Les voix qui crient dans le désert

Part 15

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La religion qui proclame une telle morale, est-elle donc fausse? Telle était la question que je devais me poser, telle était la deuxième démarche que je devais faire. Car, il y avait, à mon sens, tant d’intérêt à ce que Jésus et son Église eussent raison, qu’il était nécessaire d’y regarder à deux fois avant de proclamer leur fausseté. Non, la religion catholique n’était pas fausse. Sans doute, il y avait en elle des difficultés, mais aucune n’était insurmontable, et au contraire, si on les surmontait, tout apparaissait comme parfaitement beau et harmonieux, dans notre cœur comme dans notre esprit.

Supposons le problème résolu, me disais-je. Alors, nous avons un système du monde cohérent et magnifiquement ordonné, nous avons une morale que rien n’égale. Aussitôt, une lumière miraculeuse se distribue dans les coins et recoins les plus obscurs de notre âme. C’est donc que la solution est bonne.

Arrivé en ce point, que pouvais-je faire sinon bénir de toutes les forces de mon être, Celui qui avait daigné m’envoyer de tels avertissements? Non seulement je Le bénissais, mais je bénissais aussi ma misère, puisque c’est au milieu d’elle que j’avais découvert les trésors infinis que recèlent les Évangiles.

«Vous êtes heureux, vous qui avez faim, parce que vous serez rassasiés.» Oui, Seigneur, je suis heureux, parce que j’ai faim, parce que je suis triste, parce que je suis solitaire et démuni. Mais lorsque j’aurai faim et que je serai triste, et que je serai solitaire _pour l’amour de Vous_, alors mon bonheur sera grand à en mourir. Toute cette faim-là et cette tristesse ne sont qu’une image de cette autre faim, de cette mortelle tristesse que Vous m’enverrez, Seigneur, puisque Vous me le promettez en ce moment même.

«Venez à moi, vous tous, qui peinez et êtes chargés d’un grand poids, car moi je vous soutiendrai.»

Mon Dieu, me voici donc: je suis nu, je suis sur un fumier horrible et déjà, comme Lazare avant que Vous ne le touchiez, j’exhale une odeur fétide. O Dieu de miséricorde, voici pourtant mon âme, que je Vous donne, afin que je n’aie vraiment plus rien, pas même elle.

* * * * *

Or, le 13, à Erchâmar, nous rencontrâmes le convoi de vivres qui revenait de Port-Étienne. Il contenait des provisions de toutes sortes, aussi ne fût-ce pas sans joie que nous aperçûmes nos braves Regueïbat, au moment même où ils quittaient le puits. Je prélevai bon nombre de victuailles, je mangeai à ma faim--et, naturellement, j’oubliai les grandes leçons que m’avaient données les épreuves subies dans l’Adrar Souttouf. Car telle est notre âme misérable, que, lorsqu’elle n’est pas secourue par Jésus-Christ lui-même, elle s’essaie à voler, mais retombe, impuissante, et repart, et retombe encore, ses faibles ailes repliées. J’étais tout à la joie de ma rencontre, et d’autant plus que si j’avais souffert de mon jeûne, je n’avais pas moins souffert de voir la pénurie où mes tirailleurs étaient restés pendant si longtemps, sans pourtant s’en plaindre une seule fois.

Pourtant, nous devions continuer notre route. J’avais perdu tout espoir d’attraper le medjbour qui avait menacé un moment notre convoi, mais l’essentiel pour moi était que ce convoi passât sans encombre--et de cela j’étais assuré. Je n’étais plus tourmenté que par l’énigme de mon pauvre Kounti, énigme dont je devinais l’effroyable solution.

