Part 4
Tel était mon cas. Je ne voulais pas aimer Michelle, sans, d’ailleurs, savoir exactement pourquoi je ne le voulais pas. Mais je me rendais compte que ce que j’éprouvais pour elle ressemblait assez à de l’amour. Seulement j’étais résolu à ne pas le lui dire. Je craignais de l’offenser, car je ne pouvais pas admettre qu’elle dût, selon l’expression consacrée, me payer de retour. Et, l’offensant, je m’exposais à perdre le bénéfice de nos entretiens dont elle m’aurait refusé plus longtemps la grâce. Au cours des promenades que je faisais à pied vers Sainte-Barbe ou vers le fort de Socoa, je ruminais ces réflexions. Étais-je malheureux? Non pas. Convalescent, je me sentais revivre; je reprenais possession de ces paysages de Saint-Jean-de-Luz, qu’il me semblait que j’avais mal connus. Le plus souvent, je me dirigeais vers Socoa, parce que, pour le gagner, il faut traverser Ciboure; et la villa de Michelle était là-haut, sur la colline que les chaleurs de l’été doraient. Je rentrais fatigué. Michelle, demeurée à l’hôpital, m’accueillait avec un joli sourire. Ma fatigue tombait. Nous bavardions. Je n’étais pas malheureux du tout. Chaque jour, je me retrouvais plus solide que la veille, et plus satisfait de le constater.
--Vous êtes donc si pressé de nous fuir? finit par me demander Michelle.
Simple question de simple politesse, évidemment, ou je le pensais. Et je m’empêtrais dans ma réponse, insistant sur mon désir de revoir mes camarades, ma batterie.
--Hé! dit-elle, rien ne prouve que l’on vous renvoie au front. Votre blessure se ferme, mais elle n’est pas fermée.
Puis, comme pour adoucir la menace qu’elle venait de faire et dont plus d’expérience m’eût expliqué la maladresse, elle ajouta:
--Avouez plutôt qu’il vous tarde d’avoir votre congé de convalescence.
Je le niai. C’était encore une occasion de me découvrir. Je la laissai échapper comme mainte autre.
XXXIV
A quoi bon m’attarder? Parce que ces jours sont, dans ma mémoire, chargés de douceur? Ils devaient avoir une fin. Michelle m’en avertissait, quand elle parlait de mon congé de convalescence. Un matin de juillet, le major me le confirma. J’aurais dû m’en réjouir, puisque l’on m’accordait trente jours de liberté que je dépenserais à Paris, près de ma mère. Et, pourtant, je n’eus pas la joie que j’aurais attendue. C’est une de mes infirmités: quand j’ai sujet de me réjouir, je m’attache à chercher ce qui pourra gâter ma joie. Au moment où j’apprenais que je quitterais l’hôpital et Michelle, je n’avais que trop sujet de ne pas exulter. J’aimais Michelle, je n’hésitais plus à le croire, et je ne résistais plus. Et, d’autre part, je ne sais quel souci de la quitter me travaillait. Je pressentais que les beaux jours étaient révolus. Que me préparait l’avenir? Mystère, que je redoutais. Pour un fils qui chérissait sa mère comme je la chérissais, un tel revirement paraîtrait étrange: je songeais avec inquiétude à mon départ. Je ne regrettais pas seulement de quitter Michelle; j’appréhendais de revoir ma mère. J’aurais été incapable de démêler pourquoi. Ses lettres, toujours pleines de tendresse, ne m’apportaient pas le réconfort que j’en espérais. Je ne comprenais pas qu’elle fût restée à Paris, même pour soigner des blessés, quand son fils eût été si heureux d’être soigné par elle. Et je ne m’habituais pas à cette idée qui m’avait troublé tout de suite. Mes dernières heures de Saint-Jean-de-Luz furent sombres. Michelle aussi paraissait attristée. Elle ne me parlait plus que de choses indifférentes. Il n’y avait jamais eu entre nous le malaise qui nous séparait. Je surveillais mon langage. Elle aussi, me semblait-il. Et nous évitions de nous regarder. Ce fut elle, néanmoins, qui prononça les mots dont nous avions peut-être besoin tous les deux pour nous prouver que nous n’étions pas n’importe quelle infirmière et n’importe quel blessé près de se dire adieu.
