne sont pas horribles, puisque Michelle m’interdit de porter un bandeau. Sur le coup, je me croyais défiguré comme tant de soldats que j’avais vus avant de ne plus rien voir. Et c’est pourquoi, sans révolte d’ailleurs, j’avais, dès mes premières heures de lucidité, renoncé pour toujours à Michelle. Quel espoir pouvais-je garder de la conquérir, quand, valide, j’avais si mal réussi? Mais, tout en ne voulant plus penser à elle, je ne pensais en quelque sorte que par elle, sans le savoir. D’où me venait, en effet, sinon d’elle aussi, cette soif d’héroïsme abstrait qui m’empêchait d’appeler au secours ma mère pour ne pas entraver son bonheur naissant? Saisissons-nous d’emblée les motifs confus de nos actes et de nos pensées? Je ne voulais plus penser à Michelle, mais, sans en avoir conscience, je voulais agir et penser comme elle l’eût fait elle-même, ou comme elle eût approuvé que je le fisse. Servir, se dévouer: elle m’avait appris la rude noblesse de ces verbes français. Ainsi ma mère m’avait appris plus longuement la grandeur sereine de l’indulgence. A cause de l’une et de l’autre, j’étais reparti pour la ligne de feu avant l’heure qu’on m’avait fixée. A cause de Michelle que je désirais conquérir, je désirais mériter son estime mieux que par les misères de mes blessures. Hélas! je revenais aveugle et défiguré, infirme, assuré de ne plus jamais pouvoir la contraindre d’entendre cet aveu de mon amour qu’elle avait arrêté sur mes lèvres, lorsque je tenais l’occasion de ne pas me taire. Mais j’ignorais que je ne connaissais rien de l’amour, et des femmes, et de Michelle.

XLIX

Se dévouer. Dévouement. Dévotion. Les deux substantifs se touchent, se commandent peut-être.

--Se dévouer! disait Michelle.

Et elle disait:

--Il faut croire!

Dans ma fièvre et ma solitude malheureuse de l’hôpital de Bordeaux, ma volonté n’était pas si puissante que je ne pusse y faillir. J’entendais Michelle me disant, à Saint-Jean-de-Luz:

--Il faut croire!

Ainsi ma mère m’avait dit, quelques années plus tôt:

--Il faut aimer, les yeux fermés, ceux qu’on aime.

Mais, si j’étais capable d’aimer comme ma mère le souhaitait, je ne me sentais pas capable de la foi que préconisait Michelle. La guerre m’avait détourné de Dieu. J’en étais, du moins, persuadé. Vainement essayai-je, un soir, en pensant à Michelle, de me réciter en moi-même les prières qu’enfant je récitais à voix haute sans tâcher d’en pénétrer le sens.

--_Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié; que votre règne arrive; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel!_

Cette fois, je m’attachais au sens des paroles: je les trouvais sévères et froides. La fin de l’oraison dominicale ne m’émouvait pas davantage. A un homme frappé comme je l’étais, tout le _Pater_, malgré l’apostrophe touchante du début, n’offrait pas le réconfort qu’il cherchait.

J’essayai de la salutation angélique. Quelle différence soudaine!

--_Je vous salue, Marie, pleine de grâce. Le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de vos entrailles est béni._

Une émotion étrange m’envahissait.

--_Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il!_

Il me semblait que je n’avais jamais entendu paroles si douces, supplique si humaine. Comment avais-je pu oublier l’ineffable simplicité de cette requête? Je la repris lentement, humblement, pieusement: une espérance inattendue montait en moi. J’étais bouleversé. Je pensais à ma mère, à Michelle, à mes camarades morts ou en péril de mort, à mon père, à moi-même. Je me sentais petit, petit, pitoyable et résigné.

