Les veillées du chauffeur

Part 13

Chapter 133,676 wordsPublic domain

S’étant occupé de sa propre alimentation, il ne se fit pas faute ensuite de critiquer la nôtre, nous prédisant toutes sortes de malheurs, parce que nous mangions des concombres, puis du cresson, arrosé, nous dit-il, avec des eaux empoisonnées.

Nous n’attachions pas d’importance à ces prédictions sinistres; mais il est agaçant tout de même, pendant que l’on mange, d’avoir en face de soi un conférencier qui analyse votre nourriture et commente votre façon de manger.

--Ah! que je suis content, ne cessait-il de répéter, en s’installant dans la voiture, ah! que je suis content de n’avoir pas mangé de vos terribles concombres et de votre sale cresson...

* * * * *

--Voulez-vous dire au mécanicien d’arrêter pendant un instant?

J’étais placé sur le siège et je me retournai... Je vis notre ami Argan très pâle et très agité. Je priai immédiatement le mécanicien de stopper, ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce, car la voiture allait remarquablement.

L’auto arrêtée, Argan descendit, puis, sans mot dire, il alla s’étendre sur l’herbe, de tout son long.

Nous descendîmes également, et nous l’entourâmes, assez effrayés.

--Qu’y a-t-il?

--Il y a... que j’ai l’appendicite!

Nous connaissions Argan, et ce n’était pas la première alerte qu’il soulevait dans notre petit groupe. Mais, quoi? cela pouvait être vrai. Et cette déclaration était d’autant plus impressionnante qu’il était assez pâle et avait les yeux un peu troubles.

--Écoutez, nous dit-il à demi-voix. Penchez-vous pour que je puisse vous parler tout doucement, sans faire aucun effort. Il faut aller me chercher un médecin dans la prochaine ville, et me le ramener ici...

--Ne serait-il pas plus simple de te transporter doucement dans l’auto?...

--Vous êtes fous!... Quand on a une crise d’appendicite, il faut garder l’immobilité absolue...

... L’un de vous va rester près de moi, ajouta-t-il en me désignant. Les autres vont chercher un docteur, et me le ramener.

--Je suis certain, m’écriai-je (sans en être certain) que vous n’avez pas l’appendicite... Mais je suppose que vous l’ayez, et qu’on vous opère; on ne vous opérera pas là, sur le chemin... Et d’ailleurs, je ne sais pas si l’on va trouver un médecin qui soit capable de vous opérer...

--Il sera en tout cas capable de m’examiner. Peut-être ma maladie n’est-elle pas l’appendicite, mais une typhlite, ou une attaque de choléra, ou une manifestation de cancer... Oh! mon Dieu! mon Dieu! dépêchez-vous. Nous perdons un temps précieux...

La voiture partit. Je restai seul avec Argan, toujours étendu au bord du fossé. Il geignait doucement...

--Si j’ai l’appendicite, dit-il d’une voix entrecoupée, on me... portera... jusqu’à la... prochaine ville... dans une civière... Il y a bien un hôpital... J’espère qu’on aura... le temps... de faire venir un chirurgien... de Paris...

Puis il ferma les yeux. J’étais un peu effrayé. Mais je m’aperçus, au bout d’un instant, qu’il dormait, avec une respiration bien régulière...

Le temps ne passait pas vite. J’ai su plus tard qu’ils avaient eu beaucoup de mal à ramener un docteur. Le médecin du petit bourg où ils s’arrêtèrent tout d’abord était en course dans la campagne, et il avait fallu lui donner la chasse. On le ramena de chez un laboureur qui souffrait d’une entorse, et dont il était en train de masser le pied.

Quelques minutes avant leur retour, Argan se réveilla....

--Ah! gémit-il, j’ai le cœur barbouillé... Et comme je regrette de n’avoir pas mangé de concombres. Au moins, je me dirais que c’est ça...

--Comment va votre ventre?

--... Peut-être mieux... répondit-il après une légère hésitation. La douleur s’est faite plus sourde... Mais je n’ose encore rien dire...

