Les trente-six situations dramatiques
Part 7
Cependant, notre dramaturgie aveugle essouffle ses gravités en ce rythme équivoque, avec obstination: que la pièce traite de sociologie, de politique, de religion, des procédés de la peinture, du titre des successions, de l’exploitation des mines, de l’invention d’un fusil, de la découverte d’un produit chimique, de quoi que ce soit... il y faut une histoire d’amour! nous n’y échapperons pas!... En vérité, c’est à faire rire et à énerver, à la façon d’un chatouillement à la plante des pieds: comment! savants, révolutionnaires, poètes, généraux, prêtres, ne se présentent à nous que pour, immédiatement, se mettre en devoir de faire la bête à deux dos! Mais c’est du délire! Et encore veut-on nous faire prendre cette _scie_ au sérieux!...
Oui-dà. Et c’est le théâtre actuel.
Seul, à mon avis, M. de Chirac en a été le fils courageusement logique,--quoique réprouvé,--la société, semblable aux vieilles coquettes, réservant toujours quelques péchés secrets et ne craignant rien à l’égal de la nudité, qui mettrait à néant la légende de ses imaginaires appâts vicieux, voilés, laisse-t-elle volontiers croire, sous son hypocrisie.
... Quel grotesque aspect aura notre ithyphallie, une fois figée dans l’histoire, quand nous serons enfin revenus à l’antique bon sens!
XXIXe SITUATION
Aimer ennemi
(L’Ennemi aimé--Celui qui l’aime--Celui qui le hait)
A--L’AIMÉ EST HAÏ PAR LES PROCHES DE QUI L’AIME:--J’y absorberais volontiers la Situation précédente.--1, L’AIMÉ EST POURSUIVI PAR LES FRÈRES DE CELLE QUI L’AIME:--_La Duchesse d’Amalfi_ de Webster, le _Cœur brisé_ de Ford.
2--IL EST HAÏ PAR LA FAMILLE DE CELLE QUI L’AIME:--_L’histoire de Yayati_ de Roudra dêva (c’est la vraie couleur indigène de ces rivalités indoues où la jalousie n’a presque rien à voir), _la Victoire de Pradyoumna_ par Samara dikchita, _Caton_ de Métastase, _la Grande Marnière_ (M. Ohnet, 1888).
3--L’AIMÉ EST FILS D’UN HOMME HAÏ PAR LES PARENTS DE CELLE QUI AIME:--_La Taverne des Trabans_ (1881) et _Les Rantzau_ (1882) d’Erckmann-Chatrian.
4--L’AIMÉ EST L’ENNEMI DU PARTI DE CELLE QUI AIME:--_Madhouranirouddha_ de Vira le contemporain de Corneille, _les Scythes_ de Voltaire, _Almanzor_ d’Henri Heine, _Lakmé_ (Delibes, 1888), _les Carbonari_ (M. Nô, 1882), _Madame Thérèse_ (Erckmann-Chatrian, 1882), _Lydie_ (M. Miral, 1882).
B 1--L’AIMÉ EST LE MEURTRIER DU PÈRE DE CELLE QUI AIME:--_Le Cid_ (et l’opéra qui en est issu), _Olympie_ de Voltaire.
2--L’AIMÉE EST LA MEURTRIÈRE DU PÈRE DE CELUI QUI AIME:--_Mademoiselle de Bressier_ (M. Delpit, 1887).
3--L’AIMÉE EST LA MEURTRIÈRE DU FRÈRE DE CELUI QUI AIME:--_La Reine Fiammette_ (M. Mendès, 1889).
4--L’AIMÉ EST LE MEURTRIER DU MARI DE CELLE QUI AIME, MAIS QUI, JADIS, JURA DE VENGER CE MARI:--_Irène_ de Voltaire.
5--Même cas, mais où, au lieu d’un mari, il s’agit d’un AMANT:--_Fédora_ (M. Sardou, 1882).
6--L’AIMÉ EST LE MEURTRIER D’UN PARENT DE CELLE QUI AIME:--_Roméo et Juliette_ (c’est la «Situation» que j’indique; elle se modifie en celle de l’«Enlèvement», Xe, puis par un triple effet de la XXXVIe, «Perdre les siens», la première fois avec une erreur, la deuxième simplement, et la troisième d’une façon double et simultanée chez les familles des deux personnages principaux); _Bonheur et malheur du nom_ et _le Geôlier de soi-même_ (Calderon).
