Les veillées du chauffeur

Part 5

Chapter 53,846 wordsPublic domain

Le «oui» du vieillard me rassura mal. Il y avait certainement une espèce d’entente maçonnique entre les habitants de la ville. Le pharmacien ne dirait pas à des étrangers de mal du dentiste, et le dentiste, sûrement, ne ferait que louanger le pharmacien...

La boutique de literie était assez convenable, mais l’allée à côté était un peu obscure. Le dentiste habitait au premier étage. C’était bien. Mais ce premier étage était aussi le dernier. Une carte de visite imprimée était clouée sur la porte. Elle indiquait au moins que l’habitant était dentiste. Je tirai un cordon de sonnette qui pendait jusqu’à terre. Je tirai tant que je pus; aucun bruit ne se fit entendre; il n’y avait qu’à adresser à la Providence quelques vœux muets, et à laisser agir... La porte s’ouvrit enfin, et je me trouvai en présence d’une forte dame blonde, mal coiffée, et qui portait, accroché à son sein, un nourrisson plein de gourme.

La petite antichambre donnait sur une salle plus claire, où se trouvaient un fourneau de cuisine, une machine à coudre et trois enfants épars. On ouvrit une porte latérale, et on me fit entrer dans le cabinet, pendant que des ordres brefs envoyaient les trois enfants, dans des directions différentes, à la recherche de leur père.

* * * * *

Resté seul dans le cabinet, je regardai autour de moi... Il y avait devant la fenêtre un fauteuil opératoire, en velours vert usé, et dont les articulations compliquées n’étaient plus d’un nickel étincelant. Sur la cheminée, un certain nombre de petites fioles sans étiquettes, avec des fonds de liquides verdâtres, jaunes ou bruns. Des outils divers, pinces, daviers, étaient disposés sur une serviette presque propre. J’aperçus un petit miroir à manche, que l’on me mettrait prochainement dans la bouche.

J’y aurais aussi, en supplément, les doigts du dentiste... Je m’approchai de la fenêtre, pour le voir venir d’un peu loin. Au bout d’un instant j’aperçus, traversant la rue, accompagné d’un enfant, un gaillard terrible, avec trop de cheveux frisés. Qu’est-ce que j’allais lui dire? Je ne sentais plus mon mal de dents. C’était probablement un coup d’air, et aussi un peu de neurasthénie, de l’auto-suggestion, oui, de l’auto-suggestion...

J’entendis s’ouvrir la porte d’entrée, puis celle du cabinet. Machinalement je regardai les doigts de l’opérateur, et ses ongles... Puis, décidé:

--Monsieur, je ne viens pas pour une dent... Je vais très bien. Mais nous sommes en auto. Et nous avons besoin pour une petite réparation, d’un outil délicat, que nous ne pouvions trouver qu’ici. Une petite pince... Et si vous pouviez nous céder cela...

VISITEURS

Il y a au Salon de l’Automobile des voitures admirables et mille autres objets intéressants. L’installation est grandiose et l’éclairage merveilleux. Tout cela a été dit, et le plus extraordinaire est que c’est vrai.

J’y suis allé une première fois pour admirer l’installation, qui vaut à elle seule le voyage. J’y retournerai d’autres fois pour regarder les voitures. Et j’y retournerai tout le temps pour voir les visiteurs, qui ne constituent pas le moindre attrait de l’Exposition.

Ce n’est point le public étrange et bigarré des foires universelles. Le pittoresque en est moins violent. C’est plus près de nous, c’est plus humain.

Je ne veux pas prendre les airs d’un observateur féroce, qui le monocle à l’œil, entre là pour «observer». Dans ces conditions, avec un œil braqué, on ne voit rien du tout. Il faut au contraire que le regard erre librement, innocent de toute intention. Il ne faut pas chercher et provoquer le client; il faut l’attendre.

* * * * *

Le visiteur compétent échappe à ma compétence. Quand il se prononce avec gravité sur l’excellence d’un dispositif, son autorité m’en impose toujours; je suis incapable de dire si elle est ou non usurpée. J’ignore si l’on doit admirer le savoir de ce monsieur, ou railler son pédantisme.

