Les veillées du chauffeur

Part 11

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Le mécanicien remit la voiture en marche, et s’employa sans relâche à faire manœuvrer des leviers, avec la diligence d’un marchand de gaufres pressé de servir une clientèle avide. Au bout d’un instant, il renonça à bouger, les mains au volant, pendant que l’équipage continuait son trantran, à une allure de 8 à 10 kilomètres à l’heure. M. Desbretonneaux ni ses passagers ne parlaient... On couvrit ainsi une lieue de pays. Le mécanicien, les yeux devant lui, attendait une intervention de la Providence... Cette magnifique route n’en finissait plus. Enfin, on aperçut une agglomération.

C’était un petit bourg, que M. Desbretonneaux nomma, avec une fierté relative. On arrivait tout de même quelque part... La voiture, continuant sa marche régulière, parvint jusqu’aux premières maisons... On vit alors un poteau, avec un écriteau bleu, que l’on ne déchiffra qu’au bout d’un instant, et sur lesquels le conducteur, M. Desbretonneaux, tous les invités, purent lire cet avis plein de prudence:

_Allure modérée prescrite à tous véhicules_.

DE HARDIS CHAUFFEURS...

Il a cinquante-cinq ans. Il est court et gros. Il a l’air d’un bon petit menuisier de quartier, qui fait la réparation courante, et qui a sous ses ordres un ouvrier et un apprenti. Mais, en le regardant de près, on trouve que ce menuisier a des habits de drap bien neufs, une jaquette un peu longue, des vêtements cossus et qui viennent d’un tailleur cher. Et on s’étonne de le voir descendre par le grand escalier, et monter dans l’allée, sous le porche, dans une énorme voiture automobile, toute reluisante, pendant qu’un domestique en livrée gros-bleu court devant la porte cochère pour surveiller la sortie.

A la mer, dans la ville tapageuse où ils vont passer l’été, ils emmènent leur automobile, qui a remplacé depuis l’année derrière la victoria à deux chevaux où ils s’installaient tous les deux, lui et sa femme... Sa femme est toute petite, toute maigre, plus âgée, et encore plus triste que lui. Elle a des paupières qui retombent à moitié, comme de petits stores aux ressorts trop faibles. C’est par là-dessous qu’elle vous regarde, de son pauvre regard, qui n’est pas bienveillant, mais qui n’a pas non plus la force d’être malveillant.

Pendant l’hiver, ils dînent en ville une douzaine de fois chez trois ou quatre amis riches, qu’ils traitent eux-mêmes trois ou quatre fois par an. Ils vont au Théâtre-Français, à l’Opéra, à l’Opéra-Comique. Ils vont aussi dans les autres théâtres voir les pièces dont leurs amis leur disent du bien. Mais ils préfèrent les théâtres subventionnés, parce qu’on est abonné et qu’on n’a besoin de choisir ni la pièce ni le jour. Quand on leur donne trois fois le même spectacle dans le courant de l’hiver, et qu’ils entendent leurs amis se plaindre, ils se plaignent aussi.

Quand leurs amis se sont mis à l’automobile, ils s’y sont mis aussi. Se mettre à l’automobile, c’est acheter une voiture. Il a acheté une voiture de soixante-chevaux, parce qu’elle était «en rapport» avec sa grosse fortune.

Leur cocher, un homme rasé, aux gros sourcils hostiles, a appris en trois mois le métier de chauffeur. Il porte maintenant une casquette et une veste marron. On lui avait permis de laisser pousser sa moustache, mais il est sorti de sa lèvre supérieure un poil tellement imprévu, jaune, gris, noir, rouge, qu’on a préféré y renoncer, et que François a gardé sa tête de cocher, très modifiée d’ailleurs par la casquette.

François est un homme très sûr, très prudent, et si affolé de propreté que, même du temps où il était cocher, il ne laissait jamais le garçon qui était avec lui s’occuper du nettoyage de la voiture. Maintenant il se tue de travail sur l’automobile, et sa passion s’accroît de ce que c’est plus compliqué et plus vaste, de ce qu’il y a une plus grande étendue de parties vernies, et par-dessus le marché des cuivres, des aciers, des chaînes qui s’encrassent pour un rien.

