Part 8
La panne a des rigueurs à nulle autre pareilles... Le pauvre, en sa cabane où le chaume le couvre, n’est peut-être pas sujet à ses lois,--parce qu’il ne fait pas d’automobile. Mais les précautions du conducteur le plus expert n’en défendent pas nos rois. Sur le bord d’une route déserte, à deux lieues de toute habitation, la voiture royale était arrêtée. Le mécanicien s’était inséré sous la voiture et, couché sur le dos, il avait l’air d’être écrasé pour jamais. Le monarque était un peu triste, et interrogeait l’horizon, qui ne répondait rien, ne sachant pas, sans doute, qui était son illustre interrogateur... Enfin, on entendit un meuglement sauveur; une automobile approchait. On lui fit des signes. Elle s’arrêta sur le lieu de l’accident. Le propriétaire de la voiture en panne s’approcha, et demanda si son confrère chauffeur voudrait bien prendre à son bord et remettre à la ville voisine le comte de Bonchamp. (C’était le nom que S. M. Léopold avait choisi pour ce petit voyage.) Le confrère chauffeur, qui était seul dans sa voiture avec son mécanicien, accepta avec une parfaite bonne grâce. Il montait une forte voiture de touriste découverte. C’était un homme de taille moyenne, et d’assez large carrure. On ne distinguait pas son visage sous son masque; mais d’après sa tournure et son allure, on pouvait juger qu’il avait dans les quarante-cinq ans.
Le roi prit place à son côté sur le siège de derrière de la voiture, qui partit à une allure modérée.
--Le pays est beau, dit S. M., en laissant errer ses yeux sur la campagne.
--Le pays est beau, répondit l’inconnu qui paraissait, lui aussi, assez disposé à causer.
On causa. Le roi, très amusé de cette aventure, et certain de ne pas être reconnu, se mit à faire parler son compagnon sur plusieurs questions qui étaient à l’ordre du jour en Belgique. Il fut stupéfait de la compétence avec laquelle ce monsieur s’exprimait sur ces sujets divers. Il se montrait parfois assez sévère dans ses critiques et, bien qu’il parlât du roi dans des termes respectueux, il ne se gênait pas pour apprécier très librement sa politique.
Le roi s’amusait de plus en plus. Il retardait avec délices le moment où il allait révéler sa véritable personnalité, et jouissait par avance de l’étonnement de son compagnon.
--Je vois souvent le roi, dit-il, et je lui ferai certainement part des judicieuses réflexions que vous venez d’émettre. Il n’a pas autour de lui beaucoup de personnes aussi sensées et aussi documentées. Si vous voulez, je vous présenterai à lui, et je le connais assez pour vous dire d’avance qu’il vous aura bientôt en grande estime. Qui sait? Peut-être voudra-t-il attacher à sa personne un conseiller aussi intelligent.
--Je vous remercie répondit l’inconnu, mais je ne suis pas libre. Je suis très sensible à l’honneur que vous voulez me faire; mais en admettant que Sa Majesté veuille bien penser comme vous, je serais forcé de décliner une proposition aussi flatteuse; car j’ai des occupations auxquelles je ne puis me soustraire, et qui m’absorbent beaucoup.
Le roi des Belges sentit que le moment était venu de se démasquer. Il était ému malgré lui à l’idée de l’effet qu’il allait produire...
--Et si le roi lui-même vous priait de venir au Palais au titre de conseiller privé?
--Je serais obligé de refuser, dit l’inconnu.
--Il vous en prie, dit le roi, en retirant ses lunettes.
L’inconnu s’inclina avec une expression de profond respect.
--Excusez-moi, Sire, dit-il. Je dois décliner l’honneur dont vous me jugez digne. Je suis vraiment trop occupé ailleurs...
A son tour, il se démasqua, et Léopold, plutôt étonné, reconnu son cousin Guillaume II, empereur allemand.
UN BON MÉCANICIEN
Joseph était certainement le type du bon mécanicien. Il n’avait aucune arrogance; il parlait très gentiment et très familièrement à son patron, et, lorsque quelqu’un de la maison, fût-ce un simple invité, lui demandait un renseignement, il donnait toutes les explications désirables, sans avoir recours à ces effrayantes expressions techniques, telles que carburation, refroidissement, échappement des gaz, qui font hocher la tête aux gens et les rendent rêveurs.
