Part 7
--Mais enfin, je me demande où il met son linge de rechange. Car il ne va certainement pas voyager pendant huit jours avec la même chemise, le même caleçon, la même paire de chaussettes, sans compter qu’il n’a pas non plus de chemises de nuit.
--Peut-être s’achète-t-il du linge dans les villes. Je connais des gens comme ça.
--Moi, je connais Gédéon. Ce n’est pas beaucoup dans ses idées. Il aime à acheter au plus juste prix.
--Comment fait-il, alors?
--On va lui demander ça.
Nous lui posâmes la question quand il arriva enfin se mettre à table.
Pour toute réponse, il sourit, releva légèrement de sa main gauche la manche droite de sa veste, en découvrant son poignet.
--J’ai quatre chemises très fines, l’une sur l’autre. J’enlèverai tous les deux jours ma chemise de dessous. J’aurai donc, successivement, quatre, puis trois, puis deux chemises, puis une seule chemise sur le dos. C’est d’autant mieux compris que nous sommes au mois de juin et que la température s’élève de jour en jour. Pareillement, j’ai pris trois caleçons. Quant aux chaussettes, j’en ai plusieurs paires de rechange dans mes poches.
--C’est bien imaginé. Mais enfin, où mettras-tu ton linge, une fois que tu t’en seras servi?
--Mon linge? Je le mettrai n’importe où... Dans vos sacs, par exemple...
* * * * *
Mais, ce n’est pas tout ça. Qu’est-ce que vous avez commandé pour dîner?
EN CHEMIN DE FER
Mon ami Siméon est comme beaucoup de Français. Il est né sociable, mais il fait son possible pour voyager seul dans les compartiments de chemin de fer. D’ailleurs, il suffit qu’il n’arrive pas à ses fins et qu’un inconnu monte et s’installe en face de lui avec ses valises pour que, l’instinct de sociabilité se réveillant, Siméon mette tout en œuvre pour lier connaissance avec cet intrus, afin de pouvoir lui raconter sa vie, ses préférences en matière de villégiature, le résultat de ses études comparatives sur la façon dont on est secoué dans les différents réseaux. On échange ses journaux, on ne met pas trop en avant ses opinions politiques, ou bien, cachant momentanément son opinion à soi, on fait quelques petites concessions à l’opinion adverse que l’on suppose être l’opinion de son interlocuteur. Mais si celui-ci est de notre bord, quelle réjouissance! Tout le trajet sera employé à dire du mal des adversaires communs et absents, à se répéter mutuellement que l’on pense juste, que l’on a raison.
Pour moi, le grand divertissement n’est pas d’être deux dans un compartiment de chemin de fer, mais trois: deux qui causent, un qui écoute. D’abord, avant que les compagnons de route aient commencé à se révéler, il est difficile de ne pas se livrer à ce petit jeu de chercher ce qu’ils peuvent bien faire dans la vie. Leur profession ou leur situation n’ont pas plus d’intérêt en soi que le mot d’une charade; ça n’est amusant qu’à deviner.
Encore faut-il que les deux voyageurs se connaissent déjà, afin qu’on ne coure pas le risque de les entendre se dévoiler brutalement et complètement en disant: «Moi, monsieur, qui suis médecin...» ou bien: «Je puis en parler, car je suis coulissier...»
L’idéal est que leur conversation nous apporte peu à peu, par de menus détails involontaires, par des incidentes, tous les éléments nécessaires à notre enquête. Nous apprenons d’abord qu’un de ces messieurs est fonctionnaire, ensuite qu’il habite une ville de l’Ouest, ensuite qu’il dépend du ministère des Travaux publics... On brûle... Puis un détail contradictoire nous rejette dans l’incertitude.
Le résultat final, s’il est précis, nous apporte toujours une satisfaction, ou d’avoir deviné juste dans ses premiers pronostics, ou de s’être trompé tout à fait. Dans ce dernier cas, c’est le plaisir de la surprise.
* * * * *
Un ensemble d’expériences, sur différentes lignes, m’a prouvé que l’humanité se partageait en deux classes: les gens qui ont l’air de ce qu’ils sont et les gens qui n’ont pas l’air de ce qu’ils sont.