En me tendant la main, sa main menue sans bague, elle murmura, sur un ton de reproche léger:
--Vous n’êtes pas allé voir votre maison, à Guéthary.
XXXV
J’avais écrit à ma mère pour lui annoncer par quel train j’arriverais. Dans la foule de soldats et de civils qui se pressaient à la sortie de la gare, je la cherchai comme s’il eût été indispensable qu’elle y fût. Mais nous arrivions avec plus de deux heures de retard, et je ne m’étonnai pas de ne pas la trouver. Je m’étonnai davantage de ne trouver que difficilement une voiture qui consentît à m’emmener chez nous, rue Jouffroy. Je ne connaissais pas le Paris de la guerre. L’absence des autobus me séduisit, et je m’amusai des femmes, coiffées d’un calot, qui, dans les tramways, tenaient les emplois de conducteur et de receveur. Je respirais avec satisfaction l’air déjà lourd d’une matinée d’été. Comme la place de la Concorde était belle! Comme la façade de la gare Saint-Lazare était sale! Paris n’a jamais eu pour moi le charme qu’il avait en cette fin de juillet 1915. Sans doute en a-t-il un autre pour les autres, maintenant, puisqu’il est plus surpeuplé que jamais. J’en suis à celui de 1915. Dans la mauvaise voiture qui m’emmenait vers la rue Jouffroy, je me rappelais ce que m’avait dit ma mère de ce Paris que je ne connaissais pas. Et j’eus envie de le connaître mieux. Parti de Saint-Jean-de-Luz à regret, j’arrivais avec plaisir; mais le plaisir de revoir ma mère et la perspective de vivre auprès d’elle pendant trente jours me faisaient respirer plus largement. J’eus, pourtant, une déception: la femme de chambre qui m’ouvrit la porte me demanda mon nom. Je l’écartai sans égards. Je craignais soudain que ma mère, n’ayant pas reçu ma lettre, ne fût à son hôpital. Elle n’avait pas reçu ma lettre, en effet, mais elle n’était pas à l’hôpital. Dans le petit salon dont je tirai brusquement la portière, elle se leva de son fauteuil en poussant un petit cri de surprise. En même temps, du divan où il était allongé, se leva un officier d’artillerie.
--Le capitaine Georges Vuéron, dit ma mère.
Il me tendit la main.
--Un de mes premiers blessés, ajouta ma mère, demeuré un ami.
Et lui:
--Très reconnaissant.
XXXVI
Il m’avait été désagréable de trouver ce capitaine Vuéron chez nous au moment où j’aurais voulu y trouver seule ma mère. L’intrus, cependant, n’abusa pas. Il sut disparaître. Ma mère l’accompagna jusqu’à la porte. Quand elle revint, elle m’embrassa de nouveau, me regarda de la tête aux pieds, me fit enlever ma vareuse pour examiner ma blessure, se déclara contente, et me serra longuement contre elle en m’embrassant encore.
--Mon cher petit! disait-elle.
Elle estima qu’on ne m’avait pas gâté en ne m’accordant que trente jours de convalescence.
--Mais nous verrons ça, ajouta-t-elle. Une prolongation peut s’obtenir.
Je la retrouvais, je la reconnaissais. C’était bien ma douce maman de jadis et de toujours. Elle n’avait pas changé. Je goûtai là quelques minutes de bonheur. Nous nous étions assis côte à côte, sur le divan. Elle ne se lassait pas de me regarder. Du capitaine Vuéron, elle ne me dit rien. De mon père, non plus. Non plus de Michelle. Il semblait qu’il n’y eût au monde qu’elle et moi, la mère et le fils. Instants délicieux! Plus tard, j’ai compris ce qu’ils recélaient d’alarmes. Mais je ne songeai d’abord qu’à m’y perdre.
--Ah! m’écriai-je, quel bon mois nous allons passer!
Ma mère ne répondit pas. Je le lui reprochai.
--Oui, répondit-elle, si j’étais libre. Mais j’ai l’hôpital qui me prend presque tout mon temps. C’est une vraie sujétion, mon petit!
