Les veillées du chauffeur

Part 12

Chapter 123,806 wordsPublic domain

Je recommande également aux amateurs une autre variété de ce sport. Cette variété consiste à prendre deux trains successifs dont le second n’assure pas la correspondance. L’émotion est d’autant plus forte que l’on n’a pas le moyen d’activer le premier train s’il a du retard. Et c’est un chronométrage continuel et enfiévré.

Je me rappelle d’avoir pris de Portsmouth à Londres un train qui devait m’amener à la station de London-Bridge, assez proche de la station de Cannon-Street, d’où partait le train de Douvres, qu’il fallait ne pas manquer, sous peine de passer une nuit à Londres. A vrai dire, il eût été beaucoup plus pratique de ne pas chercher à le prendre, car rien d’urgent ne me rappelait sur la terre natale. Mais je n’avais que très peu de temps pour courir, avec ma valise, d’une gare à l’autre, de London-Bridge à Cannon-Street et cette difficulté m’excitait comme une sorte de gageure... C’était du sport, vous dis-je...

Il m’est impossible de renoncer à une possibilité «d’attraper» un train.

Pendant toute la durée du trajet de Portsmouth à Londres, je me posai cette question: Le train aura-t-il ou non du retard? Aux stations, je regardais s’il n’était pas en retard sur son temps. Et j’avais toutes les peines à lire les chiffres microscopiques d’un épais indicateur, où je perdais constamment la bonne page.

Dans la dernière demi-heure, je me mis à interroger deux voyageurs qui se trouvaient dans mon compartiment, et qui n’avaient pas eu la prévoyance d’apprendre le français, alors qu’ils auraient bien pu s’attendre à voyager en ma compagnie. Avant d’engager la conversation, j’alignai dans mon esprit le pauvre effectif de mots anglais que j’avais sous mes ordres. C’était une petite bande bizarre et cosmopolite, où figuraient des mots allemands et d’autres termes hybrides ou sans nationalité définie. C’eût été encore bien si j’avais pu mettre en mouvement ce vocabulaire à la manque. Mais aussitôt que l’on avait besoin d’eux, ces mots prenaient peur et se sauvaient comme des lapins.

Un des Anglais se découragea tout de suite, me regarda avec une pitié ma foi très gentille, et reprit sa lecture. L’autre Anglais mit à m’écouter et à se faire entendre une telle persistance, un dévouement si plein de bonté, que je feignis de le comprendre et hochai la tête avec énergie.

Je ne savais pas au juste si ma montre retardait ou marchait bien. Cependant, il me semblait que le trajet tirait à sa fin, et qu’il n’était pas plus de neuf heures du soir. Nous nous arrêtâmes dans des stations que je croyais chaque fois être London-Bridge. Je demandai à chacun de mes deux compagnons: London-Bridge? London-Bridge? Ils me répondaient: «Oh! no!» Si bien que je me décourageai, que je n’osai plus rien leur demander du tout, et que lorsque nous arrivâmes dans le véritable London-Bridge, je ne bougeai plus de ma place... Mais ils me dirent ensemble: London-Bridge! en criant comme des malheureux, et me poussèrent de force sur le quai.

Ce qui fut un peu ridicule, c’est que j’arrivai à Cannon-Street plus de cinq minutes avant l’heure... Mais j’étais excusable, connaissant si mal la langue et le pays.

ALBERT

A cette époque--je vous parle d’il y a quatre ans--je n’avais pas encore conquis cette compétence, faite de trois ou quatre notions heureusement choisies, et qui me permet de soutenir honorablement mon rang dans une conversation ayant trait à l’automobile, soit dans un salon, soit sur un trottoir, au milieu d’un groupe de badauds arrêtés auprès d’une voiture.

C’est ainsi qu’à l’heure actuelle je peux dire à un mécanicien, en chiquant des yeux:

--Vous avez des pneus de 90 (ou mieux encore: du 90) aux quatre roues. Vous ne trouvez pas que c’est un peu faible pour l’arrière?... Il est vrai que c’est plus commode, pour les pneus de rechange, de n’avoir qu’une seule dimension.

Je sais également que dans les voitures de certaines marques, la barre de direction du modèle 1906 est derrière l’essieu, au lieu d’être devant l’essieu, comme en 1905.

