Les voix qui crient dans le désert
Part 14
Ainsi, quand je dis que je préfère Zoug aux leçons des intellectuels, ce n’est pas un retour à la nature que je dis, à la naïveté, mais plutôt à l’intelligence, qui est, en un sens, si l’on veut, la plus grande des simplicités.
Depuis que je suis à Zoug, j’ai fait plus ample connaissance avec les Yaggout. Ce sont de curieuses gens que ces Yaggout. Les autres Maures les considèrent volontiers comme des «Koufars», et les retrancheraient assez facilement du monde musulman. Il entre beaucoup de jalousie dans ce sentiment, parce que les Yaggout, comme les Regueïbat, sont grands propriétaires de chameaux. Mais il est vrai que les Yaggout font figure à part dans la société maure. Ils sont en général d’un type très fin. Quelques-uns ont l’air de vrais sémites. Les femmes sont presque blanches, jolies et peu farouches. J’en ai rencontré une au puits de Zoug qui tirait l’eau du puits, au milieu des hommes de la tribu. Elle portait un pantalon et un boubou d’homme. Ce n’était pas une captive, et d’ailleurs, elle avait le type le plus fin et le plus aristocratique. Pendant un instant, j’ai vraiment pris plaisir à suivre des yeux le jeu de ses muscles souples et la suite harmonieuse de ses mouvements.
Les femmes maures sont généralement très indolentes, ne sortent pas de la tente, s’empâtent à ne pas bouger et à boire du lait. Voici, chez les Yaggout, une autre conception de la féminité, plus voisine de la nôtre.
Les Yaggout sont venus à nous très vite, et, semble-t-il, avec plus de sincérité que les Regueïbat. Bien que nous ne les connaissions guère que depuis un an, plusieurs sont déjà engagés au peloton où ils servent en qualité de bergers. Il y a parmi eux le propre neveu du chef, M’barek el Arbi.
Ce M’barek el Arbi est un vieillard intelligent et avisé. Il est certainement l’un des chefs de la région, sur lequel on puisse le plus compter. Il est le fils aîné d’Ahmed Billal qui vint assez jeune dans le Tiris et y mourut en 1911, et le petit-fils d’El Billal qui, lui, passa toute sa vie dans les régions du Sud Marocain et mourut à El Ksabi, vers 1850. Le frère d’El Billal, El Haïmer, mourut dans le Tafilalet. C’est tout ce que j’ai pu recueillir sur l’histoire des Yaggout. Que sont-ils? D’où viennent-ils? Il semble difficile de le dire. Pour moi, je verrais assez volontiers dans ce peuple, de purs Berbères. Le _t_ final de leur nom, leurs mœurs, leur caractère peu religieux, leur type fin et blanc sembleraient l’attester.
Les Yaggout prétendent remonter à un ancêtre, Yaggouti, qui aurait eu trois fils: Ghahamna, Yassin et Hammad, pères des trois grandes fractions de ce peuple. Les Ghahamna vivent dans le Gharb, et je crois que nos troupes du Maroc ont déjà eu à s’occuper d’eux. Hammad aurait eu pour fils Seïd, ancêtre des Aït Seïd, fraction du chef actuel M’barek el Arbi--Taleb el Amzaoui, ancêtres des Aït Taleb et des Amzaoui; Yassin aurait eu pour fils Labeidi, ancêtre des Leboïdat, Iborck, ancêtre des Aït Iborck, et Hammou, père des Aït Hammou. Ce sont là les grandes divisions actuelles des Yaggout. Si les Ghahamna sont cantonnés dans le Gharb, les Aït Yassin et les Aït Hammad sont partagés entre le sud du Maroc (Seguiel el Hamra Oued Noun) et le Tiris, mais ces différents pays ne forment pour eux qu’un seul et immense terrain de parcours.
