Les voix qui crient dans le désert

Part 13

Chapter 133,885 wordsPublic domain

Nous avons rencontré, sur cette grève, des pêcheurs espagnols qui halaient sur le sable de lourds filets chargés de poissons. J’entends encore leurs cris gutturaux: «Ala! Ala! A la riva!» De larges mouvements ordonnés, dans un soleil tiède qu’adoucissait encore la brise du large.

Aux pêcheries, nous avons trouvé un aimable Breton, M. Lemée, seul occupant des vastes locaux qui n’ont connu qu’une activité éphémère. Les pêcheries, luxueusement établies, ont fait faillite et le Gouvernement a racheté, il y a deux ans, les installations faites à grands frais sur cette terre inhospitalière. Rien de plus morne que ces grands hangars, ces séchoirs, ces vastes communs, ces maisons démontables qui ne connaîtront même jamais la beauté des ruines. Mais M. Lemée y mettait de la vie, en nous contant ses grands voyages faits, en compagnie du savant M. Gruvel, sur les côtes de l’Angola et du Sud-Afrique...

Pendant le retour au poste, nous voyions ce qu’il y a de plus beau à Port-Étienne: les quatre grands pylones de la télégraphie sans fil, beauté moderne, scientifique, beauté métallique, grêle et forte tout ensemble, beauté faite de précision, et qui sait aussi nous faire rêver.

* * * * *

Tandis que le capitaine M. «causait» avec un paquebot passant au large, je montrais à Sidia les immenses étincelles dont les détonations se mêlaient au ronflement régulier du moteur.

--Tu vois, lui disais-je, les Maures sont fous de vouloir résister à des gens aussi riches et aussi puissants que les Français.

Sidia reste un moment silencieux, puis il me dit cette phrase inouïe:

--Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la terre, mais nous, les Maures, nous avons le royaume du Ciel!

Il me semble que de telles phrases projettent une vive lumière sur toute une façon de sentir, de voir la vie. J’ai rencontré dans les cailloux du Tagant d’admirables ascètes qui m’évoquaient exactement le moine Paphnuce. Mais jamais le fond de rêverie mystique de la race, ne m’est apparu de façon plus claire qu’aujourd’hui.

J’ai fait un assez triste retour sur moi-même. Voilà donc l’idée que ces Maures ont de nous, après cinq ans d’occupation! Je voulais dire à Sidia: «Tu te trompes: tu as ton Dieu, et j’ai le mien. Tu as ton prophète, et j’ai le mien qui est fils de Dieu, qui a été crucifié, et qui est assis aujourd’hui à la droite de son Père.» Mais j’ai le sentiment que je l’étonnerais sans profit.

Quelques jours après, pensant à Sidia, j’écrivais au vénérable évêque de Sénégambie, Mgr Jalabert: «Depuis six ans que j’ai fait connaissance avec les Musulmans d’Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes, qui veulent séparer la race française de la religion qui l’a faite ce qu’elle est et d’où vient toute sa grandeur. Auprès de gens aussi portés à la méditation métaphysique que les musulmans du Sahara, cette erreur peut avoir de funestes conséquences. J’en ai acquis la conviction: nous ne paraîtrons grands auprès d’eux qu’autant qu’ils connaîtront la grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu’autant que la puissance de notre foi s’imposera à leur regard. Certes, nous n’avons plus les âmes des Croisés, et ce n’est pas à la pensée d’aller combattre l’Infidèle qu’un officier, désigné pour le Tchad ou l’Adrar, va se réjouir. Pourtant, j’ai vu des camarades qui dans leurs conversations avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession d’athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient reculer notre cause et de combien, en abaissant leur religion, ils abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et Chrétienté ne font qu’un. Ne nous appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers que «Français»? Et c’est une chose étrange que ce soient eux qui viennent sur ce point nous éclairer sur nous-mêmes et nous donner une leçon.--J’ignore le nombre de musulmans qu’a convertis le vénérable et illustre Père de Foucauld dans le Sahara septentrional. Mais je suis assuré qu’il a plus fait pour asseoir notre domination dans ce pays que tous nos administrateurs civils et militaires. Ce serait un beau rêve que de souhaiter des âmes de missionnaires à tous les officiers sahariens. Mais nous ferons de la politique française, le jour où, respectueux des croyances de nos Berbères, nous resterons fervents dans les nôtres, le jour enfin où ces musulmans verront à Saint-Louis et à Dakar, quand ils s’y rendront, la beauté de nos temples et le nombre des fidèles qui s’y rendent.»

