Les voix qui crient dans le désert
Part 16
La Passion de Notre Seigneur nous a réconciliés avec Dieu, parce qu’elle fut un véritable _Sacrifice_.
Saint Paul: _Et ambulate in dilectione, sicut et Christus dilexit nos, et tradidit semetipsum pro nobis oblationem et hostiam Deo in odorem suavitatis_ (Eph., V, 2).
Assurément, le conseil de la divine Providence en cette affaire de la Rédemption, est bien étonnant. Mais qui sait si cette Providence n’a pas obéi à la grande Loi qu’elle-même avait instituée, la Loi du Rachat et de la Réversibilité? Dieu Lui-même n’a pu déroger à cette loi d’équilibre où certainement Il se complaît. De sorte qu’Il ne pouvait pas, dans sa bonté parfaite, ne pas désirer notre salut et Il ne pouvait pas, désirant notre salut, l’assurer autrement qu’en s’offrant à lui-même son propre Fils. Car quelle autre oblation eût été suffisante pour compenser la puissance du mal? Et qui eût été offert à Dieu sinon Dieu lui-même? Car l’homme était déchu et sa liberté ne s’exerçait que vers le mal. Et les Anges, avec toutes les puissances célestes, ne suffisaient pas à racheter leur frère déchu, n’étant, comme lui, que des créatures. De sorte que, de ce point de vue, la Rédemption n’est pas l’œuvre d’une volonté particulière de Dieu, en d’autres termes, un miracle, mais, au contraire, le parfait accomplissement d’une Loi divine instituée de toute éternité.
Un roi a un serviteur fidèle qu’il aime tendrement. Le fils de ce serviteur commet un crime abominable. Mais le père intercède auprès du roi et ses mérites servent au coupable. Le roi, considérant les vertus de son serviteur, pardonne la faute du fils. Voilà un exemple de cette grande loi humaine et divine de la Réversibilité de l’Innocence sur la Faute--loi à laquelle Dieu n’a pu, en aucune façon, se soustraire, puisque c’est Lui-même qui, dans sa parfaite sagesse, l’a instituée (J. de Maistre).
Cette grande idée du rachat rend compte, en vérité, de la possibilité du mal dans l’économie du plan divin. Il ne s’agit plus de maudire, parce que le mal existe, mais de bénir, parce qu’il se trouve toujours assez de bien pour racheter le mal. Ce qui importe, c’est la balance finale et que tout mal est payé, et bien au delà--non seulement par les mérites infinis de Jésus-Christ, mais encore par toutes les bonnes œuvres que nous pouvons accomplir. Dieu ne peut pas vouloir le mal, mais il ne peut non plus supprimer la possibilité du mal dans l’homme, sans ruiner notre liberté. Un seul remède: la Rédemption. L’innocence paie pour le crime, c’est comme si le crime n’était plus.
D’autre part, la Rédemption, telle qu’elle s’accomplit sur la Croix, sauvegarde ce bien qui nous a été donné par Dieu: la liberté. Car si Jésus est mort pour tous--_Jesu, redemptor omnium_, dit l’Église--il n’en reste pas moins que la Grâce de Jésus-Christ est réservée aux âmes de bonne volonté qui méritent de la recevoir (_Hymne des Vêpres de Noël_). Il ne fallait pas que la Passion de Jésus assurât notre Salut, sans nulle intervention de notre part, car Dieu tient à réserver notre liberté. Mais il fallait que ce salut fût possible pour tous, et de fait, nous ne pouvons, en aucune façon, connaître ceux à qui la Gloire céleste est réservée. Au dernier jour, Jésus-Christ convertira tout le monde, mais, dit magnifiquement Pascal: «Ce n’est pas en cette sorte qu’il a voulu paraître dans son _avènement de douceur_» (Éd. E. Havet, Art. XX, 1, t. II, p. 47).
Il n’a pas voulu paraître d’une façon trop manifeste, pour sauvegarder la liberté et pour qu’il y ait mérite à le suivre; ni d’une façon trop cachée, pour qu’il fût possible aux âmes de bonne volonté de le trouver.