A la mer, on se sert de l’automobile comme on se servait de la victoria à deux chevaux. On s’en va, chaque jour, à quatre heures, à deux lieues de la maison, dans le port de mer le plus voisin. La voiture reste exposée pendant une bonne heure devant le casino de ce port de mer, pendant que les patrons prennent du café au lait ou regardent jouer aux petits chevaux. Puis on rentre en faisant un détour d’une lieue, parce qu’il y a trop de poussière sur la route de la mer.

Pendant la halte, le cocher-mécanicien a assez à faire à surveiller le vernis de sa voiture et à empêcher les gamins d’y apposer avec leurs doigts des signatures indélébiles.

Jamais ils n’auraient l’idée de faire une de ces grandes promenades, après lesquelles l’auto revient à la maison, sa large caisse toute blanche d’une poudre glorieuse, avec le noble aspect des anciennes diligences... D’abord ils ne savent pas où aller. Il y a dans le coffre de la voiture des cartes et des guides tout récents et, que l’on n’ouvrira jamais. Le cocher-mécanicien n’a point le goût de l’aventure. Et puis, personne ne leur indique d’excursions. Leurs amis ne sont pas dans le pays.

* * * * *

J’ai fait connaissance avec ces personnes tout justement dans ce casino où elles venaient goûter tous les jours. Un ami qui était avec moi me présenta. Il s’établit entre nous une conversation languissante, qui s’anima un peu quand un hasard nous apprit que nous nous connaissions depuis très longtemps. Le monsieur et la dame exprimèrent alors tout ce qu’il était en leur pouvoir de sentir, en tant que satisfaction, plaisir et joie. Ce n’était pas considérable, mais on sentait qu’ils n’étaient pas en état de faire mieux.

Ils nous invitèrent à passer quelques jours dans la villa somptueuse où ils n’avaient pas moins de douze chambres d’amis, toutes inoccupées. Nous n’étions libres que pour la quinzaine d’après. Nous acceptâmes l’invitation. Il faut vous dire que nous avions tiqué sur la 60-chevaux qui était à la porte.

Ces gens m’avaient bien paru ce qu’ils étaient, mesquins, bornés et revêches. Mais ils avaient tout de même une grande qualité (à quatre cylindres) qui rachetait tous ces défauts.

Mon ami et moi, nous nous proposâmes de leur remuer un peu leur 60-chevaux. On ferait voir du pays à ce monsieur et à cette dame. On allait développer sérieusement en eux l’amour de la nature. On ferait de l’homme mûr un buveur d’air et de la dame âgée une mangeuse de kilomètres.

Pendant quelques jours nous préparâmes tout un programme. Peut-être même pourrions-nous les entraîner dans un très grand voyage. Moi j’en tenais pour l’Espagne. Mon ami préférait les bords du Rhin.

Nous attendions avec impatience le moment d’arriver là-bas... Nous les vîmes sur le quai de la gare. Ils étaient à pied, mais leur villa se trouvait tout près... Pendant le dîner, nous fûmes extrêmement gentils, gais et prévenants, des invités modèles.

--Est-ce que vous aimez l’auto? nous demanda le monsieur.

--Beaucoup! m’écriai-je, en me modérant un peu... Je ne voulais pas avoir l’air de ne tenir qu’à cela.

--Ah! c’est fâcheux... dit la vieille dame.

--Oui, c’est fâcheux, dit le monsieur. Nous avons précisément envoyé la voiture aujourd’hui à Paris, chez le carrossier. Elle est là-bas pour une quinzaine.

--Un accident? demandai-je d’une voix altérée...

--Non, mais il faut la vernir à neuf. Elle a été absolument abîmée par des gamins...

Telles furent les paroles textuelles que prononça ce hideux vieillard... On était en plein mois d’août, et des chauffeurs sillonnaient les routes admirables, sur des voitures qu’ils étaient allés chercher à l’usine, et qu’ils avaient emmenées impatiemment, sans même les faire peindre...

VILLÉGIATURES

--Et vous passez l’été?

--Toujours au même endroit. Nous avons notre maison de campagne, que nous avons achetée assez cher. Si nous voulions la vendre, nous ne retrouverions jamais notre prix. Alors nous l’habitons.