L

Le lendemain,--après trois jours d’un silence qu’elle avait respecté,--je demandai à mon infirmière d’écrire une lettre pour moi. Elle s’installa tout près de mon lit, tout près de ma tête, comme si elle s’apprêtait à recevoir des confidences. Mais je n’écrivais ni à ma mère, ni à Michelle. Je contais seulement mon aventure à mon infirmier de Saint-Jean-de-Luz qui m’avait témoigné de la sympathie et prié de ne pas le laisser sans nouvelles. Si je note que je le chargeais, en post-scriptum, de présenter mes respectueux souvenirs à Mademoiselle Michelle, c’est pour ne pas me dissimuler que je rusais bien naïvement avec ma volonté de ne plus penser à celle que j’informais d’abord, par ce moyen, de mon souci. Ne trichons pas: j’espérais que Michelle répondrait à ce message indirect, et j’aurais été navré qu’elle ne m’envoyât pas, si bref fût-il, un billet de compassion. Mais je n’espérais pas qu’elle ferait ce qu’elle fit. Elle ne répondit pas, en effet. Mais, au soir de la cinquième journée qui s’achevait depuis que j’avais dicté ma lettre, et comme je somnolais, l’esprit engourdi, je fus réveillé par un bruit de pas qui s’arrêtaient devant ma couchette.

--Nous l’avons réveillé, dit une voix de femme que je ne connaissais pas.

--Bonsoir, Pierre! dit une autre voix.

C’était Michelle,--Michelle avec sa mère, que mon infirmière conduisait,--Michelle qui me saluait par mon prénom, en présence de sa mère. Et j’affirmerais, la main sur le feu, que sa voix tremblait. Mais je passerai: ces minutes de bonheur--oui, de bonheur--que le destin nous accorde, il ne faut pas les émietter en les analysant.

--Nous venons vous enlever, dit Michelle.

Arrivées à Bordeaux après midi, elles avaient mené rondement les démarches: toutes les paperasses étant signées, contre-signées, scellées et enregistrées, Michelle et sa mère, sans mon aveu, m’enlevaient de l’hôpital de Bordeaux et m’emmenaient à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz. J’en demeurais interloqué.

--Vous ne dites rien? fit Michelle. Vous ne serez pas moins bien soigné qu’ici, vous savez? ajouta-t-elle par politesse pour mon infirmière.

Mais je ne disais rien. Mes lèvres cependant remuaient. Michelle se pencha vers moi pour écouter. Je le sentis. Des bruits de pas s’éloignaient. Étions-nous seuls, elle et moi? Je l’entendis qui murmurait à voix basse ce que je murmurais plus bas encore:

--... _priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il!_

LI

La mémoire des jours heureux est moins fidèle que celle des mauvais jours. Si je désirais rapporter ici tous les détails des deux semaines qui suivirent, je crois que je n’y parviendrais pas. Plus grièvement atteint que lors de ma première blessure, je souffris pourtant moins, parce que j’eus des compensations que je n’avais pas eues. Au cours de ces deux semaines, Michelle se révéla. Dire, selon le cliché consacré, qu’elle m’entoura de soins, serait ne rien dire. Ses soins, elle me les avait donnés sans compter, lors de ma première blessure. Mais j’eus tout de suite l’impression, cette fois, que, loin de se dévouer indistinctement à tous ses blessés, elle me favorisait au détriment des autres. Il me semblait qu’elle ne s’occupait plus que de moi seul. Et moi, loin de m’en réjouir, je m’en affligeais. Trop choyé, je mesurais mieux l’étendue de mon infirmité. Une pudeur me gênait. Peut-être me serais-je élevé contre tant de sollicitude, si Michelle, abandonnant sa réserve de naguère, ne s’était pas mise à me parler de sa famille, de sa mère, de ses deux frères, d’elle-même enfin. Nous avions été sur le pied de la coquetterie, lors de ma première blessure; nous étions, désormais, tels que deux camarades qui se confient librement l’un à l’autre. Jusqu’à un certain point, toutefois, pour moi comme pour elle: elle et moi, nous dérobions devant des sentiments trop particuliers; et, devant d’autres, nous n’énoncions que des phrases courtes, retenues. Nous nous découvrions des goûts communs, des aversions pareilles, et singulièrement le même goût de la discrétion et la même aversion de l’emphase. Mais, après ces deux semaines écoulées d’une camaraderie sans familiarité, je m’aperçus que Michelle m’avait nommé Pierre, un jour, à Bordeaux, et depuis ce jour jamais.

