Les veillées du chauffeur

Part 3

Chapter 33,853 wordsPublic domain

«Le surlendemain, donc, qui était le dimanche, et un grand jour de courses, nous sortons encore, d’un train de bonnes gens, à trente à l’heure. Au bout de quelques minutes, nous entendons l’autre arriver. Je ne bouge pas du milieu de la route. Il corne, il corne. Il était sur nous, et nous ne bougions toujours pas. Notre voisin se met à crier. Alors j’oblique sur le bas-côté, qui était très bon. Mais, en même temps, j’accélère ma marche, pour l’empêcher de me dépasser, sans toutefois aller assez vite pour le lâcher, de façon qu’il reste bien dans ma poussière. Il cornait, il cornait bêtement. Ça ne rimait à rien, puisqu’il avait la place pour passer. Nous avons fait comme ça quelques kilomètres. Voyant qu’il ne pouvait pas nous avoir, il ralentit. Moi, qui n’étais pas pressé, je ralentis de même: nous avions, lui et moi, un compte de poussière en retard; je ne voulais pas lésiner avec lui, et je tenais à lui faire bonne mesure. A un moment, il a failli nous surprendre, et sa voiture est arrivée à ma hauteur. Mais mon auto à moi était très souple, et j’ai repris tout de suite une dizaine de mètres.

«Quelques minutes avant d’arriver, comme je le poudrais depuis une dizaine de kilomètres, j’ai eu l’idée qu’il était assez blanc comme ça: il était poudré à frimas comme le bonhomme Noël. J’ai démarré tranquillement et je l’ai laissé sur place...

SUR LA ROUTE

Le moteur allait très bien. On avait dépassé sans la moindre difficulté une limousine en bois verni qui avait fait toutes sortes de difficultés pour se ranger. Mais peut-être n’entendaient-ils pas la trompe, ou s’étaient-ils flattés de l’absurde espoir qu’on ne les dépasserait pas. On leur avait envoyé notre poussière. Et l’on s’était retourné un instant, mais sans rire, pour regarder leur figure.

Et maintenant, voilà qu’on était en panne, au milieu d’une côte, avec cette voiture qui d’ordinaire grimpait si bien! Notre premier regard, une fois à terre, fut pour l’horizon de derrière nous. Et nous vîmes bientôt poindre et grossir la petite limousine. On se mit alors à parler gaîment, comme des gens que la panne n’affecte point. On ne regarda pas, quand ils passèrent, les voyageurs de la limousine; mais, tout de même, du coin de l’œil, on vit leur sourire indulgent.

Le mécanicien avait mis son vêtement de toile bleue, ce qui était d’un sinistre augure. Les dames s’étaient éloignées jusqu’à un endroit découvert, pour faire croire qu’elles aimaient le paysage. Les compétences viriles du bord, sans mot dire d’ailleurs, entouraient et paraissaient examiner le mécanicien, qui, des flancs de son coffre, avait sorti tout un bazar. De ses mains noires il ouvrait comme des blagues à tabac de vieux journaux froissés, qui recélaient tout un amas de goupilles. Il mesurait, comparait les diamètres, en clignant de l’œil au soleil. Puis il se mit à limer, à taper, à visser, à dévisser... Il n’y avait aucune raison pour que cela finît...

J’avais bien un jeu de cartes sur moi. Mais ces dames nous auraient blâmés. Et puis, à côté de ce mécanicien qui turbinait, pouvait-on décemment, près de cent vingt ans après 89, se livrer à des passe-temps d’oisifs? La Révolution a habitué les classes dirigeantes à plus d’hypocrisie.

J’allai donc, tant j’étais désœuvré, regarder, moi aussi, le paysage, que les dames trouvaient ravissant. Je n’aime plus les paysages immobiles depuis que je fais de l’auto. J’aime bien que les arbres filent le long de la route et que les angles de murs s’avancent, comme des proues de navires rapides. Les autos ont secoué un peu la nature paresseuse. Mais elle profite de la moindre panne pour reprendre sa torpeur.

C’était une grande plaine presque vide. Deux maisons toutes basses se terraient dans l’herbe. Plus près de nous, sous un arbre aux branches maigres, un cheval humble et consterné laissait pendre sa tête et ne bougeait plus. Il était très vieux. Pour lui, c’était la panne sérieuse.