J’avoue éprouver moins de sympathie pour les Regueïbat. Ce sont les plus grands propriétaires de chameaux des pays maures, et en même temps, les plus habiles éleveurs. En 1909, au moment de la conquête, ils reçurent d’assez sévères leçons à Tourine et à El Beïeddh. Malheureusement, on prit par la suite l’habitude de les considérer comme des gens redoutables, et, après les avoir vaincus, on parut les craindre. Nous allâmes même jusqu’à leur faire l’imprudente promesse, que jamais un Français n’entrerait dans leur campement. En 1910, mon camarade D., méhariste fervent, ayant voulu voir en amateur les troupeaux des Regueïbat, reçut des chefs de campement une fin de non-recevoir absolue. Ce qui n’empêcha pas qu’en 1911, on n’ébauchât le recensement de leurs chameaux, opération nécessaire, car ces chameaux forment la base de la remonte des méharistes. Nous mîmes à la tête des innombrables fractions Regueïbat de l’Adrar, un vieillard intelligent, bien qu’illettré, Mohammed Oued Khalil, qui jouit incontestablement d’une grosse autorité. Mohammed Oued Khalil nous a rendu des services. Il n’a pu pourtant empêcher les nombreux départs de tentes vers l’Oued Noun et la Seguiel, qui se produisirent en 1911 et 1912.
Les Regueïbat sont, comme les Yaggout, un peu méprisés des autres Maures. Mais ils n’ont ni la finesse, ni la «race» des Yaggout. Je les estime peu comme guerriers. Pourtant, dans leurs luttes incessantes contre les Ouled Bou Sba, ils ont eu de beaux succès. En 1910 notamment, Mohammed Oued Khalil, avec ses seules forces, a infligé une grosse défaite à un medjbour d’Ouled Bou Sba, descendu du nord pour se refaire en chameaux.
Ce qu’il faut admirer dans leur façon de faire la guerre, c’est leur service d’exploration à grande distance. On peut dire que les chefs Regueïbat ont en permanence des patrouilles nombreuses, qui battent l’estrade fort loin des campements, aux environs des points de passage forcés sur les routes venant du nord. Ce sont ces «choufs» qui ont sauvé Mohammed Oued Khalil, en 1910.
Mais je pense à une phrase du colonel Gouraud, écrite en novembre 1909: «Il faudrait les amener à reprendre leur ancien métier de caravaniers et les utiliser alors pour les convois libres.»
Oui, ils ont plus l’air de caravaniers que de guerriers.
* * * * *
Mes partisans m’apportent souvent de petits silex taillés en forme de flèches, de haches de granit ou de quartzite. Je trouve que rien ne fait plus rêver que ces témoins de l’âge de pierre. On rencontre beaucoup de ces silex travaillés dans les environs des puits du Tiris et du Zemmoul, notamment à Bir Gueudouze. Ils attestent que le pays a été habité depuis une très haute antiquité et, sans doute aussi, que l’on y trouvait plus d’eau dans ce temps-là qu’aujourd’hui.
Le _Greco_ de Maurice Barrès me ramène vers cette lointaine Espagne qui fut ma première station vers l’Islam. Et ne sommes-nous pas ici dans le pays des anciens maîtres de Tolède? Bien déchus de leur splendeur d’autrefois, sans doute. Et pourtant, quand on voit les grands mystiques qui vivent encore sur cette terre si rude, aussi nue que la Castille, on ne peut s’empêcher de penser à la figure que faisait le Greco dans Tolède. Il me semble que si les Maures avaient tant soit peu le goût de la figuration humaine, ce serait là le peintre qu’ils aimeraient et comprendraient. J’ai rencontré, dans les gorges du Tagant, de vrais ascètes, qui auraient fait le bonheur du Greco, et qui avaient même les formes allongées et squelettiques chères au Tolédan. Et de fait, le Greco voyait, sinon ces ascètes-là, du moins leurs parents ou des gens qui les avaient touchés de près.
Ici, plus que partout ailleurs, grâce à la rudesse du pays, à la pauvreté inouïe des habitants, à l’absence de toute civilisation, et aussi sans doute, au primitif sang berbère, le caractère mystique, spirituel de la race, s’est conservé avec une pureté étonnante. Contrairement à ce qu’on voit en Algérie, le plus grand chef maure est vêtu comme le dernier de ses captifs. Dans son pays sans grâce, aux grandes lignes nues, le Maure est incapable de toute manifestation artistique. Et pourtant, ses Almoravides, conquérants du Moghreb et de l’Espagne, étaient, je crois bien, de véritables Maures. Mais Grenade a été faite par les princes régnants, les Omaïades d’Égypte, et non par eux.
Tout ce que l’on dit du Greco peut s’appliquer, à peu de chose près, à l’âme des Maures ou, à l’espagnole, des «Mores».