7--L’AIMÉE EST LA FILLE DU MEURTRIER DU PÈRE DE CELUI QUI AIME:--_Le Crime de Jean Morel_ (M. Samson, 1890), _la Marchande de sourires_ (Mme Judith Gautier, 1888).
L’élément capital des émotions est donc le même que dans la Ve (Traqué), et l’amour sert, ici, surtout à présenter l’homme traqué sous divers jours sympathiques ayant une unité. Celle qu’il aime joue un peu le rôle du chœur grec. Supprimez en effet l’amour, remplacez-le par un lien aussi faible que vous en pourrez tisser un, ne mettez même rien à sa place: un drame de l’espèce Ve, avec toutes ses terreurs, vous restera. Essayez, au contraire, de retrancher l’autre partie, l’inimitié, la vengeance à assouvir, et de les remplacer par un différend sans importance,--ou bien négligez de les remplacer; que vous restera-t-il comme émotion tragique? Rien.
J’ai donc raison de le dire, l’amour,--excellent motif de comédie, meilleur pour la farce,--doux ou poignant (et encore!...) dans le livre lu, solitairement, et dont on se croit le «héros» ou l’«héroïne»,--l’amour n’est pas, en réalité, tragique, malgré la virtuosité qui a réussi, parfois, à lui en donner l’apparence, et malgré l’opinion de l’époque érotomane qui s’achève.
XXXe SITUATION
L’Ambition
(L’Ambitieux--Ce qu’il convoite--L’Adversaire)
Action très intellectuelle, sans modèle antique,--et à distance respectueuse de laquelle s’est généralement tenue la médiocrité.
A--AMBITION GUETTÉE PAR UN PROCHE OU AMI PATRIOTE; 1--PAR UN FRÈRE:--_Timoléon_ d’Alfieri. Ex. historique (comique, c’est-à-dire feint): Lucien et Napoléon Bonaparte.
2--PAR UN PARENT OU OBLIGÉ:--_Jules César_ de Shakespeare, _La Mort de César_ de Voltaire, _Brutus II_ d’Alfieri. Dans _La Mort de César_ reparaît la XIXe (Tuer un proche inconnu), tant le désir de rappeler quelque œuvre ancienne était vif!
3--PAR DES PARTISANS:--_Wallenstein_ de Schiller, _Cromwell_ de Hugo.
B--L’AMBITION SÉDITIEUSE (parenté avec A 1 de la VIIIe):--_Sir Thomas Wyat_ de Webster, _Perkin Warbeck_ de Ford, _Catilina_ de Voltaire. Ex. fragm.: Insurrection de Cade dans la 2e partie d’_Henri IV_ de Shakespeare. Histoire: le Boulangisme, selon l’opinion actuelle.
C--L’AMBITION, L’AVIDITÉ ENTASSANT LES CRIMES:--_Macbeth_, _Richard III_, partie des _Cinq doigts de Birouk_ (M. Decourcelle, 1883). Roman: _La Fortune des Rougon_; (avec atténuation des crimes en simples manquements à la dignité): _Son Excellence Eugène_; (sacrifice de la moralité): l’histoire de Lucien de Rubempré; cas d’avidité: _La Terre_.
L’Ambition, de nos passions la plus puissante, si même elle n’est pas la passion par excellence, impressionnera toujours avec force le spectateur; car il sent bien que celle-là, une fois née dans un homme, ne peut plus mourir qu’avec cet homme. Et que d’objets elle convoite! La tyrannie, un rang élevé, des honneurs, une fortune (par héritage, mariage, vol, etc.), la conservation intacte des richesses (avarice), la gloire (politique, scientifique, littéraire, inventive, artistique), la célébrité, la vanité (coquetterie, distinction).
On a vu, pour A, les liens qui peuvent unir l’Ambitieux à l’Adversaire, les Situations qui en résultent (XIXe, XXIIIe, XXIXe).
Entre mille, voici une manière d’exaspérer l’enragement de C: mêlez-y la sincérité d’une foi, d’une conviction, ce qui advint pour les Espagnols au Pérou et en Flandre, pour notre race «spirituelle et douce» sous la Ligue et sous la Terreur, pour Calvin, pour l’Inquisition, etc.