Et, avec force détails, elle me démontra que le paradis que j’espérais n’aurait pas les splendeurs qu’elle-même souhaitait. J’essayai de lui objecter que, ce jour-là tout au moins, elle était libre, et que, par conséquent, elle l’était aussi d’autres fois, sans aucun doute. Mais je me trompais. Elle m’en donna tant de preuves que, déçu et chagrin, je les entendis mal. Certes, ma tendre maman n’avait pas changé, mais elle parlait avec une exaltation contenue, qui me peinait, sans que je pusse m’expliquer comment. Et j’avais l’impression qu’elle me cachait je ne savais quoi. Ce qui me reportait par la pensée auprès de Michelle, là-bas, à Saint-Jean-de-Luz.
XXXVII
A la vérité, si elle était toujours ma chère maman de toujours retrouvée, je m’aperçus que ma mère n’était plus la femme résignée, indulgente et silencieuse de jadis. Le soir de mon arrivée, nous eûmes une longue, longue conversation dans sa chambre. Elle au lit, moi sur une chaise basse, nous dévidions des souvenirs de mon enfance, ou je contais des événements de la guerre des soldats, ou ma mère me répétait des opinions de ministres et de généraux. A minuit, nous causions encore, et j’aurais causé davantage. Mais elle était accoutumée à s’endormir et à se réveiller de bonne heure, fatiguée qu’elle était après les dures journées de l’hôpital, et obligée de recommencer dès le matin. Je gagnai donc à mon tour ma chambre, ma chambre d’étudiant qui me parut à la fois plus étroite, plus grande, plus fraîche et plus obscure qu’il ne m’en souvenait. Sur la cheminée, un portrait de mon père avait été mis depuis peu. Mon père y gardait son visage autoritaire qui n’attirait pas l’amitié. Pauvre père! Il s’était fait tuer courageusement pour sauver la retraite de sa division. Et ma mère ne m’avait rien dit de lui pendant toute la soirée, et je n’avais pas osé parler le premier, tant je savais que nous ranimerions de douloureux souvenirs. Ma mère, d’ailleurs, n’affectait pas de porter au dehors un deuil que, dans le fond de son cœur, elle ne portait pas davantage: elle avait trop souffert pour pleurer éternellement sans hypocrisie. Mais, moi, je regardais le portrait de cet homme qui était mon père, auquel je ressemblais, et qui n’avait su ni se faire aimer ni peut-être aimer. Peut-être, peut-être. Autour de lui, l’air devenait irrespirable, le silence s’installait, la contrainte pesait. Et peut-être souffrait-il plus que ceux qui souffraient à cause de sa sévérité. Peut-être, peut-être. Tombé en héros au début de la guerre, il ne laissait pas de chagrin profond derrière lui. Pauvre père! Un an après sa mort, sa femme et son fils agissaient comme s’il n’eût jamais existé.
XXXVIII
Il était vraiment bien curieux, ce Paris de 1915! Dans les rues calmes, où les camions de l’armée roulaient avec fracas en grands seigneurs, les vieillards saluaient les mutilés, et les femmes, d’un sourire, remerciaient les convalescents. Le temps était à la vertu. On pourchassait les jeunes hommes qu’un défaut de bravoure incrustait à l’intérieur. On épiait les visages afin d’y découvrir les stigmates de l’espion. On organisait des quêtes au profit des hôpitaux. Dans la plupart des maisons de commerce, des usines, des administrations, le personnel féminin remplaçait le personnel mobilisé. Chacun faisait part à tout le monde des nouvelles spéciales qu’il avait de la guerre, jugeait les opérations passées, prophétisait des offensives futures. Une ère de franchise s’était ouverte, le 2 août 1914: tous les mâles de plus de quarante ans, que l’amour du laurier ne tentait pas, avouaient sans honte les secrètes maladies qui les condamnaient à l’inaction et dont ils guérirent miraculeusement le 11 novembre 1918, à onze heures du matin, tous. Des pères absents, les mères tenaient les droits et remplissaient les devoirs. On en vit qui furent étonnantes d’intelligence, d’adresse et de force. Pendant que les soldats en ligne empêchaient l’ennemi d’avancer, les femmes assuraient à l’intérieur du pays la continuité de la vie journalière. D’autres, il est vrai, profitaient de ces heures troubles pour secouer le joug et se livrer à leurs mauvais instincts. Ainsi ma concierge, dont le mari était au front comme fantassin, avait, en avril 1915, abandonné sa loge à qui voudrait la prendre, pour suivre à Marseille le mari de la concierge voisine. Et il paraît que son cas ne fut pas unique. Des veuves d’août 1914 étaient déjà remariées. Un certain relâchement des mœurs se mettait en équilibre avec la dépense d’héroïsme militaire et civil qui se faisait ailleurs. Ce Paris de 1915 était vraiment bien curieux. Pendant trois jours, je le parcourus en tous sens, du matin au soir. Partie avant que je fusse levé, ma mère ne rentrait que pour le dîner: elle donnait tout son temps à l’hôpital. J’avais des loisirs.