CHAPITRE XV
RECONNAISSANCE SUR TAGNEDEST
La reconnaissance que j’entrepris en juillet, avait pour but de surveiller la région de Tagnedest, toute proche de l’Océan, d’assurer ainsi la protection d’un lourd convoi de vivres, que le Résident de l’Adrar avait envoyé sur Port-Étienne, et, par ailleurs, de faire plus ample connaissance avec une région qui n’avait encore été explorée, je pense, que par le lieutenant S. J’avais avec moi un sous-officier français, quarante tirailleurs, une vingtaine de partisans maures et quelques bergers. Point ou peu de bagages. Les hommes portaient leurs vivres sur eux, à côté de leurs selles. Ces vivres étaient réduits au strict minimum. Pour mon usage personnel, je n’avais que du riz, et un peu de café, sans sucre. Mais comme un convoi de vivres était annoncé d’Atar, il fut convenu que le partisan El Kounti nous apporterait à Bou Gouffa, le complément de notre ration pour un mois. C’était le temps qui avait été prévu pour la reconnaissance.
Quand je quittai Zoug, la chaleur était accablante. Pourtant, je n’y pensais guère et je m’abandonnais à ce sentiment de pleine liberté que l’on éprouve, lorsque--portant toutes ses richesses avec soi et ne dépendant plus que de Dieu seul--l’on se lance dans le désert, comme en un pacifique océan... Oui, vraiment, j’étais comme le capitaine à son bord, ne comptant plus sur les hommes et s’en remettant à son étoile...
* * * * *
Il nous fallut d’abord traverser le Tiris. C’était la deuxième fois que je franchissais cette aride région, où plusieurs années de sécheresse avaient brûlé les moindres herbes--ce vrai monde de la pénitence, sur qui semblait s’appesantir un châtiment. Bientôt nous aperçûmes les hauteurs de l’Adrar Souttouf, où j’avais passé de si belles heures lors de mon voyage à Port-Étienne. Nous entrâmes dans le massif de plain pied, au sortir de la plaine nue qui en marque la limite vers l’orient. Ce massif n’est, à vrai dire, qu’une faible boursouflure d’origine métamorphique, mais il est parsemé de chaînes de quartzite qui l’encombrent de leur désordre, et lui donnent l’aspect le plus sauvage du monde. De l’est à l’ouest, la traversée de cette région pierreuse ne prend qu’une forte étape. De l’autre côté, l’on arrive tout de suite au puits de Bou Gouffa, que ceint une étroite couronne d’herbes grises et médiocres.
En y arrivant, le 23 juillet, mon premier soin fut d’envoyer une patrouille dans les campements Bari Kalla de Tajanit. J’appris, au retour de cette patrouille, qu’un razzi d’une trentaine d’Ouled Délim était passé, il y avait sept jours, à Tajanit, se dirigeant vers le sud, dans le but sans doute de piller les campements de l’Agneïtir. D’après mes calculs, ce razzi devait passer le 26 au puits de Togba, à quatre-vingts kilomètres au nord de l’endroit où nous étions. Je pensais qu’il ferait de l’eau soit à ce puits de Togba, soit à Bou Gouffa même, et je décidai d’envoyer à Togba mon sous-officier, avec la moitié du détachement. Je lui donnai rendez-vous, l’affaire terminée, à Tagnedest.
J’étais étonné de ne pas voir apparaître Kounti avec les vivres annoncés, mais je pensais que le convoi d’Atar avait dû subir un retard. Le 27, n’ayant pas entendu parler du razzi, je me mis en route sur Tagnedest, où je comptais bien recevoir le courrier.
Nous entrions dans une région nouvelle, le Zemoul. C’est une plaine de sable recouverte de petits cailloux ronds et polis, extrêmement agréables de couleur. De larges ondulations orientées du nord au sud, coupent cette plaine. Elles sont parfois surmontées de petits pitons caillouteux peu élevés. Déjà nous commencions à ressentir l’influence de la mer, et, parfois, des souffles vivifiants nous en apportaient l’odeur saline et sauvage. Le matin, une rosée abondante, due à la proximité de l’océan, tombait sur le sol et rendait la vie aux plantes et aux herbes de cette région relativement favorisée.