Assez souvent, dans un fumoir, j’ai connu cette mésaventure: écouter pendant une demi-heure un invité qui m’avait pris à part, suivre ses développements avec l’intérêt de celui qui comprend ou l’attention encore plus grande de celui qui ne comprend pas, être très honoré en somme d’être l’auditeur d’un homme aussi plein de science... et, aussitôt l’entretien fini, me sentir regardé avec pitié par d’autres invités, dont l’un me disait: «Eh bien! cet imbécile de Z... vous a-t-il assez rasé?» Je commence dans ces cas-là par me dire que ce sont les autres invités qui ont tort, et que ce Z... est un homme de valeur, injustement méconnu.

J’aime mieux m’accorder cela que de me considérer moi-même comme un pauvre naïf.

Je laisse donc de côté les visiteurs compétents, pour m’épargner des erreurs d’appréciation. Non pas qu’à l’occasion je ne demande pas un renseignement à un technicien. Mais je le fais de moins en moins souvent parce qu’on me donne beaucoup plus d’explications que je n’en demande. Je perds pied très vite. Le conférencier m’entraîne en pleine mer; c’est un nageur intrépide, qui ne se rend pas compte de la faiblesse de l’apprenti. Et, une fois entraîné si loin, c’est toute une affaire pour revenir au rivage. On ne peut pas pousser des cris de détresse. Il faut achever la traversée bon gré mal gré, et avoir la force, une fois le voyage fini, de faire un grand geste d’approbation.

* * * * *

Après m’être détourné des visiteurs compétents ou demi-compétents (que je suis obligé, faute d’un discernement suffisant, de laisser dans la même catégorie), je vais avec délices vers mes frères innombrables, vers la petite classe enfantine, vers tous ceux qui ne sont pas fixés, mais qui admirent tout de même, parce que c’est admirable, et restent «comme deux ronds de frites» devant les splendeurs de l’automobile!

Et j’aime aussi le couple anonyme et bien connu, dont le signalement change, mais qui est toujours le même. Lui, hier, pouvait avoir dans les trente-cinq ans. Il était de taille moyenne. Il portait un chapeau haute-forme nickelé, avec une barbe châtain clair toute neuve. Son pardessus à taille et à jupe lui donnait l’aspect d’un monument très moderne.

Elle est blonde. Les pelleteries fauves de son manteau, la fraîcheur de son visage, l’édifice de plumes placé sur sa tête, tout cela fait un assemblage très actuel, très sauvage et très charmant.

La Providence semble avoir comblé ces deux êtres. Elle leur a prodigué la beauté, les plumes, les fourrures et même un collier de perles et une canne à bec d’or qui ne sont pas compris dans les objets énumérés plus haut. Pourtant ce couple favorisé est sans joie. Pourquoi? Je les suis sans en avoir l’air, et j’essaie d’en démêler les motifs.

Peut-être portent-ils toute leur fortune sur leurs personnes... Peut-être n’ont-ils pas d’automobile... Peut-être la dame s’ennuie-t-elle... Peut-être le monsieur n’est-il pas distrayant...

Ils ont des yeux et ils ne voient pas... Ils s’arrêtent devant les plus beaux stands. Leurs regards s’appuient un instant sur un capot de voiture. Le monsieur ne dit rien. La dame ne fait aucun effort pour s’intéresser à quoi que ce soit. Elle semble considérer que l’effort incombe au mari, qu’il doit lui indiquer ce qu’il faut voir...

Un moment il lui propose timidement d’aller s’asseoir dans une limousine. C’est un plaisir comme un autre. Mais elle ne répond rien, tourne le dos, et poursuit sa route.

Il met quelques instants à la rattraper. Pendant qu’il est séparé d’elle il en profite pour poser son doigt ganté sur un pneumatique. Il y a longtemps qu’il en avait formé le dessein.

Il l’a rejointe. Elle est arrêtée devant une auto dont le capot est assez important. Lui, alors, dit avec autorité: «Forte voiture!» Elle reprend sa marche. Il la suit...