Comment s’en tire une religion qui ne reconnaît pas la Rédemption? Car elle se heurte à cette contradiction: Dieu est infiniment bon et le mal existe--au lieu que les Chrétiens disent avec Pascal: «Nos péchés ne seront jamais l’objet de la miséricorde, mais de la justice de Dieu, _s’ils ne sont de Jésus-Christ_. Il a adopté nos péchés et nous a admis à son alliance; car, les vertus lui sont propres, et les péchés étrangers; et les vertus nous sont étrangères, et nos péchés nous sont propres» (Pascal, XXV, 105, t. II, p. 173).
Dans l’ordre humain, je crois, par exemple, que les crimes politiques de la France sont rachetés, et amplement, par le sang que nous répandons dans les colonies. C’est une figure de la Rédemption.
V. Or ce dogme étant le plus beau de la doctrine chrétienne, rend compte, si on l’admet, de plusieurs autres points qui sont: la Communion des Saints, la théorie des indulgences, l’utilité de l’ascétisme.
Les plus grands excès de l’ascétisme sont justifiés par le désir, le crime par la douleur.
La théorie des indulgences montre que «non seulement l’homme jouit de ses propres mérites, mais que les satisfactions étrangères lui sont imputées par la justice éternelle», si, toutefois, il s’est rendu digne de cette faveur (J. de Maistre, _Soirées_, II, p. 198).
La Rédemption, dit encore J. de Maistre, n’est «qu’une grande indulgence accordée au genre humain par les mérites infinis de l’innocence par excellence, volontairement immolée pour lui».
Plus encore: ces satisfactions qui nous sont imputées, sont réversibles, à leur tour, sur la tête des coupables. Ainsi donc, d’une part, l’Église nous applique les mérites surabondants de Jésus-Christ, de la Sainte Vierge et des Saints, et, d’autre part, nos mérites eux-mêmes peuvent être encore reversés sur d’autres, selon l’équitable et mystérieuse distribution que Dieu en fait.
Tel est le fondement mystique de l’Église. Elle est, disent les théologiens, un Corps dont Jésus-Christ est la tête invisible, le Pape la tête visible, et dont tous les fidèles sont les membres. Toutes les grâces reçues par les Fidèles, toutes les bonnes œuvres par eux accomplies, sont mises en commun et réparties par la divine Providence de sorte telle que, d’une façon absolument mystérieuse, le salut soit en fin de compte le plus fort. Mais les pécheurs--les hérétiques mêmes--peuvent être aidés par les Chrétiens vraiment fidèles et recevoir certains fruits de salut, si Dieu le veut, c’est-à-dire si cela importe à sa gloire finale et à l’établissement de son règne. Il faut et il suffit que la balance penche vers le bien. Mais nous en sommes assurés--rien que par les seuls mérites de notre Seigneur Jésus-Christ.
VI. Voici donc la Sainte Église, catholique, apostolique et romaine. Elle est temporelle et spirituelle, et par là, elle permet à l’homme qui n’a pas reçu la Grâce, mais qui la désire humblement, de s’approcher de la vérité. Et de fait, quelle splendeur ne se dégage pas de cette Église? A celui même qui est en dehors d’elle, elle apparaît comme un principe d’ordre, comme un grand édifice de raison et d’intelligence, et en même temps comme un édifice d’amour et de tendresse. En Elle, tout est belle ordonnance, tout est santé, tout est sagesse. En Elle aussi, tout apparaît comme divin, tout porte témoignage de la divinité.--Et d’abord, son établissement. Les douze apôtres. Pierre. La primauté de Pierre. Dès que Pierre apparaît, le Seigneur change son nom de Simon contre celui de Céphas, c’est-à-dire Pierre. Pierre, le premier, confesse la divinité de Jésus-Christ: _Tu es Christus, filius Dei vivi_; et Jésus lui répond: _Ego dico tibi quia tu es Petrus et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam._ Pierre reçoit de Jésus le pouvoir des clefs: _Dixit Dominus Simoni Petro: Quodcumque ligaveris super terram erit ligatum et in coelis: et quodcumque solveris super terram erit solutum et in coelis._ Après la Résurrection, Pierre le premier voit Jésus en son Corps de Gloire et c’est alors qu’il reçoit la mission précise à laquelle il ne faillira pas: _Petre, amas me? Pasce oves meas._ Pierre, premier Pontife de l’Église, établit son Siège à Rome et ce seront ses successeurs, ce seront les Évêques de Rome qui recueilleront, après sa mort, l’héritage magnifique que lui avait laissé le Seigneur Jésus.
