Les veillées du chauffeur

Part 6

Chapter 63,842 wordsPublic domain

Pourtant nous eûmes d’abord un moment d’inquiétude. Nous étions déjà à une lieue de la maison sans les avoir aperçus, et nous nous demandions si nous n’avions pas mal calculé notre affaire en leur laissant prendre au départ de la ferme une avance excessive. Mais, tout à coup, à un tournant, nous aperçûmes une belle côte à cinq cents mètres de nous, et sur cette côte deux insectes noirs qui n’avaient pas l’air de bouger...

Au bout de quelques instants, il nous sembla qu’un des insectes bougeait un peu. Un autre s’était décidément arrêté tout à fait... L’auto marchait bon train. Les formes et les couleurs se précisèrent. L’insecte noir arrêté nous apparut sous les espèces d’un avocat blond. Il était penché sur sa machine, et tripotait sa jante... Quand nous arrivâmes auprès de lui, il leva les bras au ciel et nous désigna son pneumatique. Nous lui demandâmes s’il voulait monter avec nous. Mais il préféra continuer à pied.

Un peu plus loin, nous aperçûmes sur la côte un être lamentable, qui s’avançait en pédalant par saccades à la vitesse d’un octogénaire au pas. C’était l’autre malheureux compétiteur qui donnait imprudemment à sa belle le triste spectacle de sa faiblesse et de sa transpirante humilité. Il s’en rendit compte et se résigna à descendre de machine. Mais il nous sembla que c’était un peu tard, et que le mauvais effet était produit. C’était décidément un maladroit...

... Et l’avocat, par contre, était un roublard. Quand il arriva au château, il s’approcha, devant moi, du vieux sportsman qui lui avait prêté sa bicyclette, et lui dit à demi-voix: «Je ferai réparer à mes frais votre pneu, qui est tout tailladé...». Et, comme le propriétaire de la machine protestait: «Si, si, insista l’autre, c’est moi qui l’ai crevé moi-même, avec mon canif. Je savais très bien que je ne viendrais pas à bout de cette côte, et il fallait trouver une excuse à ma défaite.»

--Est-il malin, cet individu-là! dis-je au vieux sportsman, quand l’avocat blond se fut éloigné.

--Heu! heu! fit le vieux sportsman. Peut-être pas si malin que ça...

--Comment? vous croyez?...

--Je ne crois rien. Vous verrez...

* * * * *

Un mois après, l’Américaine épousait le brave jeune homme, celui que nous appelions «la poire».

Aussitôt que j’appris la nouvelle je me rendis chez le vieux sportsman, pour qu’il me commentât ce résultat du match, que lui seul semblait avoir prévu.

--Comment n’avez-vous pas, me dit-il, observé les deux regards que jeta successivement la jeune femme à nos deux amis, le regard moqueur quand l’avocat nous apprit que son pneumatique était crevé, et cet autre regard, plus moqueur encore peut-être, mais un peu attendri cependant, à l’adresse de ce malheureux qui s’épuisait à monter la côte?...

Les femmes aiment souvent les faibles, même quand elles les raillent... Par contre, elles détestent les déveinards...

Notre arriviste, pour être un parfait arriviste, aurait dû savoir cela...

LES JOIES DE LA LECTURE

--Je vais être très indiscret, dis-je à cet ami de station balnéaire, qui m’avait proposé de faire une belle excursion en auto.

--Allons, qu’est-ce que c’est? Ne vous gênez pas...

--J’ai reçu ce matin une lettre d’un de mes camarades--d’ailleurs, vous le connaissez, c’est Frédéric. Il devait venir faire une semaine, le mois prochain, chez moi, à la mer. Or, il me demande d’avancer son voyage, parce qu’il craint de n’être pas libre dans un mois. C’est un compagnon très agréable. Et, s’il vous restait une place dans votre voiture...

--Mon ami, je suis désolé... Vous m’auriez dit cela hier matin... Mais aujourd’hui nous sommes au complet. J’ai invité hier soir précisément mon cousin Léonard... Vous ne le connaissez pas?

--... Je ne crois pas...

--Je n’ai jamais voyagé en auto avec lui. Je ne songeais pas à lui dire de venir. Mais, comme j’ai eu l’imprudence de parler devant lui de notre expédition, il a paru tellement intéressé par notre itinéraire, que je n’ai pas pu faire autrement que de l’inviter... Si j’avais su... Je suis vraiment navré...