Le 15, nous arrivions à Tichelé, notre dernière étape avant Zoug. Nous étions à 500 mètres de la bouche du puits, lorsqu’une forte odeur de cadavre me prit au nez. Je jetai les yeux autour de moi et je découvris, à quelques mètres de l’endroit où j’étais, une forme noire qui me sembla être un homme. Je descendis de chameau et je m’approchai. C’était bien un cadavre que j’avais devant moi, mais dans quel état! La chair avait été déchiquetée par les chacals, la peau noire et desséchée était boursouflée à certains endroits, un pied réduit à l’état de momie traînait à quelques pas de là, et le tout exhalait une odeur insoutenable. Je pensai aussitôt à Kounti. La reconnaissance du corps n’était pas difficile à faire, car Kounti avait eu jadis l’œil gauche emporté par une balle. Pourtant, la tête était si méconnaissable, que j’hésitai une minute. Enfin, je dus me rendre: c’était bien lui qui était devant moi. Après un examen attentif, nous reconnûmes qu’il avait reçu deux blessures, l’une à la tête, l’autre au côté droit. Tout près de la place où il reposait, je trouvai huit étuis de cartouches. Kounti était le meilleur tireur que j’aie connu chez les Maures; certainement il avait dû défendre chèrement sa vie. Tandis que je contemplais cette affreuse dépouille humaine, mes partisans découvraient dans un creux des rochers, deux autres cadavres: c’étaient ceux de deux Ouled Délim tués par Kounti. Connaissant de longue date la valeur de ce Maure et ses qualités de tireur, je ne doutais pas qu’il n’eût blessé d’autres Ouled Délim, et je ne doutais pas surtout qu’il n’eût fait par son sang-froid et son courage, la plus grande impression sur ses assaillants. «Les dissidents sauront ainsi, me disais-je, que ce ne sont pas les plus mauvais des Maures qui viennent à nous.» Et cette pensée me consolait, dans la peine très vive que j’éprouvais.

Plus tard, je pus recueillir sur cette belle mort quelques renseignements plus précis: Kounti avait tiré neuf cartouches. Sur ces neuf cartouches, deux seulement furent perdues. Deux des assaillants furent tués, deux furent blessés, enfin trois chameaux tombèrent. D’autre part, l’examen des traces m’avait montré que Kounti, au moment où il reçut les premiers coups de feu, venait du nord. Je supposai donc qu’il quitta le puits de Tichelé, puis qu’il se perdit, et que ne pouvant retrouver sa route, il résolut de revenir au puits. C’est là que l’attendaient les misérables, en nombre probablement considérable.

C’est une belle race assurément que celle-ci, et capable de hautes vertus. Certes, ils ne seront pas condamnés par la justice de Dieu, ceux-là--fussent-ils hérétiques--qui meurent bravement en un combat.

Mais, si le salut peut être assuré à si peu de frais, s’il est possible même dans l’hérésie, pourquoi nous tourmenter? Restons loin de l’Église et Dieu nous reconnaîtra néanmoins. Voilà ce que dit le paresseux.

Pourtant, nous n’avons pas le droit d’être paresseux. Nous sommes d’une race élue entre toutes, et certainement il nous sera beaucoup plus demandé qu’au pauvre Kounti.

Il me semble que nous sommes comparables au serviteur qui a reçu cinq talents. Les Maures représentent le serviteur qui a reçu un talent. Le serviteur qui n’a reçu qu’un talent, l’enfouit en terre. Il est bien excusable. Mais le serviteur qui a reçu cinq talents, _secundum propriam virtutem_, les fait fructifier et en gagne cinq autres. En vérité, il serait impardonnable de ne pas le faire. Serons-nous donc toujours des «serviteurs inutiles?»

CHAPITRE XVI

LE RETOUR

18 août–16 novembre, 1912.

Au retour de cette reconnaissance mouvementée, je trouvai à mon camp de Zoug le lieutenant M., qui venait prendre le commandement du peloton méhariste. Pendant deux mois, ce fut avec ce charmant compagnon que je continuai mes errances mélancoliques de pâturage en pâturage. Zoug, Adekmar, Amoïkick, Tintouadan, Agoatim, sont les noms sans gloire de nos stations. Mais alors j’avais hâte de rejoindre la France, afin d’y commencer une vie nouvelle et de m’y laver de toutes les misères, que vingt-huit années d’impiété avaient amassées en moi. Quand nous étions en route, je regardais avec ennui notre smalah, dont la confusion m’amusait autrefois. Il y avait des files et des files de chameaux, puis de petites masses de méharistes groupés en damiers sur la plaine, des femmes de tous côtés, des bergers, des boys, des bourricots, des partisans... Que n’avions-nous pas? Et la marche vermiculaire allait par tassements et relâchements alternatifs, tous les groupes s’étalant ou se resserrant en largeur autant qu’en profondeur. Comme cette cohue était bien l’image de mon âme!