XXXIe SITUATION
Lutte contre Dieu
(Mortel--Immortel)
La plus anciennement traitée.
Dans cette Babel des constructions théâtrales, toutes ou presque toutes les autres peuvent entrer à l’aise. Car elle est par excellence la Lutte; elle est aussi la plus grande folie et la plus grande imprudence, elle offre le but le plus inouï aux ambitions, audacieuses tentatives, conspirations titanesques, enlèvements ixioniens, la plus captivante énigme; l’idéal y subit un rare assaut de passions; des rivalités monstrueuses s’engagent. Alentour, les témoins n’aiment-ils pas souvent celui qu’ils devraient haïr? n’apprennent-ils pas son crime et ne doivent-ils pas le punir parfois eux-mêmes, le sacrifier tout au moins à leur foi, ou s’immoler, âme et corps, pour lui? Entre les proches les plus unis, des haines éclatent. Puis voici le vent des désastres, le vaincu cloué au malheur, foudroyé devant ceux qu’il aime, à moins que, comble d’horreur! transporté par un aveugle délire, il n’ait été les déshonorant ou les massacrant sans les reconnaître. Bientôt, à la recherche du cher disparu, les suppliants s’acheminent en tristes théories, et tentent de désarmer la rancune. Mais la divine vengeance est déchaînée!...
Ce groupement admirable,--on l’ignore à peu près de nos jours: byronisants que nous sommes encore en ces années, nous devrions pourtant songer à cette superbe attaque du ciel. Mais non! Traitons-nous même le sujet évangélique de la Passion, nous passerons, comme hiboux en plein jour, juste à côté de la donnée véritablement dramatique, et nous contenterons de balancer, avec un nasillement contrit, les phrases idyllo-didactiques qui _précédèrent_ la tragédie sacrée, et puis l’escamoterons, celle-ci, sans la voir...
A 1--LUTTE CONTRE UN DIEU:--_Les Édoniens_ et _les Bassares_, _Penthée_ et _les Cardeuses de laine_, d’Eschyle; _les Bacchantes_ d’Euripide; _Agavé_ de Stace; _le Christ souffrant_ de Saint-Grégoire de Nazianze. Épopée: l’hymne homérique VIe (à Dionysos); le rêve de Jacob.
2--LUTTE CONTRE LES FIDÈLES D’UN DIEU:--_L’Exode des Hébreux_ par Ézéchiel, _Athalie_. Histoire: les persécutions diverses. Épopée: _les Martyrs_.
B 1--DISPUTE CONTRE UN DIEU:--_Le livre de Job_. Je ne saurais, il est vrai, dire à quelle date ni devant quelle rampe la «première» de _Job_ eut jamais lieu; mais le fait de la représentation par MM. A. B. C. et Mlles X. Y. Z. n’est pas plus, pour l’existence absolue d’un drame, une condition nécessaire qu’il n’en est une suffisante. Mettons que cette «première» aura été donnée sur le Théâtre dont parle la légende brahmanique, théâtre inauguré assez longtemps avant ceux des hommes, et grâce auquel les Dieux occupent les loisirs de leur éternité.
2--CHÂTIMENT DU MÉPRIS D’UN DIEU:--_Tchitra Yadjgna_ de Vedyanatha Vatchespati, _le Festin de Pierre_ (l’action véritable, s’entend, celle qui amène le dénouement depuis le début).
3--CHÂTIMENT DE L’ORGUEIL VIS-A-VIS D’UN DIEU:--_Ajax Locrien_ (selon une des hypothèses) d’Eschyle, _Thamiras_ de Sophocle, _Bellérophon_ d’Euripide. Ex. chrétien: Simon le Magicien.
4--RIVALITÉ ORGUEILLEUSE A L’ÉGARD D’UN DIEU:--_Les Nourrices_ d’Eschyle, _Niobé_ de Sophocle.
5--RIVALITÉ IMPRUDENTE AVEC UN DIEU:--_Eumèle_ de Sophocle, en partie _Phaéton_ d’Euripide.
XXXIIe SITUATION
Jalousie erronée
(Le Jaloux--l’Objet pour la possession duquel il est jaloux--le Complice supposé--l’Occasion ou l’Auteur de l’erreur)
Ce dernier élément n’est pas personnifié (A), ou il l’est dans un traître (B), qui parfois est le vrai rival du jaloux (C).
