Part 3
Ma réponse avait été sotte. Comment qualifier la réplique de ma mère? Si je n’avais pas remarqué Michelle, n’aurais-je pas eu, désormais, toutes les raisons de mieux la remarquer? Et ma mère ne s’y prenait-elle pas exactement de façon à obtenir le contraire de ce qu’elle désirait?
Mais, au lieu de m’attarder à cette élémentaire vérité que je m’étonnais que ma mère méconnût, je m’étonnais surtout de l’acharnement dont l’innocente Michelle était victime. Michelle ne le méritait pas. Rien n’autorisait la moindre critique à son égard. Elle n’était ni coquette ni hardie. Elle respirait la plus grande simplicité. Je ne peux pas noter ici sans m’en émouvoir comme je m’en émus en les entendant, les paroles qu’elle prononça, d’une voix loyale, après le départ de ma mère. Elle me dit, en effet:
--Elle est charmante, votre maman.
Le drame commençait.
XXIII
Hier, je n’ai rien écrit. Il faisait trop beau, et j’étais trop triste. Le vent du sud soufflait. On entendait à peine la mer, et la pierre de ma fenêtre était chaude sous mes mains. La marchande de sardines, en passant devant la maison, avait chanté son appel avec allégresse. La journée promettait d’être d’une splendeur sûre. On respirait largement. Comme j’aurais voulu voir le ciel! A mesure que je vieillis dans ma cécité, je perds le souvenir des nuances. Le bleu du ciel, j’en ai encore une notion assez nette, certes; mais, pour qui possède ses deux yeux, le ciel a tant de façons d’être bleu! Interrogée, ma bonne Joséphine n’a pas su répondre. Je ne m’en suis pas irrité. N’était-ce pas plutôt consolant d’observer que, même s’ils ont leurs deux yeux, tous les hommes ne voient pas, ou ne savent pas voir? Des amis, qui sont venus et ont tenu à m’emmener dans leur voiture à Saint-Jean-de-Luz, croyaient me distraire, parce que Michelle est absente. Ils m’ont fait, sans le vouloir, plus de mal que la pauvre Joséphine. Eux, n’en finissaient pas d’étaler leur admiration. Tout le long de la route, ils s’extasiaient. Au haut de chaque côte, en découvrant un paysage nouveau, ils criaient de joie. Ils sont jeunes, je l’accorde. Mais, plus que leurs cris et leur admiration, c’est le brusque silence tombé tout à coup sur eux, qui me peina. Quelqu’un, sans doute, avait dû croire que leur enthousiasme pouvait m’être cruel, et d’un signe le donner à comprendre aux autres. Ah! que la pitié quelquefois est mauvaise! Je préférais leur égoïsme à leur pitié. Ils m’ont gâté la journée d’un seul coup. Tout ce qu’ils ont tenté par la suite fut perdu. Je les devinais attentifs. Je les ai priés de me ramener à Guéthary avant le coucher du soleil, et, pendant le retour, nous n’échangeâmes pas quatre phrases. Le soir, je n’avais plus envie de continuer le récit que j’ai entrepris. Je me suis contenté de relire tout ce que j’en ai rédigé. Ce fut assez long pour me conduire fort avant dans la nuit. Et une question s’est posée alors à ma conscience: pourquoi ma mère, qui m’aimait si tendrement, avait-elle tout de suite détesté ma chère Michelle, que je n’aimais pas encore? Et pourquoi, si elle voulait me défendre d’aimer, m’avait-elle abandonné si vite?