Nous avions à peine quitté Bou Gouffa que nous recoupions sur le sable de nombreuses traces de medjbours, attestant que nous étions bien sur la route ordinaire des pillards du nord. Un moment, je remarquai sur le sol les empreintes d’une forte troupe de chameaux, et mes partisans m’affirmèrent que c’étaient les traces du razzi dont j’avais eu nouvelle à Bou Gouffa, et sur lequel j’avais lancé mon sous-officier. Malheureusement, les traces ne se dirigeaient pas sur Togba, comme je l’avais espéré, mais sur un point qui ne figurait pas sur mes cartes et qui s’appelle les oglats Oudeï Sfi. On me dit que les Ouled Délim passaient souvent par ces puits qu’ils savaient ignorés des Français. Je me promis aussitôt d’en faire la reconnaissance, lorsque nous quitterions Tagnedest.
A mon arrivée en ce point, je trouvai mon maréchal des logis qui, naturellement, n’avait rien vu à Tobga. Nous nous trouvions dans un bas-fonds herbeux, et nous avions pour nous abreuver quelques puits peu profonds, dont le débit était extrêmement lent. D’autres puits furent creusés, ce jour-là et les jours suivants.
Je vis à Tagnedest deux Ouled Délim qui me donnèrent sur le razzi des renseignements intéressants. Ce razzi, composé de dix-huit hommes, avait pris soixante chameaux aux Ouled Délim soumis. Ceux-ci étaient partis à leur poursuite, les avaient atteints à Tikhermet, leur avaient tué deux hommes, et avaient repris tous leurs chameaux. Les dissidents désemparés s’étaient séparés en deux: neuf étaient allés chercher asile auprès des Espagnols, à Villa Cisneros, les autres étaient remontés vers le Oued Noun. Les deux hommes qui étaient venus à mon camp ramenaient précisément chez eux les chameaux volés.
Ce qui m’ennuyait le plus, c’est que j’étais toujours sans nouvelles du partisan El Kounti. Je commençais à avoir un pressant besoin des vivres qu’il devait m’apporter, et je me demandais s’il n’avait pas été rencontré par quelques dissidents. Nous étions alors dans la plus extrême misère. Je n’avais pas trouvé de moutons à acheter sur ma route, de sorte que j’étais forcé d’envoyer tous les matins des hommes à la chasse, mais souvent les chasseurs revenaient les mains vides. La farine commençait à s’épuiser, la graisse faisait complètement défaut. Nous en étions réduits au riz cuit à l’eau, et encore nous fallait-il prévoir que le riz viendrait un jour à manquer.
Pourtant, les Ouled Délim que j’avais vus à mon camp, m’ayant confirmé le passage du medjbour aux oglats Oudeï Sfi, je résolus de faire la reconnaissance de ce point, d’autant plus que nous étions déjà au 5 août et que nous devions penser au retour. Je laissai le gros du détachement sous les ordres du maréchal des logis, et, accompagné de quinze hommes bien armés, je me mis en route dans la direction du nord-est. J’avais comme guide un vieux Bari Kallah que j’avais emmené avec moi depuis Bou Gouffa, mais il ne connaissait pas l’emplacement exact des oglats. Il me mena fort bien jusqu’à l’oued boisé où ils reposent et là, je n’eus pas de peine, avec l’aide de nos Maures, à les découvrir. Il m’avait fallu quinze heures de marche de Tagnedest, pour atteindre l’Oued Sfi, et j’avais couvert la distance en un jour et demi.
De l’Oued Sfi à Bou Gouffa--où je devais retrouver mon détachement--la direction est constamment nord-sud. On traverse de nouveau le Zemoul, mais les ondulations de cette plaine s’accentuent, et on longe des chapelets de Sebkhras que bordent des hauteurs arides. Toute cette région, sauf l’Oued Sfi, ne présente aucune verdure.
A Bou Gouffa, je retrouvais le reste de mon monde et j’apprenais que le détachement avait, pendant mon absence, pris contact avec quelques Ouled Délim qui partaient en dissidence. Au cours de l’affaire, trois d’entre eux avaient été faits prisonniers et ramenés par le sous-officier à Bou Gouffa, avec un jeune garçon qui avait été enlevé par les misérables, et plusieurs chameaux volés par eux. Cet engagement faisait le plus grand honneur au maréchal des logis, le brave P., qui devait d’ailleurs se faire tuer plus tard, deux mois après mon départ de l’Adrar.