Ces derniers sont évidemment les plus intéressants. Ce ne sont pas des qualités physiques qui ont déterminé ce poussah à entrer dans la cavalerie, ou cet asthmatique dans les chasseurs alpins. C’est une volonté intérieure, puissante et dominatrice. J’ai connu un homme très mal bâti, qui voulut à toutes forces embrasser la carrière de modèle. Il eut un grand succès à Montmartre et ce fut à cause de lui que se créa toute une école d’art.
D’ailleurs, la sympathie populaire accompagne toujours celui qui n’est pas fait pour son métier. A ce point de vue-là, la foule est vraiment antisportive et ça ne date pas d’hier. Dans le fameux match David-Goliath, les sympathies allèrent au petit homme, qui n’était pas le meilleur, et qui ne remporta la victoire qu’en blessant son adversaire avec sa fronde, ce qui était tout simplement monstrueux, car ne s’agissait-il pas d’un contest où, comme dans une séance de lutte ou dans un combat de boxe, chacun des adversaires ne devait employer que ses armes naturelles? Alors, il faut admettre que, dans un pugilat, celui des adversaires qui se sent le plus faible a le droit de tirer son couteau et d’ouvrir le ventre de son adversaire.
Il me vient tout à coup un scrupule. Je ne sais pas, au fait, si, avant que David se fût servi de sa fronde, Goliath ne lui avait pas envoyé un javelot à travers la figure. Je suis hors d’état de vérifier ce détail, étant en ce moment dans la campagne, à une lieue de toute librairie. La petite fille du jardinier a une arithmétique, un livre des synonymes, mais pas d’histoire sainte.
J’ai eu d’autant plus tort de m’embarquer dans ce récit que me voici très loin de mon compartiment de chemin de fer, à mille lieues et à trois mille années d’une autre histoire que je voulais vous raconter. Jamais je ne trouverai une transition qui consente à me faire faire tout ce chemin-là.
* * * * *
J’étais donc dans un wagon-couloir de la ligne du Nord. Les compartiments étaient envahis de nourrices avec leurs nourrissons et de lectrices avec leurs vieilles dames. J’avais trouvé enfin, au bout du wagon, un coin assez confortable. Deux messieurs étaient assis en face de moi. L’un, que je ne décrirai pas, était pourvu d’un rôle assez insignifiant, qui consistait à dire: «C’est curieux!» quand il n’y avait rien de curieux, ou: «Voyez-vous ça!» quand il n’y avait rien à voir.
Mais l’autre monsieur valait le voyage. Celui qui lui avait coloré la figure n’avait pas regardé au vermillon. Sa moustache et ses cheveux étaient de ce noir vénérable, que l’on n’atteint qu’à soixante-quinze ans. Quand il ne parlait pas, il tapait ses dents l’une contre l’autre et en avait déjà perdu beaucoup à ce jeu. Quand il parlait, c’était au prix d’un mouvement de mâchoires extraordinairement compliqué. Il tenait à la main une canne dont il frappait le sol avec véhémence, ce qui avait obligé son camarade à garer ses pieds sous la banquette.
Le thème de sa conversation était qu’il «n’y avait plus rien». Toutes les histoires qu’il racontait tendaient à cette démonstration, bien qu’elles n’eussent souvent avec elle aucun rapport. Mais il les y ramenait d’autorité en frappant le sol de sa canne et en répétant: «Il n’y a plus rien!».
«L’autre jour, j’étais allé à ma ferme de Saint-Albert... Il faisait très chaud, ajouta-t-il, en claquant des dents vraiment hors de propos... Je reviens à la gare de Compiègne prendre le train... Il y en avait un en gare. Je monte... Je m’installe... Voilà qu’un employé s’approche et me dit que ce train ne prenait pas de voyageurs à Compiègne. Je lui réponds: «Ça m’est égal! Vous m’avez laissé monter, il ne fallait pas m’y laisser monter. Maintenant que j’y suis, j’y resterai! Vous pouvez aller chercher la garde!» (Coup de canne sur le sol). «Vous pouvez aller chercher la garde! Je ne des-cen-drai pas!»