Et ensuite, l’histoire de l’Église. La promesse de Jésus à Pierre n’a cessé de se réaliser. C’est bien sur cette pierre romaine que l’Église a été édifiée. Battue de tous les orages, déchirée de luttes, accablée de tristesses, jamais elle n’a cessé de maintenir l’intégrité de la doctrine; jamais elle n’a failli à son rôle de gardienne de la foi; et jamais en fin de compte, elle ne s’est trouvée vaincue, malgré les assauts furieux qu’elle a subis. «Mille fois elle a été à la veille d’une destruction universelle; et toutes les fois qu’elle a été en cet état, Dieu l’a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C’est ce qui est étonnant, et qu’elle s’est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans» (Pascal, éd. É. Havet, XI, 5 _bis_, t. I, p. 72).
L’histoire de notre temps confirme de façon merveilleuse cette vue de Pascal.
Jamais, même au moment où ses chefs étaient indignes, l’Église n’a perdu l’exercice de ses droits et de ses devoirs. Et jamais la Papauté, même aux temps les plus funestes de son histoire, n’a manqué d’assurer l’intégrité et l’unité de l’Église dont elle avait la garde.
La Papauté a connaissance--elle a toujours eu connaissance--de sa mission surnaturelle. Elle a connaissance de son éternité, de sa primauté, qui n’est autre que celle de Pierre, transmise à travers vingt siècles d’histoire.
«Que de fois la résistance de l’_Église_ s’est manifestée au monde étonné, au moment même où l’on pensait que le Saint-Siège ne pouvait conserver son existence qu’en se montrant conciliant! Alors précisément il ne s’est pas montré conciliant, mais, plein de confiance dans le secours de Dieu, il a risqué son existence...» (A. von Ruville, _Retour à la Sainte Église_, Paris, 1911, p. 63).
_Durus est hic sermo_, disaient les Juifs, lorsque Notre-Seigneur leur proposait à croire que Son Corps était vraiment une nourriture et Son Sang vraiment un breuvage. Et de fait, si ce n’eût été vrai, pourquoi eût-il joué la difficulté? Ne lui était-il pas plus facile de ne pas avoir cette exigence, cette intolérable exigence? Si ce n’eût pas été vrai, Jésus-Christ éloignait donc de lui, de gaîté de cœur, une grande multitude d’hommes. Mais _c’était vrai_, et Jésus savait que par Sa Grâce, les hommes croiraient eux aussi. Il ne pouvait avoir aucune inquiétude, étant lui-même la Toute-Puissance.
La Papauté a suivi la tradition de Jésus. Bien souvent, devant ses décisions, le monde a été tenté de dire: _Durus est hic sermo._ Et pourtant, le monde s’est toujours rendu à elle. C’est donc qu’elle est la vérité même. Du point de vue humain, la conduite de la Papauté est inexplicable--par exemple, en ce qui concerne l’établissement des dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Infaillibilité pontificale. L’établissement de ces dogmes n’était-il pas absolument inopportun? Mais la Papauté n’a jamais hésité à heurter le monde de front. C’est donc qu’elle est vraiment d’institution divine.
«Les États périraient, dit encore Pascal, si on ne faisait ployer souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n’a souffert cela, et n’en a usé... Que cette religion se soit toujours maintenue, et inflexible, cela est divin» (Ed. E. Havet, XI, 6, t. I, p. 174).
La Papauté est vraiment infaillible, par son institution même, par sa mission, et par l’accomplissement séculaire de cette mission. Il faut que la pierre soit infiniment solide, sur laquelle repose une telle Église. Que deviendrait la mission de l’Église, si le Saint-Esprit n’envoyait à son Pasteur des lumières spéciales, lorsqu’il s’agit de remplir cette mission, c’est-à-dire de sauver l’intégrité de la foi? L’infaillibilité est le gage de l’ordre, et le fondement de la discipline.
_Ubi sunt duo vel tres congregati in nomine meo, ibi sum in medio eorum_ (Matth., XVIII, 20).