Joseph était un bon garçon rond et de bonne mine; il souriait le plus souvent et il rendait à tout le monde toute sorte de services. On disait: «Il y a des lettres à porter à la poste. Qui est-ce qui y va?»--«Moi, j’ai affaire, disait quelqu’un. Mais est-ce que le mécanicien ne pourrait pas...?» Alors on allait trouver Joseph dans la salle de billard, où, chaque jour, après déjeuner, il faisait sa sieste sur une banquette. On hésitait à l’éveiller; mais il avait un sommeil d’oiseau, et se levait, toujours un peu effaré... On lui disait: «Joseph, ne vous dérangez pas... Si des fois, tout à l’heure, vous allez du côté de la poste...» Il répondait avec une bonne grâce parfaite qu’il allait s’y rendre immédiatement. On finit par ne plus avoir recours à ces formules, puisqu’on savait qu’il y répondait toujours de la même façon, et on finit par lui dire simplement: «Joseph, une lettre à la poste.»
Un jour, il se proposa de lui-même pour mettre du vin en bouteilles, et dès lors le service de la cave lui fut confié, et l’on en déposséda la cuisinière; elle ne demanda pas mieux d’ailleurs, car la cave était humide, et elle avait des rhumatismes à la jambe. Puis, on s’aperçut que de lui-même il avait eu l’idée charmante de laver la vaisselle; si bien que personne ne fut surpris de le voir un jour, un balai à la main, en train de faire le nettoyage complet du grand salon. Ce n’était qu’accidentel d’ailleurs; le salon n’était nettoyé à fond que tous les huit jours; mais il sembla dès le lendemain qu’ayant pris le balai en mains, il éprouvât quelque difficulté à s’en dessaisir. On le rencontra d’abord dans les escaliers, en train de nettoyer sérieusement les angles extérieurs et intérieurs des marches. Il amoncela sur chaque degré, en petits tas, une poussière que personne n’avait jamais songé à déloger.
Puis, dans sa fureur de balayage, il s’arrogea, par une lente et patiente usurpation, le nettoyage sévère de toutes les pièces de notre demeure. Et, quand il l’eut rendue très propre à l’intérieur, il voulut lui donner à l’extérieur un aspect plus frais et plus coquet. Un jour, de grand matin, nous entendîmes un bruit léger sur le devant de la maison. Joseph, suspendu à une échelle de corde, était en train de gratter la façade, qu’il badigeonna ensuite à neuf.
Mais ce travail, si intéressant qu’il fût, devait avoir une fin. Et, quand il fut bien et dûment terminé, notre chauffeur se sentit un peu désœuvré. Le balayage des chambres l’occupait jusqu’à dix heures à peine; c’est alors qu’il pensa à distraire les enfants de la maison, à qui il fabriqua des cerfs-volants. Il les emmena faire de longues courses dans la campagne; il leur apprit un peu d’anglais, leur donna des notions de mécanique...
Quand un meuble se trouvait cassé dans la maison, il le réparait tout de suite avec une habileté remarquable.
Joseph était le favori de tout le monde. On était heureux qu’il fût là. C’était mieux que l’homme utile: c’était une sorte de bon génie. On ne craignait qu’une chose: c’est que Joseph pût un jour nous quitter. Mais cette éventualité était vraiment peu probable; il eût fallu imaginer la possibilité d’un accident, et cette hypothèse n’était pas plausible. Les accidents n’arrivent guère qu’avec les véhicules; or, Joseph ne sortait jamais dans la voiture à chevaux, et les rares fois qu’il fut question de sortir en automobile, il montra pour ce moyen de transport une telle répugnance, qu’après deux ou trois promenades, tout le monde, par un accord tacite, renonça à ce passe-temps.
Joseph le bon chauffeur, cet homme d’une humeur si douce et si égale, ne s’assombrissait, ne devenait maussade et taciturne que lorsqu’il prenait place au volant. On le comprit. On acheta une bâche pour la voiture qui resta tout l’été dans la remise, pendant que le mécanicien, heureux et sympathique à tous, faisait la joie de la maison.
