Part 4
Mais quand on se voit seul au milieu de la cour d’entrée, quand le dernier grognement vraiment peu sympathique de la trompe s’est fait entendre au lointain, on regarde autour de soi avec maussaderie. Il y a là des arbres; on les connaît. Derrière la maison se trouvent des pelouses, de vertes pelouses. Six semaines de contemplation ont fortement contenté votre amour de la nature. Et, d’ailleurs, le paysage que l’on préfère est celui qu’on voit de l’auto, le brusque étalage, au tournant de la route, d’une vallée magnifique, devant laquelle la trente-chevaux vous fait passer rapidement, pour ne pas abuser des meilleures choses, pour faire cette vision plus charmante en la faisant plus furtive, comme a dit le poète de la maison, pour l’embellir de la séduction d’un regret, comme il a dit encore (il y a des jours où il est remonté).
* * * * *
Non, nous n’irons pas dans le jardin regarder les vertes pelouses; nous n’irons pas dans la salle à manger pour goûter, car il est encore trop tôt... Alors, on se dirige timidement vers la bibliothèque... Elle est pleine de livres intéressants... C’est curieux! Moi qui, à Paris, regrette toujours de n’avoir pas le temps de lire, de converser familièrement avec les génies du temps passé, et bien! ils sont là, les génies du temps passé... Ils t’attendent derrière les vitres. Voici les soixante-douze volumes de Voltaire; il y en a bien une quarantaine de Balzac; deux rayons sont pleins de Victor Hugo; voici tous les grands classiques de l’édition Hachette; voici les conteurs galants du XVIIIᵉ, dont je parle avec tant d’attendrissement; il suffit de tourner une petite clef, d’ouvrir un volume au hasard... De jolis vers s’envoleront dans la chambre ou bien une prose magnifique va retentir.
Si j’allais faire un tour à bicyclette?
* * * * *
C’est que j’ai une bicyclette, une bicyclette toute neuve, à roue libre et à changement de vitesse. Elle est ornée d’une jolie petite sacoche en cuir jaune, où se trouvent différents petits objets de musée, tels qu’une petite pompe, un nécessaire à réparations, voire une clef anglaise. Il est défendu de toucher à ces objets parce que, lorsqu’on les déplace, c’est le diable ensuite pour les faire tenir dans la sacoche, qui est très étroite.
On fait sortir la bicyclette de la remise avec précautions, puis on s’aperçoit non sans satisfaction qu’on a encore oublié d’acheter à la ville voisine des pinces de pantalon; on reconduit la bicyclette dans la remise.
D’ailleurs, le pays n’est pas agréable pour le vélo. Il y a cinq cents mètres de plat de chaque côté de la maison. A droite, on tombe sur une montée. N’en parlons pas. A gauche, on arrive à une bonne descente. Mais je ne suis plus un enfant, et je sais que les descentes, il faut à un moment donné que ça se remonte.
On rentre donc dans la bibliothèque, et on se précipite dans de la poésie jusqu’au moment de goûter. Puis on goûte. On goûte trop, par désœuvrement, et on se dit qu’on n’aura plus assez faim pour le dîner. De tristesse, on s’endort.
Un coup de trompe vous réveille... Ce sont eux qui reviennent. Ils vous racontent leur promenade avec enthousiasme. On les écoute en hochant la tête, comme un homme pas épaté du tout et qui veut simplement montrer qu’il est poli.
SERVICE PUBLIC
Quand nous arrivâmes à Mesnil-les-Eaux, juste en face la mairie, trois de nos pneus éclatèrent, les deux d’arrière rigoureusement ensemble, dans la même détonation, et le pneu d’avant à gauche une demi-seconde en retard, de sorte qu’on eut l’impression d’un mouvement mal exécuté, à cause de cet imbécile de pneu d’avant, et que je fus sur le point de crier:
--Au temps! Recommencez-moi ça!
Mesnil-les-Eaux est à 12 kilomètres de Moutiers-les-Eaux où j’étais attendu à déjeuner. Mes amis, qui n’étaient pas pressés d’y aller, s’installèrent à l’auberge de Mesnil et moi je me mis en devoir de prendre le bus qui fait le service entre Mesnil et Moutiers.