--Plaignez-vous. Elle est très confortable, située dans un pays charmant...

--Un pays charmant, mais toujours le même. Nous voudrions changer un peu. N’est-ce pas un des charmes des vacances que de se «dépayser»? Maintenant nous avons notre résidence d’été, aussi connue de nous, aussi familière que notre résidence d’hiver. Or, pour bien goûter le plaisir du home, il faut en sortir quelquefois. Nous y sommes emprisonnés. C’est le home à perpétuité. Comme dit l’héroïne du _Pain de Ménage_, de Jules Renard, nous sommes heureux d’un bonheur auquel il faut se résigner.

* * * * *

Après la lamentation des gens qui ont «leur propriété», il faut entendre la plainte inquiète de ceux qui ne savent où aller, et qui cherchent des villas sur toutes les côtes de France, de Belgique et d’Angleterre.

Ils s’effraient à l’idée de demeurer vingt-quatre heures dans un hôtel avec leurs bagages en consigne. On voit passer sur les plages de ces petites troupes d’aventuriers timides, peu faits pour l’aventure, des familles sans gîte de gens paisibles, rangés, et qui n’ont pas l’entraînement nécessaire pour coucher sous les ponts...

D’ailleurs, il n’y a même pas de ponts. Les piles de bois goudronné qui soutiennent la jetée sont tapissées d’un vert humide et incrustées de coquillages... On répand des bruits sinistres sur l’encombrement des hôtels... Un monsieur a dû passer la nuit sur un billard... La légende du monsieur sur le billard a cours sur toutes les plages. A noter aussi désormais cette légende plus moderne des chauffeurs malheureux qui ont dû dormir au garage, dans leur automobile.

On avait décidé d’abord de faire soi-même toutes les rues du pays, afin de découvrir les villas meublées sans avoir recours aux agences, de façon que le prix de location ne fût pas majoré de la commission accordée par le propriétaire à l’intermédiaire. Mais, de guerre lasse, on finit par s’adresser à un de ces agents...

Alors commence la promenade à travers la ville. On est tellement fatigué qu’on a frété une voiture, une de ces voitures vénérables appelées paniers, avec une caisse en osier et un dais chancelant. Sur le siège a pris place un vieux forban plein de mystère, et, entre les brancards qui l’étayent, trotte et galope à la fois, mais sur place, le plus osseux et le plus âgé des anciens chevaux de dragons.

* * * * *

Cet attelage, qui n’avance pas, arrive tout de même à un endroit assez distant du point de départ, on ne sait par quel prodige, probablement parce que la terre tourne sous lui. Un arrêt officiel s’effectue devant une grille, disparue sous de la verdure sauvage. L’agent de location essaie successivement dix clefs, puis finit par ouvrir une petite porte geignarde. On aperçoit à travers des arbres une villa abandonnée, dont les cambrioleurs même ne veulent plus.

--Vous ne pouvez pas juger du jardin, parce qu’il n’est pas soigné en ce moment. Mais il est très joli aussitôt qu’il est ratissé.

Il semble évident que ce jardin, depuis la création du monde, n’a jamais été touché par la main de l’homme. On finit tout de même par distinguer les sentiers couverts d’herbe des pelouses qui n’en ont pas.

On escalade avec mille précautions un perron aux marches tremblantes. Puis recommence la longue et patiente expérience des clefs. C’est toujours la dernière qui marche, au moment où l’on ne s’y attend plus.

La porte s’ouvre enfin sur une nuit plus noire que n’importe quelle nuit, une nuit de derrière les fagots. L’agent et les visiteurs entrent à la file, les mains étendues, comme une théorie d’aveugles. Puis l’agent s’attaque à une croisée, qu’il ouvre malgré les plaintes du vieux bois. Il éventre une persienne si vieille qu’elle ne crie même plus... Un jour dégoûté pénètre dans la chambre.

Pellisson, dans cette pièce, aurait de quoi s’occuper. Les coins de murs soutiennent une quantité de ces travaux légers, de ces petits hamacs de mousseline grise extra-fine, d’où descend jusqu’à terre le fil presque invisible d’un petit funiculaire pour une seule personne.