* * * * *

J’écrivais à Mgr Jalabert dans un véritable sentiment d’exaltation. Mais, la fièvre tombée, je suis forcé de le reconnaître: nous sommes tellement enlizés dans la plus abjecte des civilisations, que le mot cruel de Sidia a bien quelque apparence de vérité. Suis-je capable de ces longues méditations qui nous tirent violemment hors du monde sensible, et auprès desquelles la réalité devient une poussière fade et incolore?

Le sentiment de la patrie nous mène fatalement à chérir l’idée religieuse. Comment séparer l’un de l’autre, quand ils furent les deux mobiles qui se mêlèrent intimement dans les âmes de nos pères?

La fille aînée de l’Église. Il y a peut-être aussi la fille aînée de l’Islam. Nous, nous sommes la fille aînée de l’Église. Ainsi le veut l’ordre français. _Gesta Dei per Francos._ On peut le regretter, mais on ne peut changer l’ordonnance française.

Ce n’est pas en vain que la maison de France découle d’un Saint, que la filiation directe remonte à un Saint. Nous n’y pouvons rien, nous sommes engagés, enroutés. La France fait son salut malgré elle. Au pied de l’arbre français, nous avons un Saint, qui intercède pour toute la maison de France. Et comment séparerons-nous la maison de France de la France elle-même, la France elle-même de ceux qui l’ont faite?

Mais après cette reconnaissance, nous sommes forcés de nous arrêter. Moi-même qui ai ressenti si profondément l’offense de Sidia, que suis-je dans le domaine du Spirituel? Où est ma foi? Où sont mes œuvres pour la mériter? Et même, dans ce particulier domaine du Spirituel, quelle figure fais-je à côté de Sidia?

* * * * *

J’ai eu beaucoup de peine à retrouver Bir Gueudouze au retour. Après avoir marché tout le jour, mon guide se déclara perdu et je m’arrêtai dans une sorte de large dépression où quelques arbres maigres tordaient, à une faible hauteur du sol, leurs bras décharnés. Ces pauvres branchages nous mirent pourtant un peu à l’abri du vent d’est, qui balayait sans pitié cette misérable terre. Le lendemain matin, j’envoyai deux de mes hommes à la recherche du puits où j’avais laissé, à l’aller, une partie du détachement et mes bagages. Nous n’avions plus une goutte d’eau, et la journée nous parut longue. Heureusement, vers le soir, mes deux hommes parurent. Après avoir erré toute la journée, ils avaient fini par découvrir le puits: il ne se trouvait qu’à une heure de l’endroit où nous étions! Nous y arrivâmes une heure avant minuit et je retrouvai mes hommes avec plaisir. L’un d’eux me raconta l’arrivée du guide, après sa longue recherche. «Il était si fatigué, si altéré, me disait-il, que j’ai dû le descendre moi-même de son chameau.» Mais je crois que sa fatigue venait surtout de la peur qu’il avait eue de ne pouvoir trouver l’eau.

Au départ de Bir Gueudouze, je décidai de brûler Jéloua et de me diriger directement sur Bou Gouffa. Le premier jour, la chaleur devint étrangement lourde. L’air s’immobilisait totalement. L’éther se chargea d’une fine poussière jaune, emplie d’éclatante lumière solaire. Le lendemain, la chaleur devint si torride que je craignis fort de laisser en route quelques-uns de mes animaux. Nous avions la sensation exacte d’un couvercle de plomb qui se serait abattu sur nous. J’essayai de ne marcher que la nuit. Malheureusement, la lune et les étoiles étaient cachées par la brume, ce qui rendait la direction très difficile.