* * * * *

Après un court éloge de la Normandie, nous revînmes tous à la voiture et nous eûmes la satisfaction de constater que nous avions une visite.

Un homme entre plusieurs âges, dont on ne pouvait dire s’il était prématurément vieilli ou s’il était conservé à miracle, regardait avec intérêt le mécanicien et la voiture. Il avait une barbe blonde très pâle ou une barbe blanche très sale. L’un de ses yeux était très vif, et l’autre très éteint.

Il appartenait à la classe des ouvriers par sa casquette, au monde des clubmen ruinés par son pardessus beige, et par son pantalon noir à bandes rouges à l’arme nationale de l’artillerie.

Il portait dans son bissac des pattes de homard et un morceau de gros pain paysan. Dès qu’il me vit auprès de lui, il mit tout de suite la conversation sur ses embarras d’argent, et encaissa sans difficulté une petite pièce de cinquante centimes. Il regarda mes compagnons avec un air engageant, pour bien indiquer que la souscription n’était pas close. Il récolta encore quelques décimes qu’il rangea soigneusement dans un petit porte-monnaie de jeune fille qui n’avait plus de plaque d’ivoire que sur un seul côté.

Puis, libéré de ses soucis d’affaires, il se mit à parler avec beaucoup d’animation. La joie de cet homme était de causer et de discourir. Il parlait plutôt pour son plaisir que pour l’édification de ses auditeurs. Aussitôt qu’il entrevoyait un sujet de conversation plus plaisant, il quittait sans prévenir personne celui qu’il avait entamé, ce qui pouvait le faire prendre, par des gens superficiels, pour un esprit incohérent. Après nous avoir parlé d’un accident d’automobile dont il avait été témoin, quelques jours auparavant, il nous exposa sans transition les démêlés qu’il avait eus avec un garde champêtre d’un pays voisin. Puis il nous raconta très longuement la vie d’une des filles de ce garde champêtre, qui était femme de chambre à Paris. Enfin il revint brusquement à l’automobile et exprima le regret de n’en avoir pas une à sa disposition pour aller de maison en maison demander sa subsistance. Avec un pareil moyen de locomotion, il pourrait dans une journée visiter plusieurs plages et tout un arrondissement.

Puis il se tut et se mit à rêver, les yeux à demi fermés, en hochant doucement la tête.

* * * * *

Moi, je suivis son idée malgré moi et j’essayai de voir comment dans la pratique on pourrait l’appliquer. Assurément, il ne fallait pas songer à faire arrêter son auto devant les maisons où l’on irait demander l’aumône. Un individu qui descend d’une auto, même modeste, peut à la rigueur raconter qu’il sort de l’hôpital; on le croira difficilement s’il prétend n’avoir pas mangé depuis trois jours...

Mais je voyais très bien une équipe de trois ou quatre mendiants fréter une automobile; je les voyais mettre pied à terre à une demi-lieue de Trouville, retirer les cache-poussière qui recouvrent leurs haillons, puis, après s’être distribué méthodiquement la besogne sur le plan, visiter méthodiquement toutes les villas dans une matinée, afin de pouvoir faire dans l’après-midi Villers et Cabourg, et diminuer ainsi notablement les frais de location de leur voiture.

FATMA

L’absence de l’auto se prolongeait. On l’avait envoyée en réparations à la ville voisine et le vétérinaire chef du garage découvrait sans cesse à la malade une maladie nouvelle, nécessitant des soins spéciaux.

Des lettres terrifiantes arrivaient à la maison. Pendant six semaines, sans que nous nous en doutions, notre char vingt-quatre chevaux avait navigué sur un volcan. Il y avait dans ses flancs mystérieux des boulons détachés, des bouts de goupilles en ballade, qui auraient pu se loger dans des endroits sensibles et provoquer de soudaines catastrophes.

Nous pouvions, disait le directeur du garage, nous estimer rudement heureux! Enfin, il ne renverrait l’auto qu’une semaine plus tard.