C’est la salle à manger.

Le salon est aussi encombré d’araignées, mais il contient, en outre, des photographies d’êtres humains, d’odieux inconnus, et même des diplômes encadrés, qui, inlassablement, dans la nuit et le silence, proclament le triomphe de Fourraget Marie au certificat d’études, et les succès de Marchand Louis-Victor au concours de tir.

Ce qu’il y a de curieux, c’est que ce séjour inhabitable devient habitable, une fois habité. On chasse les araignées. On arrache l’herbe des petits chemins, et s’il ne pousse pas de gazon sur les pelouses, c’est qu’il ne faut tout de même pas demander à Dieu l’impossible. Mais la maison, respirant par toutes ses fenêtres ouvertes, s’est animée d’une jeunesse nouvelle. On découvre dans des coins un vieux damier qui possède presque tous ses pions. Il y a sur la table du salon une boîte de cigares à musique, qui charme les âmes juvéniles. On se familiarise avec les photographies, et l’on finit par se réjouir un peu dans sa vanité des succès de Louis-Victor Marchand et de Marie Fourraget.

LE TIR

C’est à Enghien-les-Bains que je fis mes débuts de cavalier. C’est aussi dans cette localité, éminemment sportive, que je m’exerçais, dès l’âge de douze ans, à la rame et au tir à la carabine.

Mes essais de rowing me lassèrent rapidement. Je ne savais pas ramer avec nonchalance. Je mettais un stupide orgueil à prendre des poses de canotier vigoureux. Mon idéal était d’avoir des biceps énormes et durs. Mais, au bout de cinq minutes, le bateau me semblait retenu par quelque amarre invisible. L’eau était résistante comme de la poix.

Je finissais, après des efforts douloureux, par revenir à la rive. Débarrassé de mon bateau, je foulais joyeusement la terre élastique. Mais, avant de me rendre au tir à la carabine, je m’arrêtais un instant devant le marchand de gaufres, qui m’inspira toujours une admiration inconsciente, tant il était sûr de lui-même.

Il avait une façon incomparable de pousser et de retirer les gaufriers, de verser la pâte liquide entre les plaques de fonte surchauffée, qui claquaient ensuite l’une contre l’autre, comme les dents de quelqu’un qui grelotte. Il avait toujours autour de lui un certain nombre de clients et, malgré sa diligence, on n’était pas servi tout de suite, et il fallait attendre son tour. Aussi ne manquais-je point de postuler pour une de ces gaufres si difficiles à obtenir; mais je ne les aimais pas. J’avais beau les secouer, il restait trop de sucre en poudre, et je n’osais pas demander qu’on en mit moins.

La fête d’Enghien durait quinze jours ou trois semaines. Il y avait un jeu de petits chevaux très excitant, où l’on gagnait des pots à tabac et des paniers de porcelaine imitant la paille tressée. On jouait avec ardeur à un jeu de billard où l’on renversait des quilles. On jouait avec moins d’enthousiasme à la toupie hollandaise, car la part de l’adresse y était moindre, et nous n’aimions pas les jeux de hasard. Nous cherchions surtout à la foire d’Enghien des satisfactions de vanité.

Nous nous arrêtions parfois devant l’homme qui vendait de la guimauve. Il avait suspendu à un crochet un gros tas de pâte rose, que ses mains caressantes relevaient et tordaient sans relâche, comme la chevelure de Vénus Astarté. Cet homme vendait également du nougat et du sucre d’orge à l’absinthe. Mais la guimauve était la grande préoccupation de sa vie.

Le dimanche, il y avait quelques forains supplémentaires, l’homme qui vous électrisait, le concessionnaire de la tête de turc, et celui des bonnets de coton.

Vous avez connu le jeu des bonnets de coton. Il y avait sept trous dans une planche peinte en rouge. A chacun de ces trous était adapté un bonnet de coton, la mèche en bas. Il y avait ainsi sept poches où il fallait envoyer, dans l’ordre, sept œufs en bois, en se mettant au bout de la planche. On allait facilement jusqu’au quatrième bonnet, et même au cinquième. Mais on citait les gens qui avait atteint le sixième. Les essais succédaient aux essais, et le borgne ironique, directeur de l’entreprise, gardait dans un panier ses lapins, qui paraissaient bien tranquilles.