«Et ils m’ont fait descendre», ajouta-t-il.
UN VIEUX PARISIEN
J’ai éprouvé une grande joie, l’autre jour, en apercevant, installé dans un taxi-auto, mon cousin Arthur, le vieux Parisien...
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Il existe encore des vieux Parisiens. Il n’en existe plus beaucoup. Paris, depuis trente ans, grâce à la rapidité et à la fréquence des express, a été envahi par des gens de province, et par des étrangers, qui sont devenus plus parisiens que les Parisiens eux-mêmes.
L’orgueil d’être de Paris, de connaître Paris, ne survit plus que dans l’âme de certains Autrichiens ou de quelques boulevardiers du Paraguay, au verbe un peu sonore.
Mais ce qui, plus encore que ces invasions et ces usurpations, a contribué à détruire la race ou la caste des vieux Parisiens, c’est l’abandon des quartiers du centre, et l’émigration vers la périphérie.
Le vieux Parisien, en effet, ne se conserve qu’à la condition de ne pas changer d’appartement.
Il faut qu’il puisse dire: J’habite depuis quarante-sept ans dans telle rue du quartier Gaillon.
Mais ce quartier Gaillon, peu à peu, fut conquis par le commerce. Beaucoup de ses vénérables locataires l’ont quitté et, sous des prétextes d’hygiène et de grand air, sont partis vers d’autres quartiers moins riches de traditions, moins conservateurs, moins respectables, vers des quartiers «excentriques» pour tout dire.
Le quartier Saint-Georges, avec la rue La Bruyère, la rue d’Aumale, a tenu plus longtemps et tient encore. Mais ce n’est plus tout à fait la race pure, inaltérée, des vieux Parisiens. Un autre phénomène a hâté la disparition de ces échantillons précieux. Le petit café, où le vieux Parisien vivait et parvenait à un âge avancé, le petit café a fait place à la brasserie ou à l’american bar. Or, dans ces terrains de culture, le vieux Parisien ne se maintient plus avec autant de vitalité et de personnalité.
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La banquette de moleskine, la table de marbre, le piquet, le jaquet, les dominos! Une odeur chaude de moka mêlée à la bière des «ballons»... Les portes n’étaient point des portes-tourniquets; elles vous envoyaient en s’ouvrant un jet d’air froid qui vous glaçait les jambes, mais qui vous faisait apprécier, l’instant d’après, la bonne chaleur du petit café-billard!
L’hygiène, a dit je ne sais quel philosophe, ne vit que de variété. Juste et profonde parole! Si l’hygiène s’en tenait toujours aux mêmes prescriptions, elle serait bientôt discréditée, car on finirait par s’apercevoir de ses erreurs. Mais elle a toujours une théorie toute fraîche pour remplacer celle qui commence à s’user. Elle a condamné la tabagie. Peut-être découvrira-t-elle un jour que la tabagie est éminemment salubre. Mais pour l’instant, elle nous a fait déserter le petit café.
Le krach des petits cafés, puis l’émigration vers un Passy occidental ou un boréal Montmartre, l’envahissement des étrangers, tout cela ne suffit pas pour expliquer la disparition du vieux Parisien.
Il disparaît à cause de son caractère même, parce que tout en tenant à ses habitudes, il n’ose pas être complètement conservateur. Il a peur d’être routinier.
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Mon cousin Arthur, que j’ai aperçu en taxi-auto, n’est pas plus routinier qu’il n’est snob. Il n’a pas, comme le snob, un élan inconsidéré vers tout ce qui est nouveau. Bien au contraire, la nouveauté lui inspire une certaine méfiance. Mais quand il voit qu’autour de lui on commence à l’adopter sérieusement, il se hâte de suivre le mouvement, avec le plus de décision possible, car il a horreur aussi de paraître timide.
L’évolution d’Arthur, dans ses relations avec l’automobile, a été marquée par plusieurs phases.
D’abord il a évité de parler des autos; il a feint de ne pas remarquer leur existence.
Il ne voulait pas leur donner tout de suite droit de cité dans son Paris; il n’osait pas non plus les bannir, il les ignorait...