Je fus persuadé à ce moment qu’il n’avait rien du tout. Et je commençai à le regarder avec une certaine hostilité.

Le docteur était un homme à face rude, moustachu et grimaçant. Il descendit de l’auto avec autorité et se rendit droit au malade.

Argan ouvrit son pantalon, retroussa sa chemise et nous aperçûmes un ventre imposant, rebondi et tranquille... Mais il y a de ces ventres tranquilles qui recèlent les pires cataclysmes intérieurs...

Le docteur posa deux doigts entre le nombril et la hanche droite... Argan poussa un cri émouvant...

--Je vous ai fait mal? dit le docteur.

--Non, dit Argan un peu penaud; seulement, j’ai eu tellement peur que vous me fassiez mal à cet endroit-là que j’ai crié par angoisse.

Le docteur appuya plus fort...

--Aucune sensibilité, déclara-t-il. Vous n’avez rien. Un léger froid... ou quelque gaz...

Argan se rhabilla et se releva. Il prit un air grave, un peu triste, pour ne pas montrer sa joie, au milieu du froid silence de ses compagnons...

UN INVITÉ

On se demanda cette année-là, au château de Gerbeville, si l’on allait inviter Robardet. On avait invité à trois ou quatre reprises des gens devant lui, et il était bien difficile de ne rien lui dire... On décida de lui écrire un petit mot pas très engageant; on lui disait qu’on était installé du côté de Pont-l’Evêque, et que, s’il passait par là, il serait sûr de trouver de bons amis au château de Gerbeville... Et la lettre partie, on pensa qu’on n’avait peut-être pas été assez gentil, et qu’il allait regarder cette proposition comme une dérobade. Mais ces craintes furent dissipées et firent place d’ailleurs à d’autres craintes, au reçu d’une dépêche de Robardet disant qu’il arriverait le surlendemain pour quelques jours... («Quelques» est un adjectif terriblement indéfini!)

Justement mon cousin Guillaume, le châtelain de Gerbeville, partait pour Paris pour aller chercher une magnifique cinquante-chevaux avec laquelle nous nous proposions de faire mainte excursion dans le pays.

Guillaume est un garçon de très bonne humeur; il prit la défense de Robardet.

C’était, dit-il, un compagnon parfois un peu discoureur et un peu pédant, mais, en somme, il avait de bons côtés et n’était pas aussi envahissant que nous avions l’air de le croire...

S’il dit «quelques jours», c’est pour ne pas nous désobliger, mais il restera deux jours au plus.

Il écrivit sur-le-champ à Robardet qu’il allait à Paris, qu’il comptait revenir à Gerbeville en auto, et qu’il le ramènerait avec lui s’il le voulait bien.

Nous pensions que Robardet accepterait la proposition, non pas qu’il eût affiché un goût spécial pour l’automobile, mais parce qu’il détestait le chemin de fer et particulièrement cette formalité qui consistait à échanger un ou deux louis d’or contre cet exigu morceau de carton que délivrent les préposés.

Guillaume partit donc pour Paris. Il retrouva là-bas Robardet, et tous deux prirent rendez-vous au garage, pour se mettre en route à neuf heures du matin.

* * * * *

La voiture était encore chez le carrossier; on l’avait promise pour le matin à sept heures. A neuf heures précises, Robardet arriva au garage, accompagné d’une malle considérable et embusqué derrière des lunettes noires, grosses comme des lanternes. Guillaume vint cinq minutes après. La voiture n’était pas encore revenue de chez le carrossier, mais elle était en route... elle arrivait sur le camion... elle serait là dans cinq minutes, dit le directeur du garage. Il tira sa montre, pour donner quelque valeur à ses pronostics, purement arbitraires d’ailleurs...

La voiture arriva deux heures et demie plus tard. Pendant qu’on la déchargeait avec beaucoup de précautions, Robardet dit à Guillaume:

--Vous feriez bien de manger un morceau, puisqu’il est l’heure de déjeuner...

Il ne dit pas: «Nous ferions bien», il a le sentiment des nuances.