C’est bien plus intéressant, et je dirai plus élégant d’être au courant de ces particularités, que de connaître les pièces essentielles qui composent une voiture. Ainsi, j’ai été très longtemps sans savoir au juste ce que c’était que le carburateur. Je devenais aussi très prudent quand on se mettait à parler du différentiel, par exemple. Mais, ayant appris par hasard ce qu’entendaient les chauffeurs par le mot alésage, l’emploi judicieux de ce vocable suffit tout de suite à me poser.

C’est ainsi que s’instruisent les gens du monde. Et c’est ainsi que la conversation d’un homme paresseux, mais doué d’un peu de tact, éclipse tout de suite celle d’un savant laborieux. Il s’agit de ne pas commettre de bourdes, de savoir d’avance les emplacements dangereux sur lesquels il ne faut pas s’aventurer, et d’amener par de petits chemins le troupeau des écouteurs sur un terrain où l’on se sent plus ferme.

Je sais un monsieur qui, en se taisant habilement sur les questions d’art et de littérature et en orientant la conversation vers les questions médicales, réussit chaque fois à placer les connaissances spéciales qu’il a acquises en matière d’appendicite, ayant eu la bonne fortune d’être opéré récemment. Ce monsieur a présentement la réputation d’un brillant causeur.

* * * * *

En 1902, j’avais, en ce qui concernait l’automobile, une ignorance très complète, très confortable, plein de sécurité. Mais j’aimais beaucoup faire de l’auto. Ma voiture n’était pas encore arrivée de l’usine. (Je l’attends toujours... Et le pis, c’est que je ne sais toujours pas dans quelle usine elle est en fabrication...)

Je n’avais donc pas de voiture; mais chose plus grave, l’ami chez qui je me trouvais n’en avait pas non plus. C’était une situation un peu pénible. J’en étais gêné pour lui. Je le décidai à louer pour six semaines un tacot assez important.

Ce tacot ne marchait vraiment pas mal, les jours où il était bien disposé. Et même quelquefois, quand il se montait un peu, il dépassait le cinquante à l’heure, mais du vrai cinquante, du cinquante de chronomètre, pas du cinquante de chauffeur. Bien entendu, il ne faisait pas ça naturellement et sans se donner du mal. On remuait; la voiture et les voyageurs ne cessaient de trembler.

Albert, le mécanicien, était un grand bon garçon, vraiment pas fier avec les invités. Il n’abusait pas de sa toute-puissance.

Il acceptait gentiment tous les itinéraires qu’on lui proposait. Il n’avait pas pour sa voiture cette sollicitude--d’ailleurs souvent louable--que montrent certains mécaniciens, qui traitent leur robuste 30-chevaux comme une petite fille chétive et n’emploient pour elle que de l’huile de foie de morue.

Albert était toujours prêt à marcher. Il répondait gentiment aux questions. Mais il parlait peu. Il devait avoir dans la tête et dans le cœur une grande passion. Chaque fois que l’on s’arrêtait dans un bourg, il se précipitait chez le marchand de cartes postales, puis au bureau de poste. Il couvrait de phrases ardentes non seulement la partie réservée à la correspondance, mais encore, du côté de l’image, tout le ciel des paysages, l’eau des rivières et les murs blancs des maisons.

Ces préoccupations sentimentales d’Albert n’avaient rien de déplaisant. Nous le considérions avec sympathie, en prenant parfois en pitié son visage un peu triste.

Malheureusement, conformément à une théorie médicale très en faveur dans le peuple, le mal d’amour d’Albert entraîna un mal de dents. Il souffrit pendant trois nuits (au point de ne pas fermer l’œil). Il voulut à toutes forces continuer son service. J’essayai de l’en dissuader, par bonté d’âme, et aussi par un autre sentiment que je sentis poindre en moi un après-midi; j’étais assis à côté de lui sur le siège, et il me confia qu’à certains moments il avait tellement mal qu’il ne voyait plus clair... Nous allions à ce moment-là à quarante-huit à l’heure, sur une route bordée d’arbres solides.