LOUIS... LOUIS...
Joachim était un mécanicien modèle, très adroit, à la fois vite et prudent. En outre--et ce point n’est pas négligeable--il avait un caractère charmant. Il ne se laissait jamais aller à ces silences inexpliqués, à ces bouderies incompréhensibles qui serrent le cœur des passagers de la voiture et tuent toute la gaîté du bord. Il souriait gentiment des plaisanteries que faisait en cours de route la personne admise à l’honneur d’être placée sur le siège. Quand la voiture s’arrêtait, à la question: «Qu’y a-t-il Joachim?» il ne grognait pas: «Y a quéque chose», en soulevant rageusement son capot. Au contraire, sociable, complaisant, amical, il mettait ses compagnons de voyage dans la confidence de ses incertitudes et de ses recherches.
Il ne connaissait jamais la route, mais il supportait tout de même les indications. Et quand il apercevait sur le sol quelques pierres éparses, il s’abstenait de donner des signes d’impatience, de hausser les épaules avec irritation et ne rendait pas le guide du bord directement responsable des moindres aspérités qui se trouvaient sur le chemin.
Quand on lui disait: «Nous partirons demain à cinq heures, ou à sept heures, ou à neuf heures», il ne répondait pas, quelle que fût l’heure indiquée, par un «Bien!» haineux et plein d’une sourde révolte. Mais il faisait un aimable signe de tête, et, le lendemain matin, il était au rendez-vous, avec à peine une demi-heure de retard. S’il lui arrivait de faire attendre ses passagers plus longtemps, à vrai dire il ne pouvait s’empêcher de faire un peu la tête; mais, au bout de quelques minutes de marche, il n’y paraissait plus.
* * * * *
Il s’occupait de sa voiture avec un soin infini. Aussitôt arrivé à l’étape, et bien qu’il aimât assez visiter les villes, il ne sortait pas du garage avant d’avoir nettoyé sa 24 HP limousine. Et si on arrivait tard, tant pis pour les musées et les églises! Il se privait même ce jour-là d’écrire ses quinze cartes postales quotidiennes.
Nous nous réjouissions tous d’avoir avec nous un mécanicien comme Joachim. Nous en félicitions le propriétaire de la voiture, qui souriait, avec un peu de crainte, car il avait une âme naturellement inquiète et disait fréquemment que les bonheurs humains sont fragiles... Plus insouciants, nous nous laissions aller à notre plaisir. Ce voyage d’auto s’annonçait comme un des plus beaux et des plus heureux qu’il nous eût été donné d’entreprendre. Nous avions déjà parcouru une partie de la Bretagne, que nous connaissions, mais que Joachim ne connaissait pas et qu’il avait admirée. Puis nous avions fait une magnifique promenade sur les bords de la Loire, et nous avions revu avec joie tous les châteaux que Joachim n’avait pas tous visités dans ses précédents voyages.
On s’en alla ensuite sur Bourges, puis, de Bourges, on gagna Clermont-Ferrand par Saint-Amand, Montluçon et Pontaumur. De Pontaumur à Clermont les routes qui serpentent au flanc des montagnes furent parcourues par Joachim avec sa prudence, sa sûreté habituelles... D’ordinaire, sur ces routes pittoresques, je n’éprouve pas une joie parfaitement paisible. J’ai toujours peur que le mécanicien soit pris, lui aussi, par la splendeur des paysages. Mais, avec Joachim, rien de semblable n’était à craindre. Il semblait oublier, quand il était au volant, sa passion pour les grands spectacles de la nature. Quand il voulait en jouir, il arrêtait carrément sa voiture, et toutes les personnes du bord, émues par les aspects grandioses qui s’offraient à elles, communiaient dans le même enthousiasme lamartinien.
* * * * *
Clermont-Ferrand était le point, fixé d’avance, où les Puissances mystérieuses, dispensatrices du bonheur des hommes, avaient décidé d’arrêter, et arrêtèrent un peu brusquement notre compte de félicité.
Ce fut au moment même où la voiture, entrant dans la capitale de l’Auvergne, fit halte devant la poste, où quelqu’un de nous avait à faire partir un télégramme très pressé.
