Part 2
Chère maman! Je n’avais fait que pressentir qu’elle n’était pas heureuse. Séparée de mon père à cause de ma santé, elle ne semblait certes pas plus allègre que lorsque la présence de son mari pouvait mieux expliquer cette expression d’inquiétude qui voilait ses yeux. Y avait-il eu un drame entre mon père et ma mère? Je ne le pense même pas. Elle était peut-être enjouée au temps de leurs fiançailles. Mais il avait déjà, ses portraits en témoignent, un air de gravité qui décourageait les sourires. J’ai quelquefois cet air, m’a dit Michelle; mais elle m’a dit aussi qu’on devine que le mien n’est pas profond comme celui de mon père; et elle proteste quand je l’ai: tandis que ma mère n’a probablement jamais protesté, quand son mari lui montrait un visage trop sombre: car elle était d’une génération de femmes qui ne se mariaient pas avec le dessein secret de divorcer au cas de mésentente. Au surplus, je naquis un an après le mariage de mes parents, et je fus peut-être la cause de la longue patience que ma mère ne secoua pas. Ou bien il y eut entre eux des choses que rien ne m’a permis de dépister. Mais qui pourrait se targuer d’avoir dépisté sur le moment de telles choses? Plus tard, à la réflexion, en rapprochant des points de détail, on arrive à reconstituer une ligne qu’on juge satisfaisante, mais qui n’a pas toujours de réalité pour un autre que pour celui qui la construisit. Mon drame, à moi, le drame qui vient de s’achever, entre Michelle et moi, par le départ provisoire de Michelle, quelqu’un l’a-t-il soupçonné? Ma mère ne vit plus avec nous. Ma vieille Joséphine qui n’a pas consenti à la suivre, elle n’aurait pas su se taire. Michelle elle-même, l’héroïne de ce drame obscur, a-t-elle compris jusqu’à quel point j’ai voulu, moi, aveugle, garder les yeux fermés? Je suis incapable de répondre.
--Alors, ne cherche pas à répondre, m’eût conseillé jadis ma mère.
Elle était pleine d’indulgence. En maintes occasions où, jeune, je me hâtais de conclure, elle m’obligeait à attendre.
--Ne présume rien, m’a-t-elle souvent répété.
Et c’est elle qui m’a souvent répété aussi:
--Plutôt que de voir ce qu’on regretterait d’avoir vu, il est expédient et généreux, mon petit, de savoir garder les yeux fermés.
A quoi, un jour, elle fit cette variante:
--Il faut aimer, les yeux fermés, ceux qu’on aime.
Mais il n’était question, ce jour-là, ni d’elle ni de moi, du moins à mon avis.
XIII
Cette première saison d’été que j’avais passée à Guéthary avec ma mère, elle compte dans ma vie parmi les époques suprêmes. Là, à des riens sur lesquels je pourrais insister, mais dont je ne pourrais reconstituer l’importance que par une espèce de fiction, je sentais que ma mère avait dû souffrir, devait souffrir. De quoi? Contre ces mystères qui les émeuvent, les enfants exercent sans succès leur imagination. L’intelligence n’y démêle rien. Dans le domaine de la sensibilité, tout ce que l’on croit découvrir ne fait que recouvrir les événements sous les bariolages d’une réalité fallacieuse. Ou l’enfant s’y endurcit, ou il s’énerve. Tout dépend de la mère. La mienne m’avait insinué peu à peu, comme malgré elle, un respect de la femme qui paraîtrait bien étrange à bien des jeunes gens d’aujourd’hui. Non pas que ma mère fût le moins du monde féministe. Elle ne s’avisa jamais de réclamer pour son sexe des droits, d’ailleurs discutables, certainement illusoires. Mais elle mit son âme à m’inculquer une déférence profonde pour la faiblesse de celles que trop d’hommes pensent honorer en les traitant d’égal à égale. Elle n’avait pas tort. Je ne discute point de droits sociaux ou juridiques, qui sont de peu. Je note seulement qu’au physique et donc au moral, la femme exige des égards. Toutes les plus belles théories tombent devant cette nécessité de bon sens. Hercule a filé la quenouille aux pieds d’Omphale: la brute s’est inclinée. Honneur à la brute! Honneur, surtout, à la chétive reine qui mérita pareil hommage et l’obtint! Les hommes ne sont que ce que les femmes veulent qu’ils soient. Adolescent dont les yeux s’ouvraient au spectacle de l’univers, j’ai eu le privilège d’être guidé par une femme incomparable. Elle opérait par petites touches, par persuasion: c’est le meilleur moyen. Mais notre première saison de Guéthary ne devait pas s’éterniser. Deux mois de vacances coulent vite. Octobre nous emporta loin du pays basque. Plus solide, j’allais être interné dans un lycée de Paris. Et ma mère regagnait Lille, où mon père l’attendait.
