Les veillées du chauffeur

Part 10

Chapter 103,758 wordsPublic domain

On lui demanda: «D’où c’est-il qu’tu viens?... Là-v-où qu’tu t’es en allé?...» Citronnet n’était pas loquace. Il murmura quelques rauques explications, et cette aventure fut loin de modifier dans un sens favorable sa réputation locale.

UNE RACE QUI S’ÉTEINT

--Regarde de tous tes yeux, regarde!

C’était, je crois, le terrible Ogareff qui s’adressait en ces termes à Michel Strogoff, pendant que l’on chauffait la lame de sabre, pour la passer ensuite, incandescente, devant les yeux de l’envoyé du Tsar.

Il n’est pas question pour le moment de nous passer à tous devant les prunelles des lames portées ainsi à une température plus haute que celle du rouge-blanc. D’autant que nous ne trouverions pas tous, à point nommé, en pensant à notre famille une larme protectrice qui nous préserverait, comme elle en préserva Strogoff, du fâcheux effet de ce sport sibérien.

Pourtant nous ne saurions trop vous exhorter à regarder de tous vos yeux autour de vous, car le spectacle devant lequel la plupart des hommes passent, d’ailleurs indifférents, le spectacle en vaut vraiment la peine.

* * * * *

Vous savez pourtant ce que c’est qu’une ère? C’est quelque chose d’important, une ère; les siècles, à côté d’une ère, ne sont que des petits garçons. Eh bien! nous sommes en ce moment à ce point si rare de l’histoire où il nous est permis d’assister à l’arrivée d’une ère nouvelle, et, en même temps, à l’agonie d’une ère ancienne. Il y a en ce moment deux ères sur le pavé de Paris, celle toute-puissante d’éclat et de jeunesse de la locomotion nouvelle, et l’ère décrépite, asthmatique, râlante, de la traction animale.

Regardons-les de tous nos yeux ces véhicules hier encore familiers, aujourd’hui déjà étranges, qu’emmènent des grosses bêtes grises, jaunes ou noires. Un omnibus à chevaux n’est-il pas déjà aussi barbare qu’un pousse-pousse égyptien? Et les cochers, les cochers ne nous font-ils pas l’effet d’apparitions, de fantômes, en chair et en os, qui entrent tout vivants dans le Préhistorique?

* * * * *

Regardez-les encore, car bientôt nous ne les verrons plus. Examinons leurs variétés diverses, dont quelques-unes d’ailleurs ont déjà disparu.

Les auteurs de romans-feuilletons ne connaissaient qu’un exemplaire du cocher de fiacre, qu’ils appelaient l’automédon. C’était lui qui disait: «Hue, Cocotte!» ou «Suffit, bourgeois!» Il fouettait sa bête, d’ordinaire maigre et poussive, par opposition aux robustes percherons que le cocher des berlines «enveloppait d’un large coup de fouet».

Le cocher de fiacre des romans était aussi étroitement défini que le portier ou le porteur d’eau. Pourtant, disons-le, il y avait et il y a encore des spécimens très différents de cochers de fiacre. La race, en ces dernières années, s’est affinée. Le cocher de fiacre d’il y a vingt ans avait une bien mauvaise réputation. Il passait pour un être grossier, insolent, âpre au gain. Il oubliait toute politesse, quand il s’agissait de faire remarquer à ses clients leur manque de générosité. Il leur exprimait sa façon de penser avec une rudesse toute barbare. On trouve encore, parfois, autour des gares de ces cochers d’une autre époque. Ce sont ceux qui font du camping, la nuit, dans les stations de débarcadères, qui sont comme des Musées de Cluny des anciennes voitures de louage, de ces extraordinaires véhicules, de ces véritables fiacres classiques, plaintifs et cahotés, pleins d’humidité et de courants d’air, et qu’un de mes amis définissait ainsi: «Appareils de vieux fer et de vieux bois pour pousser les chevaux malades.»