L’employé du Destin pour l’œuvre malfaisante fut un petit garçon de la ville, sur lequel nous n’avons pas de détails plus amples, et dont nous savons seulement qu’il devait s’appeler Louis, car ce fut ce prénom que nous aperçûmes écrit en grosses lettres dans la poussière, sur la caisse de la voiture.
Il est probable d’ailleurs qu’en traçant ces caractères un peu gauches le jeune écrivain n’avait pas cru accomplir une pernicieuse besogne, mais qu’il s’était proposé une prouesse calligraphique ou plutôt qu’il avait cédé, par un amour de soi bien excusable, au simple plaisir de contempler, écrit, son petit nom.
Quand celui de nous qui avait envoyé une dépêche sortit du télégraphe, il fit le tour de la voiture et aperçut ces quelques jambages. Il attacha à cette inscription moins d’importance qu’au fameux: _Mane, thecel, pharès_. Il se borna à lire tout haut le mot: «Louis» et à dire négligemment à Joachim, tout en ouvrant la portière de l’auto:
--Il y a encore des sales gosses qui ont barbouillé le derrière de votre voiture...
Mais Joachim, qui allait reprendre sa marche--car la halte avait été très brève, et il n’avait même pas arrêté le moteur--Joachim poussa un soupir terrible... Au témoignage de la personne qui se trouvait à ses côtés, une expression affreuse de désespoir se peignit sur ses traits. Il descendit rapidement de son siège et vint regarder le barbouillage de la caisse.
Il restait là, sans mot dire, si bien que pour contempler le désastre, les passagers descendirent un à un. Et chacun d’eux, en regardant les caractères, ne pouvait s’empêcher de dire à demi-voix: «Louis!...»
A partir de cet instant, la nature de Joachim changea du tout au tout. Notre mécanicien devint morose, puis maussade, puis hargneux. Il avait perdu toute sa complaisance... Et, quand il prononçait une parole, c’était pour parler de l’inscription. C’était pour dire que ça ne s’en irait pas, que les petits silex de la poussière marquaient dans le vernis, et qu’il ne fallait pas essayer de «ravoir» le panneau, qu’on ne ferait que l’abîmer davantage... On serait donc obligé de garder ça jusqu’à Paris. Et, dès lors, il ne comprit plus qu’on ne revînt pas tout de suite. A chaque détour qui nous éloignait de la capitale, il fronçait le sourcil davantage, si bien que nous abrégeâmes d’une semaine au moins notre magnifique excursion... Joachim était devenu insoutenable. Et tout notre plaisir en était gâté, annihilé.
Et, pour la première fois depuis l’événement, nous obtînmes de lui un sourire quand, à Lyon, nous lui dîmes: «On rentrera demain par Dijon et on tâchera d’arriver le soir.»
Ce jour-là il commença à reprendre son bon ancien visage, ne pesta plus que par habitude contre le malfaiteur inconnu, et supporta patiemment que les passants, en apercevant la caisse de la voiture, répétassent tous malgré eux: «Louis! Louis!», donnant ainsi au petit jeune homme néfaste la publicité qu’il avait souhaitée pour son prénom.
HANS HUMPELHANS
Cet autre mécanicien que j’ai connu s’appelait Hans Humpelhans. Il se disait Suisse; mais je crois qu’il était Allemand. Il avait une bonne figure ronde, avec des yeux peints en bleu. Il n’appartenait pas à cette race de mécaniciens taciturnes qui nous en imposent tant. Hans Humpelhans était expansif, toujours jovial et satisfait. C’est un grand tort pour un mécanicien qui veut garder son autorité. Il faut qu’il soit peu communicatif, et paraisse toujours mécontent de quelque chose. Alors, on le respecte, et tous autour de lui, patron et invités, s’ingénient à lui être agréables.
Hans Humpelhans ne dédaignait pas de causer avec le monde; il employait comme les autres mécaniciens des termes techniques qui échappaient aux profanes; mais ce n’était pas du pédantisme, c’est qu’il croyait naïvement que vous étiez au courant de toutes ces choses compliquées.