Puis l’auto l’a incommodé. Il a détesté la trompe, ce hennissement impérieux des chevaux-vapeur. L’intrusion brusque de l’auto sur la chaussée l’a mécontenté fortement... En traversant son boulevard, il a failli être écrasé, lui, un vieux Parisien, qui mettait son orgueil à savoir «traverser».
Pendant quelque temps, il n’osait plus aller d’un trottoir à un autre. Il craignait ces véhicules nouveaux parce qu’il n’avait pas acquis la notion de leur allure... Et il était vexé de les craindre.
Quand il voyait une auto à cent pas, il ne traversait point... Il feignait de rester sur le trottoir à penser à autre chose. Puis un jour, il se risqua... Il passa devant la voiture, à vingt ou trente pas. Maintenant, il traverse carrément, ni trop vite, ni trop lentement, sans paraître regarder l’ennemi.
C’est fini. La bête inédite est apprivoisée. Il peut obéir à ses traditions d’habitant de la Ville-Lumière, et se montrer partisan du progrès, puisque désormais le progrès ne lui fait plus peur.
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Vous comprenez maintenant ma joie de l’avoir aperçu ainsi dans un taxi-auto.
Il n’y va encore qu’exceptionnellement, comme pour une escapade... Ce qui l’effraie ce sont les complications des tarifs, et les tours mystérieux qu’on peut lui jouer avec ces compteurs compliqués dont il ignore le mécanisme. Mais quand il se sera familiarisé avec cet instrument, il n’aura pas de plus grand plaisir que de prendre des taxi-autos, avec la satisfaction d’un vieux Parisien à qui on ne la fait pas, parce qu’il la connaît, et la pratique...
EMPLETTES
Je connais parmi les fanatiques de l’automobile, des gens qui ont de la fortune, et qui pourraient donc avoir une auto à eux, au lieu d’être pique-assiette, ou plutôt «use-coussins» dans une voiture d’ami.
Ce n’est pas toujours par avarice, c’est par timidité. Pour certaines gens, que je comprends, c’est un coup d’audace extraordinaire que d’aller chez un fabricant, d’arrêter son choix sur une voiture, de la commander.
Moi qui suis un numéro un peu dans leur genre et qui mets plusieurs semaines pour m’acheter un complet veston dont je ne suis jamais satisfait, je crois que je souffrirais beaucoup d’avoir à me prononcer entre une seize et une trente-chevaux, entre une limousine, un landaulet, un coupé, et à adopter une couleur de caisse dans la troublante variété de couleurs que l’on propose aux malheureux indécis.
Ainsi je ne connais rien de plus difficile que l’achat d’un chapeau. Quand j’entre dans une chapellerie, les gens du dehors ne peuvent s’imaginer que ce client barbu, de forte carrure, soit profondément torturé par les oscillations de son vouloir.
* * * * *
En entrant dans le grand magasin orné de glaces, je demande avec assurance un melon de la dernière forme. Je pose le mien sur une banquette, en faisant mon possible pour qu’aucun œil humain n’en aperçoive la coiffe, un peu usée. Peu après le commis arrive en soutenant de ses doigts légers les ailes d’un chapeau à 22 francs, qu’il dépose gracieusement sur ma tête émue. O prodige! il semble que du premier coup on ait obtenu le chapeau rêvé. Pendant une seconde, j’ai l’impression d’être beau, et je me sens soulagé d’une grande responsabilité... Malheureusement, il y a trop de glaces dans ce magasin. Et, en regardant sur la gauche, j’aperçois de moi un profil déplaisant... «Je voudrais, dis-je, des ailes un peu plus larges.» Des ailes plus larges! Ce noble désir est accueilli avec déférence par le commis, qui disparaît, pendant que, toujours coiffé du premier chapeau, je me tourne et me retourne entre les glaces, au milieu d’autres moi-même inquiets ou désapprobateurs.
Le deuxième chapeau est écarté tout de suite; je l’arrache de ma tête en toute hâte, comme un chapeau de Nessus, mais je l’essaie encore sournoisement, pendant que l’employé en cherche un troisième.