Il fallait donc trouver un moyen de locomotion. Ceux mêmes qui, en d’autres circonstances, quand l’auto était là, avaient célébré le charme des promenades à pied, les plus ardents apôtres du footing, se trouvaient brusquement refroidis dans leur zèle. Aussi un groupe m’avait-il délégué pour aller à la ville, et pour en ramener dans les délais les plus courts un petit cheval et un petit tonneau.

--Une voiture jaune en bois verni, dit une dame.

--Un double poney, dit un monsieur compétent.

--Avec des petits bouquets sur les tempes, ajouta, timide, une jeune fille, que le souvenir d’un poney ainsi orné avait charmée pour la vie.

* * * * *

Au sortir de la gare, je pris une interview d’un jeune boiteux, qui vendait des prospectus, et qui m’indiqua l’adresse d’un loueur. Je trouvai dans le faubourg Saint-Albert une porte cochère très large entre deux petits corps de bâtiments aussi abandonnés que le break infirme, qui, en panne, au milieu de la cour, laissait pendre un moignon de brancard. Dans l’allée, une petite porte vitrée était surmontée d’une pancarte: «Bureau.» Cette pancarte n’était pas inutile, car la pièce qu’elle désignait ressemblait surtout à une cuisine. J’y restai seul un temps fort long, remuant des chaises pour faire venir du monde, et toussant de plus en plus fort, au point de m’inquiéter moi-même sur ma santé. Enfin, une porte s’ouvrit, et je vis entrer l’homme le plus âgé, le plus ridé, et le plus inattentif du département.

Il était coiffé d’une casquette de drap, dont ses vieux favoris usés semblaient une dépendance. Il mâchait constamment quelque chose, sans doute sa propre substance, si l’on en jugeait par le creux de ses joues, probablement très entamées à l’intérieur. Quand il ouvrit la bouche pour en faire sortir quelque assemblage de sons, confus et sifflants, je m’aperçus qu’il usait sa dernière dent à cette mastication continuelle... Je lui exposai ma requête, je lui parlai d’un tonneau, d’un petit cheval. Je ne savais pas s’il m’entendait. Mais il ouvrit le tiroir d’une petite table, il y prit une feuille de papier, et se mit à écrire quelques signes, vacillants et indistincts. Je lui donnai mon adresse. Il traçait sur le papier des jambages de lettres, des _m_ inachevés, des _p_ qui n’arrêtaient pas de descendre, un vague commencement d’_a_, une moitié d’_x_, avec un point qu’il posa tout à coup sur une lettre bizarre, qui n’était certainement ni un _j_, ni un _i_. Je fis une allusion gênée à la question du prix. Il me siffla d’autres sons que je feignis de comprendre. Puis il me tendit une carte de la maison.

Le lendemain matin, comme par miracle, le petit cheval et la voiture faisaient leur entrée dans notre cour.

* * * * *

A vrai dire, le miracle n’était pas complet et Fatma, la petite jument noire, n’avait pas de chaque côté du front les petits bouquets demandés. J’ajoute qu’elle ressemblait moins à un poney qu’à un cheval un peu malingre. Elle n’avait pas l’encolure ronde, les cuisses pleines, les crins et la queue coupés. Mais, en somme, elle ne dégottait pas mal, quand on la regardait dans un certain angle, assez en arrière pour ne pas voir ses genoux arqués. Si doucement que l’eût amenée le jeune vagabond qui l’accompagnait, elle avait le long des flancs un battement inquiétant. «Un peu de pousse», nous dit le jeune homme. Nous demandâmes avidement si elle n’était pas trop fatiguée pour sortir le jour même:

--Oh! elle vous fera encore ses quarante kilomètres, ajouta-t-il, sans quitter de l’œil le maître du logis, qui, un peu à l’écart, cherchait dans un porte-monnaie.

* * * * *

On n’eût pas été mal dans le tonneau s’il n’avait pas été aussi bas sur ses roues. Mais il avait été fait pour un cheval plus petit. Avec le nôtre, les brancards relevaient trop. La voiture était aussi en pente qu’un toboggan.