XXIV
Il n’est pas rare, je le sais, qu’une mère n’ait pas une affection sans bornes pour le gendre ou la bru qui lui arrache, croit-elle, la fille ou le fils qu’elle chérit; et le gendre ou la bru, qui le sentent, se trouvent empêchés d’essayer de la conquérir. Tout cela n’est, en somme, que naturel. Mais pour moi, qui ne me doutais même pas que j’aimais déjà ma petite infirmière compatissante, quelles conclusions pouvais-je tirer de l’attitude agressive de ma mère? Que je courais quelque danger, connu de ma mère, ignoré de moi, à aimer Michelle? Et que j’aurais tout intérêt à ne pas l’aimer? Et que je ne l’aimerais pas? Peut-être. Mais c’eût été prendre une décision sans rapport à la réalité. Est-ce que j’aimais Michelle? Est-ce que je songeais à l’aimer? Pas le moins du monde. Il m’a fallu vieillir, et vieillir en aimant, pour concevoir que j’aimais parce que je ne songeais pas à aimer. Mais comment ma mère pouvait-elle avoir si tôt un si juste pressentiment de l’avenir? Je me le suis longtemps demandé. Cependant, si l’on ne commande pas à son intelligence et si l’on cherche en vain à entraver les découvertes où elle se hâte, il est plus facile de retenir sa plume ou son stylet. Que dirait-on de moi, si j’osais écrire ici ce que je pense? Car j’ai toujours pour ma mère le même respect, la même vénération, la même tendresse que jadis. Ce n’est pas ma faute, si je n’ai plus loisir de lui en donner des témoignages constants. Mais je ne peux pas me résoudre à fixer clairement ma pensée. Car Michelle non plus ne fut pas coupable: elle était prête à chérir ma mère autant que je la chérissais. Le fossé ne fut pas ouvert par Michelle, qui, d’ailleurs, ne prit jamais l’air d’avoir triomphé. Je vais plus loin. Je suis convaincu que, même sans Michelle, sans n’importe quelle Michelle même, ce qui fut aurait été. Que ma mère demeurât si peu de jours, si peu d’heures auprès de moi qui étais blessé et qu’elle n’avait pas vu depuis plusieurs mois,--et quels mois!--voilà qui me surprit d’abord. Les raisons qu’elle me donnait pour rentrer à Paris ne me semblaient pas irrésistibles. Eût-on refusé un long congé à une infirmière-major dont le fils était blessé et soigné loin d’elle? Ou n’eût-elle pas obtenu qu’on me transférât à son hôpital? Je m’étonnais qu’elle ne me l’eût pas offert. Il est vrai que je n’eus pas davantage l’idée de l’en prier. Je ne m’étonnai plus, quand je remarquai, à quelque temps de là, qu’elle m’avait fort peu parlé de mon père. Mais ce fut par un effet de ce qu’on appelle l’esprit de l’escalier.
XXV
Autre banalité, que celle de ce soldat blessé qui s’éprend de son infirmière. Mais, je ne me leurrai jamais là-dessus, je ne suis pas un homme d’exception, je ne suis qu’un homme entre les hommes. Ma seule originalité fut que, sans savoir que j’aimais, je décidai que je n’aimerais point. J’étais naïf. Après trois semaines de lit, car ma guérison ne fut pas aussi rapide que le médecin-chef l’avait prédit à ma mère, je constatai que je n’étais content que quand Michelle s’asseyait à côté de moi pour bavarder. Intelligente, elle me faisait parler de la guerre, du front, des tranchées, de ma batterie surtout, de nos misères quotidiennes, de mes camarades, de mes chefs: j’avais ainsi l’occasion de briller à ses yeux, si j’étais fat, et du moins de lui laisser voir tout mon caractère. Lorsqu’un homme parle de lui à une femme, c’est presque toujours qu’il aime cette femme et désire être aimé d’elle. Mais, moi, je ne voulais pas aimer ma petite infirmière. Et d’ailleurs j’étais fort timide; devant une jeune fille, je me sentais plus gêné que devant n’importe qui; devant Michelle, j’aurais été incapable de donner la mesure de mon esprit. Je préférais la faire parler, elle, de ce pays basque pour lequel nous avions une pareille prédilection. Moins timide que moi, elle résistait moins au plaisir de nos entretiens. Fat, j’aurais pu m’imaginer que je gagnais sa sympathie. Mais, quand elle me quittait, je me représentais qu’elle montrait sans doute la même sympathie à tous les blessés de l’hôpital. Elle m’avait, en effet, avoué qu’elle regrettait de n’être qu’une femme, qu’elle eût voulu se battre alors que tous les hommes de cœur se battaient, et qu’elle se revanchait en se dévouant aux victimes de la bataille. Sans sa mère, elle aurait pris service dans une ambulance du front. Elle disait:
--Servir, quel mot superbe, et quelle chose magnifique!
Mais elle ne paraphrasait pas: elle était simple et sincère. Elle ne parlait pas pour gagner la sympathie. Elle regardait au loin, par-dessus moi, dans ces moments de confession où elle ne s’attardait pas. Si je l’aimais, rien ne m’eût permis de supposer qu’elle dût m’aimer. En causant avec moi, victime de la bataille, elle cherchait à servir selon ses moyens, évidemment.