--Mais vous avez tort... C’est moi qui aurais dû vous en parler plus tôt. Je vais télégraphier à Frédéric. Je regrette qu’il ne vienne pas. Mais il n’a rien à me reprocher, puisque nous avions choisi un autre moment pour nous réunir... A demain matin.

* * * * *

Le lendemain matin, la voiture vint me prendre devant mon petit cottage. Il n’y avait plus que ma place de libre. Je serrai la main aux deux personnes que je connaissais. Puis, le cousin Léonard et moi, on nous présenta l’un à l’autre. C’était un grand monsieur mince, avec une barbe triste, et un regard très poli derrière son lorgnon. Il était installé dans le fond de la voiture. On m’avait réservé la place de devant.

--Voulez-vous des couvertures?

--Non, non. C’est très bien. Il fait très chaud.

Quand nous fûmes en rase campagne, et que l’auto fila à bonne allure, je me repentis un peu de n’avoir pas accepté cette offre aimable. Je fus sur le point de demander tout de même une couverture, quitte à m’entendre dire: «Ah! ah! vous y venez», ce qui est toujours un peu humiliant. Mais, en me retournant, je vis que toutes les couvertures étaient utilisées. Le cousin Léonard était entouré chaudement jusque sous les bras. Il tenait à la main un livre recouvert d’un passe-partout de maroquin. Il lisait ce volume avec beaucoup d’attention. Il connaissait peut-être le pays et attendait, pour lever le nez de son volume, qu’on se trouvât dans une région nouvelle.

La campagne était vraiment fort belle; la brume légère s’était levée, et nos yeux se régalaient de verdure. Nous arrivâmes sur un plateau, d’où l’on découvrait un immense paysage. Une chambre à air éclata précisément à cet endroit, admirablement choisi pour y faire une petite station.

Nous descendîmes nous dégourdir les jambes. Mais le cousin Léonard ne quitta pas sa place, et continua sa lecture.

--Vous connaissez ce pays, Léonard? lui demanda le propriétaire de l’auto.

--Non, mon cousin, dit M. Léonard très doucement. C’est la première fois que j’y viens.

--Vous ne trouvez pas qu’il est très beau?

M. Léonard, poliment, promena un regard tout autour de lui. Puis il murmura:

--Oui, c’est très beau.

Et il se remit à lire.

* * * * *

Nous avions hâte d’arriver de bonne heure à l’étape. Il y avait à visiter un remarquable musée, une vieille église, et à faire une promenade au bord du fleuve, dont les bords, selon l’expression du guide, étaient tout à fait «riants».

Il n’y a pas pour une ville une parure plus belle qu’une rivière. Rien d’aussi «freundlich», comme disent les Allemands, que ces vieux quais où de vieilles maisons curieuses se pressent le long de l’eau, pour voir passer les bateaux... Nous ne manquâmes pas d’aller faire une ballade à pied, sur les berges, au coucher du soleil, quand nous eûmes admiré la vieille église et après une heure fort agréable passée au musée.

Le cousin Léonard ne nous avait pas accompagnés. Il se sentait un peu fatigué, disait-il. En repassant, une fois, puis une seconde fois, devant l’hôtel, nous le vîmes installé dans le salon du rez-de-chaussée. Il était près de la fenêtre, et lisait son livre avec une telle attention, que nous nous arrêtâmes une bonne minute devant lui, sans qu’il nous aperçût.

Le soir, après dîner, nous fîmes encore un tour dans la ville. On nous avait indiqué un petit café-chantant très amusant. Léonard s’excusa de ne pouvoir nous accompagner. Il voulait, disait-il, se coucher de bonne heure. Quand nous rentrâmes, vers minuit, il avait encore de la lumière dans sa chambre...

Le lendemain matin, nous étions tous levés et prêts à partir. Pas de Léonard. Nous le cherchâmes dans l’hôtel. Il n’était plus dans sa chambre. Nous redescendîmes. Le chauffeur arrivait pour demander si l’on partait.

--Nous attendons M. Léonard. Nous ne savons pas où il est passé.

--Mais il est dans ma voiture depuis une demi-heure, dit le chauffeur.