Le 8 mai, dans le petit jour, j’arrêtai mes hommes pour leur laisser faire la prière du «fedjer». Nous marchions déjà depuis deux heures. L’immense plaine se taisait, comme si la vie du monde eût été suspendue. Jamais je n’avais vu la terre des Maures aussi empreinte de solennité. Bientôt le gros disque fuligineux du soleil sortit des brumes de l’horizon, et déjà, au bas de sa course, il répandait d’immenses nappes de lumière cuivreuse qui fatiguait le regard. Nous nous remîmes en marche, et peu de temps après, nous voyions les premières hauteurs de l’Adrar Souttouf, qui se dessinaient toutes proches de nous. Nous traversions de larges ondulations pierreuses, tandis que nous apercevions encore, à notre droite, les dômes sablonneux de l’Aguerguer. Enfin, à dix heures, nous nous arrêtions au puits de Bou Gouffa où, quelques jours auparavant, j’avais eu un si joli réveil.

Il serait dit que pendant tout ce voyage, la Providence me serait rigoureuse. J’étais reparti le soir même pour Matalla où je comptais retrouver S. Mais, à dix heures, nous nous trouvâmes pris entre deux hautes parois de rochers. Dans la nuit noire, nos chameaux n’avançaient qu’avec peine. De tous côtés, des éboulis de rocs, dont nous étions les prisonniers. Parfois, nous déchirions nos burnous aux épines d’un arbre accroché au flanc des rocs, comme en un tableau de Ruysdaël. Nous étions perdus dans les gorges de l’Adrar Souttouf, là où sans doute aucun être humain n’avait encore passé, parmi les solitudes sauvages que trouble seul de loin en loin le passage d’un mouflon solitaire. Cette pensée qui me vint à ce moment, me grisait légèrement et, sans songer à ma situation, je m’abandonnais à l’influence de ce lieu tragique. Pourtant, il fallait aviser, c’est-à-dire trouver un endroit où nos chameaux pussent «baraquer». Je pris la tête de la petite colonne et je descendis une pente très raide, mais heureusement sablonneuse. Au bas se trouvait un fond d’«oued» étroitement resserré entre des rochers abrupts. C’est là que je m’arrêtai en attendant l’aurore. Comme je m’étendais sur le sable, je vis apparaître, derrière les brumes du ciel, les quatre étoiles de la tête du Scorpion qui me permettaient de m’orienter. J’appelai Sidia et lui montrai ma découverte.

--Oui, me dit-il, avec un calme imperturbable, nous avons marché trop au sud et je crois que nous sommes dans la Koudia el Ghenem...

Ce détour ne me fit arriver qu’à deux heures après midi, le lendemain, à Matalla. J’y trouvai un mot laissé par S., à la bouche du puits. Le mot, daté de l’avant-veille, disait que le groupe partait pour Zoug, à cent dix kilomètres dans le sud.

* * * * *

A Matalla, je passai quelques jours dans un extrême dénuement. Je n’avais plus rien à manger, et la provision de riz de mes hommes commençait elle-même à s’épuiser. Comme abri, je n’avais que l’arbre unique, qui dresse près du puits sa maigre frondaison. Nos seuls compagnons étaient des compagnies de corbeaux qui venaient se poser en cercle sur le rebord du puits. Assis gravement comme un conseil d’anciens, ils ne s’effrayaient même pas de notre approche... Parfois aussi, nous voyions un chacal fuir sournoisement de son trot effilé, les oreilles droites.

Malgré cette grande pauvreté, je n’ai pas conservé un mauvais souvenir des heures que je passai à Matalla, en attendant l’arrivée de mes bagages laissés en arrière. Ce furent des heures de douce rêverie, de vie ralentie, où défilaient avec paresse les mille beautés que j’avais entrevues dans mes voyages. Je ressentais bien qu’il m’en restait une sorte de malaise, et je souffrais de ne pouvoir mettre un peu d’unité dans cette dispersion. Mais je me disais:

«Il sera temps de me désoler, lorsque j’aurai retrouvé la froide Europe. Maintenant, laissons agir le silence. C’est un grand maître de vérité.»