* * * * *

Nous voyons aujourd’hui beaucoup de fiacres propres et vernis comme des voitures de maître, attelés de chevaux moins fringants, du moins en bonne santé. Ils sont conduits par des cochers corrects, bien entourés dans leur couverture et qui tiennent au moins leurs rênes, au lieu de les laisser flotter sur leur cheval, comme Hippolyte ou comme ce cocher barbu en veston de toile, au chapeau de paille mis très en arrière. Ce cocher-là, paisiblement, les jambes croisées, malgré les remontrances des gardiens de la paix, s’obstine à fumer la pipe pendant que les voyageurs de sa victoria reçoivent dans la figure des parcelles de cendre enflammée et de fines gouttelettes, le tout au prix de dix centimes les quatre cents mètres.

Ce cocher traditionnel est, je l’ai dit, d’aspect très paisible, mais le moindre incident de parcours détermine chez lui une véritable irruption d’injures. Le blanchisseur qui lui coupe sa ligne, le cocher de maître qui passe un peu trop près de lui, sont immédiatement pris à partie. Il se livre, bien qu’il les voie pour la première fois, à des appréciations les plus sévères sur leur intelligence et n’hésite pas à salir leur vie privée.

Pourquoi le cocher moderne, pourquoi surtout le mécanicien sont-ils moins mal embouchés? C’est sans doute qu’ils vont plus vite. L’homme qui crie, qui invective, est celui que l’on dépasse. Quelquefois, le cocher plus rapide, empoigné au passage, se retourne pour répondre par une injure aussi violente. Mais c’est là comme une hostilité d’usage, quelque chose comme un devoir de politesse, et où la rancune n’a aucune part. Au fond, la meilleure réponse et la plus dédaigneuse, c’est la vitesse... La colère du charretier dépassé se perd dans le vent.

Les gens sur les routes continuent à crier après le chauffeur; mais ils crient avec de moins en moins de conviction, parce qu’ils s’aperçoivent que leurs injures n’atteignent plus la voiture.

Voilà comment l’automobile adoucira les mœurs. Les mécaniciens qui vont vite, n’ont pas le temps d’«agrafer» leur prochain qui, au bout de deux secondes est déjà loin d’eux. Les tombereaux seront remplacés par les volumineux poids lourds, trop imposants, trop réguliers dans leur marche pour ne pas être entourés de respect. Le charretier disparaîtra comme le cocher de fiacre et, avec eux, une certaine verdeur, une assez belle truculence de la langue vulgaire, qu’il faudra sans doute regretter, car le besoin d’être violent et incisif poussait toujours les «empoigneurs» de la rue à chercher des mots nouveaux, non émoussés par leur emploi de tous les jours, et cette recherche et cette invention continuelles donnaient, il n’y a pas à dire, pas mal de nerf au langage.

UN VRAI PUR

Parmi les types sympathiques que j’ai rencontrés au cours de ma carrière déjà longue de chauffeur amateur, j’ai déjà signalé ce mécanicien si aimable, qui porte, à vélo ou à pied, les lettres à la poste, qui donne un coup de main au valet de chambre pour balayer l’appartement, qui se met au besoin à un petit travail de jardinage. Il s’acquitte de ces différentes fonctions avec une bonne humeur parfaite, qui ne cesse qu’au moment précis où il est question de faire un tour en automobile...

Et combien j’ai aimé aussi ce vieux négociant retiré, qui s’est bien offert le luxe d’une quarante-cinq chevaux, mais chez qui le besoin d’ostentation est fortement combattu par une vigilante parcimonie! Il veut bien promener sa voiture le plus possible dans Paris où l’usure des pneus et la consommation d’essence sont insignifiantes. Mais comme il souffre lorsqu’on sort des fortifications! Sa torture commence quand on arrête devant le marchand d’essence. Il a un regard de vrai malade anxieux, quand il voit les bidons pleins d’un beau liquide transparent se vider l’un après l’autre dans le réservoir insatiable.

J’ai connu aussi cet autre propriétaire d’auto qui ne sort jamais d’un petit cercle étroit, tracé autour de sa maison de campagne, non pas par avarice et pour ménager sa voiture, mais par une espèce de manque d’imagination, par une timidité devant les routes inconnues.