Ce fut un des rêves de ma jeunesse, un rêve d’homme d’affaires précoce, de m’installer chez moi moyennant trois ou quatre francs un jeu de bonnets de coton, d’y acquérir par un entraînement sournois une adresse impeccable, et d’aller ensuite rafler tous les lapins dans les fêtes de la banlieue.

* * * * *

Nos expéditions aboutissaient presque toujours à la baraque de tir. Elle n’avait rien de luxueux. C’était une baraque très petite et très modeste; mais elle avait ainsi l’avantage de n’être pas très profonde. L’œuf qui montait sur le jet d’eau était difficile à manquer, sauf quand il dansait un peu trop. Alors, dans ces cas-là, on laissait à quelqu’un d’autre l’honneur de le dégotter. On s’essayait sur des cartons et sur des pipes. Les pipes n’étaient pas commodes, parce qu’elles étaient très entamées. Le patron ne les remplaçait pas souvent; il fallait tirer sur des petits tuyaux. On ne les pulvérisait qu’avec la grosse carabine; mais la grosse carabine coûtait dix centimes le coup.

C’était la grave question: le tir était trop coûteux. On changeait éperdument des pièces de vingt sous, avec la fièvre d’un joueur en déveine. On y dépensait, en un quart d’heure, l’argent de toute une semaine. Tant pis! On ne sortirait pas les soirs suivants. On resterait à la maison, à lire... Mais il fallait avoir le tuyau de pipe...

On m’a raconté l’histoire d’un capitaine de vaisseau économe qui, dans une des récentes guerres navales, était continuellement partagé entre le désir de bombarder l’ennemi et la crainte de dépenser trop de munitions. Il avait calculé que chaque coup de ses gros canons revenait à près de quatre mille francs. Et ça lui faisait mal au cœur. Alors il faisait des additions et répétait tristement, chaque fois que retentissait le tonnerre de ses bouches à feu: «Vingt-huit mille... Trente-deux mille... En voilà pour trente-six mille francs!»

J’étais un peu dans cette triste situation, au tir à la carabine. Si j’ai souhaité à ce moment-là de gagner un jour beaucoup d’argent, c’était afin de pouvoir le dépenser en coups de flobert ou de «bosquette».

J’ai connu plus tard d’autres établissements de tir, mais mieux installés, avec des cibles pour les armes de guerre, et des «bonshommes» pour le pistolet.

Je me souviens du tir d’Etretat, où l’on tirait à vingt-cinq pas, au commandement, sur une silhouette. Il y avait là un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, qui chargeait les armes, et qui vous faisait les commandements. J’ai assisté à une de ces séances où un jeune homme de la plage «charria» ce vieillard avec beaucoup de respect. Il s’était fait expliquer toutes les règles du tir au commandement.

--Je dirai d’abord: Attention! spécifiait le vieillard... Puis je demanderai: Êtes-vous prêt?... Ensuite de ça, je dirai: Une! Deux! Troisse!... Et feu! Il faut tirer entre le mot: Une! et le mot: Feu!... Je commence!... Attention!... Êtes-vous prêt?

--Non, répond le jeune homme.

--Je recommence, dit le vieillard, un peu étonné... Attention!... Êtes-vous prêt?

--Non, répond le jeune homme.

--Je recommence... Attention!... Êtes-vous prêt?

--Non, dit encore le jeune homme.

Le vieillard s’assit, découragé: «Quand je vous demande si vous êtes prêt, dit-il d’une voix faible, il faut répondre: Oui.»

--Et si je ne suis pas prêt? dit le jeune homme... Pourquoi me demandez-vous si je suis prêt, si vous êtes sûr de la réponse? Ce n’est pas sérieux, ajouta-t-il sévèrement.

Et il partit, laissant le vieillard torturé par le doute à la fin de sa vie, à l’idée que la réglementation du tir au commandement n’était pas parfaite. Mais cette torture dura peu. Car le client facétieux avait laissé un bon pourboire à l’octogénaire; et l’on se console vite à cet âge.