Je rapportai ce propos le soir même au conseil de famille, et l’on décida d’urgence que dès le lendemain matin Albert serait conduit, ou plutôt se conduirait chez un dentiste de Rouen. Deux d’entre nous furent désignés pour l’accompagner, et je me vois toujours dans cette rue de Rouen, sur le trottoir, auprès de l’auto, qui semblait en panne, devant une maison où au deuxième étage, un dentiste américain réparait notre organe essentiel...

ALLER ET RETOUR

--Une première pour Saint-Guillaume-en-Caux!

--Une première simple?

--Oui, aller seulement.

--Voilà, Monsieur. Deux francs quarante.

--... Deux premières pour Saint-Guillaume-en-Caux!

--Tiens! Monsieur et Madame Bardumeux! C’est vous qui étiez derrière moi! Si je m’attendais à vous trouver à Rouen! Et vous allez comme nous à Saint-Guillaumne?

--Mais oui, Monsieur Poulard. Nous sommes aux environs de Rouen depuis trois semaines, chez des amis. Et nous allons passer l’après-midi de ce dimanche à Saint-Guillaume, probablement dans la maison où vous allez.

--Chez les Petitgrand?

--Chez les Petitgrand... Mais ne restons pas là à causer. Nous gênons la circulation. Et je crois que le train est formé et que nous pouvons aller nous installer... C’est par là... Tenez, Monsieur Poulard, voilà un excellent compartiment de milieu où il n’y a personne.

--Madame Bardumeux préfère aller en avant ou en arrière?

--En avant, en avant.

--Dans ce cas, prenez ce coin. Vous n’aurez pas le soleil... Ah! il fait bon être assis! Est-ce que nous allons trouver une grande société chez les Petitgrand?

--Je ne pense pas. Nous ne serons que trois invités. Mᵐᵉ Petitgrand l’a écrit à ma femme. Ce qui me donne à penser qu’ils nous feront faire une promenade dans leur automobile, et qu’en tout cas, très probablement, ils nous ramèneront à Rouen. C’est même pour ça que je n’ai pas pris de billets de retour.

--Tiens! j’ai eu la même idée! Je n’ai pas profité de la réduction, parce que j’ai pensé que les Petitgrand nous ramèneraient en auto et que notre retour serait perdu.

--Ils ont une très belle automobile...

--Oh! très belle, Madame, vingt-quatre chevaux. Je l’ai vue l’autre jour à Rouen. Petitgrand m’a dit qu’elle était excellente.

--Ce sont des gens très gentils. Ils ne savent pas quoi faire pour être agréables à leurs amis. C’est vraiment très aimable à eux d’avoir songé à me dire de venir. Ils ont su indirectement que j’étais à Rouen. Ils m’ont invité l’autre jour pour le premier dimanche.

--C’est comme nous. Il a rencontré mon mari il y a quelques jours à la gare de Rouen. Il l’a invité tout de suite. Petitgrand n’est pas libre en semaine. Il est très tenu à Paris pour affaires. Il vient à Saint-Guillaume du samedi au lundi.

--Ses affaires, je crois, vont très bien?

--Oh! très bien! C’est un homme intelligent. Mon mari l’a vu à l’œuvre. D’ailleurs, pour que ces gens-là se paient une vingt-quatre chevaux!

--On tient facilement six dans la leur, avec le mécanicien. Et c’est une voiture fermée?

--Oui, Madame, une voiture fermée.

--Heureusement, parce que moi, avec mes névralgies, mon mari ne me laisserait pas monter dans une voiture découverte. Et puis, je n’aurais aucun agrément à me décoiffer et à recevoir la poussière. Tandis que, dans une voiture fermée, c’est vraiment un plaisir exquis. Oh! je me réjouis beaucoup, beaucoup, de faire cette promenade en auto. Et la route est bonne de Saint-Guillaume à Rouen?

--Parfaite. Ce sera une délicieuse promenade, surtout avec les Petitgrand. Petitgrand est un vrai causeur...

--Sa femme n’est pas sotte non plus. Nous nous sommes connues jeunes filles. C’est une personne fort distinguée. Vous savez qu’elle est excellente musicienne.

--Ah! je ne savais pas.

--J’espère que vous allez en juger. C’est la perfection.

* * * * *

--Trois premières aller simple pour Rouen... Je prends les billets, Bardumeux.