Ces grands espaces de silence qui traversent ma vie, je leur dois bien tout ce que je puis avoir de bon en moi. Malheur à ceux qui n’ont pas connu le silence! Le silence qui fait du mal et qui fait du bien, qui fait du bien avec le même mal! Le silence qui coule comme un grand fleuve sans écueils, comme une belle rivière, pleine jusqu’au bord, égale!... Bien souvent, il est venu vers moi, comme un maître bien-aimé, et il semblait un peu de ciel qui descendait vers l’homme pour le rendre meilleur. Par nappes immenses, il venait du Ciel, des grands espaces interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il venait de derrière les espaces, de par delà les temps--d’avant que furent les mondes et de là où les mondes ne sont plus... Alors, je m’arrêtais, plein d’amour et de respect. Car le silence est aussi le maître de l’amour.

L’absence de bruits est un grand repos. Mais le silence est plus. C’est une grande plaine d’Afrique où l’aigre vent tournoie, c’est l’Océan Indien, la nuit, sous les étoiles... C’était le silence qu’écoutait Pascal dans les nuits de Port-Royal, et c’est lui que parfois nous avons retrouvé dans les solitudes de l’Afrique. Nous connaissions à ces moments-là, que c’était, hélas! la seule chose qui nous vînt de Dieu.

CHAPITRE XIV

ZOUG

16 mai 1912–18 juillet 1912.

Le camp de S. est pittoresque et de bon accueil. Ce qui m’a frappé en arrivant, c’est un désordre de petits abris en paille, de tentes basses bariolées et rapiécées où semblait grouiller une vie confuse. Lorsque je suis descendu de chameau, une petite fille, presque blanche et à moitié nue, m’a salué d’un joli sourire. Elle m’a montré la tente de S., qui n’est guère plus haute ni plus luxueuse que celles de ces soldats. J’ai circulé entre ces pauvres abris, évitant les cordes qui s’entrecroisaient presque au ras du sol. Cela ressemblait au grouillement d’une banlieue. En me penchant, j’apercevais sous la laine grossière des tentes, toute une vie domestique et paisible: des femmes, de petits enfants jouant sur les nattes de paille grossière, des écuelles de bois, d’humbles objets familiers.--Beaucoup de tirailleurs et de partisans sont mariés. Et au troupeau des femmes et des enfants, il faut joindre tous les petits «boys» qu’attire ici l’espoir de quelques grains de riz à manger.

Le camp est resserré sur le faîte d’une petite colline de sable, qui surplombe à peine l’immense mer des dunes basses, faiblement ondulées, noyées de lumière blanche. Je reconnais tous les points de repère de l’horizon: au sud, le dôme granitique de Ben Ameïra et celui, tout petit, d’Aïcha; au sud-ouest, le piton d’Adekmar et le Gelb Azfar; au nord, Khneïfissa; enfin, à l’ouest, la longue et mince chaîne de Zoug, finement dentelée et qui semble un dessin à la sépia fait à même sur le ciel. Au milieu d’une large cassure de la chaîne, se dresse tout seul un cône noir, dont la base plonge dans le sable blanc. Il semble un de ces volcans éteints qui figurent sur les estampes du Japon.

C’est tout. A part ces quelques cailloux isolés, rien qui attire le regard ou le puisse amuser. Ni formes, ni couleurs. Du blanc, du gris sale. De la lumière sans couleur. Mais il y a le ciel, qui est ici le motif principal. Il est immense--hémisphère d’azur où l’on guette la course folle des nuages, qui n’amènent jamais de pluie.--«Sous la calotte des cieux», «sous la voûte du ciel»--ces expressions courantes prennent ici toute leur valeur.

Il faut vraiment que l’ascétisme réponde à certaines nécessités spirituelles, pour que nous arrivions à ne point trop nous déplaire dans un paysage apparemment si laid.

* * * * *

Mes domestiques ont monté ma tente près du «magasin», un amoncellement de caisses de riz, de biscuits, de tonnelets destinés à l’approvisionnement des deux cents hommes du groupe. Plus loin, sont les tentes des Maures...