Il était difficile de savoir l’âge de la petite jument. Elle n’avait pas de papiers et, depuis de nombreuses années, ses dents n’indiquaient plus rien. C’était une bête de bonne composition, pourvu qu’on la laissât trottiner, en allant à droite et à gauche. J’avais d’abord essayé de rectifier sa marche; mais quand on la tenait un peu en main elle s’arrêtait. Il n’y avait là certainement aucune mauvaise volonté de sa part. C’était simplement une interprétation toute personnelle des signes que nous lui transmettions. Il existait probablement pour elle des quantités de mots qui signifiaient la même chose. Hue!... Allons!... Hé! la petite!... autant de synonymes de: Halte!

Parfois aussi elle s’arrêtait sans que nous lui ayons rien dit. Mais peut-être avions-nous prononcé dans la conversation quelque mot qu’elle avait pris pour elle et qu’elle avait interprété à sa façon.

Personne de nous malheureusement ne connaissait le signe qui, dans son esprit, correspondait à une accélération d’allure. On nous avait bien remis avec la voiture un fouet, dont nous nous servîmes pendant quelque temps pour taper sur le dos de Fatma; mais nous tapions sur du granit. Ce fouet n’avait même pas l’avantage de chasser les mouches. Il n’y avait jamais de mouches sur le dos de la jument; elles avaient renoncé depuis longtemps à travailler sur ce tissu imperforable.

* * * * *

Théoriquement c’était le mécanicien qui devait atteler ou dételer Fatma. Mais le mécanicien était constamment à la ville pour prendre des nouvelles de l’auto. On criait le nom du jardinier aux échos du jardin immense. Enfin je me décidais à atteler le cheval moi-même et à présenter le mors à ses dents obstinément fermées. Il fallait, selon les préceptes, lui mettre mes doigts dans sa bouche, pleine d’une salive collante, et appuyer sur ses barres, encore un peu sensibles, pour lui faire desserrer les mâchoires...

Ce fut un beau jour que celui où un autre jeune vagabond, délégué par le loueur, vint reprendre Fatma pour la ramener à la ville. Dès l’après-midi, comme l’auto n’était pas de retour, nous fîmes tous une promenade à pied et nous goûtâmes à ce genre de sport des joies inconnues (d’ailleurs de courte durée).

UNE CURIEUSE DISPARITION

On a dit que Sherlock Holmes, le fameux détective anglais, avait quitté ce monde. Puis on a su qu’il était ressuscité. Puis il a disparu à nouveau. La vérité est qu’il vit toujours. Il habitait même la France dans ces derniers temps; il a passé quelques semaines à Trouville. Et, pour tout dire, j’ai eu l’occasion de le voir l’autre semaine, précisément au moment où il était en train d’élucider un de ces mystérieux problèmes qui l’ont toujours passionné.

Je m’étais procuré son adresse, et j’étais venu lui rendre visite dans le petit appartement meublé qu’il occupait, à deux pas de la rue des Bains. J’étais très ému à l’idée d’approcher cet homme extraordinaire... Je craignis tout à coup, en frappant à sa porte, qu’il ne me fit pas la grande impression que j’avais si longtemps attendue... Mais je ne fus pas déçu.

Je le retrouvais encore plus saisissant d’aspect que je n’aurais cru. Il doit avoir près de soixante ans à l’heure actuelle, mais on ne saurait dire si ce gentleman, long et maigre, est un jeune homme ou un vieillard. Son regard est d’une pénétration irrésistible. A peine eus-je pris un siège, qu’il me dit:

--Vous êtes venu en auto, à ce que je vois, et vous avez laissé votre voiture sur la Grande-Place, près de la jetée. C’est une limousine. Vous avez maintenu ouverte la glace de devant. Vous n’étiez pas assis sur le siège. Il n’y avait personne à côté du mécanicien. Et vous vous trouviez sur le strapontin de gauche, à l’intérieur de la voiture.»

Sherlock Holmes était en pantoufles et en robe de chambre. Il n’était pas sorti depuis longtemps, et n’avait certes pu me voir dans la rue...

«Si l’averse qui est tombée il y a cinq minutes était arrivée plus tôt, vous n’auriez pas, ajouta-t-il, reçu tant de poussière sur la route de Cabourg.»

Comment savait-il que nous arrivions par la route de Cabourg?