--Oui, je vais vous rendre ça. Mais dépêchez-vous, le train est en gare. Viens vite, Agathe. Venez, Poulard... Au revoir, Petitgrand, au revoir...

--A bientôt. Maintenant que vous savez le chemin...

--Certainement, certainement...

--Rouen, en voiture!...

--Dépêche-toi, Agathe, dépêche-toi. Voilà trois places dans ce compartiment.

--Il n’était que temps. C’est terrible de monter comme ça dans un train en marche.

--C’est Petitgrand qui nous a retardés. Il vient nous reconduire à la gare en pantoufles. Il n’avançait pas. Il y a encore bien quinze cents mètres de la gare chez lui.

--Eh bien! Qu’est-ce que vous dites de ça, Bardumeux?

--Sans commentaires!

--Qu’est-ce que vous dites de la visite à l’auto, dans la remise? Qu’est-ce qu’ils ont fait de leur auto? Est-ce qu’il y avait quelque chose de cassé?

--Non, le mécanicien m’a dit qu’elle était en excellent état.

--Alors, quoi? Ils ne s’en servent pas?

--Non, ils la montrent. Ils font une petite exposition.

--Moi, pendant que j’étais avec Irma Petitgrand, qui me rasait à me faire voir ses poules, j’attendais de minute en minute qu’on parle de la promenade... Quand ils ont dit qu’ils allaient nous reconduire, j’ai cru que ça y était.

--Moi aussi. Et Bardumeux aussi. Mais il s’agissait de nous reconduire à la gare, seulement, et à pied.

--Ni lui ni Irma, mon excellente amie, n’ont eu l’idée que ça nous amuserait d’aller en auto.

--Comment! Ils n’en ont pas eu l’idée! Ils en ont eu l’idée parfaitement. Ils n’ont pas voulu, voilà tout!

--Mais enfin, monsieur Poulard, concevez-vous cela?

--Ce sont des gens qui ne veulent pas dépenser d’essence, tout simplement.

--Quelques francs d’essence!

--Quelques francs d’essence, Madame, c’est quelques francs! Ce n’est pas comme le monsieur qui a une voiture avec un cheval. Son cheval, qu’il sorte ou qu’il ne sorte pas, mange de l’avoine. Mais la voiture ne mange de l’essence que lorsqu’on la sort. Alors, au moment de sortir, ils y regardent à deux fois. Ils pensent à ce qu’ils dépenseront comme essence, comme huile à graisser, comme usure de pneus. Ils pensent aussi aux risques de crevaisons. Alors, comme ils ont suffisamment épaté l’invité en lui montrant la voiture dans la remise, ils préfèrent le distraire d’une façon moins coûteuse.

--En lui jouant du piano?

--Oui, Madame, croyez-vous qu’on nous a gâtés! Ah! ils ménagent leur voiture, mais ils ne ménagent pas leur piano! Deux heures, montre en main, de Schumann, de Beethoven, de Grieg! C’est une bonne musicienne, il n’y a pas d’erreur. Nous le savons. Nous avons fait cinquante-deux kilomètres aller et retour pour le constater. Deux heures de musique, sans repos! Il est vrai que pendant qu’on entendait la femme on avait cette consolation qu’on n’entendait pas le mari avec ses histoires d’économie politique! Il veut faire croire qu’il est un grand financier. Ça fait partie de son programme d’épate!.. Je ne sais pas si ses belles théories l’ont conduit à la fortune.

--Pourtant son auto...

--Ah! Madame! si tous les gens qui ont des automobiles étaient riches!

--Alors, vous croyez que cette automobile...

--Oh! je ne dis rien, je ne dis rien! Mais je voudrais bien voir la facture acquittée...

DANS LE TRAIN

On ne m’a pas adressé, à moi, le questionnaire de l’_Auto_. On ne m’a pas demandé quelle voiture j’utilisais pour aller dans Paris, et quelle voiture pour les excursions à la campagne, si je préférais l’auto au train pour les longs voyages, si je regardais le paysage, si je conduisais moi-même...

J’avais pourtant sur tous ces points des réponses bien préparées.

A Paris, j’ai un certain nombre d’automobiles à ma disposition. Elles stationnent en face du Grand Hôtel, sur le boulevard des Capucines. J’aime mieux les laisser là que devant ma porte, parce que les frais de stationnement seraient un peu trop considérables. Voyez-vous quinze automobiles devant chez moi, avec leurs petits drapeaux baissés et leurs cadrans au bleu?

