Part 2
La promenade Chamars présentait de grands espaces dévastés. C’est là que l’on dressait l’énorme tente du cirque. A quatre heures, après la classe, nous nous y rendions furtivement pour faire des évaluations, comparer les dimensions de ce cirque-là avec celles du cirque de l’année précédente. C’était une déception quand il nous paraissait un peu moins grand. Pourtant un de mes camarades, qui avait pu voir les chevaux, nous affirmait qu’ils étaient beaucoup plus beaux, des alezans avec de longues queues qui traînaient jusqu’à terre ou des gris-pommelés très gras avec des crinières magnifiques. Nous passions avec émotion auprès des cages rugissantes. Les volets ne descendaient pas jusqu’en bas et les barreaux nous semblaient toujours trop petits; non pas que la moindre crainte habitât nos âmes intrépides, mais nous nous disions que plus les barreaux étaient épais, plus les animaux devaient être forts et terribles.
Il y avait parmi nous des petits garçons emballés et enthousiastes, et aussi un clan de sceptiques qui dénigraient toujours. A les en croire, ce cirque était misérable, les bêtes étaient mal nourries. C’est ainsi qu’ils abîmaient notre joie, simplement pour paraître des gens supérieurs et informés.
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Le soir du cirque, un de mes cousins, un peu plus âgé que moi, venait me prendre à la maison. Nous arrivions bien avant le commencement du spectacle. Et nous avions d’abord beaucoup d’angoisse, parce que le cirque ne se remplissait pas assez vite. Nous étions installés aux secondes et notre grande préoccupation était d’établir, au moyen de nombreux arguments, la supériorité des secondes sur les premières. D’abord on voyait mieux, parce qu’on était plus haut, et l’on ne risquait pas de recevoir de la sciure de bois dans les yeux.
Nous n’aimions pas beaucoup, dans le programme, les exercices des dames à cheval, qui passaient dans des cerceaux et sautaient par-dessus des banderoles. Les clowns nous amusaient toujours. Les singes montés sur des chiens nous semblaient un peu minables. Les exercices des gymnasiarques duraient toujours un peu trop longtemps. A côté de nous, un monsieur qui n’avait peut-être jamais touché un trapèze de sa vie, mais qui portait une grande barbe grise, disait: «Ça, c’est très fort!» Alors nous admirions.
Les écuyers qui faisaient de la haute école nous intéressaient peu. Il y a quelques années j’ai vu, dans un cirque de Paris, un très savant dresseur qui, monté sur un cheval gris, le faisait danser tout autour de l’arène. Et je pensais qu’au régiment j’avais toutes les peines du monde à empêcher ma jument Bretagne de danser de cette façon-là.
En somme on ne s’amusait pas énormément, quand il n’y avait pas de ménagerie. Car ce qui nous passionnait le plus, c’était l’entrée dans la cage aux lions d’un féroce dompteur, vêtu d’une culotte collante et d’une veste bordée de fourrure. Encore maintenant, à la foire du Trône et à la foire de Neuilly, c’est toujours vers les ménageries que je me dirige. Il y a trois ans, j’ai assisté à un spectacle émouvant, qui se renouvelait d’ailleurs huit fois par jour. Une jeune femme et un nègre dansaient le cake-walk dans une cage. Dans une encoignure, un lion, un tigre et une hyène étaient maîtrisés par un dompteur. Ces trois fauves grondants bâillaient de toute leur gueule, et le dompteur était obligé de les frapper de sa cravache pour les empêcher de s’endormir.
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Le numéro des chiens savants, dans ma jeunesse, ne m’a jamais beaucoup passionné. Je me rappelle dans des temps plus récents un dresseur de chiens dont je fis la connaissance après la représentation. Il avait une quinzaine d’élèves, des fox-terriers, des danois, des épagneuls et un magnifique grey-hound qui sautait par dessus une pyramide de chaises dans une envolée extraordinaire. Ce saut impressionnant terminait une série de sauts moins méritoires. Tous les chiens passaient l’un après l’autre dessus une barrière. Ils sautaient très gentiment, à l’exception d’un petit cabot d’une race indéfinissable, qui, à la grande joie de l’auditoire, passait toutes les fois à côté de la barrière, jusqu’à un moment où, pressé par le fouet menaçant du dresseur, il fila sournoisement par-dessous l’obstacle.