--Dans votre voiture!

--Oui, il lit.

Nous rejoignîmes Léonard, qui nous demanda fort gentiment si nous avions bien dormi. Puis, sans trop de hâte, il se remit à lire.

* * * * *

Mais enfin, qu’est-ce qu’il lisait donc comme çà?

L’un de nous le lui avait demandé avec une certaine timidité, parce que M. Léonard nous en imposait un peu à tous par son air grave et sa civilité extrême, et, pour rien au monde, nous n’aurions voulu être indiscrets.

--Vous lisez quelque chose de très intéressant? avait demandé notre ami, en s’efforçant de ne pas mettre le moindre soupçon de reproche dans cette phrase.

M. Léonard avait incliné la tête, avec son inaltérable politesse. Il avait regardé la première page du volume, comme pour se rappeler exactement ce qu’il lisait, puis il nous avait dit simplement:

--Oui, ce n’est pas mal fait.

Qu’est-ce que c’était donc que ce volume? Nous avions fini par respecter complètement l’isolement de notre compagnon de route. Nous parcourions un pays merveilleux. Nous renoncions à interrompre M. Léonard dans sa lecture pour lui faire admirer le paysage. Même nous mettions une sourdine à nos cris d’enthousiasme pour ne pas le déranger. Jamais nous n’avions fait un plus beau voyage. Et nous aurions été complètement emballés si nous n’avions pas été tant soit peu gênés par l’indifférence de M. Léonard, tourmentés aussi par notre curiosité: quel était donc ce livre passionnant?

Ce n’était pas facile de le savoir. Il ne le quittait jamais. Nous savions seulement que c’était un volume assez fort, écrit très fin; il le lisait très lentement, mais avec une attention de plus en plus grande.

Enfin, le soir du cinquième jour, le patron de l’auto nous appela dans un coin de cour, à l’hôtel où nous venions d’arriver.

--Je sais ce qu’il lit...

--Vous savez?

--Oui, je sais. Il est descendu le premier tout à l’heure. Il avait à envoyer une dépêche. Dans sa précipitation, il avait laissé le volume dans la voiture. Je n’ai pu y tenir. J’ai soulevé la reliure passe-partout, et j’ai regardé le titre...

--Eh bien?

--C’est un récit de voyage en automobile...

... Oui, continua notre ami. Et, comme il va l’avoir fini bientôt, il vient de télégraphier à Paris--j’ai vu par hasard la dépêche--pour demander à son libraire de lui envoyer à l’étape d’après-demain un autre récit de voyage.

CHAMBRES D’HÔTEL

J’ai visité avec un grand intérêt, au Salon de l’Automobile, l’Exposition des chambres d’hôtel. Ah! les chambres claires, propres, amicales! Et je songeais à des arrivées sinistres, à minuit, dans des petites villes, au bougeoir de cuivre semé de larmes blanches, que vous destinait le veilleur, à la recherche de la chambre 17 où vous amenait ce garçon taciturne, après avoir monté un escalier, suivi un corridor, descendu trois marches et tourné deux fois dans des recoins. Et une fois seul, dans cette chambre froide, quels tristes efforts pour fermer les grands rideaux de la fenêtre! On tirait l’un après l’autre, sans que rien ne bougeât, des cordons enchevêtrés. On ne faisait que remuer un peu de poussière sèche. Un bec de gaz veillait dans le corridor jusqu’au moment où le jour venait et remplissait la chambre d’une clarté barbare.

Mais, quand le jour était venu, c’était tout de même moins affligeant que cette petite flamme de bougie qui révélait peu à peu les coins et les murs. Le papier était parti par endroits; à d’autres endroits, il se gonflait en ampoules. Il y avait dans un coin du plafond, près du lit, un trou noir et inexplicable, d’où sortirait sans doute cette grande araignée, exotique et venimeuse, qui vient tuer mystérieusement les voyageurs pendant leur sommeil.

Les gravures représentaient des scènes antiques où des rois étaient chargés de chaînes, où des femmes éplorées et froides suppliaient des guerriers impassibles et bouclés. Parfois, c’étaient des fêtes champêtres qui vous dégoûtaient de la danse, de la joie et des corbeilles de fruits.