Je ne défends pas à mes mécaniciens de mettre mes voitures à la disposition d’autres personnes, et je trouve tout naturel que ces personnes leur remettent de petites sommes.

A la campagne, j’emploie des voitures plus fortes. Leur puissance et leur marque changent suivant les pays. Ainsi, chez mon ami Jos, aux environs de Caen, je me sers habituellement d’une 40-chevaux. Chez mon ami Lucien, aux environs d’Honfleur, j’ai une 30-chevaux. Je ne trimballe pas mes voitures d’un endroit dans un autre. Je les laisse chez mes amis, et je leur permets de s’en servir, même quand je ne suis pas là, à charge pour eux de payer l’essence, le mécanicien, l’impôt, les diverses petites réparations, voire le prix d’achat du châssis, de la carrosserie et des accessoires. J’ai adopté cette petite combinaison pour les mettre à leur aise.

* * * * *

Si je regarde le paysage? Mais, tout le temps, inlassablement, sans désemparer. Et c’est même une des raisons qui font que je m’abstiens de conduire. Une autre de ces raisons, c’est que mes compagnons de voyage me prient doucement de ne pas me mettre au volant, en ajoutant que si je m’y installe nonobstant leurs prières, ils auront le regret de quitter la voiture et de m’en faire descendre moi-même. Ces gens-là ont une mesquine horreur de l’imprévu!

* * * * *

Pour les longs voyages, je m’en tiens au chemin de fer, malgré certains inconvénients, la nécessité de se trouver à une heure fixe à un endroit donné, et toutes sortes de petites formalités vexatoires, telles que celle du billet. Comment la science moderne, qui a fait tant de choses, qui a perfectionné l’éclairage des trains, supprimé les trépidations, comment a-t-elle pu laisser subsister cette barbarie du billet! Voilà qui gâte toutes les prévenances des Compagnies!

Sans cette odieuse formalité, un voyage en chemin de fer serait presque une partie de plaisir. Les compartiments ne sont plus, comme au temps jadis, de ces prisons cahotées, tapissées d’un drap poussiéreux et qui sentait la houille. Les enfants aiment les voyages, n’est-ce pas? Hé bien, quand j’étais petit, je considérais un voyage en chemin de fer comme un supplice classé, qui m’effrayait autant que la perspective de mettre des bottines neuves, de me faire couper les cheveux, ou de prendre un bain.

Et puis, à cette époque, dans le train, on ne voyait rien. A travers le petit cadre des vitres, même quand le temps n’était pas trop brumeux, on n’apercevait que les montées et descentes monotones des fils télégraphiques. Maintenant, en se promenant dans les couloirs, on a vue sur de vastes échappées de pays. Je sais bien qu’on est souvent gêné par les talus qui se font un malin plaisir de se soulever brusquement, afin de nous masquer le paysage. Je sais bien que les trains de marchandises se livrent aussi à ce genre de sport. Ils passent toujours au moment où vous regardez au dehors. Vous vous détournez avec dépit... Le train, pour vous aguicher à nouveau, fait passer deux ou trois plates-formes, puis vous bouche la vue à nouveau avec ses hauts wagons sombres. Mais enfin, tout de même, les trains de marchandises ne sont pas éternels, et il y a des moments où l’on peut voir quelque chose. On peut faire du tourisme sur les voies ferrées.

* * * * *

Ce qu’il faut regretter pourtant, de la vieille époque, c’est le compagnon de voyage. Dans les wagons-couloirs, le monsieur inconnu que le hasard a placé dans notre compartiment n’est pas lié à nous comme jadis. Il peut sortir, s’en aller vagabonder dans le couloir. Il nous quitte ou nous le quittons pendant une heure ou deux, pour gagner le wagon-restaurant. Dans les anciens compartiments, la vie de ce quidam était pour une demi-journée ou une journée mêlée à la vôtre... Il y avait une période de défiance et d’attente. On commençait par ne pas se regarder, par se mépriser, avec la rancune d’une intrusion réciproque. Puis, l’instinct de sociabilité faisait son œuvre. On ramassait un paquet tombé, on prêtait obligeamment une gazette. Puis la glace de la discrétion fondait peu à peu... L’inconnu nous dévoilait sa vie, son nom, nous parlait de ses relations, et après le déjeuner au buffet, nous remettait sa carte de visite et des lettres de recommandation pour ses amis influents.