XXXIX
Et Michelle? Je ne l’oubliais pas. Au contraire. A cause de ce que je voyais de laid ou de beau dans Paris, mon amour se fixait sur elle avec moins d’hésitation. N’ayant plus à craindre de me trahir devant elle, je ne m’efforçais plus de me refuser à un penchant irrésistible. Je ne pouvais plus douter. Toutefois, mes projets demeuraient vagues. N’avais-je pas à rejoindre mon régiment au front avant la fin de l’été? Quand s’achèverait la guerre? Et la verrais-je s’achever? Il me paraissait inutile de construire des châteaux en Espagne. Il me suffisait de porter partout avec moi le souvenir de ma petite infirmière et l’espoir de la conquérir un jour. Loin d’elle, je la redoutais moins. Elle était la compagne muette qui marchait à côté de moi, fantôme charmant, dans les rues où j’errais. Comme Paris me semblait plus beau, quand je m’y promenais avec elle, à son insu! Nous admirions ensemble l’activité des quartiers du centre et le pittoresque de la rue d’Amsterdam ou du boulevard Barbès. Ensemble, nous préférions quelquefois la paix provinciale d’Auteuil. Nous rencontrions des gens qui nous plaisaient et dont nous décidions qu’ils seraient nos amis, plus tard. Hélas! Je rêvais.
Quel démon me poussait à ces promenades sans objet? Un soir, vers six heures, à Passy, rue de Boulainvilliers, je vis sortir d’une maison et se faufiler dans un taxi une femme. Je m’arrêtai. Est-ce ma mère que j’avais vue? Mais elle devait passer la journée, comme tous les jours, à l’hôpital. Le taxi fuyait par la rue du Ranelagh. Sans doute m’étais-je trompé. Qu’aurait fait ma mère dans cette maison où je ne lui connaissais pas d’amie? Et, même si je ne m’étais pas trompé, qu’importait? Cependant, comme j’arrivais à hauteur de la maison, il en sortit un officier, un capitaine, que je connaissais: le capitaine Georges Vuéron. Le cœur me battit violemment. Je rentrai. Je me jetai sur mon lit. Ma mère rentra. Tout de suite, elle eut peur.
--Tu as mal, mon petit? me demanda-t-elle.
--La migraine, répondis-je.
Et elle:
--Moi aussi. Nous avons eu douze amputations, cette après-midi, à l’hôpital. Je n’en puis plus.
XL
Il ne faut pas que j’écrive tout. Tout s’éclaire, et le voile s’est déchiré, sous lequel se cachaient tant de choses que je ne comprenais pas. J’écrirai, du moins, que l’idée de rester plus longtemps à Paris me fut intolérable. La migraine que j’avais invoquée me servit de prétexte, avec la chaleur d’août commençant, si lourde dans la ville. Ma mère, inquiète, ne protesta pas, quand je lui déclarai que j’avais envie d’aller épuiser mon congé de convalescence dans notre maison de Guéthary. Elle me dit seulement qu’elle m’aurait accompagné avec joie si Mme de R..., qui pouvait la remplacer à la rigueur, n’était elle-même en congé de convalescence à la suite d’une grippe maligne. Elle ajouta qu’elle me céderait la vieille Joséphine pour ces quelques jours et qu’elle-même prendrait ses repas à l’hôpital. Voilà comment, moins de deux semaines après avoir quitté Michelle, et désireux de la revoir autant que de m’échapper de Paris, je reparus à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, non plus en blessé, mais en visiteur.
Auparavant, je m’étais installé à Guéthary. J’avais ouvert les fenêtres sur la mer et sur le jardin. A l’horizon, la mer et le ciel se confondaient. Ah! ce bleu du ciel basque, comme il est émouvant! Dans le jardin envahi par les herbes, les allées étaient jonchées des roses mortes du printemps; les hortensias monstrueux triomphaient; et des liserons décoraient la haie qui défend le jardin contre les passants de la route. Joséphine balaya, épousseta, lava, brossa.