Mais il daigna m’expliquer qu’il avait fait des études très minutieuses sur la poussière, et que celle qui couvrait ma jaquette par devant l’avait suffisamment renseigné. Si je fusse venu dans une automobile découverte, j’eusse été poudré d’une autre façon. Ce n’était pas non plus ainsi que se salissaient les personnes qui voyageaient en fiacre et en omnibus. Je n’avais absolument rien sur les jambes; aussi Sherlock Holmes s’était-il dit que j’étais dans l’intérieur de la voiture. Et la poussière descendant assez bas sur ma poitrine, il en avait conclu que je n’étais pas protégé par le mécanicien; je n’étais donc pas placé derrière lui, et il n’y avait personne devant moi: donc le siège, à côté du mécanicien, était vide. Comme le vent soufflait de l’Est, il s’était dit que j’arrivais de l’Ouest (par conséquent de Cabourg); autrement je n’aurais pas eu tant de poussière sur la barbe et sur mon paletot.

--Mais j’aurais pu, lui dis-je, être assis à côté du mécanicien, avec une couverture sur les jambes?

--Non, me dit-il, car alors il y aurait une ligne de démarcation très nette entre la partie empoussiérée de votre jaquette et la partie que protégeait la couverture.

* * * * *

Il me dit encore qu’il avait remarqué quelques mouchetures de boue sur mes bottines propres: ce qui lui avait montré que j’avais fait un petit trajet à pied dans les rues, que la pluie venait de mouiller.

J’étais à peine revenu de ma stupéfaction, que Sherlock Holmes me prit par un bras, et me fit entrer dans une chambre voisine, en me soufflant à l’oreille:

--Écoutez ce que va nous dire cet homme.

Je me trouvai en présence d’un mécanicien vêtu d’un joli vêtement marron à brandebourgs. C’était un gaillard de forte taille, mais qui n’en menait pas large, comme on dit. Ses lèvres tremblaient et son regard était tout vacillant.

--Répétez devant monsieur, lui dit Sherlock Holmes, ce que vous m’avez dit tout à l’heure...

Le mécanicien nous fit alors le récit d’une aventure bizarre, et bien faite pour intriguer le célèbre policier anglais:

--Je suis donc parti ce matin même de Paris avec mes patrons, M. Gondebaut, le banquier de la rue Châteaudun. M. Gondebaut était accompagné de sa femme, une jolie brune de trente-cinq, trente-six ans... Le patron, lui, a quarante-cinq ans. Monsieur et madame s’entendent bien, je peux pas dire le contraire. Par-ci, par-là, une petite dispute de rien du tout. Mais c’est en somme un beau ménage. Ils n’ont pas d’enfants. Et ils s’aiment bien; presque tout le temps en partie fine et en promenade. Il y a deux mois qu’ils ont acheté notre auto, une vingt-quatre chevaux; mais, rapport aux affaires de monsieur, on n’était guère sorti des environs de Paris.

«Voilà donc que monsieur, hier soir, en rentrant du bois, dit comme ça à madame: «Fanny, qu’il lui dit, sais-tu ce qu’on devrait faire? On partirait demain pour Trouville. Puisque j’ai mes vacances en septembre, on verrait sur la côte si des fois il y a quelque chose à louer.»

«On me dit ça vers onze heures, en demandant que la voiture elle soye prête pour le lendemain, qui était donc ce matin huit heures. Je rentre donque au garage. Je sange le pneu arrière de droite, qu’était un peu trop usagé, je remplace la courroie de mon ventilateur qui se trouvait un peu vielle. Et le lendemain, à sept heures trois quarts recta, j’étais devant la maison. On ne s’en va qu’à huit heures et demie, madame, comme toutes les dames, ne se trouvant pas prête. Enfin on arrive à Saint-Germain vers les neuf heures un quart. Je commence à m’appuyer la route de Quarante-Sous. Presque personne. Le moteur marchait bien. Moi, quand le moteur marche bien, c’est un plaisir. Mais à peine que nous marchions cinq minutes que voilà les misères qui commencent. Mon pneu neuf est crevé. Je le remplace avec un pneu de rechange. Mon autre pneu arrière, un antidérapant, éclate un quart d’heure après. Bref, au lieu de déjeuner à Evreux, on mange à Bonnières. Moi, je regarde ma voiture, mais de rage je ne mange pas. Je prends un méchant sandevich que madame a la bonté de m’envoyer. Enfin les voilà qui reviennent de déjeuner. Mettez en marche, que me crie monsieur, nous venons. Je mets en marche et je m’installe sur le siège. Monsieur et madame arrivent à la voiture, ouvrent la porte. Moi j’étais impatient de m’en aller pour rattraper le temps perdu. A peine la porte refermée, je repars et j’ai la grande satisfaction que le moteur marche et tape comme un ange. J’avais peur que monsieur et madame fassent une station à Evreux et à Lisieux. Mais ils ne me disent rien pendant la traversée de la ville. J’arrive donc tout d’une traite à Trouville, dans la rue de Paris. Là, je m’arrête, et j’attends que le patron descende. A la fin, je me retourne, et jugez, messieurs, de ma stupéfaction: personne dans la voiture!...