Il y avait deux entreprises concurrentes. Une des voitures était très moderne avec son moteur de 40-chevaux. Mais c’était un omnibus fermé, et je donnai la préférence à un char-à-bancs, ou plutôt à un char à gradins, qui avait l’avantage d’être plus à l’air, et aussi celui de n’être pas complet. Il était même tout à fait vide. Je demandai l’heure du départ: «Dans trois minutes», me dit un vieillard à casquette galonnée, extrêmement poli.
Je m’installai dans la voiture, en m’extasiant sur la bêtise de mes contemporains qui préfèrent une guimbarde murée, d’où l’on ne voit rien du pays, à ces vraies voitures de tourisme, qui semblent des morceaux d’amphithéâtres mouvants.
Le vieillard prit place, non loin de moi. Je vis que sur le devant de sa casquette s’inscrivait le mot: _Receveur_. Il portait une barbe blanche taillée courte. L’un de ses yeux bleus, l’œil de rêve, regardait le ciel. L’autre, plus positif, semblait préposé au compte de la monnaie.
Puis le plus précoce des mécaniciens, à peine âgé de quatorze ans, sortit d’un petit débit, s’approcha de l’avant, et commença à tourner une manivelle avec beaucoup d’énergie et de patience. Enfin, une trépidation terrible secoua la voiture: il semblait qu’un géant énorme claquait des dents.
Le petit mécanicien-prodige s’installa au volant, et tout l’édifice se déplaça avec majesté, pour s’arrêter à deux cents pas plus loin chez un marchand d’essence.
La station fut assez longue. Mais je n’osai m’impatienter. J’étais le seul voyageur et, bien que très unanime, mon groupe me semblait trop faible pour émettre une réclamation utile. Le receveur ne m’en imposait pas trop, mais l’enfant mécanicien me semblait avoir une grande autorité.
Le réservoir une fois abreuvé, il fallut remettre la voiture en marche. Le petit jeune homme revint à l’avant et joua de nouveau de l’orgue de Barbarie. La voiture recommença à trembler comme un moule à gaufres.
La route, au départ, y mettait de la complaisance. Elle était en palier pendant un bon kilomètre. Cependant l’auto ne regagnait rien sur une carriole de fermier qui filait à quinze pas devant nous, si bien que le conducteur de cette voiture, las de nous offrir en vain la gauche de la route, revint sans péril au milieu de la chaussée.
Je pensai que le mécanicien ne voulait pas se lancer tout de suite... Peut-être y avait-il des gendarmes embusqués. Pourtant, au bout de ce kilomètre plat, la route, en tournant, me découvrit une montée assez dure. Je jugeai, moi profane, qu’il eût été bon de prendre un peu d’élan. Mais tel n’était pas l’avis du capitaine du bord. Il aborda la montée à une allure des plus sages et, tout de suite après, changea de vitesse en faisant entendre un bruit affreux.
La carriole, devant nous, disparut bientôt à l’horizon. Maintenant, notre auto matchait un facteur qui, bien que fatigué, prenait sur nous un sensible avantage. Cette montée heureusement prit fin. Je pensai bien qu’en arrivant au bout notre voiture aurait cette impression de soulagement qu’éprouvent les asthmatiques quand ils vont sur les hauteurs.
Quand nous arrivâmes au sommet, un beau panorama s’étala devant nos yeux.
Qui a dit que les chauffeurs ne jouissent pas du paysage? Nous, nous n’en perdions pas une goutte. L’œil aérien du receveur s’emplissait d’extase.
Je me dis que sur la descente, on allait filer. Mais on ne fila pas et l’énorme auto--de cinquante-deux places, dont une occupée--continua à s’avancer majestueusement comme un char de Mi-Carême.
C’est alors que je risquai une observation timide, et que je demandai au vieillard demi-rêveur pourquoi la voiture n’allait pas plus vite dans les descentes.
--Les freins n’arrêtent pas, me dit-il... Même en marchant doucement, comme maintenant, il y a du danger sérieux, ajouta-t-il avec une certaine fierté. C’est qu’il ne s’agit pas de laisser aller. Il faut rudement avoir l’œil à la direction. Le mécanicien fait ce qu’il peut. Mais, n’est-ce pas? il est jeune, ce petit garçon. Il manque de force et de sang-froid.