Il avait plu--de sorte que dans le fond des dunes, quelques flaques d’eau subsistaient, et rien n’était plus inattendu, plus ravissant que ces «dayas», lorsque le déclin du soleil les teintait de rose. Elles marquaient nos étapes. Pendant longtemps, nous eûmes devant les yeux la haute montagne de Zoug. Puis, nos courses nous rapprochèrent de la montagne d’Adekmar, et ce fut elle que nous contemplâmes désormais, sous les multiples incidences d’une marche apparemment désordonnée. Puis enfin, le piton d’Agoatim nous guida, et nous errâmes sur les bords de son affreuse Sebkhra.

Parfois, un vif tableau de Sahara nous plongeait dans le ravissement. C’est ainsi que nous vîmes un jour, un immense troupeau de chamelles que suivait un jeune enfant solitaire. Ces bergers suivent les bêtes, au hasard de leurs fantaisies et sans les guider aucunement. Ils passent ainsi des mois et des mois en pleine brousse, se nourrissant du lait des chamelles et se bornant à obéir à leurs caprices errants. Ils sont vêtus de quelques lambeaux d’étoffe et n’ont pas le moindre abri. Aussi sont-ils cuits et recuits par le soleil et presque aussi noirs que des nègres. Vie terrible et magnifique!

Mais enfin, toutes ces austères beautés du désert ne me suffisaient plus. Je sentais que le bon Dieu m’appelait ailleurs.

Le jour vint où je dus quitter M. et mes braves compagnons d’armes, pour rejoindre Atar, puis de là, à travers quatre cents kilomètres de désert, la blanche Podor, d’où j’étais parti, il y avait juste trois ans. Nos adieux furent plus tristes que je ne l’aurais cru. Au moment de quitter ceux qui avaient partagé les périls de mon existence, vécu les mêmes heures d’exil, éprouvé les mêmes fatigues, je sentis combien je leur étais attaché, et de quelle vraie, de quelle profonde affection! Nul lien peut-être ne vaut celui que créent les mêmes épreuves et les mêmes travaux. M., lui, ne me voyait pas non plus partir sans tristesse. Le pays était extrêmement troublé. La mort de Kounti, celle de Soueïd, l’enlèvement de nos patrouilles, le départ en dissidence des Regueïbat et des Yaggout, prouvaient que des heures difficiles étaient réservées au malheureux lieutenant, qui, seul en plein désert, a la lourde responsabilité de près de deux cents vies humaines. Et c’était au moment critique où nous étions, qu’il me fallait abandonner M. à son sort hasardeux. M. avait de sombres pressentiments. Ils devaient se réaliser cruellement, puisque, deux mois après mon départ, ce brave soldat se faisait massacrer avec toute sa troupe au puits de Liboïrat, à peu de distance de l’endroit où je l’avais quitté.

Le 15 octobre 1912, quand je quittai le campement d’Agoatim, je sentis en moi un grand déchirement. Toute une période de ma vie tombait brusquement dans le passé. Un grand trou sombre se creusait derrière moi. Un lourd crépuscule s’appesantissait sur mes années de misère.

Mais aussi, une aube se levait, une aube de jeunesse et de pureté--et une clarté céleste embrasait l’horizon devant moi. Cette fois-ci, je savais où j’allais.--J’allais vers la Sainte Église, catholique, apostolique et romaine. J’allais vers la demeure de paix et de bénédiction, j’allais vers la joie, vers la santé, j’allais, hélas! vers ma guérison. Et alors, pensant à cette véritable mère qui depuis des années, m’attendait là-bas, à travers deux continents, et qui de loin me tendait ses bras qui pardonnent tout, je pleurais de bonheur, d’amour et de reconnaissance.

Oui, c’était une magnifique vérité qui m’appelait là-bas, dans la douce patrie. Tout l’ordre chrétien m’apparaissait, dans un ciel rajeuni; un temple immense et majestueux, fondé sur des pierres solides, un temple de Raison et de divine Sagesse se levait devant moi, et toutes les lignes de ce temple étaient si droites, si pures, si unies que, devant lui, l’on ne pouvait plus désirer autre chose que de vivre éternellement à son ombre, loin des prestiges et des vanités du monde.