UN SPORT

Il est possible que d’ici cent ans l’automobile ait complètement remplacé le chemin de fer, et que les convois sur voie ferrée aient fait place à des trains sur route ordinaire, qui seront partout si fréquents qu’il n’y aura même plus à se préoccuper de l’heure du train.

Je le regretterai, car s’il est agréable, d’un sens, de n’avoir plus à penser aux horaires, c’était un vrai sport que celui qui consistait à prendre un train. Une fois que le train était pris, ça devenait moins intéressant. Mais «prendre un train», arriver à la gare à l’heure, c’était là une source d’émotions qui avait son charme. J’ai longtemps pratiqué ce sport sans savoir que c’en était un. Mais maintenant que j’y pense, je me reproche de ne pas m’en être douté.

Arriver à l’heure à la gare, bien entendu, c’est arriver à l’heure juste, et non pas dix minutes, ni cinq minutes, ni même deux minutes avant. Je connais bien des gens qui tuent une heure sur les quais de la gare de Lyon, quand ils partent pour Ambérieux ou pour Chalon-sur-Saône, même quand ils ont retenu leur place d’avance. Ce sont des philistins, des vandales.

Qu’ils perdent une heure, ce n’est pas la question. Moi je perds cette heure chez moi à ne rien faire. Mais je ne quitterai mon domicile que lorsque je n’aurai plus devant moi que le temps nécessaire pour aller à la gare. Et je flâne chez moi jusqu’au dernier moment, non parce que je suis un flâneur, mais parce que je suis un sportsman.

Dans le fiacre qui m’emmènera à la gare, je souffrirai terriblement au moindre encombrement de voitures, je tirerai ma montre dix fois, j’exposerai mon visage à la bise glacée pour crier au cocher que nous sommes en retard et qu’il veuille activer l’allure. Pour m’épargner ces petits tracas, je n’aurais qu’à partir cinq minutes plus tôt, mais ça ne serait plus du sport.

Pendant trois ans, j’ai pris tous les matins le même train. Il fallait de chez moi à la gare du Nord quatorze minutes avec un cheval très rapide. J’ai donc adopté ce temps minimum et je ne prenais de voiture que quatorze minutes avant l’heure. Je risquais de tomber sur un mauvais cheval, mais je comptais sur l’amour-propre proverbial des chevaux de fiacre qui, aux plus âgés et aux plus poussifs d’entre eux, fait faire des prodiges.

Ma route était repérée. Je savais qu’il fallait atteindre tel coin de rue au bout de six minutes, sortir de la rue Condorcet deux minutes avant l’heure fatale. J’étais au courant de certaines particularités. Je savais que si l’horloge de la grande ligne marquait cinq minutes de plus que l’heure du départ, il y avait encore du bon, parce que cette horloge avançait d’un peu plus de cinq minutes sur l’horloge intérieure. C’était un rien, vingt ou vingt-cinq secondes, mais ça suffisait pour prendre mon train, c’est-à-dire pour monter dans le dernier wagon, que je rattrapais à la course, le convoi étant déjà en marche.

Il fallait ainsi prendre le train de justesse, au départ lancé. Le départ arrêté était misérable et n’offrait aucun intérêt sportif. Parfois j’en avais jusqu’à Saint-Denis pour me remettre de mon essoufflement.

Il est évident que plus l’enjeu est grand, c’est-à-dire plus il est important de ne pas manquer le train, plus il y aura de sport à partir très en retard.

J’étais navré quand je voyais que je m’étais levé par erreur cinq minutes plus tôt. Comment arriverais-je à tuer ces cinq minutes-là? J’y arrivais. Et ce jour-là j’étais encore plus en retard que de coutume.

* * * * *

A la campagne, c’est encore plus passionnant. On fait entrer en ligne de compte le retard habituel que le train a sur l’horaire. On sait aussi que si l’on passe sur tel pont en même temps que l’express passe dessous, on aura juste le temps d’arriver à la gare, où le train vous aura devancé, mais où il aura perdu du temps à échanger quelques ballots de toile contre des paniers de poules, et à troquer une vieille dame assez longue à descendre, contre une famille encombrée de valises et d’enfants.