A 1--L’ERREUR PROVIENT DE L’ESPRIT SOUPÇONNEUX DU JALOUX:--_Le pire n’est pas toujours certain_ de Calderon, _la Comédie des Méprises_ de Shakespeare, _l’Esclave_ de Massinger, _Marianne_ et _Tancrède_ de Voltaire, _la Princesse de Bagdad_ (M. Dumas), _Un Divorce_ (M. Moreau, 1884). Comment Molière n’a-t-il pas fait une comédie du Jaloux sur cette donnée symétrique à celle de l’_Avare_?
2--L’ERREUR JALOUSE EST PRODUITE PAR UN HASARD FATAL:--_Zaïre_ de Voltaire et l’opéra de ce nom par M. de la Nux (1890); partie de _Lucrèce Borgia_.
3--JALOUSIE ERRONÉE DEVANT UN CAS D’AMOUR DEMEURÉ PUREMENT PLATONIQUE:--_Le Sacrifice d’amour_ de Ford (où l’épouse est injustement soupçonnée); _l’Esclave du devoir_ (M. Valnay, 1881; c’est surtout, ici, l’adorateur respectueux qui est soupçonné à tort).
4--JALOUSIE NÉE A TORT DE RUMEURS MALVEILLANTES:--_Le Père prodigue_ de M. Dumas, _le Maître de forges_ (M. Ohnet, 1883).
B 1--JALOUSIE SUGGÉRÉE PAR UN TRAITRE QU’A POUSSÉ LA HAINE:--_Othello_ et _Beaucoup de bruit pour rien_ de Shakespeare; la _Sémiramis reconnue_ de Métastase en est le dénouement développé.
2--Même cas, où LE TRAITRE EST POUSSÉ PAR L’INTÉRÊT:--_Cymbeline_ de Shakespeare.
3--Même cas, où LE TRAITRE EST POUSSÉ PAR L’INTÉRÊT ET LA JALOUSIE:--_Intrigue et Amour_ de Schiller.
C 1--JALOUSIE RÉCIPROQUE SUGGÉRÉE A DEUX ÉPOUX PAR UNE RIVALE (devenue rivale par orgueil):--_Le Portrait_ de Massinger.
2--JALOUSIE SUGGÉRÉE AU MARI PAR UN SOUPIRANT ÉCONDUIT:--_Artémire_ de Voltaire, _le Chevalier Jean_ (M. Joncières, 1885).
3--JALOUSIE SUGGÉRÉE AU MARI PAR UNE FEMME QUI EN EST ÉPRISE:--_Malheur aux pauvres_ (M. Bouvier, 1881).
4--JALOUSIE SUGGÉRÉE A L’ÉPOUSE PAR UNE RIVALE DÉDAIGNÉE:--_Les Phtiotides_ de Sophocle.
5--JALOUSIE SUGGÉRÉE A UN AMANT HEUREUX PAR LE MARI TROMPÉ:--_Jalousie_ (M. Vacquerie, 1888).
Le nombre d’éléments dramatiques mis en jeu fait déjà prévoir une quantité très grande de combinaisons pour cette situation,--dont le public est toujours disposé, du reste, à accepter les invraisemblances, fussent-elles énormes. Sans abuser de cette indulgence particulière, nous remarquons, du premier coup d’œil, que presque tous les drames ci-dessus traitent de la jalousie chez l’homme et non chez la femme; or l’expérience nous montre les femmes tout aussi enclines que les hommes à se laisser égarer par une envieuse, une rivale, ou par quelque soupirant décidé à tirer, de leur douleur, un plaisir hors de sa portée sans cela. Traduire au féminin les cas que nous vîmes nous donnera donc une nombreuse série de données nouvelles.--En dehors de l’orgueil, de l’intérêt, de l’amour, du dépit et des rivalités, il se présente beaucoup d’autres mobiles pour le traître ou la traîtresse; les mobiles énoncés aussi peuvent se peindre sous des nuances non encore usitées.--Le dénouement (en général un meurtre rapide et direct; dans un seul cas, un suicide, et, dans un autre, un divorce) prête à être varié, raffiné, et fortifié de personnages secondaires et instrumentaux. J’en dirai autant pour les divers nœuds de l’intrigue,--pour ces fausses preuves, ces suggestions diaboliques d’où jaillira la jalousie.