XXVI
Rien n’est plus mystérieux qu’une jeune fille. Que sait-elle? Qu’ignore-t-elle? Et peut-être ce mystère attire-t-il davantage. Mais toutes ne s’en doutent pas. Je ne connais rien d’odieux comme une jeune fille qui affecte des allures de femme. Michelle n’était point de celles-là. A vingt ans, on sourit, avec malice, du mot candeur. A trente-cinq ans, on lui trouve un parfum émouvant. C’est la candeur même que respirait Michelle. A vivre dans un hôpital, en temps de guerre, au milieu de blessés de toutes les classes et de tous les tempéraments, comme aussi de médecins qui, sous prétexte de science ou d’hygiène, sont souvent de grossiers personnages, il est probable que Michelle, jeune fille, avait dû en voir de toutes les couleurs. Elle ne jouait jamais, cependant, au garçon. Elle semblait ne voir et n’entendre que ce qu’elle voulait bien voir et entendre, mais cela, également, sans en avoir l’air. Il n’y avait rien de contraint en elle. Et, si elle était la candeur même, elle l’était sans chercher à l’être. Pour un soldat qui venait de vivre pendant plusieurs mois en compagnie de soldats, et uniquement de soldats, qui n’étaient pas tous des anges, une Michelle paraissait, je ne crains pas de l’écrire, angélique. Et que dire de ce regard qui passait par-dessus moi, lorsqu’elle parlait de choses graves sans insister? N’est-ce pas lui qui m’a d’abord séduit? Ou bien est-ce sa voix, cette voix si fraîche, chantante, et qui me reste seule palpable, en quelque sorte, maintenant que je suis aveugle, des trésors que j’avais près de moi quand Michelle était assise à mon chevet? Mais je possède, vivace, le souvenir de ce regard qui a longtemps hanté mes nuits d’insomnie, mes premières nuits d’aveugle. Faudra-t-il que je meure sans avoir revu ce regard incomparable de Michelle, de ma Michelle, comme disait ma mère, ce regard qu’elle avait et qu’elle n’a peut-être plus?
XXVII
Un soir, qu’elle m’avait quitté après un de ces entretiens où, parmi des phrases sans importance, elle avait laissé échapper quelques mots voilés de tristesse, je remâchais le souvenir tout frais de son regard. Brusquement je pensai que ce regard qui s’en allait par-dessus moi si loin, s’en allait vers un soldat du front. Son fiancé, peut-être? Une vague inquiétude me prit. A ce trait, j’aurais, avec moins de naïveté, deviné sur quelle pente je glissais. Mais comment n’y avais-je point pensé plus tôt? L’intérêt que la petite infirmière marquait pour mes anecdotes du front, et notamment pour mes histoires d’artilleurs, ne découvrait-il pas ce que la chère enfant cachait à tout le monde? Mais le cachait-elle? Au fait, je me rappelai que je n’avais jamais regardé ses mains. Elle les avait posées sur mon front, le jour de mon arrivée à l’hôpital, et je ne me rappelais pas si c’était la droite ou la gauche. Portait-elle une bague? Je croyais que oui, puis que non, puis j’hésitais. Ce soir-là, j’eus peine à m’endormir. Il me semblait que je souffrais davantage de ma blessure. Et j’aurais renoncé à la médaille militaire que mon capitaine m’annonçait le matin même, pour qu’on allât supplier Michelle de venir calmer mon inquiétude. Jeunesse! Jeunesse! Adorable jeunesse! Que les vieillards sourient! Ils ne retrouveront jamais l’enchantement de ces chagrins qui font battre le cœur. Et que ne donnerais-je pas aujourd’hui pour être encore jeune de cette façon? La vie a coulé. J’ai connu d’autres chagrins. J’en connaîtrai d’autres. Mais je n’aurai pour ma part aimé qu’une fois, qu’une femme, qu’une Michelle, et l’amour de Michelle perpétue en moi ma jeunesse. Ai-je des cheveux blancs? Quand j’en aurai, si je n’en ai pas, le saurai-je? Les miroirs sous mes doigts sont glacés comme un cadavre. Et ce n’est pas Michelle qui m’éclairera. Ma bonne Joséphine observera la consigne qu’elle a dû recevoir. Quant à ma mère, mes cheveux blancs la troubleraient trop: elle feindra de ne pas les remarquer. Pauvre maman! A l’âge de Michelle, elle n’a pas été aimée comme Michelle le fut. Telles sont du moins pour moi les apparences. Quel fils pourrait se vanter d’avoir pénétré jusqu’au fond du cœur de sa mère?