XIV
Sur mes années d’études à Paris, je ne m’étendrai pas. Elles furent pour moi ce qu’elles furent pour les jeunes Français de ma génération. C’était un temps d’existence facile, où l’on perdait maintes heures à lire les poètes les plus modernes. On avait conscience qu’on les perdait, ces heures, et on les perdait généreusement. On peut prétendre, après coup, que nous avions, peut-être aussi, conscience qu’une sombre destinée nous guettait. Certains, du moins, nous prédisaient des heures plus cruelles. Des menaces de guerre avaient déjà couru, en 1911. Au vrai, fort peu d’entre nous se souciaient de l’avenir, quel qu’il dût être, même effroyable. N’ai-je point passé trois mois, à l’École du Louvre, sur des inscriptions araméennes dont la connaissance ne m’était pas sans doute d’une utilité très urgente? Et nous écrivions tous des vers. Nous ne jurions que par Moréas et Henri de Régnier. Avec un louis en bourse, on était riche pour tout un jour. On payait trois francs les _Poésies Choisies_ de Verlaine et _les Fleurs du Mal_. Des restaurants offraient des repas à vingt-cinq sous. Nos petites amies ne se lamentaient pas sur le prix des bas de soie: elles avaient autant d’insouciance que nous. Est-ce que ce temps fut, vraiment? J’ai envie de murmurer: «Je te parle d’un temps, tu n’étais pas au monde.» Je ne parle pourtant pas du XIVe siècle. J’ai vécu en ce temps-là. Mon père avait été nommé à Paris. Ma mère, en cachette, ajoutait à l’argent de poche qu’il m’allouait comme un prêt à un soldat.
--Tu ne dois rien recevoir pour rien, me disait-elle.
Comme un soldat encore, j’avais, tous les samedis, permission de la nuit. Quand je rentrais, j’entendais tousser ma mère: elle ne s’endormait pas avant de savoir que j’étais revenu au nid, et elle toussait pour bien me montrer qu’elle ne dormait pas. En vérité, en vérité, que ce temps est loin! Et que j’ai de candeur à m’en rappeler le charme! Mais un aveugle, qui tend l’oreille derrière le mur des vivants, l’aveugle que je suis, où se réfugierait-il, sinon dans ses souvenirs? Et comment n’éprouverais-je pas quelque tristesse quand, dans ces souvenirs, ma chère Michelle n’a pas de place?
XV
Mieux que de la tristesse, j’éprouve du dépit à regretter que Michelle n’ait point sa place dans mes souvenirs des mois qui précédèrent l’août 1914. Je voudrais l’avoir connue plus tôt, sinon depuis toujours. Et je ne soupire pas après l’impossible. Car j’aurais pu connaître une Michelle aux cheveux longs. Il eût suffi du bon hasard d’une rencontre en somme fort banale. Depuis le premier été que nous avions passé, ma mère et moi, à Guéthary, nous nous étions attachés à ce coin de la côte; et tous les ans, débarrassés de mes examens, nous nous installions sans délai dans la même maison. Alors commençait notre délicieuse solitude, que nous coupions de promenades en voiture vers l’intérieur du pays et, parfois aussi, de fugues à Biarritz ou à Saint-Jean-de-Luz, voire à Hendaye ou à Bayonne. Mais c’est à Saint-Jean-de-Luz que nous allions le plus souvent. Et c’est à Saint-Jean-de-Luz que j’ai rencontré Michelle. Je ne dis pas _nous_, je dis _je_; j’étais seul, et ce fut en 1915, à l’hôpital, tandis que ma mère accourait de Paris à la nouvelle de ma blessure. Je faisais de la fièvre, mon bras immobilisé me gênait, et j’étais triste parce que j’avais appris la mort de l’excellent camarade tombé sous les éclats du même obus qui m’avait renversé. Infirmière, Michelle s’arrêta devant mon lit.