Et il a aussi des principes: il ne faut jamais inviter à déjeuner l’ami qui vous a à son bord. On a l’air de ne pas vouloir rester son obligé... C’est presque indélicat.

Ils allèrent dans un restaurant des Champs-Elysées. Robardet évita de prendre la carte en main et de commander le menu, mais il donna des conseils.

Après le déjeuner, les deux amis se rendirent en hâte au garage, où l’imposante cinquante-chevaux à six places, toute neuve, semblait les attendre pour partir... Mais en s’approchant ils virent qu’elle n’avait que trois roues et reposait en partie sur un cric, ce qui ne laissa pas de les inquiéter, d’autant que le garage était absolument désert et qu’on ne savait pas ce qu’était devenu le mécanicien.

Au bout de quelque temps un jeune ajusteur, vêtu de toile bleue, passa nonchalamment sous le hall et voulut bien leur expliquer qu’une des roues était à l’atelier... Elle tournait mal, et la fusée avait besoin d’un coup de lime. Il ajoutait que cela durerait un quart d’heure. Puis il s’éloigna, en rêvant.

Deux heures après, l’auto était toujours sur ses trois roues. De l’avis des gens compétents, il vaut mieux ne pas s’embarquer sans la quatrième roue, dont l’absence compromet gravement l’équilibre de la voiture (étant donné surtout que, pour se mettre en marche, on préfère retirer le cric...).

Enfin, vers quatre heures, deux ouvriers entrèrent sous le hall, en poussant devant eux la roue, comme un lourd cerceau. L’un des ouvriers prit dans un pot de fer une espèce de confiture jaunâtre; il prenait ça à pleines mains comme un enfant mal élevé. Puis il fourrait cette confiture tout autour de la fusée... Enfin il mit la roue en place avec de grandes précautions. Il semblait que tout fût terminé. Mais ces ouvriers étaient enragés de précision; ils tirèrent des mètres en cuivre de leur poche, se mirent à mesurer l’écartement des roues, à serrer et à desserrer les écrous de la barre de direction, dans une folie de minuties que Guillaume et Robardet arrivaient difficilement à comprendre.

* * * * *

Cependant, depuis pas mal de temps déjà le soleil avait déserté les vitres du hall. Il s’en allait vers l’Occident, en prenant sur la voiture une avance considérable.

Guillaume se demandait s’il était sage de partir, étant donné qu’on ne se mettrait guère en route avant six ou sept heures. Mais Robardet lui persuada que la marche de nuit était bien préférable... Il avait quitté son petit appartement, sa malle était faite et il ne se souciait pas de passer une nuit à l’hôtel.

Enfin il arrive toujours un moment où une réparation est terminée. C’est à la minute où l’on n’y pense plus, où l’on en a pris son parti. Les voyageurs furent invités à s’installer, et la voiture, dont les quatre roues semblaient tourner comme par enchantement, quitta victorieusement le hall, gagna la porte du Bois, puis Saint-Germain, puis la route de Quarante-Sous.

Robardet était joyeux. Guillaume pensait: «Pourvu que tout aille bien!»

Robardet s’était emparé d’un plan immense dont il suivait les lignes rouges. Guillaume, qui sait cependant lire les plans, n’avait point osé, impressionné par son autorité, lui retirer ses fonctions.

La bonne route n’est malheureusement teinte en rouge que sur le plan. Dans la réalité elle est blanche comme les autres. Par deux fois Robardet envoya le mécanicien dans une direction qui n’était pas celle qu’il fallait, ce qui donna l’occasion de vérifier l’excellence de la marche arrière.

Après avoir dîné à Evreux, on repartit, phares allumés, dans la nuit. Guillaume, qui n’avait jamais voyagé après neuf heures du soir, n’était pas tranquille, d’autant qu’à partir de Lisieux on devait prendre des petits chemins pour arriver à Gerbeville et qu’il était peu probable que la science topographique de Robardet se perfectionnât dans l’obscurité...