LII

Ce fut une très douce camaraderie, qui ne pouvait pas durer. Michelle me devenait indispensable. Elle me lisait les journaux, prompte à y trouver ce qui m’intéressait. Où avait-elle appris si vite à déjouer les entretiens dangereux, je veux dire ceux qui risquaient de me rappeler trop brutalement que j’étais condamné à la cécité perpétuelle? Avec un tact incomparable, elle me décrivait gens et choses. Sans effort, par elle, je voyais ce que mes yeux ne voyaient plus. Sans effort, par elle, je m’habituai à ne plus voir. Et jamais rien ne la lassait. Ce n’est que quand elle me quittait, le soir, pour regagner Ciboure et la maison de sa mère, que je sentais que la nuit était vraiment venue. Quel souvenir je garde encore des promenades qu’elle me fit faire, en voiture ou à pied, dès que j’eus l’autorisation de sortir! Comme ma première convalescence me paraissait fade et morne près de celle-ci! Avais-je le pressentiment que notre camaraderie s’achèverait de la façon qu’elle s’acheva? Et Michelle avait-elle tout prévu, tout accepté? Comprenait-elle qu’elle m’était devenue indispensable? Elle allait au-devant de mes désirs, me proposait le livre dont j’avais envie, m’offrait la promenade qui me plaisait, devinait que je préférais quelquefois rester à l’ombre dans le jardin de l’hôpital. Quand elle arrivait, le matin, près de mon lit, elle jugeait sans peine de mon humeur. Ah! l’étreinte de nos mains, quand elle arrivait et quand elle me quittait! Mieux que si je les avais regardées, je connaissais parfaitement ses mains, ses mains menues aux ongles allongés, que n’ornait aucune bague. Mais je n’osais pas les retenir dans les miennes aussi longtemps que je le désirais. Et elle ne les y laissait pas plus longtemps que je ne les retenais, et elle ne les retirait pas avant que j’eusse desserré les miennes. Chères, chères mains de ma chère Michelle!

LIII

Notre très douce camaraderie pouvait-elle durer? Michelle me dit, un jour:

--Maman vous invite à prendre le thé, ce soir, à la villa. Ne voulez-vous pas connaître ma maison?

Michelle était toute dans cette phrase qui, proférée par une autre, n’eût été que sans délicatesse à l’endroit d’un aveugle; mais Michelle me guidant avait le droit d’affirmer qu’elle me ferait connaître sa maison. Je la connaissais déjà par maint entretien. La couleur des volets et du portail de bois, le dessin du jardin et les fleurs qui le rehaussaient, l’ameublement du large vestibule ouvert sur la baie de Saint-Jean-de-Luz, le petit salon de Michelle, au deuxième étage, d’où l’on apercevait le fort de Socoa pourvu qu’on se penchât un peu, je connaissais tout cela, depuis mon retour. Mais que Michelle, avec l’assentiment de sa mère, m’y menât, j’en avais le cœur qui battait: ne me prouvait-on pas qu’on ne me considérait plus comme un blessé parmi les blessés? La journée était chaude. Sur le pont de Ciboure, le soleil tapait dur, et une odeur de poussière et de marée ajoutait à mon malaise.

--Nous trouverons de la brise, là-haut, me dit Michelle.

Elle avait la gentillesse de n’attribuer ma gêne qu’à des causes extérieures. Assis à sa gauche dans la voiture, je n’avais pas envie de parler. Je redoutais de cette promenade et de cette visite je ne sais quelles conséquences fâcheuses. Je craignais de commettre quelque maladresse qui indisposerait la mère de Michelle, après quoi la maison qui s’ouvrait me serait à jamais fermée. J’étais maussade. Comme si elle suivait le cours de mes pensées, Michelle me dit:

--Nous n’avons invité personne, je vous en préviens. Il n’y aura que maman et moi.

Mais c’était peut-être ce qui m’effrayait le plus. Car, si je connaissais enfin mieux Michelle, je ne connaissais presque pas sa mère.