--Vous souffrez? me demanda-t-elle.
Malgré moi, des larmes glissèrent de mes yeux. Michelle s’approcha.
--Voyons, voyons! fit-elle. Un peu de courage. La semaine prochaine...
Mais je pensais à mon camarade mort. Je dus l’avouer. Michelle me prit la main valide, s’assit en face de moi.
--Mon pauvre petit! dit-elle.
Elle parla. Je ne sais pas exactement tout ce qu’elle me dit: je pensais à mon camarade mort. Mais j’ai retenu ceci: ce jour-là, je sus que Michelle, depuis sa naissance, passait tous les étés avec sa famille à Saint-Jean-de-Luz. Et nous nous étions peut-être trouvés cent fois nez à nez sur la jetée sans qu’aucun des deux eût jamais remarqué l’autre. Le hasard ne nous avait pas servis.
XVI
Étranges démarches de l’amour! Pendant des années, on a vécu près d’une femme, ignoré d’elle et l’ignorant, on lui a peut-être, sans y faire attention, cédé le trottoir dans une rue étroite; on l’a peut-être regardée; on ne l’a pas vue. L’eût-on vue, lui eût-on été présenté, eût-on causé avec elle, on n’eût peut-être conçu pour elle aucun sentiment particulier. Mais qu’on soit devant elle un certain jour plutôt qu’un autre, et tout devient différent; et il ne faut qu’un petit nombre d’heures pour décider qu’on ne pourra pas vivre sans cette femme et pour s’étonner qu’on ait pu vivre sans elle jusque-là. Telle fut ma très simple aventure en face de Michelle. Elle me semble, en effet, très simple aujourd’hui, après une dizaine d’années; mais j’en fus émerveillé d’abord, je ne veux pas me le dissimuler ni en rougir. Et pourtant, je ne dois pas dissimuler davantage que je n’ai pas compris tout de suite que cette jeune infirmière, qui s’était intéressée à ma détresse comme elle s’intéressait probablement à la détresse de mes compagnons d’hôpital, serait la femme de ma vie.
A vingt-quatre ans, avec l’éducation que ma mère m’avait donnée, j’étais encore moi-même fort jeune, et plus jeune peut-être que cette infirmière qui n’avait pas vingt ans. Loin de m’endurcir, les dix mois de guerre que je comptais à mon actif comme canonnier dans une batterie de 75, avaient développé ma tendresse latente: ces hommes si volontaires qui supportaient tant de peines, croira-t-on, au seul rapport d’un combattant, qu’ils n’étaient que de pauvres hommes tourmentés des souvenirs les plus doux? Groupés autour d’un litre de gros vin ou d’un poulet froid apporté par le vaguemestre, ils se guindaient à crâner, à rire: ils pensaient, cependant, à autre chose. Le plus cruel cachait sous sa capote boueuse un cœur pantelant. On a plaisanté de quelques hôpitaux et de quelques infirmières. J’affirme, moi, qu’avant de rêver à des baisers, un blessé ne rêvait que d’une main blanche sur son front. Nos infirmières furent sans rivales. Combien sommes-nous qui leur devons, plus qu’aux chirurgiens, et la vie et le goût de survivre?
C’est ce que, pour ma part, je dois à Michelle.
XVII
Je ferais un bien mauvais écrivain. Voilà que j’ai l’air d’oublier que j’avais mis ma mère au-dessus de tout et, sans transition, je déclare que je tins d’une autre, après ma première blessure, le goût de revivre. Attiré par le nom de Michelle, j’ai devancé les événements pour arriver plus vite à la cause du drame; je n’ai pas eu davantage le temps d’échapper à la nostalgie de la guerre. Je m’en excuserais, si la guerre ne m’avait pas fermé les yeux à jamais après avoir placé Michelle sur mon chemin, si je ne tirais pas de la même source ma misère et ma consolation. Mais il y a plus: la guerre aussi m’a pris ma mère, par contre-coup, et de façon navrante pour le fils que j’étais. Comment noter cela sur le papier, comment le préciser avec des mots, sans risquer d’en dire plus que je ne veux, que je ne dois, que je ne peux en dire? Car c’est lentement, malgré elle sans aucun doute, que ma mère s’est détachée de moi, même si elle ne le chercha point.