Après cette série d’observations rassurantes, il me demanda le prix de la place.
Cependant, l’auto concurrente, qui était partie de Mesnil une minute avant nous, avait eu le temps d’aller à Moutiers porter ses voyageurs et en recharger d’autres, qu’elle emmenait fièrement à Mesnil. Nous la croisâmes au passage. Les quarante voyageurs nous regardèrent sans doute. Mais je ne le saurai jamais, car je m’empressai de tourner la tête d’un autre côté.
--Ils sont encore complets, dit le vieillard au petit mécanicien, qui répéta:
--Ils sont encore complets...
--Et nous, nous n’avons qu’un voyageur, me dit le vieux receveur, en me regardant avec un peu de mépris... Et c’est bien beau encore... Tous les gens d’ici et tous les baigneurs prennent l’autre voiture... Ici nous n’avons personne.
Et il ajouta en remuant la tête:
--C’est à n’y rien comprendre.
LE MUSÉE DE PORCELAINES
--Visitera-t-on le musée avant ou après le déjeuner?
Une partie des voyageurs est d’avis de déjeuner tout de suite. L’un d’eux a faim, cet autre se dit sournoisement que le déjeuner se prolongera, qu’il faudra repartir, et qu’ainsi on remettra à une autre fois la visite au musée.
Mais l’avis des amateurs d’art prévaut. C’est l’avantage des idées nobles de pouvoir être proclamées avec énergie. Les partisans du déjeuner immédiat n’ont pas le courage de leur vile opinion.
Je dois dire que je me suis rangé du côté des amateurs d’art, et pourtant j’ai faim. Ai-je ainsi agi par une espèce d’opportunisme, en pressentant que la majorité serait pour le musée? Me suis-je dit que le devoir était là?
* * * * *
Je suis chargé de trouver le musée, pendant que les deux mécaniciens des voitures vont à la recherche d’un garage.
Le premier passant à qui je m’adresse est un homme à casquette cirée qui prend la position militaire, regarde à droite, et ensuite à gauche, et me répond qu’il est ordonnance et qu’il ne peut pas me dire... Je n’ai pas plus de succès auprès d’une vieille marchande de légumes. Mais chez un petit voyou blond, qui écoutait mes questions, se révèle une compétence imprévue. Il m’apprend qu’il y a deux musées, celui des tableaux et celui des porcelaines. Je vais annoncer la bonne nouvelle à la petite troupe des chauffeurs.
Le musée des porcelaines est tout près. Il faut commencer par là... C’est peut-être intéressant... On n’y restera pas longtemps, car la peinture nous réclame... On tourne à droite, puis à gauche, et l’on arrive à une petite place, en face d’un monument d’aspect assez simple. Ce monument a l’air complètement abandonné...
--C’est peut-être fermé? dit quelqu’un, qui s’apprête déjà à prendre un air désespéré.
Il faut tout de même frapper à la lourde porte de chêne. Je frappe doucement, puis, comme je vois qu’il ne vient personne, je cogne avec énergie... Ciel! j’entends des pas!
La porte s’ouvre. Apparaît un très vieux concierge, dans un très mauvais état de conservation.
--Est-ce que le musée est fermé?
--Il est ouvert, nous répond-il dans un dernier souffle de vie.
Tout le monde entre en silence... C’est étrange!... Ce monument, de l’extérieur, paraissait être de dimensions assez restreintes, et les salles qu’il renferme sont immenses et nombreuses. Le vieillard va-t-il nous accompagner et nous décrire ces curiosités? Non... Il rentre dans sa cage et nous laisse circuler autour des vitrines.
* * * * *
Tout cela doit être très intéressant. Mais il y a trop de choses. Il faudrait avoir quarante-huit heures devant soi et s’arrêter longuement auprès de chaque objet. Du moment qu’on n’a à sa disposition qu’un petit laps ridiculement court, toute station un peu prolongée devant une assiette ou une soupière ancienne constituerait une préférence injuste... Et puis, les tableaux nous attendent... Il faut presser le pas.