--Je veux manger, ce soir, une omelette aux piments, et des aubergines, lui avais-je dit au débarquer.
Car j’étais content de m’enfermer dans la maison de mon adolescence. Mais je n’avais pas prévu l’inévitable: les volets à peine poussés, un goût d’amertume m’emplit la bouche; toute ma jeunesse fleurie et choyée remontait en moi; et il me manquait celle qui avait fait de notre petite maison une maison magnifique, ma mère, ma chère maman. Et je pleurai, à la fenêtre, sous un ciel d’une splendeur cruelle.
XLI
Je pensais que Michelle aurait son joli sourire, quand je me présenterais devant elle en disant:
--Vous m’aviez reproché de partir sans avoir revu ma maison de Guéthary? Je suis revenu tout exprès pour la voir.
Et de là jusqu’à l’aveu de ce que je désirais revoir aussi, la pente serait aisée. Mais imagination et réalité sont des sœurs qui ne se ressemblent guère. Michelle n’eut pas le joli sourire que j’espérais. Il me parut qu’il y avait un peu de tristesse dans son regard. J’en fus déconcerté. Et les phrases que j’avais préparées ne me servirent de rien. Je lui dis, cependant, que je serais fort honoré de lui montrer ma maison et le jardin, un jour, quand elle aurait le temps d’aller à Guéthary.
--Vous dites bien, répondit-elle, si j’ai le temps. Mais je ne l’ai pas, vous le savez.
Je savais que, petite infirmière compatissante, elle prenait son rôle gravement, passait toutes ses journées à l’hôpital, ne se promenait jamais, arrivait tôt, repartait tard. Je fus pourtant déçu. Pouvais-je croire qu’en ma faveur elle dérogerait à ses habitudes, à ses principes? Fat, triple fat, si je le croyais. Je savais encore qu’elle avait décidé de servir à sa façon, tandis que les hommes servaient à la leur, là-bas, sur la ligne de feu. Elle se dévouait indistinctement à tous ses blessés, sans marquer de préférence pour aucun, je le savais. Elle me le rappela. Et tout de même je savais qu’elle était décidée à ne se laisser distraire de sa tâche par rien, ni personne. Elle insista sur le mot personne, en me le rappelant. Puis, comme si un accueil aussi froid pouvait me leurrer, elle conclut, d’une voix ferme, mais les paupières baissées:
--Vous avez eu tort de revenir.
La leçon était dure. Je ne répliquai pas. Gauche, je murmurai de vagues excuses. Elle me tendit la main,--sa main sans bague,--et serra vigoureusement la mienne.
--Au revoir, dit-elle, et sans rancune, n’est-ce pas?
C’était net et définitif, et parfaitement clair. A la déclaration que je ne lui avais pas faite, mais qu’elle pressentait, c’était la réponse loyale de cette Michelle, petite infirmière compatissante, que ma mère avait soupçonnée, accusée, et condamnée.