XXVIII
J’avais passé une mauvaise nuit. Au matin, Michelle me trouva les yeux battus. Je regardai ses mains. Elle n’avait pas de bague.
--Voyons, voyons! dit-elle.
Elle voulait voir mes yeux. Je la regardai.
--Les papillons noirs ont tourné autour de votre lit? demanda-t-elle.
Que répondre, alors que j’étais ému au point que je n’aurais pas eu la force d’avouer que je l’aimais? Elle était infirmière, ma petite infirmière compatissante. Je répondis:
--J’ai fait un peu de température.
Ces quelques mots, froids comme un infirmier, suffirent à me rendre plus calme.
--Tant pis pour vous! répliqua-t-elle. Je vous apportais le livre que vous désiriez. Puisque vous n’avez pas été sage, je ne vous le donnerai pas.
J’allais protester. Elle ajouta:
--Et puis, vous savez, je ne vous rapporterai plus de pareilles horreurs. Le libraire avait l’air scandalisé. Ainsi, je vous le donne tout de suite, pour sauver mon honneur.
Et elle jeta sur mon lit _Les Chansons de Bilitis_. Je ne démêlais pas si elle était vraiment fâchée ou si elle plaisantait.
--Mais ce ne sont pas des horreurs! ripostai-je. Assurément, tout, dans ce livre, n’est pas pour tout le monde. Mais écoutez ceci!
Je ne sais quelle audace me venait. Je lus, à mi-voix:
--«_Les filles de mon pays n’ont ni bracelets ni diadèmes, mais leur doigt porte une bague d’argent, et sur le chaton est gravé le triangle de la déesse._
«_Quand elles tournent la pointe en dehors, cela veut dire: Psyché à prendre. Quand elles tournent la pointe en dedans, cela veut dire: Psyché prise._»
Je m’arrêtai. Elle sourit.
--Et après? demanda-t-elle.
--Après? fis-je, embarrassé. Je crois que, dans ce poème, l’auteur s’est inspiré d’une coutume bretonne. En Bretagne.--où, exactement? je l’oublie,--les jeunes filles portent une bague ornée d’un cœur. Quand la pointe est tournée en dehors, cela veut dire: Je suis libre. Quand la pointe est tournée en dedans, cela veut dire: Je suis fiancée. N’est-ce pas curieux? N’est-ce pas joli?
Elle sourit encore.
--Très joli, répondit-elle, et très curieux, en effet.
Puis, me montrant ses deux mains ouvertes, les doigts allongés, où les ongles menus brillèrent:
--Eh bien! ajouta-t-elle, moi, regardez: je n’ai pas de bague du tout.
Et elle me quitta pour aller à son service. Mais elle revint sur ses pas et me dit:
--N’en concluez rien! Je déteste les bagues.