Je rencontrai par hasard le dresseur de chiens dans un petit débit où il se désaltérait et je le félicitai d’être arrivé avec ses chiens sauteurs à des résultats aussi intéressants.
--Oh! ce n’est pas très sorcier, me dit-il. Il faut de la patience, beaucoup de patience. Le seul qui m’ait donné du mal, c’est ce petit chien que vous avez vu, qui ne veut pas sauter. Dame! ç’a été très dur, n’est-ce pas? de l’habituer à ne pas faire comme les autres.
LA BRUNE ET LA BLONDE
Notre projet était charmant. Nous partions de Caen jusqu’à Honfleur, nous suivions la Seine jusqu’à Quillebeuf, où nous passions le bac, nous regagnions le Havre en suivant la rive droite; puis nous irions ensuite, autant que possible en suivant la côte jusqu’à Calais, et qui sait si, de là, nous ne gagnerions pas la Belgique et la Hollande!
Nos projets craquèrent sinistrement sur une petite côte infime qui se trouve à une lieue de Honfleur.
Une agréable petite promenade à pied s’ensuivit, durant qu’un cheval blanc réquisitionné emmenait notre voiture jusqu’à Honfleur à une allure très modérée.
Le mécanicien emporta à Paris la pièce essentielle qui s’était brisée, ce pendant que nous nous installions dans un hôtel de la ville.
Je passai ainsi huit jours dans le port de Honfleur à surveiller officieusement les arrivées et les départs du petit steamer. J’avais comme compagnons de vieux militaires ou fonctionnaires retraités qui étaient vraiment d’une vieillesse incontestable. Ce n’étaient pas de beaux vieillards. D’ailleurs, c’est curieux: au fur et à mesure que j’avance en âge, il me semble que la race des vrais vieillards disparaît. Quand j’étais jeune, j’en ai vu, me semble-t-il, qui étaient vraiment blancs; ceux d’aujourd’hui sont plutôt d’un poil jaunâtre. C’est peut-être que je me suis approché d’eux davantage et qu’en mûrissant j’ai vu la transition qui mène de la jeunesse à la vieillesse. Maintenant, ce ne sont plus des êtres à part, mais ils me font l’effet d’hommes ordinaires qui se sont usés. Ceux du port, là-bas, étaient très usés.
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Léon-Timoléon Fournier avait été vaguement employé dans la marine et touchait quatre cents francs par an. Il était âgé de quatre-vingt-six ans exactement. On le savait, car il ne se privait pas de le dire, il répétait à chaque instant son âge et tous ses prénoms. Il tirait vanité de plusieurs faits de sa vie: d’avoir assisté à Cherbourg, à des fêtes maritimes, et aussi de la mort de son frère Louis-Xavier, décédé d’une fluxion de poitrine. Il énonçait également la taille qu’il avait mesurée sous la toise: cinq pieds six pouces, et ne se rendait pas compte de ce qu’il avait perdu en hauteur par les effets combinés du tassement et de l’inclinaison. De temps en temps, il retirait sa casquette et passait sa main tremblante sur son crâne tout en peau. Ses joues et sa lèvre supérieure étaient armées de piquants jaunâtres. Il manquait prodigieusement de sourcils et, tout autour de ses yeux bleus sans flamme, les cils étaient remplacés par une jolie bordure rouge.
Léon-Timoléon Fournier parlait fréquemment de sa bonne amie qui avait vingt ans, disait-il, et qui était brune et très jolie.
Son confident habituel était un ancien forestier, Philippe Jabirou. Jabirou était peut-être un peu plus jeune que Fournier. A la vérité, il ne savait plus exactement son âge. Mais Fournier, d’autorité, lui avait attribué quatre-vingt-quatre ans. Il ne le connaissait d’ailleurs que depuis dix-huit mois.