Les voici maintenant devant une voiture de course. Un écriteau annonce qu’elle a gagné un circuit, tant de kilomètres en tant d’heures et tant de minutes.

--Tu vois, lui dit-il, voilà la voiture qui a gagné le circuit.

Elle répond simplement: «Je sais lire.»

* * * * *

Je les perds de vue, puis je les retrouve au buffet. Ils n’ont qu’une consommation devant eux. Lui a pris un bock; il n’aime pas la bière, mais il n’a pas d’imagination... Sa compagne a refusé successivement tout ce qu’on lui a offert...

Voilà. Ils ont visité le Salon de l’Automobile. Le mois dernier ils ont vu également l’Exposition Coloniale et le Salon d’automne.

A LA SALLE

Je ne suis pas fâché de vous dire que je fais de l’escrime depuis vingt-deux ans.

Mais, pour décourager les bretteurs qui seraient tentés de me chercher querelle, je m’empresse d’ajouter que, pendant ces vingt-deux ans, j’ai travaillé d’une façon assez intermittente; tout en ayant acquis quelques principes, je suis resté ce que j’étais au début, un tireur très dangereux, avec qui il faut rester sur la défensive, car il y a autant de chances pour que je molle mon épée dans mon adversaire que partout ailleurs.

J’ai commencé par faire de l’escrime dans une salle d’armes humide et sombre qui se trouvait dans un passage. J’ai acheté un masque, un gant, une veste, deux fleurets, des sandales, et j’ai payé un mois d’avance. Mais le second mois, ayant égaré l’argent que m’avait remis ma famille, je ne suis pas retourné à la salle, où j’ai laissé mes fleurets, ma veste et mon masque, soigneusement rangés par le prévôt dans une case.

Le maître d’armes était mince, sévère et moustachu. Il n’y avait entre lui et moi aucune expansion, aucune cordialité. Le prévôt, un grand gaillard alsacien, me parlait davantage. A cette époque, où l’on ne faisait que du fleuret, on s’épuisait à acquérir une garde correcte, la pointe de l’épée à la hauteur de l’œil de votre adversaire, la poignée à la hauteur de votre téton droit.

Chacun des élèves offrait à son tour une bouteille de madère dont je buvais un verre le plus gaillardement possible. J’espère pour les débutants actuels que le jeu de l’épée et l’entraînement anglais ont fait disparaître l’habitude de l’apéritif, qui a beaucoup attristé mes premières armes.

Au régiment, où je continuai à me perfectionner dans le noble métier, le verre de madère était moins obligatoire. Mais les masques exhalaient une odeur héroïque, acquise à la sueur de mille fronts. Les fleurets, trois fois raccommodés, étaient en demi-cercle. Les prévôts vous disaient: «Engagez sixte!» ou «Parez quarte!» en regardant au dehors. On sentait que leur métier ne consistait pas à rester ainsi sur la planche, mais à recoudre éternellement des plastrons et des vestes dans la chambrée paisible du P. H. R., ou peloton hors rang.

En quittant _du_ régiment, je m’acheminai vers l’Ecole de droit et vers la Faculté des Lettres. Je menai la vie du Quartier. Elle consistait tout en déjeunant, dînant et couchant chez mes parents, sur la rive droite, à passer mes après-midi sur la rive gauche, chez des bouquinistes. Ce n’était pas par paresse que je ne fréquentais pas les cours. C’était parce que j’arrivais toujours une demi-heure après l’heure. Et je déteste manquer le commencement. C’est ainsi que je lâchai le droit criminel après trois séances, le droit civil dès la seconde fois, et le droit romain avant le premier cours.

Mais j’avais découvert non loin du boulevard Saint-Germain une petite salle d’armes où je trouvai à bon compte un masque, une veste, des fleurets, des sandales et un gant. Pendant un mois je fus l’élève d’un petit homme rond et bon enfant qui passait son temps à mesurer sa salle à grands pas et à changer de place différents diplômes accrochés au mur.