Après en avoir fait venir une quinzaine, il me semble brusquement que j’ai dépassé les bornes et que j’abuse de la complaisance de mon prochain. Alors je prends n’importe quel chapeau, dans le tas, après l’avoir soumis à un examen rapide, en trichant, en me regardant à peine dans les glaces, et en me contentant d’une image convenable parmi les autres images désobligeantes qui m’obsèdent et que je me dépêche de fuir.
Dans la rue, j’ai un moment de désespoir, je me dis que je suis condamné à porter ce chapeau pendant six mois ou un an, selon la rigueur des intempéries.
Mais ce qu’il y a de particulier, c’est qu’au bout de deux jours je n’y penserai plus. J’ai demandé un chapeau de la forme la plus récente, et il n’y a pas d’homme au monde aussi oublieux des prescriptions de la mode. Mais il suffit que j’entre dans un magasin de vêtements pour me sentir une âme de dandy.
* * * * *
J’ai essayé de faire des achats dans les ventes aux enchères. Je pensais que je me trouverais bien de la sollicitation impérieuse du commissaire-priseur et de la nécessité de se décider dans l’instant même. Mais là encore j’eus l’occasion de constater que mon indécision ne m’abandonnait jamais.
Ce fut notamment à une halte forcée que nous faisions dans une petite ville, à la suite de la facétie d’un pneu, qui avait cru bon d’annoncer par une joyeuse explosion notre arrivée dans cette riante bourgade. Dans la Grand’Rue, en face la poste, un notaire allait procéder à une vente d’objets mobiliers. Un de mes amis, très connaisseur, jeta un coup d’œil rapide sur les objets exposés. Il me signala une paire de flambeaux Louis XV, qu’il m’affirma être très beaux. Il me parla avec mépris d’une petite console dorée, que je trouvais, moi aussi, assez laide. J’obligeai mes amis à rester une heure de plus pour me permettre d’acheter ces admirables flambeaux. On se donna rendez-vous à la sortie de la ville.
On me vit arriver quelques minutes après l’heure dite, suivi d’un homme qui portait précieusement la console. Je n’avais pas eu les flambeaux. Le notaire, après une série d’enchères, s’était tourné de mon côté et m’avait dit: «Deux cent soixante, nous disons, ce n’est plus par vous!» avec une telle autorité que je n’avais soufflé mot. Toutes sortes de doutes à ce moment m’étaient venus sur la beauté et l’authenticité des flambeaux... Mais comme, vis-à-vis de tous ces gens, je n’avais pas osé quitter la vente sans acheter quelque chose, je m’étais fait adjuger délibérément la console, à n’importe quel prix. Et maintenant, je ne savais qu’en faire. On ne pouvait pas la charger sur la voiture. Je donnai une adresse hâtive à l’homme qui m’accompagnait, en le priant de me faire envoyer l’objet à Paris.
J’ai d’ailleurs eu la satisfaction de ne jamais le recevoir.
UN EMPLOYÉ PEU RECOMMANDABLE
La première fois que Stanislas arriva à l’étude, il nous frappa tout de suite par son air d’autorité tranquille. Il s’installa à son bureau, déplia un journal de courses et se mit à prendre des notes avec assiduité. Puis, quand il eut terminé sa lecture, il s’installa commodément, le coude sur un des bras du fauteuil, son visage rêveur appuyé sur sa main. Quand le patron arriva, il ne bougea pas, et le patron, qui d’ordinaire surveillait sévèrement notre besogne, fut si impressionné par ce flegme, qu’il ne fit aucune observation à Stanislas et lui confia pour l’après-midi un travail assez délicat. Le fait d’en être chargé constituait déjà pour Stanislas une sorte d’avancement. Il ne s’en émut en aucune façon, plaça sur un coin du bureau les pièces que le notaire venait d’apporter et reprit sa paisible rêverie. Nous sortîmes de l’étude ensemble. Il me demanda où je déjeunais. Je lui indiquai un restaurant tout proche.