XXIX
L’amour a des imprudences singulières. On aime avant de se demander si l’on peut aimer. Quand on se le demande, il est trop tard: on aime. Si j’aimais déjà Michelle sans le savoir et même malgré moi, au moment dont je parle, je ne connaissais d’elle que des traits de caractère, des goûts, des gestes, des silences, des aversions, des boutades. Son nom? Elle me l’avait peut-être dit. Je n’en étais plus sûr. Il ne m’en souvenait pas, et je ne me le rappelais pas. A l’hôpital, elle était Mademoiselle Michelle. Et pour le reste? Oui, elle m’avait appris que sa famille possédait une villa sur la colline de Ciboure. Mais de sa famille, rien. Michelle avait ceci de commun avec moi, qu’elle donnait parfois l’impression d’être prête à une confidence, et soudain elle tournait court, se taisait, ou fuyait. J’ai les mêmes élans qui tout à coup se brisent, et les mêmes pudeurs, ne fût-il question que de sentiments ou d’idées parfaitement avouables, et les mêmes réticences que rien ne préparait. Cependant, elle avait vu ma mère, et elle connaissait l’essentiel de ma famille: la mort de mon père, mon enfance choyée, nos étés de Guéthary. Je m’étais livré beaucoup plus qu’elle. Mais si je désirais qu’elle fût moins réservée, je n’osais pas l’interroger directement: c’est un art ou un vice que je n’ai jamais pu pratiquer; et rien ne me déplaît tant qu’un indiscret. J’attendais qu’une occasion s’offrît où, d’elle-même, Michelle me dirait ce qu’elle consentirait à me dire. Je ne me flattais du reste pas d’obtenir en une seule fois toutes les confidences que je souhaitais. Dans les romans, les auteurs placent de ces scènes pathétiques où le héros et l’héroïne s’exaltent à d’invraisemblables débauches d’aveux et de révélations en style noble. Mais je n’écris pas un roman, et je ne suis pas un héros de roman. Je n’ai jamais eu avec Michelle la grande scène des confidences. Tout ce que j’appris d’elle, je l’appris peu à peu, par bribes, au hasard des conversations ou des événements. Ainsi, parce qu’un bateau sauta sur une mine, un jour, à l’entrée de la rade de Saint-Jean-de-Luz, je sus que Michelle avait deux frères, tous deux plus âgés qu’elle et tous deux officiers de marine, embarqués, l’un sur un torpilleur, et l’autre sur un sous-marin.
XXX
Il y aura demain huit jours que Michelle m’a quitté. Dans trois semaines, dans trois fois autant de longues journées que je viens d’en passer, elle reviendra. Si c’était à recommencer, la laisserais-je partir? Je ne suis pas encore en état de le décider. Comment aurions-nous supporté notre solitude tête-à-tête, après ce qui fut? Mais comment aurions-nous dissipé le malaise qui grandissait entre nous? Tout se serait peut-être résolu par une séparation définitive. Dans trois semaines, nous nous retrouverons peut-être différents. Il faut que j’aie de la patience. J’en ai. Je veux en avoir. Je me suis fait conduire, ce matin, par Joséphine, à la grand’messe de dix heures. J’aime une grand’messe en Pays Basque: elle est longue, longue, à désespérer les étrangers. En bas, dans la nef où seules vont les femmes, on est pris dans une atmosphère d’encens, de fraîcheur et de cantiques. En haut, dans les tribunes où les hommes n’ont pour s’asseoir qu’un banc de bois très étroit, on domine la cérémonie. D’en haut, tonnent les voix fortes de ces paysans basques dont la foi ne discute pas, et qui s’endorment pendant le sermon plutôt que de s’exposer à critiquer M. le curé trop vieux ou M. le vicaire trop jeune. C’est en haut que je m’installe, au premier étage, près du grand harmonium qui ne sert que pour les cérémonies solennelles. Aux dimanches ordinaires suffit le petit harmonium d’en bas, autour duquel se groupent les jeunes filles. Mais, dimanches ordinaires et jours de fête, M. le curé prêche aussi complaisamment: d’abord en basque, puis en français pour ceux qui, comme moi, ne comprennent pas le basque. Si j’étais femme, je dirais que j’adore les sermons des bons curés de campagne. Et M. le curé de Guéthary ne se doute pas que, parmi tous ses paroissiens, je suis peut-être unique à l’écouter d’un bout à l’autre, même quand il prêche en basque. Car, lorsqu’il aura fini, éclatera, formidable, chanté par trois cents fidèles qui chantent comme s’ils étaient trois mille, le début d’un credo sublime. Que les sceptiques malheureux entrent dans une église basque à l’heure de la grand’messe! S’ils n’en sortent pas apaisés, ils n’ont plus qu’à mourir: ils ne sauront jamais ce que peut être un acte de foi.