Mais ceux-là, à vrai dire, ne sont pas des chauffeurs. Ils ont une voiture parce qu’il faut en avoir une quand on est dans une certaine situation sociale. Ils ne connaissent de la machine que ce que leur en dit leur mécanicien; celui-ci les instruit négligemment, selon sa fantaisie. Il faut qu’ils se contentent de ce qu’il leur dit. D’ailleurs, ils s’en contentent. Leur compétence n’est appréciable que lorsqu’ils parlent de leurs pneus. Ils ont lu les factures et savent très bien qu’un pneu de 135, ce n’est pas la même chose qu’un pneu de 105. Avez-vous remarqué que c’est toujours aux pneus qu’ils s’intéressent? Ils vont même jusqu’à examiner l’enveloppe crevée, pour voir si elle pourra encore servir.

* * * * *

Mais, je vous dis, cette variété de chauffeurs à la manque n’a rien qui me passionne. Bien plus curieux est cet automobiliste forcené de la première heure qui a toujours eu dans sa remise des voitures de bonne marque, mais qu’il ne sort jamais sur les routes, parce qu’il n’aime dans le sport automobile que la contemplation, la possession de la voiture.

Qu’est-ce que ça peut lui faire de filer sur les grands chemins à quarante, soixante, quatre-vingts kilomètres à l’heure? Il n’aime pas le mouvement et le déplacement inutiles, il n’aime pas le paysage, il ne regarde rien. Les villages que l’on rencontre sont toujours le même village, les paysans ressemblent aux paysans comme les arbres aux arbres. Il s’écrierait volontiers: Que de verdure, que de kilomètres!

Ce qu’il lui faut, c’est sa voiture. Il n’est pleinement heureux que lorsqu’il la voit dans sa remise, bien à lui, toute propre, indemne de poussière et vidée d’invités intrus. Le dimanche matin, il se lève à quatre heures, et il va dans sa remise, et il retrouve chaque fois l’impression délicieuse qu’il a éprouvée le jour où la voiture est venue de chez le carrossier, bien reluisante, ornée de pneus tout blancs. Il a beaucoup souffert quand elle est sortie pour la première fois. Toute cette poussière infâme qui venait encrasser les chaînes! Ce vernis, ce beau vernis de coffre, aussi net que du cristal, la route le prendrait et le ternirait à chaque tour de roue!

Il ne se refuse pas à faire marcher le moteur dans la remise. Il est heureux quand il tape bien. A quoi bon le faire marcher sur les routes? A quoi bon parcourir des distances, dépasser des bornes, subir la trépidation des bouts de routes pavés et la secousse souvent inattendue de ces brutes de caniveaux?

* * * * *

Mais quelle astuce pour repousser les propositions de promenades dont ses parents et ses amis le tyrannisent! Il a un peu honte de les refuser carrément, et d’avouer sa passion--que le vulgaire ne peut comprendre--de l’automobile immobile. Il sait bien que tous ces profanes riraient de lui... Alors il faut, chaque dimanche, inventer des prétextes nouveaux. Parfois il feint d’être retenu à Paris, ou plutôt à Neuilly, où il habite, par une invitation à déjeuner. Il va déjeuner au restaurant, et guette l’après-midi le moment où tout le monde sortira de chez lui, pour retourner en toute hâte dans sa remise. Et cet homme de quarante ans passés n’hésite pas à monter dans cette voiture arrêtée, à prendre le volant à deux mains, et à rester parfois des demi-heures entières dans une position de vainqueur de circuit, tenace et infatigable, mais ivre de contentement à l’idée que sa voiture ne marche pas!

Pour qu’il se décide à sortir, il faudrait un temps extrêmement sec, un ciel inaltérable. Et le temps n’est jamais assez sec, ni le ciel assez bleu. Aussi vit-il dans l’angoisse chaque samedi à l’idée qu’il pourra faire beau le lendemain...