Jabirou n’avait pas la belle prestance inclinée de Fournier. Il était trop court, il n’avait pas de quoi se ployer. Mais il se distinguait, en compensation, par une grosse tête, un collier de barbe noire, des petits cheveux noirs très drus et quelques petites places chauves. Jabirou avait encore l’œil assez brillant; je dis bien: l’œil, et non les yeux; l’œil gauche était fermé depuis trente ans.
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Fournier, de sept heures du matin à une heure de relevée, faisait ses confidences à Jabirou envieux et haineux. Il lui montrait des reliques d’amour, un petit dé à coudre rouillé, un petit ruban de velours noir, et même une image représentant un combat naval et portant sur son verso de la réclame pour une épicerie. Jabirou regardait, écoutait, sans mot dire. Fournier racontait les promenades qu’il faisait dans la campagne avec sa petite Rose. Il raconta bien d’autres choses encore, qui enfiévrèrent le malheureux Jabirou. Et, un beau jour, il arriva avec un gilet de laine marron qu’avait tricoté l’adorable Rose.
Jabirou n’y tint plus. C’était trop humiliant d’être ainsi seul dans la vie, quand un homme plus âgé avait encore une charmante amie. Il sentait au-dessus de lui le mépris de Léon-Timoléon Fournier. Alors, n’y tenant plus, il inventa une Léonore...
Léonore était un nom féminin qui charmait depuis soixante-dix et des années le cœur ingénu de Jabirou. Il n’avait jamais connu de Léonore. Une Sidonie l’avait trahi. Une Mariette l’avait abandonné. Une Irma avait repoussé ses avances... Il se disait chaque fois: ce n’est pas Léonore. Léonore l’eût aimé, elle. Elle ne l’eût jamais abandonné ni trahi. D’ailleurs, Léonore, blonde, mince, était beaucoup mieux que Sidonie, qui était trop forte et trop noiraude. Irma et Mariette, c’était une fatalité, louchaient un peu l’une et l’autre.
Léonore s’était fait attendre longtemps. Et voilà que Jabirou la rencontrait tout à coup, alors qu’il était âgé--approximativement--de quatre-vingt-quatre ans. Il fit à Léon-Timoléon Fournier une belle description de la petite Léonore, qui, elle, était restée toute blonde et toute frêle, avec ses dix-huit ans, et n’avait pas vieilli d’une semaine.
Jabirou parlait d’elle à Fournier. Et Fournier, peu à peu, arrivait à connaître Léonore, mais pas tout à fait comme la voyait Jabirou, car Jabirou, qui n’avait que très peu de mots à son service, la voyait beaucoup plus belle encore qu’il ne pouvait le dire. Il disait: C’est une gentille petite, répétait trente fois qu’elle était blonde. Puis, à son tour, il montrait tous les cadeaux qu’il avait reçus de son amie.
Il avait acheté pour un sou un petit morceau de ruban, qu’il montra à Fournier, qu’il remit ensuite dans la poche intérieure de sa veste, et qui devint pour lui, dès cet instant, l’objet le plus précieux de la terre. Il s’acheta une pipe en terre, dont le fourneau représentait un zouave placide. Il s’était proposé de raconter à Fournier toute une histoire. Mais il dit simplement par manque d’imagination et peut-être un peu parce qu’il était ému: «La petite m’a donné ça!» Et, le mois suivant, avec quelque argent qu’il avait de côté, il s’acheta un nouveau présent de Léonore: une paire de pantoufles en tapisserie.
Cependant, si amoureux que Jabirou fût de sa Léonore, il était piqué par une sorte de tarentule d’infidélité. Et il aurait voulu voir et connaître Rose... Fournier, à une heure de l’après-midi s’en allait déjeuner. Puis il sortait vers trois heures pour aller voir son amie. Une après-midi, Jabirou s’aposta non loin de la maison de Fournier. Il avait projeté sournoisement de pister son camarade. Ce dessein était beaucoup moins hardi qu’il ne paraissait de prime abord. Car, bien qu’asthmatique, Jabirou marchait moins lentement que Fournier. Et ce dernier y voyait beaucoup moins bien avec ses deux yeux que Jabirou avec son œil unique.
