Les veillées du chauffeur

Part 14

Chapter 141,777 wordsPublic domain

Je n’ai vu des exemples d’un aussi beau nonchaloir que chez les conducteurs de ces voitures publiques que l’on appelle encore des diligences. Je prenais quelquefois la diligence sur une route de douze kilomètres qui séparait deux ports de mer de ma connaissance. Jamais je n’ai eu une aussi forte impression de l’esclavage, de l’esclavage éternel, sans nul espoir de rébellion. L’homme, coloré solidement et plein de moustache, qui conduisait la voiture, était l’autorité même. Denis de Syracuse, auprès de lui, eût paru un blond timide. La station qu’il faisait à mi-route devant une petite auberge se prolongeait ou s’abrégeait à son gré, durant que son chargement humain cuisait au soleil, aussi docile que des ballots de cotonnade. Qu’est devenu cet homme terrible, maintenant qu’un autobus a remplacé son asthmatique patache? Je ne puis croire qu’il se soit résigné à un autre métier, et comme les places de dictateurs et de tyrans sont rares, j’imagine qu’il a disparu brusquement des yeux du monde, englouti sans doute par la terre.

On a voulu opposer à ces champions de nonchalance, les contrôleurs d’omnibus et les conducteurs de diligences, certains employés des compagnies de chemins de fer, les préposés ou préposées aux billets dans les gares balnéaires. Et le fait est qu’il est très intéressant quand le train est en gare et va partir d’une seconde à l’autre, de voir le préposé aux billets indécis au milieu de ses petits casiers. J’en ai vu un qui préparait un petit carton manuscrit pour chaque voyageur. Je ne sais pas ce qu’il y notait, mais ça n’en finissait pas; on avait l’impression qu’il écrivait ses mémoires.

* * * * *

Au fond, cette lenteur est bien une lenteur nationale. Elle est même internationale et universelle. Et le charretier rêveur que nous rencontrons sur les routes n’est qu’un échantillon pas plus spécial que les autres; seulement, les autres, nous ne les rencontrons pas.

Déjà l’automobile en a corrigé un certain nombre. Ceux-là, on les reconnaît de très loin, par la façon scrupuleuse et exagérée dont ils tiennent leur droite. Mais les autres, ceux qui n’y pensent pas, ceux qui ne se dérangent que lorsque l’auto a freiné, pourquoi errent-ils sur la gauche de la route au lieu de vaguer sur la droite?

D’après les lois du hasard, il devrait y en avoir un tiers sur la droite, un tiers sur la gauche, et le reste au milieu. Mais non, il faut qu’ils aillent tous du même et du mauvais côté.

Je connais cependant un pays où ils restent tout naturellement sur leur droite: c’est en Angleterre, où il faut prendre sa gauche.

L’INVITÉ DES GIRAUD

Les Giraud avaient une maison de campagne, assez bien située, avec une verdure très suffisante et une vue sur une colline lointaine, derrière laquelle était la mer.

Les Giraud, depuis douze ans, venaient passer là trois mois d’été. La maison n’était pas à eux. Ils la louaient quatre mille francs, tout compris. La vieille demoiselle qui louait cette maison l’aurait bien vendue. Mais M. Giraud hésita pendant cinq ans, et, quand la propriétaire mourut et que la propriété fut mise en vente, il la poussa timidement jusqu’à quatre-vingt-quinze mille francs, alors qu’il avait décidé d’aller jusqu à cent mille. Tout le domaine fut vendu quatre-vingt-seize mille francs. M. Giraud, pour se consoler, répéta chez lui que l’adjudicataire avait l’air d’en vouloir, et qu’il aurait poussé la maison bien plus haut.

M. et Mᵐᵉ Giraud recevaient chaque année plusieurs personnes de leurs relations, qui se relayaient dans les chambres d’amis. Un seul invité restait tout l’été, arrivant avec les Giraud et repartant quelquefois deux ou trois jours après eux. C’était un célibataire assez âgé que l’on appelait dans le pays et dans les châteaux environnants l’invité des Giraud. Il avait bien un nom, mais on préférait le désigner par son titre.

* * * * *

L’invité des Giraud était un homme assez maussade; il parlait peu, mais ce n’était pas pour choisir ses paroles; ou alors, s’il les choisissait, il fallait penser qu’il gardait pour lui le meilleur de ses réflexions. On avait d’abord demandé aux Giraud quel était le charme de leur invité; mais on avait remarqué qu’ils n’étaient pas fixés, et que cette question, à cause de cela, les gênait. Alors, on n’avait plus osé leur en parler davantage. On savait seulement, en remontant très haut dans l’histoire, que l’invité des Giraud était venu la première année, pendant une quinzaine seulement, en septembre. Il s’était plu dans la maison. On avait eu l’imprudence de dire devant lui que la campagne, dans le pays, était encore plus belle en juillet qu’aux approches de l’automne; alors, dès l’année suivante, il était venu pendant trois mois.

Si l’on n’osait, devant les Giraud, discuter ses titres, on en parlait beaucoup, en revanche, entre invités. Et l’on s’étonnait, après chaque discussion, de voir qu’une telle place d’invité était échue à ce vieux gaillard, dénué non seulement de tout agrément, mais de toute utilité. Car il était incapable de faire un quatrième au bridge ou au tennis. Il ne marchait que dans l’intérieur de la propriété et n’allait jamais se promener du côté de la poste. On ne pouvait compter sur lui pour rapporter du tabac et des journaux de la ville voisine. A table, il mangeait beaucoup et ne dédaignait pas les meilleurs morceaux. Il buvait, les dents serrées, en faisant entendre un sifflement un peu agaçant.