* * * * *

I. Au fond du ciel, je vois la très tranquille Trinité: le Père, la première Personne, qui n’est engendrée d’aucune autre; le Fils, la deuxième Personne, qui est engendré du Père avant tous les siècles; le Saint-Esprit, la troisième Personne qui procède du Père et du Fils. Trois Personnes et pourtant une seule substance. Trois personnes que l’on ne peut distinguer que par leurs propriétés respectives, mais dont la substance est unique, égale en gloire, éternelle et toute puissante. Je vois l’adorable fécondité du Père, qui, se considérant et se connaissant Lui-même, engendre le Fils, par une génération incompréhensible, par une génération _en dehors du temps_. Je vois le Fils, le Verbe incréé, égal au Père, coéternel et consubstantiel. Je vois leur mutuel Amour, le Saint-Esprit qui unit à tout jamais Celui qui engendre et Celui qui est engendré, égal à l’un et à l’autre, procédant de l’un et de l’autre.

En mon âme je vois trois qualités: l’être, la volonté, la connaissance. Je suis, je veux, je connais, trois qualités distinctes dans une seule et même âme--faite à l’image de Dieu. L’Être produit la connaissance et la volonté. La volonté procède de l’Être et de la connaissance. La connaissance ne procède pas de la volonté, mais elle est engendrée par l’Être. Si j’étais une nature en qui tout fût substantiel, sans qu’aucun accident ne pût survenir à la substance, je serais trois personnes subsistantes dans une seule substance, c’est-à-dire que je serais Dieu. D’où il suit que le mystère redoutable est en mon âme d’abord, avant d’être en Dieu (Voir Bossuet, _Élévations_, IIe sem., VIe Élév., éd. Guillaume, II, 184).

Je suis forcé de confesser la très Sainte Trinité, sous peine de reconnaître l’imposture des Évangiles et de toute l’Écriture Sainte--imposture si grossière qu’il serait impossible d’admettre que dix personnes seulement aient pu y croire. Dans tout l’Ancien Testament, le Fils de Dieu est annoncé, le Saint-Esprit est mentionné. Dès les premières lignes de la Genèse, ne dit-on pas: «L’Esprit de Dieu était porté sur les eaux»? Dans les Évangiles, Jésus-Christ se dit Fils de Dieu.

_Patrem suum dicebat Deum, aequalem se faciens Deo_ (Jo., V, 18).

_Princeps sacerdotum ait illi: Adjuro te per Deum vivum, ut dicas nobis si tu es Christus, Filius Dei.--Dicit illi Jesus: Tu dixisti_ (Matth., XXVI, 63--64).

D’autre part, Jésus-Christ dit aux Apôtres:

_Euntes ergo docete omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti_ (Matth., XXVIII, 19).

II. Au fond du Ciel, je vois encore Jésus-Christ, le doux Seigneur des Chrétiens, mon Rédempteur. C’est là qu’Il trône, en son corps glorifié, que rien d’humain ne peut nous représenter, puisque ce corps a d’abord été formé du Saint-Esprit et du sang très pur de la Sainte Vierge, puis enfin glorifié, c’est-à-dire, rendu parfaitement lumineux, incorruptible, doué d’ubiquité, de transparence et de légèreté absolue et d’immortalité. Or, si une foi refuse d’adhérer à ce mystère, je sais du moins--par le témoignage de Luc, notamment--que les onze apôtres ont entr’aperçu ce corps glorieux dans sa royale ascension.

_Et, cum haec dixisset, videntibus illis, elevatus est, et nubes suscepit eum ab oculis eorum_ (Act. Ap., I, 9.)

Je conçois aussi la raison de ce mystère, qui nous est donnée par Saint Paul:

_Non enim in manufacta sancta Jesus introivit, exemplaria verorum, sed in ipsum coelum, ut appareat nunc vultui Dei pro nobis_ (Hebr., IX, 24.)

La grande affaire de Jésus c’est notre rédemption. C’est son amour pour nous. Dès lors, c’est en avocat qu’Il va se présenter pour nous devant Son Père. «En entrant dans le Ciel, Il nous en a ouvert les portes, que le péché d’Adam avait fermées.» (Catéch. du S. Conc. de Trente, éd. Desclée, p. 91). Et en entrant dans le ciel, comme homme, il a fait asseoir la nature humaine à la droite de Dieu, donnant ainsi l’assurance à tous les Chrétiens qui sont _ses membres_, de le retrouver un jour et de se joindre à Lui dans la Gloire céleste. Assurance qui n’est pas indigne de ce que nous sentons d’infiniment grand au dedans de nous-mêmes.