Il vient d’ajouter un trait magnifique à sa glorieuse et pure carrière de chauffeur en chambre. Comme il pouvait difficilement, étant donné qu’il habitait la banlieue, ne pas venir en automobile à Paris, où l’appellent des affaires quotidiennes, il a déménagé. Il a pris un appartement près de la rue Beaubourg, à deux pas de son bureau. Il a fallu pour cela aller dans une vieille maison, qui sent une étrange odeur de vieux plâtras, où le parquet est accidenté, où les portes se sont soulevées et laissent passer sous elles une grande quantité de courants d’air terre à terre. Mais l’appartement, bas de plafond, tapissé d’un papier défraîchi, se loue en même temps qu’une spacieuse écurie, désaffectée, où notre ami a installé sa voiture dans des conditions parfaites de confortable. Il inventera des prétextes pour ne pas quitter Paris pendant la belle saison. Il fera son possible pour que la précieuse auto passe tout son été bien tranquille, et même tout l’automne, jusqu’au moment où elle sera remplacée par un modèle plus récent acheté au Salon de l’Automobile. Car la passion de notre ami exige qu’il ait sans cesse dans sa remise les primeurs de la construction automobile, les engins de la toute dernière heure.

LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS

Le dimanche matin, la fameuse question de la pluie et du beau temps est presque seule à l’ordre du jour.

Quand on s’éveille, quand on se guérit peu à peu de la cécité et de l’illusion nocturnes, quand on quitte ses songes à soi pour rentrer dans la vie de tout le monde, il faut un peu de tâtonnements pour retrouver le jour qu’il est. On revient de l’exil des rêves, on s’informe... Ce matin, d’abord pareil aux autres, c’est un matin très différent, un matin de dimanche... Dimanche, oui, en effet... C’était bien hier samedi...

Alors, quand on est à peu près réveillé, quand on a repris sa place dans la vie officielle, on se demande, comme tout le monde, s’il va faire beau... Les volets sont fermés et vous présentent confusément par petites raies blanches semblables des échantillons du jour. On en évalue l’intensité lumineuse... Et alors il faut savoir l’heure. Car s’il est déjà neuf heures, ces petites raies de lumière, ça n’est pas assez clair pour être des morceaux de beautemps.

Le plus souvent, en cette saison décevante, le ciel ne vous donne pas d’indication certaine. On dirait qu’il s’amuse de tous ces yeux inquiets qui l’interrogent. C’est assez rare qu’il nous apporte une joie complète avec un beau soleil bien franc. Et il sait aussi qu’un temps noir et une pluie irrémissible nous amèneraient trop rapidement à la résignation. C’est donc toute la matinée une série de changements à vue. Ce matin, les moyens les plus grossiers étaient mis en usage. Il venait de là-haut les choses les plus disparates. Un soleil éclatant faisait place à du grésil. Tantôt la joie quittait le cœur des directeurs de vélodromes pour venir habiter l’âme des impresarii de théâtres, et tantôt, se croisant avec la détresse, elle refaisait en sens inverse le même chemin.

Je me rappelle qu’étant jeune, je souhaitais ardemment la pluie, parce que j’aimais beaucoup les matinées des théâtres. Mes parents n’admettaient pas qu’on pût s’enfermer quand il faisait du soleil. C’était une impiété. Mais les jeunes gens se disent qu’ils ont devant eux beaucoup de journées de soleil et qu’ils peuvent en laisser perdre quelques-unes.

Plus tard, quand j’ai été directeur sportif de Buffalo, je me suis habitué à détester la pluie imbécile, anti-sportive, qui vient, avec ses douches obliques, se mettre en travers des évents les plus intéressants.

* * * * *

Toute la matinée, le personnel du vélodrome, debout contre les barrières, levait les yeux au ciel, comme un équipage de navigateurs anxieux.

Il y a toujours dans tous les milieux une personne qui sait prédire le temps. Ces réputations naissent tout à fait par hasard, après un pronostic juste. Mais aussitôt qu’une personne a reçu des éloges pour avoir prédit le temps qu’il a fait, elle se sent remplie d’un gros orgueil... Elle sait bien ce que sa réputation peut avoir de fragile; elle s’habitue à ne pas risquer d’avis trop prompt, à suspendre ses jugements, à employer des formules évasives. Et on l’entend répéter à la fin de la journée: «Eh bien! j’avais bien dit qu’il ferait beau temps!» avec une telle autorité qu’on oublie complètement qu’elle n’avait rien dit du tout.