XXXIIIe SITUATION
Erreur judiciaire
(Celui qui se trompe--Celui qui en est victime--Celui _ou_ ce qui trompe--le vrai Coupable)
Par erreur judiciaire j’entends toute espèce d’erreur de jugement, ne se commît-elle que dans la pensée d’une seule personne, au détriment d’une autre.
Je partagerai les exemples que j’en fournis en quatre classes. Dans la 1re, la prétendue faute est imaginaire, et un simple hasard a produit l’erreur fatale. Dans la 2e classe, il y a eu faute commise; mais, au lieu du vrai coupable, c’est un innocent qui est poursuivi; toutefois personne n’a égaré volontairement sur celui-ci les soupçons. Dans la 3e classe, au contraire, quelqu’un a dirigé par vengeance ou intérêt cette injuste accusation sur un ennemi personnel. Enfin, dans la 4e, ce perfide calomniateur est le criminel lui-même, qui fait ainsi poursuivre un innocent à sa place.
A 1--FAUX SOUPÇONS OÙ LA FOI ÉTAIT NÉCESSAIRE:--_La Femme serpent_ de Gozzi, _l’Étudiant pauvre_ (M. Millœcker, 1889). S’y rattache, de loin, une des faces de l’_Henri VI_ de Shakespeare, laquelle consiste en l’incompréhension du réel caractère de ce jeune prince par les témoins de ses désordres. Bizarre résultat de l’homonymie: l’Henri de Navarre, chez Dumas père, nous est peint méconnu de la même façon par son entourage.
2--FAUX SOUPÇONS (où la jalousie n’est pour rien) CONTRE SA MAITRESSE:--une partie de la _Diane_ d’Augier, _Marie Stuart_ d’Alfieri.
3--FAUX SOUPÇONS NÉS D’UNE ATTITUDE INCOMPRISE D’UN ÊTRE AIMÉ:--_Le Corbeau_ de Gozzi, _Hypsipyle_ de Métastase, _Theodora_ (M. Sardou, 1884); une partie de _la Reine Fiammette_.
B 1--CES FAUX SOUPÇONS SONT ATTIRÉS SUR SOI POUR SAUVER UN AMI:--_Aimer sans savoir qui_ de Lope, _Maître Ambros_ (M. Widor, 1886).
2--ILS RETOMBENT SUR UN INNOCENT:--_Siroès_ de Métastase, _la grande Iza_ (M. Bouvier, 1882), _le Fiacre nº 13_ et _Gavroche_ (M. Dornay, 1887 et 1888).--ILS RETOMBENT SUR L’INNOCENT MARI DE LA COUPABLE:--_La Criminelle_ (M. Delacour, 1882).
3--Même cas, où pourtant l’innocent EUT UNE INTENTION COUPABLE:--_Jean Cévenol_ (M. Fraisse, 1885);--où l’innocent SE CROIT COUPABLE:--_Le Roi de l’argent_ (M. Milliet, 1885).
4--UN TÉMOIN DU CRIME DANS L’INTÉRÊT D’UN ÊTRE AIMÉ LAISSE TOMBER L’ACCUSATION SUR UN INNOCENT:--_Le Secret de la Terreuse_ (M. Busnach, 1889). C’est déjà presque:
C 1--ON LAISSE L’ERREUR S’ABATTRE SUR UN ENNEMI:--_La Pieuvre_ (M. Morel, 1885).
2--L’ERREUR JUDICIAIRE EST PROVOQUÉE PAR UN ENNEMI:--Les _Palamèdes_ de Sophocle et d’Euripide, _le Ventre de Paris_ (Zola, 1887). Cette sous-nuance eut seule, on le voit, le privilège d’attirer les tragiques grecs qui étaient comme tourmentés de la conception du Iago de plus tard, et tentaient d’y aboutir par des déformations successives, des enlaidissements de l’Odysseus primitif; ne semble-t-il pas qu’on assiste, devant ce travail, à l’enfantement du futur Diable, du Judas évangélique, de même qu’à celui du type de Jésus dans les Prométhées et les Dionysos? La donnée C 2 me paraît singulièrement belle: c’est, par exemple, le cas de la _lettre anonyme_; et l’on m’accordera qu’il est impossible d’imaginer une gargouille plus admirablement répugnante que l’individu accroupi plume aux griffes et avec son vil sourire, au bord d’une telle besogne!