Aujourd’hui, dans le wagon moderne, avec cette portière toujours ouverte sur le couloir et sur la liberté, on se regarde parfois, on s’observe, on se parle beaucoup moins. C’est un plaisir d’un autre ordre. De vivantes devinettes sont en face de nous. Il faut nous aider de différents indices, examiner les vêtements, les décorations, les livres, les journaux, les initiales gravées sur les sacs de voyage...

* * * * *

Quelquefois, ces énigmes ne nous donnent jamais leur solution; ce ne sont pas celles qui nous laissent le souvenir le moins curieux.

Deux personnages étranges étaient assis en face de moi, deux très vieux vieillards. Ils étaient déjà installés, quand, arrivant au dernier moment, j’étais entré dans leur compartiment à toute vitesse. J’étais essoufflé, j’avais les yeux troubles, j’étais tout ému à l’idée que j’aurais pu manquer le train... Ce ne fut qu’au bout d’un instant que je songeai à regarder ces deux octogénaires, qui venaient de je ne sais où et s’en allaient je n’ai jamais su où...

C’étaient peut-être le frère et la sœur. C’étaient peut-être le mari et la femme, devenus absolument semblables à force de vivre ensemble.

Presque glabres, coiffés d’une toque de soie qui ne laissait voir aucun cheveu, vêtus de douillettes noires qui descendaient jusque sur leurs bottines d’étoffe, ils étaient vraiment tout pareils, et il eût été impossible de dire quelle était la femme, et quel était l’homme, si la femme n’avait gardé ses moustaches...

ARGAN CHAUFFEUR

Le Malade imaginaire avait ceci de bon que constamment il se croyait malade. Il ne sortait jamais de chez lui, et sa neurasthénie ne sévissait que sur son entourage.

Nous avons de nos jours des Argans intermittents, qui ne se croient malades que par accès. Mais leurs accès les prennent n’importe où, au théâtre, au café, en automobile.

Un des derniers Argans que j’aie connus--j’en ai connu des légions--était un gaillard rondelet, orné d’une belle barbe blonde, et respirant la plus parfaite santé. Ce portrait physique est d’ailleurs indifférent, car ce genre de neurasthénie n’est jamais révélé par l’apparence extérieure de l’individu, lequel peut être grand ou petit, gros ou mince.

Le jour où nous arrangeâmes cette partie d’auto, Argan était dans une période d’accalmie. Aussi nous demanda-t-il avec empressement d’être des nôtres. La plupart du temps, on ne peut pas l’avoir, parce qu’il a mal à la gorge (c’est-à-dire une crainte, une quasi-certitude de diphtérie), ou mal au ventre (le cancer probable), ou des oppressions (angine de poitrine imminente). Ces symptômes sont plus ou moins ceux des maladies qu’il prévoit: il n’a qu’une science de la médecine incomplète, évitant autant qu’il peut d’entrer dans un volume de médecine, d’où il ressortirait contaminé par mille appréhensions diverses.

* * * * *

Nous étions arrivés pour déjeuner à onze heures dans un restaurant d’une toute petite ville de l’Yonne. Repas appétissant, auquel nous fîmes tous honneur, à l’exception toutefois de notre ami, qui, vous le pensez bien, suit toujours un régime compliqué.

Il lui fallut de la viande hachée, des légumes sans beurre, du pain grillé. Il ne fut pas question de boire de l’eau du pays, ni même de l’eau minérale, qui pouvait être falsifiée. Il se fit apporter des feuilles de thé et une lampe à esprit de vin, où il fit bouillir de l’eau lui-même. Le thé une fois fait, comme la théière, selon une vieille tradition, fonctionnait mal, il renversa sur la nappe une bonne partie du liquide bouillant, inondant le pain de ses voisins. On protesta, mais il rejeta toute la faute sur cette sacrée théière, d’où le thé ne coulait pas tout d’abord, puis s’échappait, l’instant d’après, à flots torrentueux.