Les fauteuils étaient couverts d’un reps terrible, hostile, où l’on aurait voulu frotter des allumettes. Ils s’ornaient, en outre, de petits ronds de dentelles qui tombaient constamment et qu’on replaçait par manie. La pendule battait un tic-tac tellement implacable qu’on se relevait, à peine couché, et qu’on arrêtait rageusement le balancier pour tapage nocturne.

Quand on s’était remis au lit et qu’on avait réussi à réchauffer les draps humides, on s’apercevait que l’édredon était beaucoup trop lourd et la couverture beaucoup trop mince; on était en nage dès son premier sommeil; on rejetait machinalement l’édredon et l’on se retrouvait, l’instant d’après, transi de froid. Il fallait rechercher le duvet; le lit était débordé; la couverture, trop étroite, s’en allait on ne savait où; on s’enroulait dedans comme on pouvait; on s’enfouissait à nouveau dans l’édredon recouvré.

Et tout à coup, on avait peur d’être incommodé et d’être obligé de s’en aller à travers les corridors inconnus, en trébuchant sur les souliers placés devant les portes, pour arriver, après mille périls et mille terreurs, jusqu’à un réduit immonde ou suffocant...

En un rien de temps, tout a changé. Ce réduit, infâme et glacé, est devenu un endroit bien aménagé, chauffé au calorifère, où l’on passerait des heures à lire des romans. Une lumière éclatante a envahi les chambres et les corridors. On n’a pas modifié les recoins et fait disparaître dans les couloirs les inégalités de niveau, parce que ces complications étaient séculaires et immuables. Mais ces détours, largement éclairés désormais, ont perdu leur aspect sinistre. Le bougeoir, lamé de cire, jaspé de vert-de-gris, n’existe plus. Le veilleur a toujours l’air renfrogné d’un homme arraché à son premier sommeil. Mais il a quelque chose de plus satisfait et de plus auguste; car il est celui qui, d’un geste de main, en tournant un bouton, fait naître la lumière. Il est détenteur d’un peu de la puissance divine.

Dans la chambre, le reps subsiste. Le reps est inusable et éternel. Mais le papier a été arraché et remplacé par un autre papier à quinze sous le rouleau, que les murs, séchés par le calorifère, ne soulèvent plus. Il n’est plus question de gravures gréco-latines: Hippocrate, les envoyés d’Artaxerxès, Coriolan, les Volsques, le Brenn, les sénateurs, les licteurs, tout ce monde s’est répandu chez les marchands de bric-à-brac où il attend qu’un engouement subit lui redonne une certaine valeur et l’installe dans les salons élégants. Il a été remplacé par des chromos plus modernes et d’un prix infime: une noce, un baptême sous le Directoire.

Les rideaux qui tendaient à se rejoindre et ne se rejoignaient jamais ont été évincés par un store à l’italienne, qui doit s’abaisser et ne s’abaisse d’ailleurs point; mais il ne faut pas demander l’impossible.

Le lit est maintenant en fer peint avec de jolies boules de cuivre. Une lumière électrique éclaire la cheminée et saute magiquement à la tête de ce lit bien moderne.

A qui devons-nous ces transformations? Quelle fée bienfaisante rend peu à peu toute la province habitable et confortable? C’est qu’il est venu, sous d’étranges peaux de bêtes, des visiteurs exigeants et tout-puissants. C’est que le char du Progrès, avec ses quatre cylindres, a parcouru la France.

AUTOUR DU QUARANTIÈME DEGRÉ

Il ne s’agit pas ici d’un voyage d’explorations aux alentours d’un degré de latitude ou d’un méridien. Non, le degré en question est un simple degré centigrade, le quarantième au-dessus de zéro, celui que Fahrenheit appelait plus volontiers le 104ᵉ.

Mais ce simple petit degré ne laisse pas d’avoir une certaine importance; car il fait partie de cette série très restreinte, qui va du trente-cinquième au quarante-deuxième, et qui délimite étroitement l’espace thermométrique où notre pauvre corps humain a licence de se promener, alors que la matière inanimée a droit à une échelle beaucoup plus vaste, depuis des centaines de degrés au-dessous jusqu’à des milliers de degrés au-dessus.

Le trente-septième degré, degré normal et banal, n’offre aucun intérêt; le quarantième degré est infiniment plus pittoresque. Il est surtout fréquenté par des typhiques, des scarlatineux, des rougeoleux, et aussi par des grippés.