--Comme je suis obligé, lui dis-je, de revenir de bonne heure, j’aime mieux ne pas trop m’éloigner de l’étude. Mais je crois que vous aussi, il faut que vous soyez revenu avant une heure et demie; le patron vous a confié un travail important?
--Il paraît, répondit-il. Mais je ne m’en occuperai pas aujourd’hui... Je vais cet après-midi aux courses.
--Vous avez prévenu le premier clerc?
--J’aurais peut-être dû; mais je n’ai pas eu le temps...
--C’est égal. Aller aux courses le jour de votre arrivée à l’étude! négliger pour cela un travail pressé! n’avertir personne!
--Je ne vois pas ce qu’il y a là d’extraordinaire! Pourquoi manquerai-je un jour de courses, parce que je débute à l’étude aujourd’hui? Ce sont eux qui ont eu tort de me donner un travail pressé un jour de Maisons-Laffitte. Et, quant à avertir quelqu’un à qui ça pourrait être désagréable, franchement, je n’en conçois pas la nécessité, du moment que j’ai décidé irrévocablement que j’irais aux courses... Combien avez-vous d’argent sur vous?
--Environ cent soixante francs.
--Donnez-les moi.
Je fus si impressionné que je les donnai.
--Avec trois louis que j’ai sur moi, dit Stanislas, et deux cents francs que le principal clerc m’a remis tout à l’heure pour porter chez un client, ça me fait un peu plus de vingt louis, de quoi jouer un petit jeu honorable.
--Et si vous perdez cet argent?
--Tant pis pour moi.
Le lendemain, je lui demandai timidement comment ça avait marché. Il fit une moue et me dit: «Pas très bien.» Je n’osai pas le prier de me rendre mon argent, car il paraissait un peu ennuyé. Il n’alla pas aux courses ce jour-là. C’était une réunion de trot et il n’aimait pas ce genre de sport. Il passa toute la journée à l’étude sans toucher au travail pressé que le patron lui avait confié la veille. Il fit des petits comptes pour lui, écrivit des lettres à des amies.
Le lendemain, il alla à Saint-Ouen et ne fut pas plus heureux qu’à Maisons. Il perdit deux cent quarante-sept francs que le premier clerc lui avait donnés pour porter à l’enregistrement. Il perdit encore cent francs empruntés à un camarade. «Je suis dans une passe de guigne», me dit-il.
Quand le maître-clerc lui demanda s’il avait la quittance de l’enregistrement, il répondit: «Je l’ai réunie au dossier.»
Il fut vraiment malheureux aux courses et au baccara; il perdit à Colombes les droits de succession qu’avaient envoyés à l’étude les héritiers Béchin; il perdit à Longchamp le terme d’avance versé pour un appartement de la rue Ordener, dont s’occupait le patron. Une seule fois il gagna. Il toucha mille francs. Il ne me rendit pas les sommes qu’il m’avait empruntées; mais il m’emmena déjeuner avec lui et loua une automobile, grâce à laquelle il visita les bords de la Loire, en compagnie d’une petite amie.
Un matin, il eut une explication avec le patron. On avait fini par remarquer que certains reçus ne figuraient pas dans les dossiers. On ne voulait pas de scandale à l’étude. On le pria de s’en aller.
--Je quitte l’étude, me dit-il quelques instants après. Le patron m’a fait des reproches et m’a invité à ne plus revenir. Il a été très dur... Pas un seul mot... Je me serais contenté d’un seul mot... un mot qu’il ne voulait pas me dire et que j’aurais bien voulu entendre...
Il me regarda et ajouta avec un bon rire:
--Le mot de son coffre-fort.
LES DEUX CHAUFFEURS
Le roi Léopold était allé en compagnie d’un sportsman belge faire un tour en automobile. Il était parti sans rien dire à personne, comme pour une escapade. La voiture était une superbe 100-chevaux de course, qui faisait tranquillement du 120 à l’heure. Le roi et son compagnon étaient partis du côté du Luxembourg.
Pour cette petite débauche de vitesse, le roi avait mis une paire de grosses lunettes, qui avait le double avantage de protéger ses yeux et de lui assurer un incognito parfait. C’était un véritable masque, qui se terminait par un protège-barbe de dimensions assez considérables.