VII. Nous avons vu le premier avènement de Jésus-Christ, celui que Pascal appelle «de douceur». Que sera donc le second avènement? Ce sera le jour de l’indignation du Seigneur et de la consommation de toute justice. Alors, le Fils de l’Homme viendra sur les nuées du ciel, au milieu du bruit et des clameurs de toute la terre--et non plus humble et caché, comme à l’étable de Bethléhem--mais il viendra en Juge véritable et il dira aux uns: «Venez, les bénis de mon Père, _Venite, benedicti Patris mei_», et aux autres: «Retirez-vous de moi, maudits, _Discedite a me, maledicti_» (Matth., XXV, 34, 41).
Car Dieu a donné à Son Fils la puissance de faire le Jugement: «Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi Il a donné au Fils d’avoir aussi la vie en Lui-même, et Il lui a donné la puissance de faire le Jugement, parce qu’il est le Fils de l’Homme» (Jo., V, 26).
Quelle est la raison de cette dernière mission que tous les Évangélistes reconnaissent à Jésus-Christ? On peut répondre qu’elle ne nous sera révélée qu’au dernier jour. Adoptons pourtant la belle explication du Concile de Trente: Nos actions ont une répercussion infinie; même après notre mort, elles continuent d’exercer une influence bonne ou mauvaise, et elles continuent de l’exercer, cette influence, jusqu’au dernier jour du monde. Ce n’est donc qu’à ce moment-là, que nos actions pourront être jugées véritablement; car, leurs lointaines répercussions peuvent augmenter le châtiment ou la récompense qui leur sont dus. (Catéch. du Conc. de Trente, p. 96--97).
Les récompenses et les châtiments seront décernés aux âmes comme aux corps, parce que, dit le Catéch. de Trente (p. 97) «chez les bons comme chez les méchants, les corps ne sont jamais étrangers aux actes de cette vie. Le bien et le mal appartiennent donc à nos corps d’une certaine manière, puisque nos corps ont été l’instrument de l’un et de l’autre».
Les Évangiles nous apprennent que le Jugement sera précédé de la conversion de toute la terre: _Et praedicabitur hoc Evangelium regni in universo orbe, in testimonium omnibus gentibus; et tunc veniet consummatio_ (Matth., XXIV, 14).
Ici, nous sommes pris d’un véritable saisissement. Que voyons-nous dans la prédication de Jésus: des paroles de victoires et des paroles de défaites: «Vous êtes le sel de la terre» (Matth., V. 13). «Ayez confiance, j’ai vaincu le monde.» Il donne mission aux Apôtres de répandre l’Évangile par toute la terre, _Praedicate Evangelium omni creaturae_ (Marc, XVI, 15). Et cette mission s’accomplit. Mais en même temps il est, comme l’avait annoncé Jean-Baptiste, «le signe de contradiction». Il sait qu’il vient pour «diviser le monde» et il proclame enfin que l’union ne se fera qu’au dernier jour.--Sur tous ces points, la suite de l’histoire a montré la vérité de la doctrine évangélique.
Mais, en réalité, ce retard est bien cruel. Dieu pourrait éclairer toute la terre, et, au lieu de cela, il prive plus de la moitié des hommes de sa Grâce et de son Salut. Le feu éternel réservé aux trois quarts de l’espèce humaine, voilà ce que l’Église nous propose à croire.
--Non, car nous entrons ici de plain pied dans un grand mystère, qui est la distinction du Corps et de l’Ame de l’Église. Or, «toute âme qui, _de bonne foi_, ignore l’obligation d’adhérer au catholicisme, peut encore faire partie de l’âme de l’Église» (Hugueny, _Critique et catholique_, p. 208). Mais dans ce cas même, la foi catholique est nécessaire.--Oui, mais si la foi est une, son développement peut varier avec les conditions, les facultés, la vocation de chaque croyant. Elle peut même se réduire à la «notion très simple d’une autorité souveraine» (Hugueny, _op. cit._ p. 209). «Cette foi élémentaire... suffit, après comme avant la promulgation de l’Évangile, à tous ceux que cette promulgation n’a point atteints...» (_ibid._, p. 211). Or, tous les peuples ont la croyance à un monde invisible et à un Être suprême.
Tout revient à cette parole de Notre-Seigneur: _Omne peccatum et blasphemia remittetur hominibus; Spiritus autem blasphemia non remittetur_ (Matth., XII, 31).
Ainsi, tous les péchés du Maure Sidia pourront lui être remis. Mais si, connaissant l’excellence de la religion catholique comme je la connais, je refuse pourtant d’y adhérer, ce péché-là ne me sera pas remis. Si je ne reçois pas le don de Dieu, tout peut m’être pardonné. Mais si, le recevant, je le méprise, alors je tombe sous la malédiction de Jésus-Christ.