* * * * *

Mon troisième masque et ma troisième veste furent achetés dans les environs de la Bourse quelques années après. C’était dans une salle d’armes bien agencée que dirigeait un maître d’armes assez célèbre, assisté également d’un prévôt alsacien. Comme ma famille cette fois, m’avait payé un trimestre et qu’on ne buvait presque pas de madère, je fis quelques progrès dans cette nouvelle maison. Et c’est là que je fis pour la première fois quelques assauts, avec un maître généreux et un prévôt des plus débonnaires.

J’étais donc pour la troisième fois dans tout le feu de ma passion pour l’escrime. Un jour, je reçus la visite d’un ami de ma famille, qui habitait une grande ville de l’Ouest.

C’était un petit jeune homme blond et dédaigneux. Nous parlâmes escrime, et il me dit négligemment qu’il était de première force. Son professeur venait très souvent faire assaut avec les meilleurs maîtres de Paris. Alors il avait ainsi «la ligne» des premiers tireurs. Or, lui-même était nettement plus fort que son professeur, qu’il doublait à chaque assaut.

Je conçus immédiatement le projet d’amener mon ami à la salle d’armes. Voilà qui me poserait auprès de mon maître, qui ne me regardait pas comme quelqu’un de très important.

Mon ami de l’Ouest accepta immédiatement ma proposition, et nous fîmes notre entrée à la salle. On prêta une veste à l’invité, qui se mit sur la planche en face du maître lui-même.

Le maître était prudent. Il tira avec circonspection pendant une minute. Puis, se rendant compte des choses, il administra à mon ami ce qu’on appelle un gilet, mais un gilet bien conditionné avec dix coups de boutons successifs.

Après ce gilet du professeur, l’invité reçut un «chilet» du prévôt alsacien, qui ne se laissa pas toucher et toucha lui-même une huitaine de fois.

--Faites maintenant assaut avec Monsieur, dit le maître en me désignant.

Mon ami hésita. Un grand combat se livrait en lui. Fallait-il perdre tout à fait son prestige, ou bien en garder encore un petit peu? Il se décida à risquer contre moi ce petit peu.

Je le touchai trois fois et il ne me toucha pas... Le hasard même était contre lui.

Pendant qu’il se rhabillait, on parla sans entrain de toutes sortes de choses, mais pas d’escrime.

Il fut prêt le premier, toussa légèrement en disant: «Je ne suis pas très bien aujourd’hui; d’une façon générale, le climat d’ici ne me réussit pas.» Puis il prit congé de moi pour la vie.

LES GRATTEURS

Le cyclisme nous a fait connaître le _scorcher_, le brûleur, le pédaleur enragé qui, assis sur sa selle très haute, et les bras plongeant sur son guidon très bas, dépassait en vitesse les promeneurs de la route, non sans leur laisser voir de hideux mollets nus.

L’automobilisme nous a valu le _gratteur_, le chauffeur que la vue d’une autre voiture affole, qui se précipite dans la poussière aveuglante et risque la rencontre de mille obstacles, dont un seul, d’ailleurs, suffirait à «faire du vilain».

Mais le gratteur, parmi les chauffeurs, ne constitue pas, malheureusement, une catégorie. Il y a chez le conducteur le plus paisible des instincts secrets de gratteur, qu’un grand effort de raison arrive parfois, mais rarement, à étouffer.

Il est bien entendu qu’au départ on ne fait pas de courses. «Surtout, pas de courses», dit au conducteur la plus autorisée des dames du bord. Et tout le monde est d’accord sur ce point. Seulement, si l’on a ralenti, et si une voiture arrive pour vous demander la route, une espèce d’honneur castillan gonfle le cœur de tous les voyageurs. On allègue toutes sortes de prétextes hypocrites. Il vaut mieux ne pas avoir de poussière, et personne n’en veut au conducteur s’il accélère la marche de la voiture.

Il est bien entendu cependant que si nous sommes en pleine vitesse au moment où l’on a entendu la trompe impérieuse ou la perfide sirène, nous sentons très bien que la voiture de derrière est plus vite, puisqu’elle nous a rattrapés. Alors le patron se penche vers le mécanicien: «Laissez passer, Désiré, puisqu’ils sont plus _pressés_ que nous.» La voiture ennemie glisse sur la gauche de la route, vous noie grossièrement dans la poussière.