La lampe électrique allumée dans la voiture projettait assez de lueur pour qu’on pût examiner le plan. Robardet donnait fidèlement les instructions au mécanicien... Mais il les donnait toujours un peu tard et disait: «A droite! à droite!» quand on s’était déjà engagé sur la route de gauche.

Guillaume était un peu inquiet. Il se demandait comment tout cela allait finir...

* * * * *

Cela finit de la façon la plus simple du monde:

A un tournant du chemin, la voiture alla dans une barrière, qu’elle coucha sous elle, pendant que le lecteur du plan annonçait:

--Un passage à niveau!

Il ne se trompait pas. C’était bien un passage à niveau...

La cinquante-chevaux alla donner contre un petit mur qui se trouvait de l’autre côté de la voie. On entendit un fracas terrible...: les phares, brisés, s’éteignirent... Quelques instants après l’homme du passage à niveau arriva avec une lanterne--car les gardiens des passages à niveau ont toujours des lanternes allumées à côté de leur lit, afin d’arriver en toute hâte auprès des chauffeurs blessés qui sont venus heurter, la nuit, les passages à niveau dépourvus de lanternes.

On réussit à faire sortir la voiture de la voie et à la mener sur la route. La barre de direction était complètement faussée, mais avec beaucoup de précautions ils purent parcourir à six à l’heure les douze kilomètres qui les séparaient de Gerbeville.

Guillaume ne disait rien. Le chauffeur était sombre. Robardet gardait la sérénité d’un homme vraiment fort...

On arriva à Gerbeville à trois heures du matin. Tout le monde était couché. A la lueur d’une triste lanterne le mécanicien examina les blessures de la voiture: quinze jours de traitement au garage et chez le carrossier. Pendant ces deux semaines on pourrait se distraire en faisant des excursions aux environs, à pied, ou en louant des voitures à âne, ou bien encore en allant chercher à plusieurs kilomètres un train qui, deux fois par jour, venait troubler la tranquillité d’une petite gare.

--C’est, disait Robardet, un peu de ma faute, si tout cela est arrivé.

--Mais non, dit poliment Guillaume.

--Mais si, dit Robardet. En tous cas, après cet accident, où nous avons couru ensemble un si grand péril, je ne peux plus vous quitter comme ça. Je reste avec vous toute la saison.

ÉCLUSES ET BARRIÈRES

L’_Auto_ nous dépeignait, il y a quelques semaines, d’une façon vraiment saisissante, les difficultés que peut avoir un malheureux chauffeur désireux de sortir de Paris. Il est certain que si nous avons la guerre, et si une armée d’autos étrangères arrive malheureusement à envahir le territoire, la sécurité de Paris ne sera pas menacée. Mieux que des ponts-levis et des fossés, les caniveaux de la banlieue et les pavés infranchissables défendront la Ville-Lumière. D’autant que même si les autos ennemies arrivaient à passer les portes de Paris, elles seraient arrêtées dès les premiers tours de roues par les difficultés encore plus inouïes qu’elles rencontreraient à l’intérieur de nos murailles. Et, comme elles n’auraient pas le merveilleux entraînement des taxi-autos et des taxi-hippos de chez nous, elles ne tarderaient pas à culbuter dans les palissades, chaussées dépavées, tranchées, monticules de sable, que les Vaubans de la voirie ont disposés habilement dans les moindres artères.