Mettons à part ces blasphèmes contre l’Esprit. Que voyons-nous? Une infinité de degrés dans la vie spirituelle, une ascension merveilleuse qui va des ténèbres à peine traversées d’un faible rayon divin, où dort le sauvage de l’Afrique centrale, jusqu’à la lumière éblouissante, où se complaisent et se réjouissent les Saints les plus hauts de l’humanité. «La civilisation, dit le père Hugueny, a ses foyers d’où les peuples reçoivent plus ou moins de lumière, selon qu’ils subissent plus ou moins leur rayonnement... La même économie règle le développement de la vie surnaturelle et, en particulier le rôle de l’Église catholique dans le monde» (_Op. cit._, p. 218).
Les Musulmans n’ont pas cette idée. Ainsi, Sidia me croit très fermement condamné au feu éternel. Il condamne au feu éternel tous les êtres humains--sauf la petite élite des Musulmans.--Croyance absurde. Mais moi, je ne professe pas que Sidia est forcément condamné, parce qu’il n’est pas catholique. Au contraire, je crois qu’il obtiendra plus aisément son salut qu’un catholique qui aura failli à la Grâce. Croyance certaine. Et enfin, Sidia lui-même connaîtra la Vérité au Jour du Jugement, afin que la Toute-Puissance de Dieu soit conservée et que sa manifestation soit éclatante.
VIII. Reste l’Eucharistie. Ici nous touchons le mystère réservé entre tous, celui qui est vraiment le privilège des âmes de foi. Comment y croirais-je sans la Grâce des Sacrements? Pourtant, la parole de Jésus me presse. Elle est précise. Elle est impérieuse. Elle interdit le doute. Impossible d’échapper à sa rigueur. «Prenez et mangez, ceci est mon Corps.» (_mysterium fidei_, disent, à la Messe, les mots mêmes de la Consécration). «Ceci est mon corps», à Moi qui suis là présent et vivant au milieu de vous.--«Faites ceci en mémoire de Moi...» Matthieu, Marc, Luc portent le même témoignage, et Jean le Bien-aimé, celui-là même qui, à cette heure unique, appuyait sa tête sur la Poitrine du Maître, précise la divine Promesse:
_Nisi manducaveritis carnem Filii hominis et biberitis ejus sanguinem, non habebitis vitam in vobis_ (Jo., VI, 54).
_Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem, habet vitam aeternam_ (Jo., VI, 55).
_Caro enim mea vere est cibus, et sanguis meus vere est potus_ (Jo., VI, 56).
Ainsi, nulle hésitation n’est permise, nul biais, nulle échappatoire, nulle subtilité. Il semble qu’il faille se rendre. Il faut en tout cas choisir. Nous sommes arrivés au point redoutable où il nous faut porter sur Jésus un jugement extrême. Si l’institution eucharistique est mensonge, les paroles de Jésus sont une affreuse extravagance. Si elle est vérité, à quel degré d’amour ne serons-nous pas portés? Si la promesse est fausse, Jésus n’est plus l’homme de génie que l’on nous propose, mais au contraire, il est l’homme le plus digne de notre mépris. Si elle est vraie, Il est, en toute vérité, un Dieu. L’Eucharistie est une preuve décisive, pour ou contre. Choisirons-nous l’Amour ou le mépris?
«Un tel miracle est impossible!» voilà le seul argument des ennemis de Jésus. Et l’argument est faible, parce qu’il est de sens commun.
Impossible? Et pourtant les Apôtres qui sont là assis à la table pascale, ne doutent pas. Le legs que le Maître leur transmet, ils l’acceptent, et aussitôt après sa royale ascension, ils accomplissent fidèlement ce qui leur a été ordonné. Les premiers Chrétiens qui devaient connaître la pensée de Jésus, ne doutent pas que l’Eucharistie ne soit un véritable Sacrement, transmissible par la voie du sacerdoce, jusqu’à la consommation des temps. Pendant vingt siècles, la Chair de Jésus est dévorée par tous ceux qui cherchent dans le monde un secours à leur faiblesse. Pendant vingt siècles, elle est la force du voyageur, la consolation de l’affligé, et la vraie nourriture du pauvre.