Je ne connais pas de piste qui augmente autant l’allure ordinaire de certaines personnes que le sol bien ciré des musées. Il y a des jeunes femmes languissantes qui trouvent toujours que l’on marche un peu vite dans la rue et qui, dans un musée, vous essoufflent et vous lâchent au train. Si l’on s’arrête une seconde devant un tableau ou une vitrine, on ne les retrouve plus à côté de soi. Elles ont franchi deux ou trois salles à une vitesse de circuit.
Seulement l’allure rapide que leur imprime le voisinage des curiosités ne va pas sans les fatiguer très promptement.
Les parquets sont durs et peu propices à un train aussi soutenu. Aussi retrouve-t-on ces dames assises sur des banquettes de velours rouge, en extase devant une œuvre d’art belle entre toutes que la Providence a placée juste en face de ces sièges de repos.
* * * * *
Je ne crois pas qu’il existe d’architecte aussi perfide que celui qui a conçu le plan de ce musée de porcelaines. Le fameux Dédale, constructeur primé du Labyrinthe, n’avait pas autant de venin. Nous avons parcouru quatre salles; nous n’osons revenir sur nos pas; il n’y a aucun raccourci pour gagner la sortie. Une ingénieuse combinaison d’escaliers oblige même à visiter le premier étage...
En traversant la neuvième salle, notre bande de chauffeurs, farouches et harassés, est dégoûtée de la porcelaine pour la fin de ses jours. Pour comble de malheur, nous redescendons dans un vestibule qui ressemble au vestibule d’entrée, et qui n’est pas le vestibule d’entrée. Il donne sur toute une série d’autres salles, qu’il faut traverser coûte que coûte. Quand nous nous retrouvons en présence du concierge décrépit, notre ressentiment éclate en propos violents, et nous oublions tout à fait que nous avons devant nous un homme âgé, vieux serviteur de l’Etat, qui a teint maint champ de bataille de son sang généreux. Puis quelqu’un de nous lui remet une pièce de deux francs, en lui recommandant de tenir à l’avenir entr’ouverte la porte de son musée, afin que personne ne puisse le croire fermé. Car nous serions vraiment trop vexés si quelque autre troupe de chauffeurs, traversant la ville et passant sur cette place, se trouvait, contre toute justice, couper au musée de porcelaines.
LA PETITE BÉBÊTE
--Oui... c’est lui... c’est le chien... le petit chien... la peti bébête.
Voilà ce que l’on disait dans le jardin, pendant que, dans ma chambre, la fenêtre ouverte, j’étais assis à ma table de travail, devant une page toute blanche, blanche insolemment, blanche impitoyablement. Pourquoi les pages blanches ne se noircissent-elles pas toutes seules?
Il était dix heures du matin. Il fallait travailler, puisque, ce jour-là, on n’allait pas en automobile. Le maître de la maison était parti dans la baie, sur un bateau, et il reviendrait fièrement à midi chargé de deux ou trois oiseaux coriaces...
--Oui.. c’est lui... c’est le chien... c’est la peti bébête.
La peti bébête était un loulou blanc, pas trop petit. Il passait pour très indépendant et pas caressant: quelques bonds, moins affectueux que protocolaires, quand il revoyait sa maîtresse, ou le mari de sa maîtresse, ou le fils de sa maîtresse, et c’était tout. On l’appelait Kiki. Ce n’était pas un nom extraordinaire, mais c’était le nom de ses prédécesseurs. Le premier Kiki était mort à la fleur de l’âge, écrasé par un fiacre; le deuxième Kiki avait eu la maladie. On avait pris ce Kiki-là à quatorze mois, tout élevé.
Il savait, à l’origine, donner la patte et faire le beau. Mais on se lassa de lui faire exécuter ces exercices serviles, et il les oublia.
Kiki, indifférent à la plupart des êtres, n’avait qu’une haine: il détestait Poteau, un grand griffon, et il fallait toute la tendre amitié qui unissait leurs deux maîtresses pour que la haine réciproque des chiens n’engendrât pas de discordes plus graves.