Mais voilà que je vais encore trop vite et que je devance les événements. Je risque, cette fois, d’embrouiller tout. Au reste, plus je diffère l’instant où j’inscrirai ici l’origine du mal, plus je mériterai qu’on m’accuse d’ingratitude ou d’insensibilité.
Mais suis-je responsable si la mort de mon père ne m’a pas ému outre mesure? Il avait toujours semblé refuser qu’on l’aimât. Quand éclata le coup de tonnerre du 2 août 1914, je ne l’avais presque pas vu depuis environ deux ans, car j’achevais en Normandie ma deuxième année de service militaire. Le 5 août, je partais pour la frontière de l’Est sans avoir embrassé mes parents. Le 21, je recevais le baptême du feu près de Charleroi. Le même jour, à quinze kilomètres de mon régiment, mon père, à la tête du sien, se faisait tuer pour protéger la retraite de sa division. Je ne l’appris qu’après la bataille de la Marne, devant Brimont, par une lettre de ma mère.
Ma mère, elle, dès la mobilisation, avait rejoint son poste, dans un des grands hôpitaux de Paris. Nous nous étions vus pour la dernière fois le 8 juillet 1914. Je ne la revis que le 20 mai 1915, quatre jours après mon arrivée à l’hôpital de Saint-Jean-de-Luz, où elle accourut quand elle sut que j’étais blessé. On m’avait déjà charcuté le bras; et le premier sourire qui s’était penché sur mon lit venait de Michelle.
XVIII
Lorsque ma mère, à son tour, se pencha sur mon lit, je ne pus pas me jeter dans ses bras comme je l’aurais fait si ma blessure ne s’y était pas opposée. Je demeurai inerte. Seuls mes yeux lui donnèrent, de mon regard le plus tendre, la meilleure preuve de ma joie. Heureuse de l’escorter, Michelle se tenait près de ma mère et nous examinait en silence. Gênée peut-être, à moins qu’il ne faille lui imputer déjà quelque motif d’un autre ordre, ma mère se tourna vers Michelle, et la remercia, sans excès. Michelle comprit. Elle nous laissa.
Ma mère, grande et droite dans sa cape bleue d’infirmière-major, examinait la jeune infirmière vêtue de blanc qui s’éloignait.
--Qui est-ce? me demanda-t-elle.
Je répondis ce que je savais: presque rien, son prénom, car j’avais mal entendu son nom quand elle me l’avait prononcé, et que sa famille possédait une villa sur la colline de Ciboure, et puis rien de plus.
--Je me renseignerai, dit ma mère. Elle est bien jeune!
--Elle est très gentille, répondis-je.
--Précisément, conclut-elle.
Sur quoi, il y eut une espèce de malaise entre nous. Mais ma mère le dissipa sans trop de difficulté. Elle m’interrogea. Comment avais-je été blessé? Où? Et soigné pendant le transport? Et opéré? Qui me pansait? Cette petite pousse-la-fièvre?
--Elle ne panse personne, répondis-je, et elle n’est pas ce que tu crois.
Elle répliqua:
--C’est bien ce que je disais; tu n’y connais rien, mon pauvre petit!
Je n’insistai pas. Je me rappelais que Michelle m’avait appelé aussi «son pauvre petit», mais sur un autre ton, quand je pleurais à cause de mon camarade tué. La prévention de ma mère, elle toujours si indulgente, si pitoyable, voire si juste, me contristait. Pour tromper la voie, je reparlai de ma blessure, et de l’obus qui, en me cassant le bras, avait tué l’un de mes plus affectueux camarades. Ma mère se pencha de nouveau sur moi et, m’embrassant avec fougue:
--Ah! dit-elle, tu es là, toi; le reste est sans importance.
Elle ajouta qu’elle verrait le médecin-chef le plus tôt possible et qu’elle demanderait l’autorisation d’assister à mon prochain pansement: elle avait besoin d’être tout à fait rassurée. Cependant, je songeais à Michelle, qui comprenait mon chagrin, mon misérable chagrin de soldat.
XIX
Il y a eu, dans cette guerre de 1914, tant de moments différents qu’il est nécessaire que je situe les miens. J’ai déjà dit, je crois, que je ne suis pas un héros. Je n’ai jamais pensé que j’en pusse être un. Qu’ai-je fait? Rien d’extraordinaire.