Donc, à deux heures, Jabirou, frémissant comme à son premier âge, attendait à quelques mètres de la porte de Fournier. Il avait passé devant la maison, et, à travers les fenêtres, il avait vu son camarade en train de manger chez des gens du pays, qui, moyennant l’abandon de la petite retraite, logeaient et nourrissaient l’ancien employé de la marine. Jabirou, debout sur ses courtes jambes, attendit jusqu’à la nuit la sortie de Fournier.
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Ce qui n’empêcha pas Léon-Timoléon Fournier de raconter le lendemain qu’il était sorti à trois heures, qu’il était allé voir son amie et de montrer fièrement une petite blague à tabac qui lui avait été offerte pour sa fête.
Alors, Jabirou se leva. Et, terrible comme la vérité, il accusa Fournier de lui avoir menti... Et, comme c’était un honnête homme, il ajouta, désespéré, qu’il avait menti aussi.
D’abord, Fournier se réjouit du bonheur écroulé de Jabirou. Et Jabirou eut une petite satisfaction en pensant que la gloire amoureuse de Fournier était une gloire usurpée.
Mais ces petites joies mauvaises furent de brève durée. Chacun d’eux regarda autour de soi et se vit dans un désert.
Ce coup-là ne les tua pas. Car ils étaient arrivés à un âge où rien de précis ne vous tue, et où l’on meurt par hasard et sans raison. Ils continuèrent à venir sur le même banc, où ils sont toujours, et où le destin semble les avoir oubliés, jusqu’au jour où il les ramassera par désœuvrement et les emportera avec lui, comme un peu de bois mort.
LA DISPUTE
Raoul Z... avait pris au cercle de N...-sur-Mer une petite culotte de quinze cents francs. C’était énorme pour lui, car Raoul était un garçon économe et soigneux, qui recevait une vingtaine de mille francs de sa famille, et qui devait là-dessus se loger, se nourrir et entretenir une modeste automobile.
Quand il avait eu l’idée d’acheter cette auto, sa mère s’était fâchée et lui avait déclaré que sa pension ne serait pas augmentée... Raoul, chauffeur passionné, prit un plus petit appartement, renvoya son valet de chambre et changea sa cuisinière contre une bonne à tout faire. Il apprit à se passer de mécanicien... Mais l’auto n’était pas payée. Les versements mensuels étaient très pénibles. La dure saison--c’est-à-dire l’été--arriva. Le malheureux garçon dut vendre des livres et même quelques meubles, afin de pouvoir s’installer quelque temps dans un hôtel convenable sur le bord de la mer.
Le 29 juillet approchait. Le 29 juillet est une date glorieuse. Mais Raoul la détestait, comme tous les 29 de chaque mois. En dépit de ses calculs et de ses économes précautions, il lui manquait un millier de francs qu’il n’osait aller chercher dans les environs de Lisieux, où habitait sa mère.
C’est alors qu’il eut la mauvaise idée d’entrer dans la salle de jeu. Il en sortit beaucoup plus triste qu’avant. La traite de la maison d’automobiles serait présentée le surlendemain. Cette fois, il fallait faire la fâcheuse démarche, aller implorer, à sa grande honte, le secours maternel. Il fallait même y aller en automobile, ce qui ne diminuerait pas le courroux de Mᵐᵉ Z... mère. Elle n’avait pas une âme de chauffeuse. Elle ne s’apaiserait pas à la vue de cette charmante petite 16-chevaux, à deux baquets, qui eût attendri un cœur de bronze phosphoreux.
Raoul passa une mauvaise nuit. Le lendemain matin, il retarda son départ tant qu’il put. Il mit très lentement son ulster et ses lunettes. Il arriverait toujours trop vite à Lisieux. Il se décida à s’en aller tout doucement, à petite allure. Mais à peine eut-il le volant en main qu’il oublia ses soucis et ne pensa qu’à rouler vers Lisieux ou vers n’importe où, mais le plus vite possible. Il serait toujours temps de penser à cette démarche ennuyeuse quand il arriverait en vue du château.