Pendant la sieste, dans le grand silence méridien, j’entends tout à coup le vagissement d’un enfant et la voix de la mère qui le calme. Ce bruit semble en éveiller quelques autres. Deux tirailleurs échangent quelques mots rauques. On entend un appel: «Ali! Ali!». Puis tout retombe dans le silence, plus lourd encore qu’auparavant. Mais ces quelques bruits humains m’ont remué le cœur. Après vingt jours de marche, dans les solitudes du Tiris et du Zemmoul, avec trois ou quatre compagnons, c’est un peu de vie qui m’accueille en cet îlot perdu. Sur ces quelques mètres carrés, il y a de l’amour, de la tendresse, du désir, de la haine. Il y a des pleurs et des baisers, et des rires. Et moi qui avais oublié tout cela, c’est presque une découverte que je fais.

* * * * *

Le nouveau résident de l’Adrar, commandant D. est arrivé avec M., qui vient prendre le commandement du peloton. Il est si gros qu’il ne peut monter à chameau, sans l’aide d’un tabouret et de plusieurs tirailleurs.

--Eh quoi! Pas un arbre! dit-il, en mettant pied à terre et en jetant un regard circulaire sur l’horizon.

S. est tellement habitué à ce paysage inclément, qu’il semble tout surpris de l’exclamation du commandant.

Zoug, malgré son aridité, est cependant un point important. Sur les cartes par renseignements, qu’a dressées il y a bien longtemps M. Coppolani, Zoug figurait déjà en grosses lettres. Ce dut être de tout temps un lieu de rassemblement des tribus. Quand le capitaine B. et S. y vinrent pour la première fois, au début de 1911, ils y trouvèrent réunies de nombreuses tentes Regueïbat et Yaggout. Il y a des fractions qui restent ici toute l’année, et l’on peut évaluer à plusieurs dizaines de mille, le nombre des chameaux qui broutent en permanence les herbes de Zoug.

Le puits, dont nous sommes à une dizaine de kilomètres, a un débit extrêmement abondant. J’en trouve l’eau très agréable au goût, mais le Dr M., qui est venu ici peu de temps après le départ du commandant, pour soigner une épidémie de béribéri, trouve l’eau très légèrement salée. J’ai été bien souvent me promener à ce puits. A quelque heure que ce fût, j’y ai toujours trouvé des troupeaux en train de boire, ce qui atteste le grand nombre des chameaux qui vivent dans la région, en même temps que le fort débit du puits.

Dans la plaine, on ne trouve guère que cette petite plante piquante dont les chameaux sont si friands, le hâd. Les méharas la mangent toute l’année. C’est une herbe qui n’a pas de saison. J’ai vu des petites pousses de hâd vert, sortir du sable après deux jours de vent d’est brûlant--et il est de fait que le vent d’est, si fréquent dans ces régions, favorise la venue du hâd.

Un puits de débit sûr et du hâd, il n’en faut pas davantage ici, pour faire du plus pauvre endroit une sorte d’oasis où les campements se réfugient.

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Les journées sont monotones, inemployées. Pourtant, elles passent vite et il est des fois où l’on regrette leur brièveté. Le temps est devenu très chaud. Il ne faut plus guère songer à aller chasser. Alors, on reste sous la tente, presque tout le jour. Des Maures viennent, et l’on cause. Ou bien l’on s’épuise en rêveries, qui s’énervent de ne pas aboutir. Mais ne valent-elles pas mieux que les leçons plus précises que je recevais jadis?

Il ne s’agit pas ici, dans cette vie si simple, au milieu de cette nature si simple, d’un «retour à la simplicité». Ce n’est pas l’enseignement que comportent ces paysages. On voit souvent ces expressions: «Le retour à la simplicité», «la naïveté des premiers âges».

Quelle bonne histoire! Ne sont-ce pas nos écrivains d’aujourd’hui, avec leurs trois ou quatre pauvres idées, nos faux savants qui, par la négation, ont éludé les grands problèmes, nos maîtres d’école, nos artistes, ne sont-ce pas tous ces barbares qui sont les vrais naïfs et les vrais simples? Il faudrait s’entendre et savoir lequel est le simple et le naïf, de M. Durckheim ou de saint Thomas.