J’accomplissais mon temps de service obligatoire dans l’artillerie de campagne, et, n’ayant aucun désir de galons, j’étais maître-pointeur à la solde journalière de sept centimes, quand la guerre éclata.
Qu’est-ce qu’un maître-pointeur? Un servant, qui portait sur sa manche droite deux sardines de laine rouge et rien sur la gauche, qui maniait un volant et un collimateur, qui remplaçait le brigadier de pièce, qui était l’homme de confiance du capitaine, qui avait une responsabilité et ne s’en rendait pas toujours compte, et qui, en somme, ne pouvait s’enorgueillir d’aucune prérogative.
Comme tel, je fus à la bataille de Charleroi, qu’on ne nomma de ce nom que par la suite, et je vis claquer à cinquante mètres au-dessus de ma tête des 77 allemands qui produisaient de jolis petits nuages couleur d’absinthe et ne démolissaient rien, ce qui m’obligeait à douter des mérites de notre propre artillerie. Puis, ce fut la retraite, la fameuse retraite, la marche de jour et de nuit sur des routes encombrées de convois régimentaires et de voitures civiles, ou à travers champs, dont nous massacrions les blés afin de prendre position quand l’ennemi nous serrait de trop près. On mangeait lorsqu’on pouvait. On dormait à cheval et sur les caissons. On ne comprenait rien. Parfois, on tirait des obus. On ne voyait rien. Ou, tout à coup, on fuyait au trot sous des rafales de mousqueterie allemande ou française. On ne savait rien.
A la fin de la première semaine de septembre, on ne recula plus. Le lendemain matin, on vida les coffres. A midi, on nous annonçait:
--Face en arrière amenez les avant-trains, mais pour aller en avant!
Chacun son tour. L’ennemi se retirait. Nous n’avions rien vu. Nous vîmes des cadavres de soldats allemands carbonisés, des matelas souillés dans les bois, des équipements, des canons, des chevaux crevés qui empestaient. On remarcha dans la direction du nord-est, de jour et de nuit, sans manger, sans dormir, comme on avait marché dans la direction du sud.
On vit des prisonniers. Puis, on n’avança plus: nous étions arrêtés devant la montagne de Reims et le fort de Brimont. La guerre de tranchées s’ouvrait. Nous avions tous des barbes de quinze jours. Et nous constations que nos ceinturons étaient trop grands.
Nous, des héros? Mais ces jours furent prodigieux.
XX
En 1915, nous ne gardions qu’un souvenir morose de ces jours qui sont devenus prodigieux. En 1915, l’existence d’un artilleur de 75 était lente, sans gloire, et pleine d’embûches. Nous nous étions construit des abris avec des rondins, de la paille, de vieilles caisses et du fil de fer: un obus de 105 y pénétrait comme un couteau pointu pénètre dans un bol de lait, et les Allemands nous envoyaient souvent du 210. Usinés par des fils de notaires que le courage n’étouffait pas et vendus à l’État par d’habiles financiers qui aimaient mieux l’argent que notre sécurité, nos obus à nous faisaient explosion dans nos canons avant d’en sortir. Le 15 mai, le jour où l’attaque d’Artois se déclencha, il restait à ma batterie une pièce, la mienne. Condamnés à mort par l’ennemi et par nos fournisseurs, nous demeurions en ligne sans connaître les joies de la relève et du repos au cantonnement dont nos camarades les fantassins étaient du moins gratifiés: existence épuisante que n’amélioraient pas une nourriture toujours froide et la fatigue des ravitaillements nocturnes. Après un an de campagne, on aurait compté sans peine les artilleurs qui pouvaient se vanter d’avoir aperçu des Allemands, et c’est une épreuve dure pour un homme que de voir tomber autour de lui ses compagnons en rendant des coups sans savoir s’ils portent.