III. Or, ce corps glorieux qui est _réellement_ dans le Ciel, Jésus le tenait de la Vierge Marie en qui il Lui plut de s’incarner--ce qui justifie le culte d’hyperdulie dû à la Sainte Vierge dans la religion catholique. Il est très admissible que la Sainte Vierge ait elle-même été conçue selon l’ordre absolument naturel, mais aussi sans la tache originelle, afin que, dit la prière de l’Église, un digne habitacle fût ainsi préparé à Jésus-Christ:

_Deus, qui per immaculatam Virginis Conceptionem dignum Filio tuo habitaculum praeparasti_ (_Oraison de la messe pour la Fête du 8 décembre_).

Et c’est ce qui a proclamé le dogme de l’Immaculée Conception, auquel tous les chrétiens croyaient, avant même qu’il ne fût officiellement proclamé par Pie IX.

Nous concevons bien la naissance du Sauveur à l’aide de la comparaison que propose le concile de Trente:

«De même... que les rayons du soleil traversent le verre sans le briser ni l’endommager, ainsi, mais d’une manière beaucoup plus merveilleuse, Jésus-Christ naquit de sa Mère qui conserve le privilège de la Virginité» (Cat. du S. Conc. de Trente, p. 53).

Marie est à un des pôles de la Rédemption, comme Ève est à l’autre pôle:

_Sumens illud Ave Gabrielis ore, Funda nos in pace, Mutans Hevae nomen._

Car par Ève, nous sommes enfants de la colère, et par Marie, nous sommes enfants de la Grâce. Et nous sommes infiniment bas par notre descendance d’Ève, et infiniment haut par la transcendance de Jésus-Christ, qui nous a été donnée par la Sainte Vierge. Nous rejoignons ici toutes les observations psychologiques que fait Pascal au sujet de la grandeur et de la bassesse de notre nature.

Le jour même de la chute d’Ève, Dieu faisait entrevoir le salut et annonçait l’Immaculée:

_Ipsa conteret caput tuum_ (Gen., III, 15), dit Dieu au serpent: «Elle-même écrasera ta tête.»

Ce privilège inouï de la Virginité, Marie le tenait du Saint-Esprit, c’est-à-dire tout simplement de Dieu. Car c’est un usage des Livres Saints d’attribuer l’Amour au Saint-Esprit, et l’Incarnation de Notre-Seigneur est la preuve immense de son Amour pour nous. Mais il reste entendu que les trois Personnes n’agissent pas l’une sans l’autre, et que l’Incarnation est une décision des Trois Personnes de la Sainte Trinité (Catéch. du S. Con. de Trente, p. 49).

«Une Vierge concevra et enfantera un fils», avait dit Isaïe (Is., VII, 14).

Et avant même toute parole de Marie, Sainte Élisabeth avait dit: _Et unde hoc mihi, ut veniat mater Domini mei ad me?_ (Luc., I, 43).

Il va de soi que ce mystère de l’Incarnation est, comme les autres, incompréhensible et dépasse absolument notre intelligence. Mais on peut, par les lumières de la raison, s’en approcher et voir qu’il n’y a pas d’obstacle à y croire.

Nous ne pouvons savoir non plus ce qu’était le Corps de Jésus, ainsi formé du Saint-Esprit et du sang infiniment pur de la Vierge Marie. Mais on peut supposer qu’il avait une délicatesse infinie, afin que les souffrances de la Passion y fussent infiniment grandes et que s’accomplît ainsi notre Rédemption. L’Église enseigne que Jésus réunit en Lui la perfection de la nature divine et la perfection de la nature humaine. Il est Dieu parfait et homme parfait. Il a toutes les propriétés de la nature divine et toutes celles de la nature humaine--les premières, parce qu’il est Dieu, les secondes, parce qu’elles sont les conditions même de la Rédemption. Il fallait que Dieu souffrît _comme homme_, pour que nous fussions rachetés. Aussi prend-il soin de nous avertir qu’il souffre réellement et physiquement de tous nos besoins. _Sitio_, dit-il sur la Croix; il souffre même moralement, afin que la plénitude de la souffrance soit à lui: _Anima mea tristis usque ad mortem._ Et cette souffrance est, au juste, inimaginable, d’abord à cause de la nature extrêmement délicate du Corps de Jésus-Christ, puis parce que Dieu lui refusa certainement, les consolations ineffables qu’il prodigua à ses Saints et à ses Martyrs, et que Jésus, assumant toute la plénitude de la misère humaine, ne pouvait recevoir. Nul rachat, nulle rédemption n’eût été possible sans cela. Or, d’où vient la nécessité de la Rédemption?