3--L’ERREUR JUDICIAIRE EST DIRIGÉE SUR LA VICTIME PAR LE FRÈRE DE CELLE-CI. Il y a donc, de plus, «Haine de proches» (XIIIe):--_Les Brigands_ de Schiller, _don Garzia_ d’Alfieri.
D 1--LES FAUX SOUPÇONS SONT DIRIGÉS PAR LE VRAI COUPABLE SUR UN DE SES ENNEMIS:--_Clitandre_ de Corneille, et _Sapho_ (Gounod, 1884), _Catherine la Bâtarde_ (M. Bell, 1881).
2--Ils sont dirigés par le vrai coupable SUR LA SECONDE DES VICTIMES QU’IL A VISÉES DÈS LE DÉBUT. C’est du machiavélisme pur: obtenir la mort de la seconde victime en la faisant punir à tort du meurtre de la première; ajoutez à cela la parenté la plus étroite entre ces deux victimes et le juge trompé, et vous aurez toutes ces émotions réunies: apprendre la mort d’un proche,--croire à une haine impie entre deux proches,--croire même à un second cas de ce crime, aggravé cette fois du dessein de révolte,--enfin être forcé de frapper un être aimé, cru coupable. Cette intrigue est donc éminemment savante, puisqu’elle groupe, sous l’impulsion d’une ambition ou d’une vengeance, quatre autres Situations. Quant au «machiavélisme» qui a mis tout en branle, il a consisté pour celui qui l’employa précisément dans la méthode habituelle à l’écrivain, méthode transportée ici à un personnage; c’est-à-dire que celui-ci s’abstrait du drame et, comme l’auteur, inspire aux autres personnages les sentiments nécessaires, déroule devant leurs pas les circonstances indispensables, pour les faire mécaniquement aboutir au dénouement voulu. C’est ce qui arrivera dans _Artaxerce_ de Métastase.--Supprimez, en effet, le traître, et supposez que l’auteur ait visé le dénouement désiré par ce traître, à savoir la conséquence la plus rigoureuse entre un «fratricide supposé» et le «devoir de frapper un fils». L’écrivain ne combinera pas autrement ses moyens. Le type du Traître (qui a pris successivement tous les costumes, hier celui du jésuite, aujourd’hui celui du déjà banal banquier juif) n’est donc pas autre chose _que l’auteur lui-même masqué de noir et nouant l’une à l’autre deux ou trois situations dramatiques_... Il est, ce type, de la famille du si poétique Prologue, du _Deus ex machina_ (plus haut et plus admissible), de l’Orateur des parabases, du Valet moliéresque et du Théoricien (bon docteur, curé, journaliste, ami de la famille ou «des femmes»). C’est le vieux Narrateur du temps des monodrames.
Rien de plus naïf, par conséquent, que cette artificielle créature, qui mainte fois a ramené la chute du théâtre par l’invraisemblance.
3--LES FAUX SOUPÇONS SONT ÉGARÉS SUR UN RIVAL:--_Diana_ (M. Paladilhe, 1885), _l’Ogre_ (M. Marthold, 1890).
4--ILS SONT ÉGARÉS SUR UN INNOCENT PARCE QU’IL REFUSA SA COMPLICITÉ:--_La Tragédie de Valentinien_ de Beaumont et Fletcher, _Aétius_ de Métastase.
5--ILS SONT DIRIGÉS PAR UNE FEMME ABANDONNÉE SUR L’AMANT QUI LA QUITTA AFIN DE NE PAS TROMPER UN MARI:--_Roger-la-Honte_ (M. Mary, 1888).
6--LUTTE POUR SE RÉHABILITER ET SE VENGER D’UNE ERREUR JUDICIAIRE CAUSÉE A DESSEIN:--_La Dégringolade_ (M. Desnard, 1881), fin du _Fiacre nº 13_,--et à peu près tous les romans-feuilletons depuis soixante ans.
XXXIVe SITUATION
Remords
(Le Coupable--la Victime (_ou_ la faute)--l’Interrogateur)
A 1--REMORDS D’UN CRIME INCONNU:--_Manfred_ et les autres conceptions de Byron, le dernier des dramaturges anglais; il fut aussi le dernier adversaire du _Cant_, qui après avoir tué l’art en Espagne sous le nom d’inquisition, en Angleterre une première fois sous le nom de puritanisme et en Allemagne sous le nom de piétisme, se présente aujourd’hui chez nous sous les traits de... Monsieur Bérenger.