Hans Humpelhans avait remplacé dans la maison un mécanicien qui ne lui ressemblait pas du tout, sombre et noir comme le Cocyte, et qui avait donné son compte un beau matin pour une raison qu’il n’avait pas voulu faire connaître, et que personne ne connut d’ailleurs jamais. Notez que mes amis, s’ils en avaient pris eux-mêmes l’initiative, auraient eu des motifs plus précis pour se priver de ses services. Car ce premier mécanicien était un effroyable mangeur d’essence. Le réservoir de la voiture semblait avoir été construit sur le modèle ancien et un peu coûteux du tonneau des Danaïdes. Tout le monde savait que le chiffre de cette consommation était en dehors de toute vraisemblance; mais telle était l’autorité de ce mécanicien brun et triste qu’elle s’augmentait de toutes les prévarications qu’il pouvait commettre.
Sous le règne du débonnaire Humpelhans, la consommation du pétrole fut considérablement réduite, et parut néanmoins excessive. Il fut renvoyé pour un bidon! Évidemment ce ne fut qu’un prétexte. Mais le fait même qu’on osa se servir d’un prétexte aussi futile indique nettement combien le malheureux Suisse avait peu de prestige dans la maison où il était en droit d’exercer une si complète dictature.
Ce furent des intrigues d’office qui déterminèrent mes amis à se séparer de ce gros homme blond. Hans, comme son prédécesseur, mangeait à la cuisine. Mais au lieu d’y trôner avec une auréole, comme un Messie en voyage qui s’arrête chez d’humbles gens, au lieu de planer au-dessus du jardinier, du cocher de la voiture à chevaux, et même du chef de cuisine, Humpelhans était confondu parmi les convives, servi à son tour de bête, et n’avait aucun privilège de préemption sur les plats qui revenaient de la salle à manger, ni à plus forte raison sur la petite réserve spéciale de morceaux choisis, qu’un bon chef de cuisine sait prélever sur le rôti avant de le livrer aux appétits grossiers de la table des maîtres.
On apprit un matin que Humpelhans avait été congédié. Et le fait même que l’assemblée générale des invités n’eût pas été consultée sur son renvoi montra encore à quel point sa personnalité était chétive... On ne le vit pas partir; je fus seul à le regretter; et même je ne le regrettai pas longtemps, je le dis à ma honte; car j’eus tout de suite une consolation: l’automobile se trouvant momentanément privée de conducteur, la sortie de l’après-midi fut remplacée par une partie de poker... Je me dis qu’après tout Humpelhans lui-même avait peut-être bien pris la chose, et qu’il s’était en allé tranquillement, avec une âme insouciante.
Je fus détrompé quelques mois après. Je rencontrai Humpelhans sur la place de l’Europe. Il était toujours frais et propre. On ne pouvait savoir si sa casquette était une casquette de chauffeur en place ou de mécanicien sans emploi. Hans Humpelhans fut content de me revoir...
--Ah! monsieur! me dit cet homme, ennemi des préambules, vous savez comment c’est arrivé? Ils ont dit que c’était pour le pétrole, mais c’est rapport à une dispute avec la femme de chambre Marie... Je passais comme ça dans le vestibule...
A ce moment, je m’aperçus que j’avais un train à prendre et que ma montre retardait sur l’horloge. Je quittai Hans Humpelhans, avec un mot de congé rapide...
A trois mois de là, je le retrouvai dans les Champs-Elysées. Il vint à moi, et, sans me dire ni bonjour, ni comment ça va? reprit son récit à la virgule même où il l’avait laissé.
--Et comme elle descendait de l’étage, voilà que soi-disant sans le faire exprès, elle laisse tomber son torchon en feutre sur ma casquette... Justement voilà monsieur qui sortait du fumoir. Voyant cela, il me dit...
Une dame que je n’avais pas vue depuis longtemps, passa en voiture... J’avais besoin de lui parler et courus après elle. Hans Humpelhans n’avait décidément pas de chance avec son histoire. Mais d’ici un an, je compte bien le rencontrer deux ou trois fois, et il trouvera peut-être le moyen de la finir...