Ces précautions n’ont pas été prises uniquement en vue d’une invasion étrangère, mais aussi pour régler et endiguer l’impétueux torrent de la circulation parisienne. Un jour, on s’est aperçu que de fragiles sergents de ville ne suffisaient plus, et que leur bâton blanc n’avait plus que la force souvent précaire d’un emblème. Alors on a créé, notamment sur les grands boulevards, des espèces d’écluses. C’est surtout, je crois, contre les autos, jugées trop puissantes, que ces sages mesures ont été prises. Qu’on pût aller de la Madeleine à la Porte Saint-Martin à la vitesse de vingt kilomètres à l’heure, voilà qui était inadmissible. Le système des écluses s’imposait, pour réduire considérablement cette allure et pour rétablir une égalité démocratique entre le véhicule le plus doué de force et le piéton le moins favorisé (soit le vieillard goutteux ou la jeune fille convalescente). Sur les boulevards, la tâche de l’administration se trouvait simplifiée par l’abondance même des véhicules dans la voie principale et dans les artères de croisement. Il suffisait, à certains endroits, d’organiser quelque resserrement de voie, quelque ingénieux défilé des Thermopyles, pour obtenir sur lesdits boulevards cet imposant stationnement, ces cortèges immobilisés comme sur les tableaux de triomphe, enfin ces glorieux encombrements dont Paris a le monopole. Les heures passent, le soleil décrit un orbe majestueux, cependant que, sur les cadrans des taximètres, des totaux ruineux s’accroissent sans cesse, par petites secousses sismiques. Les cochers et les chauffeurs les ont mis en effet au tarif horokilométrique, d’après une théorie sans doute discutable, mais qu’il est souvent malaisé de discuter.

* * * * *

Les travaux du Métro, que l’on considère avec plus de patience, ne suffiraient pas à entraver la circulation. Aux endroits où le Métro ne doit pas passer, il faut trouver des prétextes pour barrer des rues. Ces prétextes, le pavé de bois ou l’asphalte les fournissent à chaque instant. Mais il s’agit pour le service des travaux de ne point procéder au hasard. L’ingéniosité consiste à barrer en même temps deux rues parallèles, de façon à empêcher les débouchés possibles, et à obliger les malheureux taxis errants à mille détours, au bout desquels un écriteau inopiné se dresse, qui les oblige à rebrousser chemin. Et ainsi la marche d’un fiacre à travers les rues ressemble un peu à la marche du pion dans ce petit jeu qui se joue sur un damier et qui s’appelle le chat et la souris. Dans un dédale savamment combiné, autos, victorias à chevaux, voitures de laitiers, omnibus, vélos, motocyclettes, vont, viennent, stagnent, reculent, cherchent, s’effarent et gémissent, pendant que le service de la voirie sourit cruellement, tel le Minotaure.

Le plus curieux, c’est que dans ces rues barrées pour cause de travaux, on voit rarement des travailleurs. La voie est déserte, la croûte d’asphalte est enlevée par endroits et des morceaux de tarte en bitume sec gisent sur la chaussée. Mais on n’aperçoit aucun ouvrier, et la note d’animation n’est donnée que par d’agiles commerçants ambulants, qui vendent des porte-monnaie, de la poudre pour les cuivres, des appareils à découper artistement les légumes ou de gaies petites manivelles destinées à fouetter la crème Chantilly. Assurément, ce n’est pas uniquement pour aider au développement de ces industries qu’on arrête brusquement la vie roulante de nos rues et de nos faubourgs; est-ce au moins pour donner à nos concierges, privés de villégiature, l’illusion d’une paix champêtre?

* * * * *

Il n’y a qu’une catégorie de rues qui puissent être assurées de n’être jamais barrées; ce sont les rues détériorées et qui, par leur mauvais état naturel, rendent inutile la création d’obstacles factices. Telle l’avenue de Villiers à certains endroits, entre la place Malesherbes et la rue Cardinet. Quel démon perfide, habile sculpteur sur pavé de bois, a creusé ces ornières compliquées, fait saillir ces exhaussements soudains, combiné ces petites banquettes et ces douves imprévues? L’autre nuit, une auto qui passait là-dedans se sépara d’une de ses roues. La voiture avait semblé tout à coup s’enfoncer dans la terre, et ses passagers, en même temps, avaient aperçu la roue d’avant de droite qui roulait toute seule, à quelques mètres sur la gauche, ivre de liberté. Pendant qu’un des chauffeurs était allé chercher du secours, l’autre, un monsieur barbu et respectable, était resté en surveillance auprès de la voiture, et, tout fier d’avoir été d’un accident, donnait complaisamment des détails à tous les passants curieux qui faisaient cercle autour de l’auto désemparée. Des gentlemen attardés, des garçons de café rentrant au logis et de tranquilles apaches assistaient à ce cours du soir pour adultes. Seuls, les agents cyclistes ne s’arrêtaient pas; car les agents cyclistes ne sont préoccupés que de guetter les voitures en vitesse, et les accidents ne les intéressent point; ils passent, sans daigner les voir, devant les voitures en carafe, et méprisent d’une façon générale l’immobilité, cet excès de lenteur.