Combien de fois n’ai-je pas envié le sort des fantassins! Ils couraient des dangers plus divers et plus serrés que les nôtres, et des heures plus terribles les guettaient; mais ils n’avaient pas, à toutes les heures, cette perpétuelle, cette lancinante impression de n’être qu’un aveugle instrument de mort, lui-même aveuglément menacé. Cependant, toute la sympathie des gens de l’arrière s’est concentrée sur les fantassins, que l’on croyait plus dignes de commisération, et ma mère m’a souvent écrit qu’elle se réjouissait que je fusse artilleur. Elle se flattait que je lui reviendrais, disait-elle, sans trophées glorieux peut-être, mais vivant. J’avoue que je ne l’ai jamais tirée de son illusion. Ma dernière blessure l’a mieux instruite. A ma première, qui d’emblée ne lui parut pas trop grave, elle se félicita de m’avoir empêché de passer dans l’infanterie. Michelle, de son côté, se contentait de hocher la tête: artilleurs, fantassins, elle nous admirait et nous plaignait tous également.
XXI
Tout de suite, ma mère avait montré de la méfiance devant la petite infirmière qui comprenait la tristesse des soldats. Devinait-elle ce que moi, principal intéressé, je ne devinais pas: que je me préparais à aimer Michelle? Car je ne le devinais pas. A qui m’eût, dès lors, prédit que j’épouserais la petite infirmière compatissante, j’aurais, certes, répondu par un éclat de rire. Me méfiais-je donc aussi, mais pour d’autres raisons, de ma nouvelle amie? Je me méfiais plutôt de moi-même. Toutefois, la vérité est moins compliquée. Je trouvais Michelle gentille, c’est le mot que j’avais employé pour la défendre contre ma mère injuste. J’aurais dit pareillement: aimable. Réfléchit-on à tout ce que ce mot comporte de précis? S’avise-t-on, en le prononçant, qu’il signifie qu’on peut aimer la personne dont on parle, et que, si on peut l’aimer, on va l’aimer?
Mais je ne songeais pas à aimer Michelle. Elle avait souri la première au-dessus de mon lit de souffrance; la première, elle avait posé sa main blanche sur mon front mouillé de sueur; en fallait-il davantage, jolie et blonde comme elle l’était de surcroît, pour qu’un enfant blessé se plût à sa compagnie? Qui était-elle, je l’ignorais, mais je ne doutais pas de l’apprendre un jour, et je n’avais pas la hâte de ma mère. Je venais d’échouer dans cet hôpital, le bras brisé, le corps las, l’esprit engourdi, le cœur lourd. Il ne me souciait que d’un avenir tout immédiat: ma guérison. Ma mère, objet de ma seule passion jusqu’alors, était près de moi. Assurément, je ne souhaitais rien de plus. Mais il arrivait, en outre, qu’une charmante jeune fille souriait à mon chevet. Quel ingrat, si j’avais boudé contre le sort!
Et pourtant, je boudais. Je regrettais que ma mère n’eût pas répondu avec moins de réserve à l’accueil de Michelle. Que pouvait-elle craindre? Je me le demandais, mais je ne le lui demandai pas. Je la sentais inquiète, et je présumai que ma blessure en était cause. J’y joignais la fatigue d’un assez long voyage. Quand elle me quitta pour gagner l’hôtel où elle avait retenu sa chambre, elle regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un. Précisément, Michelle reparaissait.
--Elle m’agace, celle-là! murmura ma mère.
XXII
Il paraît que le médecin-chef fut rassurant. Ma blessure promettait une guérison normale. Ma mère me l’annonça dès le lendemain matin.
--La semaine prochaine, tu seras debout, me dit-elle.
J’eus envie de lui répondre que Michelle, ma petite infirmière compatissante, me l’avait déjà dit. Je ne le répondis pas. Ma mère ne m’en laissa d’ailleurs pas le temps: elle m’annonçait que, dans ces conditions, et son devoir la rappelant à son hôpital de Paris, elle ne resterait pas à Saint-Jean-de-Luz au delà de ce que sa permission lui accordait.
--Je tâcherai d’obtenir pour toi un bon congé de convalescence, dit-elle.
Et elle ajouta:
--Tu ne t’ennuieras pas à Paris, tu verras: la vie y est fort curieuse depuis la guerre.
Elle ajouta encore:
--Les jeunes filles du genre de ta Michelle n’y manquent pas: tu n’auras que l’embarras du choix.
Je répondis doucement:
--Je t’en prie; elle n’est pas ma Michelle, cette jeune fille.
Elle riposta:
--Comme tu protestes! Aurais-tu donc donné dans le piège?
Doucement toujours, je répondis:
--Qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas piège, sois tranquille, je ne songe pas à me marier.
--Je l’espère bien, répliqua-t-elle.