C’est à ce dernier titre, le plus modeste de tous, que j’ai été admis au quarantième degré pendant vingt-quatre heures, au début de la semaine dernière. Je m’étais procuré une influenza de la façon la plus commode et la plus pratique. J’avais marché assez vite au milieu d’une foule pressée de façon à avoir bien chaud; puis, le pardessus bien ouvert sur la poitrine, j’étais resté à causer au coin d’une rue, au milieu d’un courant d’air actif. J’aurais pu d’ailleurs, pour le même prix, me procurer quelque chose de plus conséquent, tel qu’une bonne pneumonie par exemple. Mais je me contentai d’une grippe.

La période ennuyeuse du voyage, c’est l’ascension, quand la fièvre monte du degré normal au bienheureux quarantième degré. On a des frissons, on claque des dents, on est pour soi-même un compagnon insupportable. Mais une fois installé au degré voulu, que l’on est bien! On pense ou l’on rêve à des choses imbéciles, mais qui ne vous paraissent peut-être idiotes ou absurdes que parce qu’on n’en a pas l’habitude. On associe des idées qui ne vont pas ensemble, et par moments on a du génie. On construit un système philosophique qui vous semble d’une ingéniosité et d’une beauté extraordinaires. Quand, une fois redescendu à une température plus normale, on essaie de reconstituer par bribes ces conceptions du quarantième degré, elles vous apparaissent comme des pauvretés. Mais c’est parce qu’on n’est plus au quarantième degré, et c’est parce qu’il faudrait y rester pour comprendre ce qui s’y passe et ce qui s’y rêve.

Si l’ascension vers la fièvre est pénible, la descente, à renfort de quinine, est moins douloureuse, bien que le fébrifuge vous rende sourd et hébété; mais c’est assez agréable d’être hébété et sourd. On dirait qu’on a capitonné le monde pour ne pas vous faire mal à la tête. Quand on est redescendu (en faisant attention de ne pas descendre par erreur deux degrés de trop), on est meurtri et abattu, avec des quantités de petites douleurs insignifiantes qui voltigent sur vos reins, autour de votre tête, le long de vos côtes...

* * * * *

Je suis sûr que c’est un excellent sport que l’influenza, et qu’on va découvrir un de ces jours qu’il faut avoir de l’influenza et de la fièvre une fois par hiver. Après avoir inventé des fébrifuges, il faudra trouver des fébripètes. D’ailleurs, ceci n’est qu’un détail d’une grande conception, dérivée de l’idée du vaccin et touchant la maladie _nécessaire_ et _volontaire_. D’ici cent ans, toutes les pneumonies, pleurésies et fièvres éruptives que nous subirons, nous nous les serons données nous-mêmes, à des époques que nous aurons choisies, au lieu de nous en remettre au hasard, qui nous envoie les maladies à des moments où elles peuvent être préjudiciables à nos affaires, et même à notre santé.

UN HOMME PRATIQUE

La voiture était venue me chercher à cinq heures du matin. J’attendais, depuis un quart d’heure déjà, à la porte de chez moi, avec mon casque de route, mes lunettes menaçantes, et une forte valise. Puis, nous étions allés prendre Frédéric, qui portait une espèce de suroit et un masque. Il installa à côté de mon bagage un sac de voyage, et nous partîmes chez Gédéon, qui, lui, n’était pas devant sa porte. Nous dûmes éveiller son concierge, qui l’appela au téléphone... Et dire qu’il avait absolument insisté la veille pour qu’on avançât l’heure du départ! Il nous retardait froidement de vingt minutes. Naturellement une fois descendu ce fut lui qui nous attrapa, et de quelle façon! Il était prêt depuis très longtemps. Il nous avait d’abord attendus à la fenêtre, et, de guerre lasse, était rentré s’asseoir dans sa chambre. Il pensait que le mécanicien cornerait. Mais le mécanicien n’avait pas corné...

--Comment! il a corné plus de dix fois!

--Alors, c’est que vous avez une trompe qui ne s’entend pas.