LES RÊVEURS

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je vais en auto et que je suis installé sur le siège, à côté du mécanicien, il m’est impossible de distraire mes yeux du spectacle toujours renouvelé de la route. J’ai beau avoir fait cent fois le même chemin, je découvre ou je précise des coins de paysage que je n’avais jamais bien vus. Ainsi, cette route de Varaville à Cabourg, que j’ai si souvent parcourue, elle était ce matin plus jolie et autrement jolie que les autres fois. Sinueuse et calme entre les haies d’arbres qui la bordent, elle avait l’air d’une rivière (au cours très lent). Elle tournait à droite, puis brusquement à gauche, puis à droite encore, sans qu’il fût possible de savoir pourquoi. Elle était d’une gaîté silencieuse; pas pressée du tout, elle s’amusait discrètement.

Cependant notre sirène mugissait, sinistre, comme pour prévenir mille dangers. O! la voix peu enchanteresse des sirènes d’autos! J’imagine que les jolies personnes qui finissaient en queue de poisson avaient tout de même, pour entôler les navigateurs, des chants plus captivants.

Il n’y avait personne sur la route, et vraiment cette sirène insistante joignait l’inutile au désagréable. Cependant, comme le chemin, las d’avoir tourné, se décidait à filer tout droit, nous aperçûmes, à deux cents pas devant nous, une carriole qui allait son petit train, en plein milieu de la route. La sirène saisit avec joie ce léger prétexte et se mit à geindre avec véhémence.

A quoi pensent les charretiers et les paysans qui conduisent les carrioles? On les croit occupés de vils calculs: ce sont des poètes! On croit qu’ils supputent, et ils rêvent...

Quand brusquement ils entendent la sirène et la trompe, ils ont toujours l’air d’enfants réveillés en sursaut. Ils donnent un coup de guide saccadé, dirigent leur cheval droit sur le bas-côté, et cheminent tout près du fossé, d’une façon un peu inquiétante. Le temps n’est plus où ils maugréaient contre l’automobile. Non, ils sont résignés. Depuis qu’ils savent très bien qu’on n’entendra pas leurs injures, ils ont fait un grand pas vers la modération et le silence.

* * * * *

Il n’y a pas qu’eux en France qui soient des rêveurs. Il suffit que certains hommes aient une tâche fixe identique pour essayer de s’en évader par les moyens les plus rapides.

Il n’est pas nécessaire d’être isolé dans de grands espaces vides, comme les pâtres chaldéens. On peut être entouré d’une foule affairée et bruyante. La Tour d’Ivoire n’a pas nécessairement des parois d’ivoire véritable. Construite par le rêve, elle est hermétiquement close et d’une solidité à toute épreuve. Ainsi les contrôleurs d’omnibus, qui sont dans les stations, m’ont toujours paru les hommes les plus indifférents aux bruits du monde, les plus détachés des préoccupations humaines, et notamment des questions de transport et de correspondances. Et quand ils demandent quelle est la personne descendue de l’impériale, c’est avec une sorte de voix de l’au-delà, mais qui n’en est pas moins autoritaire.

L’automobile, l’autobus, a un peu agité toutes ces ombres et sorti de leurs méditations toutes ces personnalités songeuses. Mais, il y a peu de mois encore, avec quelle admirable lenteur le contrôleur quittait son petit chalet tranquille pour arriver jusqu’à l’omnibus. Et tous les gens pressés qui se trouvaient dans le véhicule comprenaient tout à coup qu’ils avaient tort d’avoir tant de hâte: l’indolence du contrôleur leur donnait une leçon édifiante sur la vanité de leurs occupations.