XLII
Dure leçon que me donnait là cette jeune fille de belle race. Dure leçon, après le désarroi qui m’avait chassé de Paris. Dure leçon pour moi, qui n’avais pas eu la force de résister à mon penchant. Dure leçon, qui élargissait mon désarroi. Où me tourner? A quoi me résoudre? Avais-je offensé Michelle? Je ne comprenais pas que, si elle avait baissé les paupières, elle ne les baissait que pour résister peut-être à mon regard navré. Je n’ai compris que plus tard. J’ai toujours tout compris plus tard. Sur le moment, j’étais désorienté. Je regagnai mon Guéthary à pied, par la route nationale. Il ne me restait qu’une solution: quitter le Pays Basque comme j’avais quitté Paris. Il m’était impossible de vivre si près de Michelle, que j’aimais, j’en étais enfin certain, trop certain, et qui ne m’aimait pas. Rentrer à Paris pour obliger ma mère à des mensonges et en souffrir? Il ne me restait qu’une solution: quitter le Pays Basque comme j’avais quitté Paris, et rentrer dans ma nouvelle famille,--mon régiment, ma batterie, ma pièce,--sans attendre l’échéance de mon congé. Là-bas, au front, sur la ligne de feu, au milieu de mes camarades, je trouverais cette distraction dont Michelle ne voulait pas. Comme elle, et suivant sa leçon, sa dure leçon, j’accomplirais ma tâche d’homme, je servirais. Ainsi, peut-être, oublierais-je. Peut-être. Ma vieille Joséphine en gémit aussitôt. C’était de la folie, disait-elle. Peut-être. Je la laissai gémir et me rendis au bureau de poste. Par télégramme, j’avisai Michelle que je partirais le lendemain soir pour le front. Espérais-je la toucher mieux? Espérais-je qu’elle viendrait, le lendemain, visiter cette maison qu’elle avait refusé de visiter? Elle vint, en effet, le lendemain, à trois heures, sonner à la porte de mon jardin. Elle ne venait que pour cinq minutes, afin de me féliciter et me remettre une médaille de saint Christophe. Trop bref enchantement! Nous nous séparâmes dans le vestibule. Elle détournait la tête, comme pour me dérober le secret de son regard. Sa voix était mal assurée, et sa main cherchait à ne pas s’attarder dans la mienne. La même scène a eu lieu, la semaine dernière, dans le même vestibule, entre les mêmes personnages, quand Michelle est partie. Mais, en 1915, c’était moi qui partais, et j’avais pu voir tout de la scène, et voir, voir que Michelle ne repoussait peut-être pas à jamais mon amour.
XLIII
J’ai connu un soldat, un réserviste de trente-deux ans, qui, à l’issue d’une permission malheureuse, rejoignit son escouade sans tristesse et, le soir même, volontaire pour une patrouille d’audace, tomba entre les deux réseaux de fils de fer. Des camarades ramenèrent son cadavre. De la poche de sa capote, on tira une lettre d’adieu à sa femme infidèle. Ce fut une des premières nouvelles que j’appris, lorsque j’eus rejoint mon régiment en Artois, au point où je l’avais laissé, près de Neuville-Saint-Vaast, dans le chemin des Pylônes. L’homme, un fantassin, était célèbre chez les artilleurs pour sa gaieté, ses bons mots, et son goût de la vie. Débrouillard, il errait sans emploi fixe au milieu de la brigade. En rentrant de permission, il se jeta vers la mort. Je ne rentrais pas sans tristesse, moi, avant d’avoir achevé mon congé de convalescence. Je ne m’étais pas arrêté à Paris, pour échapper aux reproches de ma mère. Et quelle promesse emportais-je de Michelle? N’avais-je pas tort de lui prêter quelque regret au moment de notre séparation? N’était-il pas probable qu’elle prît le même air de circonstance à l’égard de chacun de ses blessés repartant pour le front? Et je songeais que je rentrais à ma batterie après avoir tout perdu: l’espérance d’une Michelle aimée qui m’échappait, et, d’autre part, ce que je ne peux pas écrire. Étais-je découragé? Michelle l’avait prédit: je ramenais au feu un homme neuf, qu’un peu d’expérience mûrissait. J’étais fatigué. J’aurais voulu dormir. Je dus satisfaire la curiosité de mes camarades, qui réclamaient des récits et des récits. Eux, de leur côté, me donnaient, au hasard d’une conversation sans règle, les nouvelles capables de m’intéresser. Ils avaient subi, le jeudi précédent, un bombardement à obus lacrymogènes. L’adjudant de la 4e batterie avait été tué: notre chef y était promu adjudant. Étrange soirée trop mémorable, où je me réintégrais dans mon rôle de soldat parmi tant de soldats!
Mais un appel brusque nous arracha de nos gourbis:
--Alerte! L’infanterie demande le barrage.
Je courus à ma pièce avec les autres; mon siège de pointeur était occupé, je servis de pourvoyeur. Les canons tonnèrent, incendiant la nuit. Tout le secteur aussitôt s’emplit de vacarme, et le ciel, au-dessus de la ligne, de fusées. Les Allemands répondirent. Une rafale de 105 s’abattit à cent mètres de ma batterie. Nous tirions sans compter. Les douilles, éjectées des culasses, sonnaient derrière nous. Soudain, une lueur immense jaillit sur moi avec un fracas effroyable: je tombais, assommé. Depuis lors, je n’ai plus jamais rien vu.
XLIV