La route était belle, le soleil était glorieux. Jamais le moteur n’avait si bien tapé. Raoul avait hâte d’être sur la grand’route, qui, ce jour-là, n’était pas encombrée.
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Comme il sortait d’un village où il avait été obligé de ralentir, il vit devant lui une belle échappée et s’apprêtait à partir tant que ça pouvait, quand il aperçut quelque chose de peu ordinaire à cent pas devant lui. A cet endroit de la route, il y avait une sorte de petit chalet, embusqué dans un bouquet d’arbres... Raoul vit un de ces arbres s’abaisser lentement et barrer froidement le chemin.
Sans connaître à fond les mœurs des végétaux, Raoul savait très bien que les arbres n’avaient pas l’habitude de venir ainsi s’abattre sur les chemins de leur propre mouvement. D’autre part, l’air était pur, le ciel était calme et aucun cyclone ne justifiait une pareille incartade.
Enfin, à tout événement, il valait mieux ralentir, d’autant que l’auto n’était pas munie de ces ressorts spéciaux qui permettent aux grenouilles artificielles de bondir sur le sol et de franchir au besoin des obstacles. Raoul, plus dépité encore qu’intrigué, ralentit et arriva doucement jusqu’à cinq ou six pas de l’arbre étendu.
A cet endroit il vit un bûcheron qui le regardait d’un air goguenard. Ce bûcheron tenait à la main une corde. Raoul lui demanda ce que venait faire cet arbre en travers de la route. Le paysan répondit avec insolence. Des petits enfants sortirent de la maison et firent cercle autour du chauffeur pendant que le bûcheron prononçait les paroles les plus injurieuses.
Ce bûcheron était d’une assez bonne taille. Mais Raoul était courageux. Il descendit de sa voiture et prit devant le paysan une mise en garde très correcte. Mais celui-ci continuait à se moquer de lui. Il fit mine de frapper Raoul qui, heureux de voir se produire un semblant d’attaque, lui allongea une rapide série de coups de poings. L’homme les encaissa sans trop se défendre et en esquissant une lente retraite vers l’arbre qu’il franchit, tout en continuant à injurier Raoul. Celui-ci le poursuivit pour le faire taire. Il enjamba lui aussi l’arbre étendu. Les feuilles et les branches le gênaient un peu. Il les écarta tant qu’il put, arriva enfin de l’autre côté. Là, il se trouva en présence d’un personnage qu’il n’avait pas encore vu. C’était un monsieur imberbe, très bien vêtu, qui parlait avec un léger accent étranger. Ce monsieur prit son portefeuille, en tira deux billets de mille francs qu’il tendit au chauffeur:
--Oserai-je vous prier d’accepter ceci? Je suis représentant d’une maison de cinématographes de Bruxelles... Vous venez de poser sans vous en douter pour une scène de la vie automobile, à qui nous avons voulu donner toute l’animation du vrai, du vécu... Excusez ce procédé un peu sans-gêne. Bien qu’on ne puisse pas vous reconnaître sous vos lunettes, vous n’auriez pas accepté de poser. D’ailleurs, si vous aviez été prévenu, ce n’aurait pas été aussi bien.
Raoul hésita. Mais il finit par accepter cet argent vraiment bienvenu. C’était au fond ce qu’il avait de mieux à faire.
UN ARTISTE
Il s’en allait sur les routes, avec sa voiturette 8-chevaux, qui faisait un bruit peu ordinaire. On l’eût dite chargée de tessons de bouteilles. Elle dépassait fièrement les carrioles. Mais toutes les autos du département la grattaient sans relâche.
Les jours de courses à Deauville, il fallait obliquer sur les bas-côtés, céder bien piteusement le haut de la chaussée.
Il avait fini par ne plus inviter personne. Il s’en allait avec sa femme. Et, à chaque voiture qui les dépassait, tous deux baissaient la tête, par résignation, et pour ne pas avaler la poussière.
Oh! l’insolence hargneuse de la trompe! l’ironie chantante de la sirène! Et le son victorieux de ces longues trompettes qui proclament votre défaite au passage!
Et leur façon, à «eux», aux ennemis, de ne pas vous regarder, ou de regarder avec pitié votre petit capot!