IV. Je crois à la chute, parce que je suis forcé de reconnaître l’existence du mal et celle du péché, parce que je connais ma misère, misère si grande qu’il n’a pas fallu moins que l’Incarnation de Dieu lui-même pour y remédier. Tout dans la nature humaine montre un Dieu perdu. «Car enfin, si l’homme n’avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence, et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l’homme n’avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude... Nous avons une idée de bonheur et ne pouvons y arriver, nous sentons une image de la vérité et ne possédons que le mensonge.» (Pascal, éd. E. Havet, VIII, 1, t. I, p. 115).

Je crois que l’homme avant la chute était saint, parce que je reconnais en moi les traces de cette ancienne sainteté, parce que je connais ma grandeur, grandeur si grande que le Sauveur n’a pas refusé de prendre ma propre nature, se faisant, au dire de Saint Paul, le premier né d’un grand nombre de frères (Rom., VIII, 29).

Comment Dieu a-t-il permis la Chute? Parce qu’il a créé l’homme à son image, et donc _libre_. Parce que la liberté est le plus beau des dons qu’Il lui ait fait. Si l’homme n’eût pas été libre de choisir entre le Bien et le Mal, il eût été bête, et non homme.

D’ailleurs, en permettant la Chute, Dieu permettait la Rédemption. D’où la _felix culpa_ de l’Église. Donc, l’homme peut user de sa liberté contre Dieu. Mais Dieu--être infiniment bon--tourne tout à sa gloire et à notre utilité. Ainsi, la Faute existe, mais Dieu la tourne à son profit, se servant du Mal lui-même pour créer le Bien.

La transmission du mal ne fait pas difficulté. En enfantant, Ève devait produire un corps à son image et une âme à son image, comme cela se voit dans toute génération. Nous sommes devant une loi instituée par Dieu de toute éternité et nous en voyons les effets partout. D’ailleurs, si nous refusons cette transmission, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. «L’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme» (Pascal, VIII, 1, t. I, p. 115).

Dépourvu des lumières de la foi, comment nous approcherions-nous de ce mystère?--Pourtant, on peut admettre que la ruine de l’homme fut si grande après la chute que nul Être, sinon le Fils de Dieu lui-même, ne pouvait y porter remède. «Seul Il pouvait, en se revêtant de l’infirmité de notre chair, détruire la malice infinie du péché, et _nous réconcilier avec Dieu dans son sang_» (Catéch. du S. Conc. de Trente, éd. Desclée, p. 36).

On conçoit assez bien que les deux natures--humaine et divine--dussent être mêlées en un seul être pour que la nature humaine fût réconciliée avec la divine.

Comment s’accomplit, dans le temps, cette Rédemption? Elle a été annoncée par Dieu, dès après la faute d’Ève. Elle a été dévoilée à Abraham. Elle a été prédite par David, par Isaïe, par Daniel, par maints prophètes de l’ancienne Loi. Jésus arrive, il prouve sa divinité par des miracles indubitables, puis il se livre à la mort, à _l’heure qu’il a choisie_. _Nemo tollit [animam meam] a me; sed ego pono eam a me ipso, et potestatem habeo ponendi eam, et potestatem habeo iterum sumendi eam: hoc mandatum accepi a Patre meo_ (Jo., X, 18).

Il fait dire à Hérode: _Ecce ejicio daemonia, et sanitates perficio hodie et cras, et tertia die consummor_ (Luc., XIII, 32).

Enfin, au jour qu’il a marqué, il s’avance vers ses ennemis en disant: «Me voici»--_Ego sum_ (Jo., XVIII, 5).

Or, il convenait, dit Saint Paul, que le Fils de Dieu mourût: _ut per mortem destrueret eum qui habebat mortis imperium, id est, diabolum_ (Hebr., II, 14).

Jésus lui-même avait dit: «Le prince de ce monde va en être chassé» (Jo., XII, 30).