* * * * *

Le mécanicien se tut et nous regarda tour à tour.

--Votre voiture est devant la porte? demanda Sherlock Holmes. Et, sur un signe affirmatif du mécanicien, nous descendîmes dans la rue. Là, le détective mesura soigneusement la largeur des fenêtres et des baies. Il palpa, scruta et flaira pendant longtemps les coussins et les tapis. Puis il posa plusieurs questions au mécanicien sur le genre de vie, sur les fréquentations, sur le caractère de M. et Mᵐᵉ Gondebaut.

Enfin nous nous fîmes conduire au bureau téléphonique. C’était la fin de la journée, et nous obtînmes assez vite la communication avec Bonnières, et avec l’hôtel où avaient déjeuné M. et Mᵐᵉ Gondebaut.

Je tenais un des récepteurs. Dès que Sherlock Holmes se mit à décrire les patrons du mécanicien, l’hôtelier s’écria:

--Mais ils sont encore ici. Ils attendent leur mécanicien qui a disparu tout à coup! Après le déjeuner, M. Gondebaut et sa femme se sont préparés à remonter en voiture. Ils avaient ouvert la portière, quand Mᵐᵉ Gondebaut se rappela qu’elle avait oublié deux paniers de fruits qu’ils avaient achetés. Ils rentrèrent dans la maison pour les chercher...

--Après avoir refermé la porte de la voiture? demanda Sherlock Holmes.

--C’est possible, dit l’hôtelier. Toujours est-il que quand ils sont revenus, ils n’ont plus trouvé ni mécanicien ni auto.

--Eh bien, vous leur direz que leur mécanicien est à Trouville. Demandez-leur s’ils vont venir le rejoindre, ou s’il doit aller les chercher.

Et pendant que l’hôtelier allait faire la commission:

--C’est un mécanicien modèle, me dit Sherlock Holmes, en me montrant ce brave conducteur. Quand il est au volant, il ne pense qu’à bien diriger sa machine, et ne se retourne jamais...

CELUI QU’ON N’EMMÈNE PAS

Bien entendu, pendant ces vacances, je vais très souvent en automobile. Ma voiture est une voiture très cotée,--je peux vous l’indiquer sans faire de réclame,--c’est la célèbre voiture d’_ami_, si en faveur dans le monde des chauffeurs.

La voiture d’_ami_, à quelque marque qu’elle appartienne, a des avantages énormes: D’abord, elle est exempte de ces inconvénients qui rebutent tant d’amateurs d’automobile et qui sont connus sous le triste nom de «frais d’acquisition» et «frais de réparation».

Le seul tort que présente la voiture d’_ami_ ne réside pas dans sa construction, mais dans le caractère de son propriétaire et dans cette bienveillance excessive qui lui fait inviter un nombre d’amis presque toujours supérieur au nombre de places dont il dispose. Il faut donc qu’une ou deux des personnes conviées se récusent; alors, c’est un assaut de politesse et de fausseté, une de ces luttes de courtoisie où la victoire est plus affligeante que la défaite.

Oh! l’air navré de la personne qui a réussi à céder sa place! Oh! l’air hypocritement résigné de celle qui a été forcée d’accepter le sacrifice!

Évidemment, la personne qui reste ne va pas jusqu’à souhaiter une bonne panne à ceux qui s’en vont: l’humanité n’est pas aussi mauvaise, et puis une panne sérieuse risquerait d’immobiliser la voiture pour le lendemain.