Chacun prend un air indifférent pour cacher sa détresse. Et le mécanicien lâche de côté cette phrase: «C’est une 45-chevaux Untel. Ils ont une carrosserie légère.» Quelquefois, il dit: «Ils ne sont que deux.» Alors, tous les passagers de la limousine se trouvent très confus d’être si nombreux, et d’encourir ainsi la réprobation du conducteur.

J’ai fait dernièrement une longue ballade en compagnie d’un chauffeur extrêmement habile, mais d’un orgueil indomptable. Que ce fût en rase campagne ou dans la traversée des villes, sur une route bien roulante ou sur du pavé mouillé, il ne pouvait voir une voiture devant lui sans lui donner la chasse. Et j’étais d’autant moins rassuré que lui-même m’avait fait à l’étape les théories les plus sages sur le danger qu’il y a à marcher dans la poussière, et sur cet autre danger plus grave encore du dérapage. Mais il suffisait qu’il vît une voiture pour tout oublier. J’avais beau lui crier: Vous allez déraper! Il n’y avait plus qu’une chose en question: laisser l’autre voiture derrière soi.

Aussi quelle impression désagréable quand j’apercevais une auto sur la route... Après un détour assez brusque, un grand morceau de route se découvrait, qui descendait d’abord, puis montait tout droit. Le long de ce ruban jaune, une auto glissait vers le haut, semblable à un insecte diligent. Ce n’était pas une de ces petites taches dont on ne sait pas si elles bougent ou non, comme celles que font au loin les misérables tacots qui rampent sur les montées... Il y allait avoir du sport, un match qui m’aurait passionné si j’avais été installé sur une tribune bien comprise.

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Les «gratteurs» ne sont pas très difficiles, quand il s’agit de satisfaire leur vanité. Ils manquent un peu de scrupules sportifs. L’important pour eux est de passer devant... Et ils n’admettent pour leur adversaire aucune excuse. S’ils poursuivent une voiture, et s’ils n’ont pu l’avoir en rase campagne, ils se contenteront très bien de la dépasser dans la traversée des villes, attestant ainsi non pas que leur auto est plus rapide, mais qu’ils ont un plus grand mépris des arrêtés municipaux. Ou parfois, si la voiture pourchassée se trouve obligée de ralentir sur une route en rechargement, le poursuiveur n’hésitera pas à rouler sur un des bas-côtés tout au ras d’un fossé, en profitant de ce que son adversaire peut difficilement faire du 80 à l’heure sur les cailloux pointus. Il l’aura gratté. Le fait sera là... Il sent peut-être, dans son for intérieur, que ces petites circonstances diminuent un peu le mérite de sa victoire; aussi oublie-t-il d’en faire mention dans le récit de ses exploits. «Nous avons gratté une 45-chevaux.» Il ne restera plus que la mention de ce fait. Et un accord tacite s’établit entre tous les voyageurs pour négliger tout autre détail.

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C’est une chose merveilleuse que cette espèce de chauvinisme qui nous domine aussitôt que nous avons pris place dans une voiture. La voiture où nous sommes, fût-ce pour une demi-heure, est la meilleure voiture du monde et doit les gratter toutes. Tout dernièrement, au cours d’une assez grande excursion, j’avais, pour un petit trajet d’une heure, cédé ma place de limousine à une dame, et j’étais monté dans un tonneau découvert avec lequel nous avions été en rivalité pendant deux journées consécutives. Une lutte sournoise, inavouée, s’était engagée et continuée sans relâche. Nous faisions notre possible pour arriver les premiers aux étapes. Nous profitions de tous les incidents, crevaisons de pneus, erreurs de parcours... Mais aussitôt que j’eus quitté la limousine pour le tonneau, la limousine devint l’ennemie héréditaire de ma famille. J’oubliai que j’étais un Montaigu tout récent, et je regardai avec des yeux pleins de haine ancestrale les Capulets de l’autre voiture.