2--REMORDS D’UN PARRICIDE:--_Les Euménides_ d’Eschyle, les _Orestes_ d’Euripide, de Voltaire et d’Alfieri.
3--REMORDS D’UN ASSASSINAT:--_Crime et Châtiment_ (Dostoïewsky, 1888), _le Cœur révélateur_ (d’après Poe, par M. Laumann, 1889).
4--REMORDS DU MEURTRE D’UN ÉPOUX:--_Thérèse Raquin_ de Zola, _Pierrot assassin de sa femme_ (M. Paul Margueritte, 1888).
B 1--REMORDS D’UNE FAUTE D’AMOUR:--_Madeleine_ (Zola, 1889).
2--REMORDS D’UN ADULTÈRE:--_Le Comte Witold_ (M. Rzewuski, 1889).
A B 1, nous pouvons rattacher tout un côté des œuvres classées en A 1 de la XXVIIe.
Est-il besoin que je fasse remarquer le petit nombre, mais la terrible beauté des œuvres ci-dessus? Est-il nécessaire d’indiquer les variétés infinies du remords, selon: 1º la faute commise (pour ce, énumérer tous les délits et crimes selon le code,--plus ceux-là qui ne tombent pas sous le coup d’une loi; la faute, d’ailleurs, sera, à volonté, réelle, imaginaire, non voulue mais accomplie, voulue mais non accomplie,--ce qui réserve le «dénouement heureux»,--voulue et accomplie, préméditée ou non, avec ou sans complicité, impulsions étrangères, raffinement, que sais-je!); 2º la nature plus ou moins impressionnable et nerveuse du coupable; 3º le milieu, les circonstances, les mœurs qui préparent l’apparition du remords (forme plastique, solide et religieuse chez les Grecs; fantasmagories énervantes de notre moyen-âge; craintes pieuses pour l’autre vie, dans les siècles récents; déséquilibre logique des instincts sociaux et par suite de la pensée, selon les indications de Zola, etc.).
Au Remords tient l’Idée fixe; par sa tentation permanente, elle rappelle d’autre part la Folie ou la Passion criminelle, et n’est, très souvent, que le _remords d’un désir_, remords d’autant plus vivace que le désir renaît sans cesse et l’alimente, s’y mêle et, grandissant comme une sorte de cancer moral, pompe la vitalité entière d’une âme, peu à peu, jusqu’au suicide, lequel n’est, presque toujours, que le plus désespéré des duels. _René_, _Werther_, le maniaque du _Cœur révélateur_ et de _Bérénice_ (celle d’Edgar Poe, j’entends) et surtout le _Rosmersholm_ d’Ibsen, en sont des portraits significatifs.
XXXVe SITUATION
Retrouver
(Le Retrouvé--Le Retrouvant)
C’est le _Héros et la Nymphe_ de Kalidaça, la seconde partie de sa _Çakountala_, et la _Suite de l’histoire de Rama_, par Bhavabouti, la seconde partie aussi du _Conte d’hiver_ et du _Périclès_ de Shakespeare; c’était _Thyeste à Sicyone_, de Sophocle, et _Alcméon à Corinthe_, d’Euripide; c’est, encore, le dénouement du _Père Chasselas_ (M. Athis, 1886) et des _Foulards rouges_ (M. Dornay, 1882); et c’est la _Gardienne_ d’Henri de Régnier; c’est la légendaire intrigue des «voleuses d’enfants», et «histoires d’enfants trouvés» et «séquestrations arbitraires», depuis le Masque de fer (sur lequel Victor Hugo commença un drame, _Les Jumeaux_), depuis _Richard Cœur-de-Lion_, jusqu’aux histoires récentes de prétendus fous internés comme tels, et c’est de là qu’est partie tant de fois la double explosion de la scène capitale et capiteuse: «Ma fille!--Ma mère!»
A et C de la XIe ont aussi pour but de «Retrouver».
D’autres fois il appartiendra à l’enfant, bel aventurier, de découvrir son père, son parent, et de s’en faire reconnaître: ainsi dans les «enfances Roland».