LIV

J’avais tort de m’effrayer. Le danger n’était pas où je l’imaginais. Et il surgit lorsque, le goûter achevé, je me réjouissais que tout se fût assez bien passé. Nous nous promenions dans le jardin, derrière la villa, Michelle et moi, mon bras accroché au sien. La brise froissait légèrement les branches des tamaris. La terre desséchée craquait sous mes pieds. Il faisait très chaud.

Michelle me conduisait à la tonnelle où elle avait appris à lire. Quand nous y fûmes, à l’abri du soleil:

--Mon ami, commença Michelle, sans aucune préparation, voilà quinze jours que vous êtes revenu à Saint-Jean-de-Luz et vous ne m’avez pas encore dit ce que vous désiriez me dire.

Je sentis que je rougissais. Où m’entraînait Michelle? J’aurais voulu me soustraire à son regard.

--Ne me le direz-vous pas? demanda-t-elle. Ou bien auriez-vous changé d’avis?

Je balbutiai:

--Je ne comprends pas. Je...

--Pierre! répliqua Michelle, et, de nouveau, elle m’appelait par mon prénom. Pierre! Vous comprenez. Ne fuyez pas. Croyez-vous que je n’aie pas compris, moi? Faut-il vous aider?

Je me taisais. Elle s’impatienta.

--Mais parlez donc, Pierre! Nous sommes seuls, je vous écoute.

Elle me tenait la main. Je secouai la tête.

--Pourquoi m’infligez-vous ce supplice? demandai-je.

--Vous ne m’aimez donc plus? s’écria-t-elle.

Et moi, la voix rauque:

--Je ne peux plus, Michelle. Il ne m’est plus permis... Un aveugle...

--Qu’est-ce que vous dites?

--Un infirme...

Et je détournai la tête comme si elle dût voir dans mes yeux que je parlais contre mon cœur, et je lui retirai ma main. Mais elle, d’une voix forte:

--Vous êtes fou?

Puis, plus bas, lentement, doucement:

--Il est trop tard, Pierre.

Et, s’appuyant sur moi, le front à hauteur de mon épaule, elle murmura:

--Vous n’aviez donc pas compris?

LV

On n’est pas le héros d’une telle scène, si on ne l’a pas cherchée, sans en éprouver, à mon âge, une émotion violente. Je ne distinguais plus si j’étais content ou fâché. Il me tombait du ciel un bonheur inespéré et une peine atroce,--une peine atroce parce que, d’emblée, je faisais, n’étant pas fat, la part du dévouement dans la décision de Michelle, et parce que je prévoyais--quel mot pour un aveugle!--toute la vie difficile où s’élançait mon amie trop jeune. Mais le premier pas était franchi. Je me sentais moins timide, plus calme. Loin de profiter d’une victoire flatteuse, je me hâtai d’accumuler devant Michelle les raisons qui devaient, selon moi, s’opposer à nos vœux. Elle les repoussait toutes. Elle avait tout pesé, tout prévu.

--Et puis, ajouta-t-elle, moi aussi, je vous aime, Pierre. Et ça, ça ne se discute pas.

Je discutai néanmoins.

--Vous avez tout pesé, dis-je, mais vous ne savez pas tout.

--Quoi encore?

J’hésitais. En tâtonnant, j’avouai la nouvelle qui m’était arrivée de ma mère à l’hôpital de Bordeaux.

--Je ne peux plus compter sur elle, dis-je. Vous seriez seule, toute seule pour soigner l’infirme...

--Taisez-vous! fit-elle avec ardeur. Ce que vous me dites, je le savais également.

--Vous le saviez?

--Oui, par l’infirmière de Bordeaux, et que vous aviez refusé qu’on écrivît pour vous à votre mère, et que vous étiez très malheureux. Je savais tout, Pierre.

J’étais consterné. Mais elle:

--Eh bien! qu’est-ce que vous attendez pour aller demander ma main à ma mère? Faut-il que je la demande pour vous? En voilà un fiancé! Je lui ai déjà dit que je l’aime et il n’a même pas remarqué qu’il ne me l’a pas dit, lui, qu’il m’aime. Alors, quoi? C’est le monde renversé?

J’avais certainement l’air assez piteux.

LVI