Jenny, maîtresse de Poteau, Léonore, maîtresse de Kiki, se désespéraient de voir leurs chiens se détester. Et l’on sentait bien que les torts ne venaient pas de Poteau, qui n’aurait pas demandé mieux que de frayer gentiment avec Kiki. Mais il y avait entre eux une différence de race. Le gros Poteau, avec ses bons yeux jaunes perdus dans son visage poilu, avec ses moustaches pendantes et toujours mouillées, ressemblait à une sorte de chemineau, rude et naïf. Il mangeait tout ce qu’on lui jetait, d’un seul coup de gosier, comme font les prestidigitateurs quand ils avalent des œufs. Il eût avalé d’un trait des palets de fer, telle la grenouille du jeu de tonneau. Sa gueule avide prenait le pain et les os n’importe où, dans le sable ou dans la boue.
Kiki, petit grand seigneur, n’acceptait que des mets de choix; sucre, gâteaux ou croûtes de fromage. Il allait bien flairer le derrière des autres chiens, mais rapidement, et par simple tradition. Pendant que Poteau courait dans le jardin ou par le bois, traquait des bêtes mystérieuses et souillait dans la terre remuée sa barbe et son museau frénétique, le délicat Kiki se plaisait dans la lingerie dont il était le petit dieu familier. Il s’endormait au bruit de la machine à coudre, ou bien, assis sur le rebord de la fenêtre, tout au coin, il regardait la campagne, et semblait très digne et très fier, comme le chat du théâtre Guignol.
On ne sait au juste les fonctions que Kiki s’imaginait remplir, mais elles étaient, à coup sûr, fort importantes. Dans son esprit, il était une sorte de héraut, et l’introducteur des visiteurs. Il était doué d’un gosier mécanique infatigable. On renonça à l’emmener en auto parce qu’il jappait sans relâche; on craignait aussi qu’il ne prît l’intérieur de la limousine pour un champ clos dans lequel il faudrait vider, avec Poteau, une vieille querelle de race.
En revanche, nous ne manquions jamais d’avoir comme compagnon l’énorme et humide Poteau. Jenny, sa maîtresse, était dévorée de soucis quand elle le laissait à la maison. Douée d’une sensibilité très vive, elle n’hésitait pas à prêter à son chien la même âme affectueuse. Elle se figurait qu’il était malade d’être séparé d’elle.
Nous revenions d’ordinaire à la nuit tombante, et nous retrouvions dans la cour le Kiki délaissé qui était couché sur une marche du perron, en compagnie de Gypsie, une chienne fox-terrier, grasse, blanche et truffée comme une oie de Noël.
Kiki ne manquait jamais de se précipiter sous l’auto, et c’était chaque fois un petit frémissement dans l’assistance. Tout le monde savait pourtant que Kiki était fort adroit, qu’il évitait les roues, et qu’il ne se livrait à ce genre d’exercice que pour étonner son monde.
* * * * *
Un soir, nous ne vîmes pas Kiki dans la cour. Seule, la chienne truffée vint au-devant de nous. On demanda où était Kiki, d’abord à la chienne, qui ne répondit pas, et ensuite à tous les domestiques. Kiki n’était nulle part, ni dans la lingerie, ni dans aucune des chambres. Le petit garçon de l’épicier, qui apportait du gruyère, l’avait aperçu dans la campagne, un peu plus loin que la maison du notaire.
Léonore ne disait rien; elle était toute pâle, les yeux plus noirs encore que de coutume... Nous avions faim, mais nous comprîmes qu’il ne s’agissait pas de se mettre à table. Les uns partirent à pied; ceux qui avaient des vélos durent les enfourcher... Nous nous dispersâmes dans tout le pays, chacun avec une grande ambition au cœur: il s’agissait d’être celui qui ramènerait Kiki, qui ferait preuve dans cette poursuite d’une habileté à la Sherlock Holmes, capable d’étonner pendant plusieurs jours toute la maison...
Ce ne fut pas moi qui eus cette gloire. Sans lampion pour me guider, je fis à vélo le petit circuit qui m’avait été indiqué. Je m’avançai sur la route déjà noire, avec ardeur et précaution, et je criais: Kiki! Kiki! à tous les échos. (On sait que dans ce cas les échos ne répondent jamais rien.)
Quand, au retour, j’arrivai en vue de la maison, je m’aperçus à un vif mouvement de lumières qu’il y avait certainement du nouveau. On avait mis la main sur Kiki, et le Sherlock Holmes n’était heureusement pas un invité, mais un humble jardinier, dont le succès ne portait ombrage à personne.