Les Maures aussi sont des barbares, de naïfs barbares. Pourtant, lorsque l’on considère le point de vie intérieure où ils sont parvenus, on trouve qu’ils ont su mieux que nous se garder de l’inculture et de la grossièreté.

Pour moi, je n’estime pas que le pays de Zoug ramène à la simplicité. L’âme n’y reçoit de la nature aucun soutien. Au contraire, mille souffles religieux viennent s’y battre et, comme l’armature de la civilisation ne nous soutient plus, il ne faut pas songer à éluder le combat. Nous sommes seuls, abandonnés à nous-mêmes, à notre misère, désemparés dans le vent de la plaine, dans les vents qui soufflent des vingt pétales de la rose... la rose des vents. C’est un aigre breuvage que la solitude, et il soûle.

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Nous sommes bien avertis qu’il faut retourner à quelque chose, nous ramasser au fond de nous-mêmes. Mais ce n’est pas de simplicité qu’il s’agit. Saint Paul, saint Augustin n’étaient pas des simples; et rien n’est plus contraire à la tradition française que la foi du charbonnier. Une tentative de rénovation chrétienne, comme celle de Tolstoï, est éminemment contraire au génie français. Ce qui fait le fond de la tradition française, c’est une foi solide--celle de la religion catholique, apostolique et romaine--appuyée sur une large culture, ou parallèle à une large culture intellectuelle. Foi et humanisme. Il était naturel que les ennemis de l’une devinssent les ennemis de l’autre--les mêmes hommes--et nous avons vu cela.

Quand on considère cette haute mission de la race française, cette apparence d’élection qui domine toute son histoire, cette marque divine, et à quel point la France est réellement la Fille aînée de l’Église, il semble que l’on n’ait plus le droit de parler de simplicité. C’est rapetisser, c’est ramener à de trop humaines proportions le génie de la France.

Que les Maures tiennent leurs seules vertus d’une fidélité extraordinaire au génie propre de leur race, cela ne paraît pas douteux--ni que leur unique beauté vienne d’un attachement inébranlable à leur Dieu, dans la défaite, dans l’abaissement, jusque dans l’abandon évident que ce Dieu d’Islam a fait de sa race. Il y a, dans la ténacité des Maures à croire au triomphe final de leur prophète et de leurs livres, quelque chose de comparable, une beauté analogue à l’espérance, à l’admirable confiance des anciens prophètes d’Israël. Pourtant, ce n’est pas de la simplicité qu’il faut chercher parmi eux, j’entends de la simplicité d’esprit--mais la simplicité des mœurs n’est-elle pas en raison inverse de la simplicité de l’esprit? Nous en sommes la preuve.

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La rose des vents. Pendant tout le jour, nous sommes restés écrasés de chaleur. On aurait entendu voler une mouche. On était comme dans nos pays, lorsqu’on attend l’orage. Une brume claire, pénétrée de clarté diffuse, voilait le ciel. L’horizon était noyé de vapeurs. Nous nous épongions, le Dr M. et moi, épiant la moindre brise. Parfois, un léger souffle, semblant venir de très loin, faisait un petit tourbillon et s’en allait, comme un visiteur pressé... La nuit fut encore calme, mais le lendemain matin, d’assez bonne heure, le vent d’est attendu commença sa chevauchée furieuse.

Toute la journée, il s’est rué à l’assaut de nos tentes, nous emplissant les yeux de sable, brûlant comme l’air qui sort du four des boulangers.

On essaie bien de se calfeutrer, mais c’est en vain. Le sable filtre de tous les côtés, fuse en jets rapides par tous les interstices. Le camp baigne lui-même dans un nuage de sable. A dix pas, on ne voit rien. Résignés, nous laissons couler les heures lentes. Parfois une trombe de sable vient se coller plus furieusement sur la toile de la tente. Cela fait un peu le bruit des paquets de mer qui se plaquent sur les flancs d’un navire, les jours de tempête.

--Mon cher ami, ce n’est guère le temps de philosopher. Laisse là tes chimères, me dit le vent.

Mais ceux que j’admire, ce sont nos Maures. Ils sont là, la gandourah relevée par-dessus la tête, et dormant du sommeil des justes...

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