Un avantage inattendu de ce coup de main, fut d’améliorer quelque peu notre ordinaire, car, les chamelles des Ouled Délim avaient du lait, et, dans l’état de dénuement où nous étions, ce lait était extrêmement appréciable. Je commençais à désespérer de revoir jamais El Kounti. J’avais désormais la conviction que ce malheureux s’était fait attaquer dans sa route vers nous, et qu’il se reposait en ce moment pour l’éternité, dans quelque coin inconnu du désert.
Pourtant, il me fallait prendre une décision pour le retour. Je considérai que j’assurerais plus efficacement la protection du convoi de Port-Étienne, en me rapprochant de lui, que, d’autre part, je pouvais dans ce cas, espérer le rencontrer et me ravitailler en cas de famine, et enfin que la traversée nord-sud de l’Adrar Souttouf, déjà accomplie par S., méritait d’être refaite.
Donc, le 11, je quittai Bou Gouffa, piquant vers le sud, droit sur les montagnes, dont nous voyions de notre camp les ondulations violettes. Peu après le départ, un Algérien de mon escorte recoupait les traces d’une trentaine d’Ouled Délim qui se dirigeaient vers le sud. Cette découverte était assez alarmante, parce qu’il était à craindre que ce nouveau medjbour ne vînt inquiéter notre convoi de Port-Étienne.
Il semblait marcher tout juste dans sa direction. A Jéloua, on nous confirma l’existence de ce medjbour et l’on nous dit qu’il était passé le 6 à Erchâmar--à notre sud. Il était à croire qu’il repasserait à hauteur de Tichelé vers le 14, et comme le convoi devait lui-même passer en ce point, je résolus de le rejoindre au plus vite ou tout au moins de me rapprocher de sa route probable, puis de battre le pays, afin d’assurer le passage. Pourtant, je calculai encore que le convoi de Port-Étienne pourrait bien passer vers le 13 à Erchâmar, à la limite sud de l’Adrar Souttouf, et c’est ce point que je me fixai comme but.
Sur ma route, je rencontrai encore un Bari Kalla qui revenait de Zoug où il avait vu M. Il me dit que le lieutenant lui avait confié un gros courrier pour moi, mais qu’en route il avait rencontré le fameux medjbour, lequel l’avait emmené fort loin dans le sud, après avoir brûlé toutes mes lettres! Cette nouvelle me porta un coup. Je me sentais absolument isolé du monde, et comme perdu dans une planète qui ne serait pas la terre.
Notre traversée de l’Adrar Souttouf fut extrêmement dure. Mes hommes, autant que moi, commençaient à ressentir les effets de la faim, car même le riz était arrivé à épuisement, et nous n’avions plus pour nous nourrir que les biches que je faisais tuer par les partisans.
* * * * *
Or, ce fut à cette époque de dénuement, la plus rude assurément que j’aie vécue en Mauritanie, qu’il me vint pourtant les plus douces pensées touchant les consolations qui, je le savais, m’étaient réservées. Je le vois aujourd’hui: les pensées qui me vinrent alors n’étaient pas de moi, mais d’une force bien plus haute à laquelle j’étais soumis.
Malgré ma misère, je me mis à vivre dans une exaltation extraordinaire--et peut-être même à cause de cette misère, car la situation exceptionnelle où j’étais, me semblait un état privilégié, auquel certainement de grandes faveurs devaient être attachées. Je me persuadai vite que si Dieu me réduisait--contre mon gré--à vivre comme les ascètes de la Haute-Égypte, de leur plein gré, avaient vécu, c’est qu’Il comptait aussi m’accorder les récompenses qu’Il leur avait accordées, à eux.
La Grâce procède par touches. Elle agit à l’heure qu’elle veut, et, si elle le veut, n’agit pas, et nous sommes naturellement soumis à ses fluctuations. Depuis longtemps, je vivais dans une parfaite sécheresse et sans nul amour pour Celui qui, plusieurs fois déjà, m’avait pourtant tendu Ses Mains sanglantes. C’est là, entre Bou Gouffa et Erchâmar, en plein Adrar Souttouf, qu’ayant eu faim, j’ai vraiment désiré d’être rassasié.