Ce qu’il y a toujours eu de curieux, par exemple, c’est l’autorité énorme qu’il avait chez les Giraud. Et cette autorité était indiscutable, parce qu’elle ne s’appuyait sur aucun titre. Un titre quelconque, on aurait pu le contester.

Les Giraud, dans leur maison, ne se plaisaient qu’à demi, et ils auraient volontiers choisi un autre lieu de villégiature. L’année où la propriété fut mise en vente, le gérant, qui était du pays, vint annoncer que le loyer serait augmenté de cinq cents francs. C’était un bon prétexte pour déménager, et tous les invités, sauf un, furent d’avis de louer quelque chose ailleurs. Seul, l’invité principal tint bon. Et il n’eut pas grand effort à faire pour impressionner les Giraud.

--Et vous, qu’en pensez-vous? lui demanda M. Giraud avec une certaine émotion. J’ai bien envie de ne pas relouer l’année prochaine.

--Pourquoi ça?

Il n’ajouta rien à ce pourquoi ça? prononcé d’une voix calme, et sans anxiété dans l’interrogation. Mais ce simple pourquoi ça? jeté en travers de nos arguments, les renversa par une force mystérieuse.

* * * * *

On voulut s’adresser au propriétaire lui-même. Mais il voyageait, il était insaisissable. On signa avec le gérant un nouveau petit bail de trois ans. Le loyer, au bout de trois ans, fut porté à cinq mille. La vulgarisation des autos a donné une plus-value notable aux propriétés de plaisance éloignées des gares. La question de situation a beaucoup moins d’importance, puisque la distance n’existe plus.

Les Giraud, cependant, n’avaient pas d’auto. Mais ce raisonnement les convainquit tellement qu’ils payèrent cinq mille francs et achetèrent une automobile. L’invité fut emmené dans les promenades. Il ne sembla pas s’y déplaire. On lui donna un siège inamovible sur la banquette du fond.

A ce moment, l’invité commença à avoir sérieusement ce qu’on appelle «une mauvaise presse». Les autres invités, sacrifiés, murmurèrent. Mais les murmures, contenus, n’arrivaient pas jusqu’aux Giraud. L’ère automobile consolida la puissance de l’invité, qui s’augmentait naturellement à chaque prérogative nouvelle qui était échue à ce personnage.

Seulement, la Providence, qui avait l’air de penser à autre chose, et dont personne n’attendait plus l’intervention, la Providence entra brusquement en scène. Par un mois de mai perfide, un chaud et froid emporta en quelques jours cet invité considérable. Nous ne l’aimions pas... Et nous fûmes émus. C’était quelque chose de très important qui disparaissait. Il nous avait semblé qu’il était indestructible, au-dessus des atteintes de la mort.

Mais nous eûmes bientôt l’occasion de comprendre que, s’il s’était laissé mourir, c’est qu’il avait ses raisons. Cet homme mystérieux avait de quoi nous en boucher un coin, même après sa mort... Les Giraud apprirent que, depuis sept ans, leur véritable propriétaire n’était autre que leur invité lui-même, dont personne n’avait jamais connu au juste la vraie situation de fortune. On sut qu’à la mort de la propriétaire, il avait acquis secrètement, au moyen d’une ingénieuse combinaison de prête-nom, la propriété où il continua, sept années encore, à se faire nourrir et loger.

--Voilà donc pourquoi, dit Mᵐᵉ Giraud, il nous conseillait d’accepter toutes ces augmentations de loyer!

--Et c’est sans doute lui qui m’a empêché de pousser plus haut les enchères, dit M. Giraud, quand il a fait adjuger la maison à un de ses hommes de paille. Je ne m’en souviens plus, mais il a dû me tirer par mon paletot...

Ils étaient très frappés; ils gardaient cependant à leur invité un certain attachement et ne retournèrent plus dans leur maison de campagne. Ça impressionnait M. Giraud, et ça faisait peur à Mᵐᵉ Giraud, qui craignait les fantômes. Et, en effet, cet invité tenace eût été bien capable de revenir dans cette maison, mais d’y revenir s’y faire héberger en qualité de revenant.

TABLE DES MATIÈRES

Guide pratique de l’invité en automobile 1 Le mécanicien 5 Un amateur d’automobile 10 Conseils aux routiers 17 Au cirque 23 La brune et la blonde 29 La dispute 37 Un artiste 43 Sur la route 49 Fatma 55 Une curieuse disparition 62 Celui qu’on n’emmène pas 71 Service public 76 Le musée de porcelaines 82 La petite bébète 88 Chirurgien-dentiste 95 Visiteurs 101 A la salle 107 Les gratteurs 113 Un match 119 Les joies de la lecture 126 Chambres d’hôtels 134 Autour du quarantième degré 139 Un homme pratique 143 En chemin de fer 150 Un vieux Parisien 157 Emplettes 163 Un employé peu recommandable 169 Les deux chauffeurs 174 Un bon mécanicien 179 Louis... Louis... 184 Hans Humpethans 191 L’organisateur 196 Touristes 201 Un cheval fashionable 208 A l’étroit 213 Citronnet 219 Une race qui s’éteint 226 Un vrai pur 232 La pluie et le beau temps 238 L’écriteau 244 De hardis chauffeurs 250 Villégiatures 257 Le tir 263 Un sport 273 Albert 277 Aller et retour 283 Dans le train 290 Argan chauffeur 297 Un invité 305 Ecluses et barrières 314 Les rêveurs 320 L’invité des Giraud 326

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