Du reste, nous avons toujours besoin de prophètes. Il venait jadis chez mes parents un frotteur sourd, vers qui nous nous précipitions avidement pour savoir le temps qu’il ferait le dimanche. Je ne sais pas pourquoi, mais son visage rouge, immobile comme un visage de bronze, donnait une impression d’infaillibilité. Quand il lui arrivait de prophétiser juste, on disait: «Le frotteur l’avait dit!» et son prestige se trouvait consolidé pour des semaines. Et si le temps n’était pas conforme à ses prévisions, c’était le temps qui avait tort.

* * * * *

La profession y était évidemment pour quelque chose. D’instinct on a confiance dans les frotteurs... Mais on a peut-être pour cela des raisons positives: le frotteur, d’après la consistance de la cire, la façon dont elle prend sur le parquet, se rend compte de l’état hygrométrique de l’air, et, grâce à ces données établit ses prévisions... Je vous donne cette explication, mais, moi, je n’en ai pas besoin et je crois aux frotteurs par une espèce de foi.

Cependant les marins sont encore plus écoutés. Ils vivent sur une très ancienne réputation. Les yeux constamment fixés sur l’horizon, nous les voyons dans tous nos souvenirs littéraires, froncer leurs sourcils (épais) et dire d’une voix rude: «Voilà un grain qui se prépare!»

Un jour, par un temps magnifique, je me promenais dans le port de Trouville pour regarder les yachts. Je m’étais arrêté devant un très petit bateau qu’un marin accroupi nettoyait paisiblement. Auprès de lui, un homme du port, presque aussi désœuvré que moi, le regardait les bras ballants.

Le marin se leva, fixa les yeux au loin sur le quai, et dit, en apercevant un monsieur qui venait de notre côté.

--Voici M. Durandel qui vient voir si son bateau peut sortir cette après-midi... Mais comme, moi, je ne suis pas disposé, il est bien probable qu’on ne sortira pas.

M. Durandel s’approchait. C’était un quinquagénaire cossu, mais timide, qui se cachait derrière une terrible moustache grise.

Il resta pendant quelques instants sur le bord de l’eau; on sentait qu’il voulait parler... Au bout d’un instant, il se risqua à dire:

--Beau temps, ce matin...

La figure du marin s’assombrit d’une moue sinistre:

--Heu! heu! Ceux qui vont sortir aujourd’hui pourront bien s’en repentir. Et, sans ajouter d’autre mot, il tendit son bras vers l’horizon, où, dans un ciel admirable, on apercevait deux petits nuages blancs, d’autant plus inquiétants qu’ils étaient presque imperceptibles.

--Ah! vous croyez qu’il n’est pas prudent?...

Le marin ne répondit strictement rien et continua d’astiquer son bateau.

--Bon, dit M. Durandel, je ferai un tour en auto...

Et il s’éloigna à pas résignés, pendant que j’admirais le prophète qui, supérieur à maint autre clerc en température, avait au moins de bonnes raisons pour le guider dans ses oracles.

L’ÉCRITEAU

M. Desbretonneaux était un commerçant français de bonne race: pendant toute sa carrière commerciale, il avait été moins préoccupé de gagner de l’argent que d’empêcher les autres d’en gagner. Il avait eu la constante horreur des intermédiaires. Si on lui proposait une affaire d’un rapport certain, il était moins réjoui par ses dix mille francs de bénéfice personnel qu’il n’était gêné et révolté par les douze cents francs qu’empochait le courtier... Il n’arriva jamais à comprendre qu’il est bon de rémunérer ses auxiliaires, de stimuler leur zèle par l’espoir du gain. Il aurait désiré qu’on l’aidât pour ses beaux yeux, alors que lui-même n’eût travaillé pour les beaux yeux de personne.

Pourtant, grâce au secours injuste du Hasard, M. Desbretonneaux fit sa fortune. Il céda son fonds de commerce, après des négociations qui durèrent quatorze mois, et pendant lesquelles les intermédiaires échangèrent force contre-lettres et papiers secrets avec l’acquéreur, afin que tout indice de commission échappât à l’œil inquiet de M. Desbretonneaux.