XXXI
Ai-je cette foi qui console les affligés et soutient les forts? Un atavisme catholique ne m’avait pas permis de me refuser délibérément. Enfant, je fus nourri de doctrine chrétienne comme d’humanités. Ma mère m’emmenait à la messe. Mon père y allait aussi de son côté. Longtemps, j’ai considéré que la visite hebdomadaire à l’église faisait partie des actions qu’il est bienséant d’accomplir. Certains de mes camarades de lycée ne pratiquaient aucune religion ou en pratiquaient une qui n’était pas la mienne. Je ne m’en inquiétais pas plus que de la forme de leur nez ou de la couleur de leurs cheveux, car ma mère, indulgente, n’avait ni préjugés ni parti pris, et mon père, homme rude et tout d’une pièce, défendait le respect des convictions de chacun. En grandissant, il m’arriva de ne plus suivre ma mère à la messe, et de n’y pas aller tous les dimanches. Ce n’était point par bravade; c’était plutôt par indifférence, paresse, et quelquefois simple oubli. Je n’avais pas la foi enthousiaste des néophytes, et, comme on sourit des nouveaux riches, je souriais des convertis de la veille. J’atteignis ma vingtième année sans avoir mis en doute les enseignements du catéchisme. Mais avec la guerre il était inévitable qu’une réaction secouât ma tiédeur. Autour de moi, les uns croyaient de façon trop ardente pour que je n’en fusse pas ému, et les autres niaient avec une obstination dont la tristesse était navrante: l’ombre de la mort s’allongeait sur les soldats. Les messes qu’on célébrait en pleine campagne, sur des autels de fortune, avaient une allure singulière: quelle puissance agenouillait tant d’hommes vêtus de la même capote et coiffés du même képi derrière l’un des leurs communiant pour tous? Hélas! quand la grâce avait pris ou repris des athées ou des tièdes sous le coup de la grande épouvante, je m’étais, moi, senti dépouillé de ma foi trop médiocre. Jeté sans transition d’une adolescence heureuse dans une sinistre maturité, j’avais perdu pied, et je ne pouvais plus croire qu’un Dieu pût tolérer les horreurs d’une guerre pareille. La crainte de la mort ne me poussa pas vers les aumôniers: la conscience d’une injustice si tragique me dérouta. Quand, blessé, j’échouai à Saint-Jean-de-Luz, j’avais renié le credo de mon enfance. Mais Michelle, un jour, me dit, de sa voix grave:
--Il faut croire.
XXXII
Il est bien difficile de construire la courbe d’une aventure sentimentale. A distance, des faits qui avaient passé inaperçus prennent de l’importance, et d’autres, dont on pensa sur le moment qu’ils étaient considérables, on les oublie ou on les relègue à leur place, qui est petite. Même avec le désir d’être sincère, on a malgré soi tendance, sinon à arranger les faits, du moins à les présenter dans un ordre logique dont la vraisemblance n’est pas indiscutable. A ce point de mon récit, il me plairait, pour mon amour-propre, de dérouler, comme un beau ruban, l’irrésistible enchaînement de ma passion. La vérité m’oblige à brider le lyrisme. Dans un roman, l’auteur me promènerait, à côté de mon infirmière, sur la jetée de Saint-Jean-de-Luz ou dans la campagne basque. Il aurait là matière à d’agréables descriptions et je deviendrais un personnage très intéressant. Mais ma convalescence fut moins romanesque. Quand je pus sortir de l’hôpital, j’en sortis seul. Michelle ne m’accompagna ni sur la jetée, ni chez le libraire, ni chez le tailleur où je voulais me commander un uniforme de l’étoffe nouvelle qui allait être pour la France le symbole de sa morale de guerre et, pour les combattants, le symbole aussi d’une ironie atroce. En 1915, toutefois, on n’osait pas trop douter que le bleu d’horizon ne dût tenir ses promesses. Michelle n’en doutait pas. Elle approuvait que la France habillât son armée aux couleurs de son ciel. J’étais du même avis. Mais je regrettais un peu mon ancienne tenue sombre d’artilleur. Et je le dis à Michelle. Elle répondit:
--Vous laisserez ici votre vieille défroque et vos vieilles idées. C’est un homme tout neuf qui repartira pour le front, quand on vous y renverra.
Avait-elle deviné,--comme ma mère, et bien que j’eusse toujours observé la plus stricte correction,--que je l’aimais? Un garçon plus hardi que moi n’eût pas manqué de le lui demander. Je ne lui demandai rien. Prêt à sortir pour la promenade, je sortis. On me regardait, à cause de mon bras en écharpe et de ma médaille au ruban jaune. Je me raidissais, comme si ma blessure me fût un titre de gloire. Mais j’aurais préféré me promener avec Michelle: je suis persuadé qu’alors je n’aurais pas remarqué qu’on me regardait. Ah! jeunesse!
XXXIII