* * * * *
Une voiture, une entre toutes, exaspérait notre malheureux chauffeur. C’était la 50-chevaux du château, qui faisait une poussière effrayante. Nous avons tous souffert quelque jour de la grossièreté d’un valet de chambre secouant un tapis par la fenêtre au moment où nous passons. Cette voiture avait des procédés aussi incivils. Pour plusieurs minutes, elle nous laissait dans un nuage.
Les arbres, sur les bords du chemin, étaient tout blancs. A-t-on réfléchi au sort de ces malheureux arbres qui sont nés là jadis, le long d’une route paisible, et à qui maintenant l’auto a rendu la vie intolérable, sans qu’il leur soit possible de s’en aller?
* * * * *
--Chaque fois donc que j’allais à Trouville, me dit tristement mon ami, nous étions dépassés par cette maudite 50-chevaux. Nous avions beau retarder notre départ... Elle ne partait jamais avant nous... Elle nous guettait. Elle attendait notre sortie pour se mettre en marche. Il n’y avait pas d’autre route possible de chez nous à Trouville. Mon voisin savait que j’étais forcé de la prendre, et qu’il nous ferait «boulotter» sa poussière...
«Ce n’était même pas un vrai chauffeur; c’était un snob qui n’était pas fichu de conduire lui-même, un petit sécot, rageur, avec un carreau dans l’œil. Il se tenait raide à côté de son mécanicien, sans cache-poussière, car sa voiture ne faisait de poussière que pour en poudrer les autres.
«Sa grande élégance, c’était d’arriver aux courses avec son chapeau de paille, qui semblait collé à sa tête, sa fleur à la boutonnière, à peine marqué de poussière aux épaules, simplement ce qu’il fallait pour montrer qu’il descendait d’une auto.
«Et c’était cet asticot-là qui nous faisait des misères, à ma pauvre petite femme et à moi. C’était lui qui nous obligeait, pour un trajet de cinq lieues, à nous entourer de masques et d’ulsters, à nous équiper comme pour la Nouvelle-Zemble.
«Le désir de me venger m’a donné une ardeur au travail prodigieuse. Le diable lui-même, s’il était agent de publicité, n’aurait pas réussi les affaires que j’ai menées à bien cet hiver. Je voulais gagner de l’argent. J’en ai gagné...
--Et vous avez acheté une forte voiture?
--Une 135-chevaux, mon ami, une voiture qui avait fait le circuit, une voiture avec un capot comme une grosse malle anglaise.
--Et aussitôt en possession de cette voiture, vous avez «gratté» votre voisin?
--Pas si vite, mon ami, pas si vite. Je voulais une vengeance plus raffinée et surtout moins brève. Dépasser mon individu en trombe, avec mes 135-chevaux, c’était un grand plaisir, je ne dis pas. Mais, ce plaisir-là, je n’ai pas voulu l’épuiser d’un seul coup. Nous l’aurions dépassé, notre homme, nous aurions à peine vu sa tête. Il fallait nous la payer sérieusement. J’y avais mis le prix.
«Je suis arrivé à la campagne avec ma grosse voiture. Mais je l’avais maquillée. J’avais fait mon possible pour lui donner l’aspect d’un tacot. J’avais fait mettre au-dessus des baquets une carrosserie fermée de forme vilaine, mais légère comme du carton. Puis il s’était agi de dissimuler l’énorme capot. J’ai donc fait peindre une fausse malle en bois qui ne pesait rien. Emboîtant le capot, elle avait l’air d’être placée sur une plate-forme, devant la voiture, comme un bagage que j’emportais avec moi, pour un voyage à la papa.
«J’arrivai donc à la campagne au commencement d’août. J’avais essayé la voiture aux environs de Paris. Elle marchait à une allure infernale.
«Le premier jour des courses de Deauville, on se met en route, ma femme et moi. J’avais décidé de me laisser dépasser ce jour-là. L’homme au monocle arrive sur moi. Il corne. Je me range gentiment. Il nous envoie sa poussière. Nous rions beaucoup, ma femme et moi, en pensant à ce qui arriverait le dimanche suivant.