L’ORGANISATEUR
L’été dernier, à la campagne, nous avions la bonne fortune d’avoir avec nous un organisateur. C’était un organisateur au repos. Il avait tant organisé pendant l’hiver, qu’il ne demandait qu’à souffler un peu. Il se plaignait beaucoup des rudes fatigues endurées pendant la mauvaise saison. Il n’y avait pas eu à Paris d’homme plus surmené, ni plus malheureux. On se demandait, d’ailleurs, pourquoi. Rien, en effet, ne l’obligeait à organiser...
--Enfin, voyons, si ça vous fatigue tant et si ça vous ennuie, pourquoi continuez-vous ce dur labeur?
L’organisateur avait alors un douloureux sourire et disait qu’il était faible, qu’il se jurait toujours de renoncer à son métier et que chaque fois il se laissait faire et succombait aux sollicitations... N’est-ce pas? On a beau être sûr de ne pas recommencer, se dire qu’on fait un travail de chien pour ne rien récolter, si ce n’est bien souvent de l’ingratitude, on a beau songer à sa santé, à sa tranquillité, on ne peut laisser dans l’embarras des gens qui n’ont confiance qu’en vous, qui sans vous ne sauraient où donner de la tête. On cède, en se disant que c’est la dernière fois... Et ce n’est jamais la dernière fois...
C’est ainsi que l’organisateur, malgré ses protestations, dut organiser en une année cinq banquets, trois bals à l’Hôtel Continental, un certain nombre de concours de marche, une fête aéronautique et ne posa pas moins de quatre premières pierres. Car notre ami appartient également à cette noble caste des poseurs de premières pierres, de ces gens qui ne considèrent qu’une seule pierre des écoles, des musées, des ponts et se désintéressent de toutes les autres pierres subséquentes de ces monuments et ouvrages d’art.
Ils pensent également que les cuirassés de trente millions, que les paquebots de deux cents mètres n’ont de raison d’être que pour être «lancés», après avoir été bénis, dans un port pavoisé, au milieu des fanfares. Sitôt lancés, ces monstres de la mer n’existent plus à leurs yeux. Ils peuvent, s’ils le veulent, couler au fond des eaux ou se déchirer contre les récifs. L’annonce de ces catastrophes ne produira dans l’âme du lanceur de bateaux qu’un sentiment d’indifférence, nuancé à peine par l’espoir d’un nouveau navire à lancer pour remplacer celui qui vient d’être perdu.
Le Destin, qui fit naître organisateur notre malheureux ami, l’a naturellement conduit dans les milieux les plus propices à l’exécution de la tâche pour laquelle il était désigné et marqué au front. Il s’est trouvé dirigé, nécessairement, vers les sociétés de tir, de gymnastique, de vélo, les sociétés de théâtre, les associations d’anciens élèves. Comment peut-il être ancien élève de tant d’institutions différentes? Je ne pense pas qu’il se soit fait mettre à la porte de plusieurs écoles. Mais, tout enfant, encore, il savait sans doute obscurément quelle œuvre il aurait à remplir et changeait certainement d’institution pour augmenter le champ de ses futurs anciens condisciples.
Plusieurs villes de France se disputent l’honneur de lui avoir donné le jour; il fait partie d’une dizaine de sociétés provinciales, qui portent toutes un nom de mets du terroir. Et il n’a pas plutôt organisé le banquet du «Haricot Rouge» qu’il lui faut en toute hâte penser au bal du «Foie de Canard».
C’est ce qu’il nous racontait, avec un air accablé, le soir de son arrivée parmi nous. Et il nous dit avec lyrisme son ivresse d’être débarrassé momentanément de tous ses soucis: les pourparlers avec les restaurateurs, les insignes à commander, les invitations à faire imprimer, les accessoires de cotillon, les cigares, les orchestres, les bouquets aux dames artistes qui veulent bien prêter leur concours! Comme il allait jouir de la vie, égoïstement, lui qui ne faisait que se consacrer à autrui! C’était bien son tour d’être un peu tranquille! Oh! les flâneries dans les prés, les promenades sur les routes ombragées! Et, pour le soir, il apprendrait enfin à jouer le bridge; car, à Paris, il ne joue jamais. Le voyez-vous attablé à une table de jeu, lui qu’on vient déranger à chaque instant, pour réclamer ses instructions ou invoquer son autorité!