L’ancien négociant put s’installer à la campagne, dans une villa d’occasion, à laquelle il s’efforça de donner un aspect grandiose, grâce à des travaux qu’il fit exécuter par son jardinier tout seul, et qui, à ce train, ne pouvaient être achevés qu’après cent vingt années, par l’arrière-petit-fils de ce travailleur. Mais c’était un plaisir, pour M. Desbretonneaux et sa famille, que de supputer à tout instant ce que serait un jour «la propriété».

Dans une vente de démolitions, il acheta une grille magnifique, en fer forgé, malheureusement un peu courte pour la façade. Il fallut laisser au milieu une brèche un peu vaste, que toute la famille finit par trouver monumentale.

M. Desbretonneaux ne sortait pas du village. Il y avait autour de la maison de jolies promenades tout à fait semblables, disait-il, à celles qu’on devait trouver un peu plus loin. Dans ces conditions, il est bien inutile d’avoir une voiture, si ce n’est pour le «fla-fla».

Quand il allait chez son banquier, M. Desbretonneaux prenait le chemin de fer. Il profitait de son voyage pour acheter du drap, qu’il apportait ensuite à un ouvrier tailleur retraité, qui habitait le village, et qui lui confectionnait des vêtements bien supérieurs à tout ce qu’il aurait pu trouver à la ville.

* * * * *

Comment M. Desbretonneaux eut-il soudain l’idée de s’acheter, ou plutôt de se faire fabriquer une automobile?

Bien entendu, il avait le plus grand mépris pour les marques en renom. Pour rien au monde, il n’eût voulu «payer la marque», comme quelques-uns de ses voisins de campagne, avec qui il était entré en relations. Ce fut même le noble désir d’avoir une voiture meilleur marché que les leurs, bien plus rapide, bien plus solide, qui le décida à devenir chauffeur à son tour.

Il mit à profit les six ou sept mois de la mauvaise saison pour faire construire son auto. Pour assembler les divers organes «en acier ou en bronze extraordinaires», qu’il s’était procurés à droite ou à gauche, il dénicha, bien entendu, le petit ouvrier unique que l’on trouve toujours... un mécanicien comme il n’y en avait pas deux. On pouvait parcourir, pour avoir son pareil, les usines du monde entier.

Un matin du mois de juin, M. Desbretonneaux convoqua ses amis pour sortir avec la voiture.

* * * * *

Il avait appris à conduire lui-même, bien entendu. Vous ne pensiez pas qu’il allait donner deux cent cinquante francs par mois à un chauffeur.

Il emmenait avec lui, sur le marchepied, le mécanicien-constructeur. On pouvait charger cette voiture! Elle ne craignait rien!

M. Desbretonneaux embrassa sa femme, à huit heures juste du matin. «Nous allons faire deux cents kilomètres, et nous reviendrons pour déjeuner».

Puis on se mit en marche, doucement d’abord, pour sortir du pays... Le mécanicien pressait une trompe détachée. Mais c’était un avertisseur bien inutile, car le bruit de la voiture eût suffi à faire ranger les charretiers, à trois lieues en aval.

On eût cru entendre simultanément une batterie mécanique et une machine à écraser les caillous qui, par instants, devait écraser quelque chose d’autre, car des essieux ou du moteur s’élevait le cri d’un animal étrange... A toutes les portes des maisons se montraient des faces anxieuses. Les enfants devaient pleurer, si l’on en jugeait par leurs bouches ouvertes. Le bruit de la voiture couvrait tout autre bruit.

Enfin on arriva en rase campagne... Une belle route déserte, en palier, roulante comme une piste, s’offrait aux buveurs d’air.

Mais les buveurs d’air n’étaient pas encore prêts à boire. L’allure n’avait pas changé sensiblement, si l’énorme bruit persistait toujours. Au bout de cinq cents mètres, M. Desbretonneaux arrêta tout l’appareil, et échangea quelques mots avec le mécanicien, qui prit sa place sur le siège, pendant que lui-même, avec une désinvolture héroïque, s’installait sur le marchepied.