«Impossible que l’Eucharistie soit vraie», disent-ils. Alors c’est dommage. Nous avons tant besoin d’un secours qui vienne de Dieu, pour que nous puissions aller jusqu’à Lui! Voyons pourtant si cette impossibilité même n’est pas un gage de certitude.
Si elle n’eût été vraie, pourquoi Jésus nous aurait-il demandé de croire une chose impossible? J’admets qu’elle soit impossible. Mais alors son impossibilité devait retrancher des milliers d’êtres de la communion de Jésus, et Jésus manquait d’habileté en l’imposant gratuitement. Mais, au contraire, il s’est trouvé que cette folie était habile. N’est-ce donc pas qu’elle est vraie?
Si le sacrement eucharistique est vrai, les plus riches bénédictions seront sur nous, nous aurons vraiment la plénitude de la vie surnaturelle. S’il est faux, nous serons privés de cette bénédiction et de cette plénitude. Il faut donc y regarder à deux fois.
L’Eucharistie est la pierre de touche. Assurément, on ne peut rien imaginer de plus difficile à accepter pour la faible raison humaine. Jésus nous a déjà beaucoup demandé. Mais ici, il dépasse les bornes. «Encore un effort, dit-il. Cela aussi, _il faut_ le croire. Je n’attends pas moins de vous. N’êtes-vous pas mes bien-aimés?» On hésite, on tremble, et puis on baisse la tête: «Allons, il le faut bien. Si dures que soient vos exigences, nous Vous suivrons, Seigneur, parce que nous savons que Vous avez les paroles de la vie éternelle.» Et, comme Pierre, l’on se range du côté de Jésus, le Maître unique.
Mais si l’on se retourne, l’on voit que ce mystère, le plus haut de tous, le plus transcendant, est pourtant à la portée des plus humbles. La Chair de Jésus-Christ est la nourriture des pauvres d’esprit, celle des malheureux et des déshérités, celle des orphelins et des voyageurs. Mystère plus haut encore que le reste! Et le plus misérable pécheur, dès qu’il entre dans l’église qu’illumine la Présence Réelle, se sent vraiment consolé par ce Jésus qui repose, là-bas, en toute réalité, au fond du tabernacle.
Mais c’est ici que la folie de Jésus apparaît sagesse. Nous voulons, au contraire, qu’Il soit corporellement dans le Saint Sacrement, parce que nous sommes corps et esprit et que nous voulons du divin une manifestation corporelle. La communion spirituelle, la possession directe de l’Esprit de Dieu est réservée à la vision béatifique. Mais tant que nous serons sur cette terre, cette communion est incompatible avec nos moyens humains.
C’est du Corps de Notre Seigneur que doivent se nourrir nos âmes, tant qu’elles seront unies à nos corps.
Rien de tout cela ne prouve, en définitive, l’Eucharistie. Mais l’Église--comme la raison--la proclame. «Rien, sinon la Grâce de Dieu, ne peut donner une telle croyance.» Toute la question est de savoir si l’on doit le désirer. Mais si on le désire, le devoir le plus net est d’aller au Sacrement de l’autel--car, un semblable désir ne peut être que du Saint-Esprit.
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Dans ce tableau, où manquent les plus beaux traits, il me semble qu’une âme éprise de vérité peut se complaire. Et pourtant, que sont toutes les raisons, en regard de la seule «raison», qui est la Grâce de Dieu? Que sont ces faibles lueurs, au regard de la Splendeur de la Grâce? Par les Saints, par les confesseurs et les martyrs, par les Vierges et les Veuves, nous savons ce que peut être la foi, ce qu’elle peut faire. Vient-elle donc de l’homme, cette foi, ou de Dieu? Et si elle vient de Dieu, ne ferons-nous pas tous nos efforts pour la mériter?
Le jour où l’âme se sent avide d’éternité, le jour où elle désire vraiment _une_ vérité, ce jour-là, elle a accompli la démarche la plus importante, la seule qui lui soit demandée. Le reste appartient à Dieu seul.
_Quae tandem_, dit saint Augustin, _quae tandem mens avida aeternitatis, vitaeque praesentis brevitate permota, contra hujus divinae auctoritatis lumen culmenque contendat?_
Quelle argutie nous est donc possible, aujourd’hui que le désir de Dieu est en nous?