Vous pensez bien qu’il n’arrêtait pas de mentir. Il était resté couché tout simplement une heure de plus que nous, en se disant qu’il serait toujours temps de se lever quand il nous entendrait. Il valait mieux le laisser dire... Mais, comme il s’installait à côté du chauffeur, nous remarquâmes qu’il n’avait pas de sac de voyage.

--Eh bien, et ton sac? Tu l’as laissé en haut?

Mais il haussa les épaules.

--Je n’ai pas besoin de tous ces embarras. J’ai tout ce qu’il faut sur moi... Vous ne savez pas voyager... Passe-moi plutôt une cigarette...

--Tu ne vas pas fumer en phaéton? Tu nous enverras du feu dans les yeux.

--Ne t’occupe pas de ça.

--Comment? Que je ne m’occupe pas de ça.

--Je fume simplement pour la sortie de Paris. Ferme. Et donne-moi ta boîte d’allumettes... Et prête-moi aussi tes lunettes, puisque je suis devant.

La voiture gagnait l’Arc de Triomphe et le Bois.

* * * * *

Jusqu’à Versailles, on alla plutôt doucement. Mais, une fois sur la route de Rambouillet, on commença à filer à gentille allure. Cette brute de Gédéon continuait à fumer.

--Mon vieux, tu es agaçant. J’ai manqué recevoir une cendre dans l’œil. Cesse de fumer ou rends-moi mes lunettes.

--Non, mon vieux, je les garde. Mais je vais jeter ma cigarette. Encore trois ou quatre bouffées.

--Je ne comprends pas le plaisir que tu as à fumer en auto.

--Moi, je le comprends.

--Il te faudrait, dans ce cas-là, une petite pipe couverte.

--En as-tu une?

--Oui, j’en ai une. Tu en trouveras une pareille à Chartres.

--Eh bien, passe-moi la tienne. Je t’en achèterai une autre à Chartres.

A Chartres, il n’en fut plus question. Gédéon, d’autorité, déclara qu’on ne s’arrêterait pas. On avait perdu du temps au départ, qu’il fallait absolument rattraper.

On dut s’arrêter tout de même à la suite d’une crevaison, dans un petit village. Gédéon, qui n’avait pas de monnaie, nous demanda vingt sous pour s’acheter des cartes postales. Puis, il lui fallut des timbres. J’avais un petit carnet de figurines, qu’il trouva très pratique. Il prit ce qu’il lui fallait pour ses cartes.

--Je garde le reste pour les besoins futurs de notre petite troupe, dit-il en mettant le carnet dans sa poche.

* * * * *

Nous arrivâmes pour dîner à Angers, où nous dûmes passer la nuit. Nous avions trois bonnes chambres à l’hôtel. Gédéon avait pris celle du milieu, qui faisait le coin sur la place.

--Mes enfants, dit-il, moi j’avais la place de devant. Je ne descends pas dîner avant d’avoir procédé à un nettoyage soigné. Qui est-ce qui a de l’eau de Cologne à me prêter?

Nous mîmes à sa disposition chacun un flacon d’eau de Cologne. Il flaira les deux bouteilles, et en choisit une. Dix minutes après, je le vis entrer dans ma chambre.

--As-tu, me dit-il, une brosse à dents neuve?

--J’en ai une, mais elle n’est pas tout à fait neuve.

--Comment? s’écria-t-il, quand tu voyages tu ne peux pas t’acheter une brosse neuve?

Il s’éloigna vers la chambre de Frédéric, puis revint triomphalement, tenant une brosse à dents toute neuve à la main.

--Tu vois, me dit-il, Frédéric n’est pas comme toi.

--Mais, est-ce qu’il ne se sert pas de sa brosse?

--Ce n’est pas la peine, ce soir. A l’arrière, vous n’aviez pas de poussière. Tandis que moi, je ne boulottais que ça. Mais, mes petits vieux, comme je ne suis pas tout à fait prêt, vous allez me faire le plaisir de descendre, et de faire préparer le dîner.

Nous descendîmes, Frédéric et moi. Installés dans la salle du restaurant, nous attendîmes l’arrivée de Gédéon.

--Il est tout de même un peu épatant, dit Frédéric. Il m’a pris ma brosse à dents, ma brosse à habits et mon peigne. Il m’a demandé également de la pâte dentifrice, ma lime à ongles, mon coupe-ongles, et m’a attrapé parce que je n’avais pas de pommade pour les ongles.