Kiki avait été retrouvé en compagnie d’une chienne extrêmement laide, et qui n’était d’aucune race! Ainsi, ce chien aristocratique s’était mésallié!
Tout le monde, à table, l’en blâma fortement, sauf Léonore, qui, pleine d’indulgence et de joie, avait pris Kiki sur ses genoux, et, oubliant de manger, lui répétait sans relâche:
--C’est lui... C’est le chien... le petit chien... la peti bébête!....
Le lendemain, nous eûmes la peti bébête en supplément dans la voiture. On pensa qu’il attaquerait Poteau et que la situation ne serait pas tenable. Mais ils tenaient à rester dans l’auto et firent une trêve habile. Kiki, jappeur infatigable, remplaçait dans les villes la trompe, la sirène et autres signes avertisseurs; quand il cessait de japper, il mordillait toutes les bottines du bord, ce pendant que le bon, le fidèle Poteau, la langue pendante, n’arrêtait pas de baver sur nos pantalons.
CHIRURGIEN-DENTISTE
--Ça ne va pas mieux?
--Ça ne va pas mieux.
Toute la voiture s’intéressait à mon mal de dents, avec une sollicitude très vive; eût-elle été si vive et si sincère si nous avions été à la maison et si ma souffrance n’eût pas fait prévoir toutes sortes de retards et d’embarras collectifs? Je préférais ne pas analyser les mobiles de ces sentiments affectueux.
--C’est un abcès?
--Est-ce de la périostite?
--Non, répondis-je avec un calme héroïque en refoulant mes plaintes. C’est une dent qu’on n’a pas voulu m’aurifier avant mon départ... On l’a bouchée provisoirement avec de l’émail...
--Alors, dit une dame, subitement inspirée, vous allez mettre là-dessus tout simplement un peu de coton imbibé d’alcool. C’est souverain.
--Mais si la dent est bouchée, fit observer une autre autorité, l’alcool ne pénétrera pas.
--Qu’il mette le coton sur la gencive...
--Non, il irritera la gencive inutilement... pas d’alcool, un peu de miel... C’est excellent.
J’ouvris à demi les yeux. Il me semblait--mais c’était peut-être une idée--qu’une de mes joues s’enflait, s’écartait des dents. Je fis avec l’autre joue une comparaison qui ne donna pas de résultats concluants...
--A la prochaine ville, j’irai chez un dentiste, le premier venu. Il saura toujours bien déboucher cette dent. Il me mettra un coton avec un calmant. Et demain, puisque nous serons dans une grande ville, je trouverai bien quelqu’un pour me soigner...
La ville arrivait. Déjà venaient à notre rencontre les petites maisons des faubourgs. Un employé d’octroi nous arrêta d’un geste las et jeta dans notre limousine un regard bien désabusé. Nous traversâmes--formalité inutile--cinquante mètres de pavés tout ronds. Puis nous débouchâmes sur une petite place où se trouvaient déjà la poste, un sellier et une épicerie. On mit pied à terre et on m’abandonna. Chacun s’était rué à ses passions: l’un s’était précipité vers la poste, d’où il expédiait force télégrammes; l’autre vers les marchands de cartes postales, ou vers des boutiques d’antiquaires.
Il semblait qu’on ne fût pas venu dans une ville depuis dix ans. Cette sous-préfecture de quatre mille âmes était une sorte de Terre promise.
* * * * *
Trouverais-je un dentiste? Et quel dentiste? J’aperçus dans un coin de la place une toute petite pharmacie, et après avoir poussé, après bien des efforts, une porte vitrée qui semblait à jamais fermée, je me trouvai dans un petit endroit poussiéreux et aromatique. Un vieux magicien à lunettes, que je n’avais pas vu en entrant, sortit de derrière un comptoir. Il s’inclina, et j’hésitai à lui poser une question, m’imaginant qu’il me répondrait dans une langue cabalistique, ou tout au moins en vieux français. Mais sa voix faible me chuchota des mots actuels et intelligibles... Le dentiste habitait derrière l’église. Il fallait passer devant le portail et prendre une rue à droite. C’était dans la maison d’un fabricant de sommiers et d’édredons.
--Est-ce qu’il est très adroit?