La Grâce agit par touches. Un éclair surgit dans la nuit. La colombe plane dans le ciel sans tache. Et puis, elle remonte, à tire d’ailes, auprès du Père, et laisse le voyageur dans le désir et dans le regret. C’est fini. On pleure de tristesse et de dépit. Mais bientôt la vie--c’est-à-dire ce qui en est l’affreuse dérision--remet sa griffe sur notre âme et l’on oublie. C’est que la chair est lourde--c’est que le corps est pesant, et si pesant, que l’on désespère de jamais s’élever au-dessus de la boue originelle. Loin de la vie surnaturelle, les pensées, si sublimes soient-elles, sont du corps ou, si l’on veut, d’une partie de notre intelligence si basse qu’elle est, en quelque manière, corporelle. Fût-il Épictète ou Marc Aurèle, celui qui ignore l’onction de Jésus-Christ est, on peut le dire, du monde de la chair. Mais, fût-il le plus vil pêcheur, celui qui vit de l’Onction de Jésus-Christ est très réellement du monde de l’esprit. Or, il est bien certain que le détachement des biens de la terre, même s’il n’est pas volontaire, peut aider à entrer dans ce monde de l’esprit. S’il n’est pas volontaire, il est donc une épreuve que Dieu envoie à ceux qu’Il a choisis.
«Oui, me disais-je, je vaux mieux que ceux qui mangent et qui boivent, je vaux mieux que ceux qui sont riches, je vaux mieux que ceux qui sont heureux et comblés.»
Dans ma déréliction, certaines vertus auxquelles je n’avais guère encore pensé, m’apparaissaient comme les plus hautes qui pussent enrichir une âme. Mais toutes, elles étaient des vertus proprement chrétiennes: le renoncement, l’humilité, le détachement du monde, l’esprit de pénitence, l’ascétisme, la chasteté--non celle du corps, qui est vulgaire--mais celle même de l’esprit. J’éprouvais un bonheur infini à sentir pour la première fois, la bonne odeur des vertus chrétiennes.
Sans doute, me disais-je encore, il y a, parmi les incroyants, de grandes âmes. Bien que rarement. Il y a du désintéressement, du courage, de la bonté chez ceux même qui vivent le plus loin de l’Église, cela peut se voir. Mais combien, dans l’état d’épuration où me conduit le Seigneur, ces vertus m’apparaissent, en définitive, comme grossières! Combien elles me semblent insuffisantes, pour une âme vraiment fine! Je pensais aux plus beaux exemples de vertu que m’avait proposés le monde sans Dieu où j’avais vécu. Ils me semblaient misérables auprès de ce que je savais des Saints, et de leur modèle, Jésus-Christ. En vérité, être un bon père de famille, être une vertueuse épouse, une bonne mère de famille, remplir en toute honnêteté son devoir humain, c’est quelque chose. Mais c’est peu, me semblait-il, aux regards de Celui qui a imposé aux âmes vraiment choisies, des exigences autrement lourdes que celles de la morale humaine.
_Si quis venit ad me, et non odit patrem suum, et matrem, et uxorem, et filios, et fratres, et sorores, adhuc autem et animam suam, non potest meus esse discipulus_ (Luc., XIV, 26).
_Qui enim voluerit animam suam salvam facere, perdet eam; qui autem perdiderit animam suam propter me, inveniet eam_ (Matth., XVI, 25).
_Nisi granun frumenti cadens in terram mortuum fuerit, Ipsum solum manet; si autem mortuum fuerit, multum fructum affert_ (Jo., XII, 24-25).
_Vos autem contristabimini, sed tristitia vestra vertetur in gaudium_ (Jo., XVI, 20).
_Beati eritis cum vos oderint homines_ (Luc., VI, 22).
_Sint lumbi vestri praecincti, et lucernae ardentes in manibus vestris_ (Luc., XII, 35).--_Perfecti estote_ (1 Cor., XIV, 20).
Ces ordres terribles me revenaient à la mémoire, et je me disais que c’était Jésus--et Lui seul--qui avait donné de tels ordres. «Mourez à vous-mêmes, soyez humbles, perdez-vous dans mon amour...» Que sont les pauvres commandements «laïques» auprès de cette abondance spirituelle, de cette force souveraine, de cette plénitude qui s’exhale des moindres paroles de Jésus? Et puis, je pensais à ceux qui avaient fidèlement exécuté ces ordres, je me tournais vers les Saints et les Bienheureux, et je ne pouvais pas nier qu’ils ne fussent les plus hauts exemplaires d’humanité, qui aient paru dans le monde. Alors, après les regards d’amour vers le Paradis, je ne pouvais pas penser que le désir des plus suaves vertus me fût à jamais interdit.