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L’automobile n’est pas seulement un moyen admirable de tuer le temps et l’espace, le plus merveilleux divertissement que l’on ait trouvé; c’est encore un jeu amusant. Mais est-ce bien là son attrait principal? Même ceux qui aiment les vraies courses, et surtout ceux-là, trouvent un peu puéril et assez dangereux le petit jeu des «gratteurs». S’il faut absolument à notre vanité un adversaire à humilier, que ce soit ou le Père Temps, ou mieux encore le Kilomètre, cet ennemi héréditaire des piétons, si arrogant pour nous jadis et qui maintenant file si doux sous nos roues.

UN MATCH

J’ai suivi naturellement avec passion les étapes des «Tour de France». Mais je les ai suivies avec ma pensée (qui est capable de suivre n’importe quel train). S’il fallait enfourcher une bécane, et me joindre à leur infernal peloton, je demanderais grâce au bout de cinquante mètres. Quand je pense qu’ils ont grimpé le Ballon d’Alsace, le col de Laffrey... Je ne connais que de nom ces accidents... que dis-je? ces catastrophes de terrain. Mais ça me suffit bien, je vous assure. Peut-être les escaladerai-je à l’aide de quelque moteur vigoureux. Pour le moment, je me contente d’effectuer une fois par jour le trajet de ma résidence champêtre à la poste du pays. Il y a bien un kilomètre de distance. Et je crois même que ça monte...

Il faut vous dire que dès que ça ne descend plus, il me semble que ça monte. Très délicat de nature, je ressens les moindres déclivités de terrain (tel le sybarite de la légende était gêné par le pli d’une feuille de rose).

L’année dernière, j’étais allé passer trois semaines chez des amis, qui aimaient beaucoup les excursions. Il y avait là un certain nombre de cyclistes, et une auto spacieuse, où je prenais place avec d’autres vieilles dames. C’est du fond de cette limousine que je suivais avec intérêt les nobles efforts des cyclistes.

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Les plus déterminés d’entre eux partirent un matin pour un voyage de quelques jours. Il ne resta au château que la moitié des invités, dont une jeune veuve américaine, d’une grande beauté, et aussi riche que belle. Cette jeune veuve avait deux soupirants qui préférèrent ne pas se joindre aux cyclistes excursionnistes, autant pour ne pas s’éloigner de leur belle, que parce qu’ils n’étaient pas très entraînés.

L’un de ces soupirants avait une trentaine d’années. C’était un avocat blond et très réservé d’allures. Mais nous savions tous que c’était un arriviste féroce. Quelqu’un avait fait cette observation, et l’avait communiquée à tous les hôtes du château, sauf à l’intéressé lui-même. L’autre jeune homme, également âgé de trente ans, était un brave «sans profession». Ce n’était pas un imbécile, loin de là. Il était un peu «poire», voilà tout; et, dans le match qui s’était engagé entre eux, et qui nous intéressait tous au plus haut point, l’avocat blond était grand favori.

C’était entre eux deux une rivalité continuelle et d’ailleurs fort polie. Chacun de nos jeux leur fournissait une occasion de se mesurer en champ clos, sous les yeux de leur dame. Ils étaient à peu près de même force au billard, au tennis, aux échecs, et nous nous arrangions toujours pour les matcher l’un contre l’autre, car nous étions sûrs que la partie serait âprement disputée.

Un après-midi, on avait projeté d’aller goûter à quatre lieues du château, dans une petite ferme. Un vieux sportsman de mes amis et moi, nous étions montés dans la voiture, en abandonnant généreusement nos vélos à ces pauvres jeunes gens qui n’en avaient pas. On leur laissa prendre une heure d’avance pour aller. Pour revenir, ils quittèrent aussi quelque temps avant nous la petite maison agreste où nous étions allés boire du lait (que pour plus de sûreté nous avions apporté de chez nous).

Les deux rivaux avaient parcouru l’un et l’autre assez courageusement la première étape; mais, pour aller, la route descendait presque tout le temps, et le vieux sportsman et moi, confortablement installés dans la limousine avec la jolie dame américaine, nous pensions avec satisfaction qu’il y aurait du sport au retour...

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