Les trente-six situations dramatiques
Part 6
2e cas: L’Adultère étranger est donné comme moins sympathique que l’époux méconnu.--Ceci, c’est le genre dit «moralisateur». Il ennuie. Un homme à qui l’on a pris son porte-monnaie ne grandit pas, de ce fait, à nos yeux; et, les renseignements qu’il est en mesure de fournir une fois obtenus, nous laissons là ce lieu vivant d’un épisode curieux, mais qui se serait aussi aisément produit ailleurs,--et nous ne pensons plus qu’au tire-laine. Mais si ce dernier, déjà peu grandiose dans son exploit, nous est portraituré à son tour sous des traits encore moins intéressants que ceux de sa dupe, il nous dégoûte;--et l’Époux adultère n’est qu’un drôle et un imbécile de l’avoir préféré. Puis (enfants simples et droits que nous restons un peu malgré tout) en flairant dans la leçon qu’on nous donne un parti-pris, et, par conséquent des mensonges, nous grimaçons une moue, car nous n’étions pas venus pour trouver derrière la fable le sourire aigre-doux d’un pion.
3e cas: l’Époux trompé se venge.--Enfin, il se passe quelque chose!... Malheureusement cette vengeance n’est qu’un des cas de la IIIe Situation.
Ainsi l’on ne réussira notre XXVe donnée qu’en la traitant avec l’esprit le plus humain, le moins élégiaque et le moins austère. Il ne s’agit d’embrasser ni le parti du filou, ni celui du traître, ni celui du cocu. Les pénétrer tous,--de tous avoir compassion,--les tous expliquer... c’est-à-dire se pénétrer soi-même, de soi-même avoir pitié, soi-même s’expliquer à soi:--voilà le vrai travail à accomplir.
A--MAITRESSE TRAHIE, 1--POUR UNE JEUNE FILLE:--_Les Colchidiennes_ de Sophocle, _Médées_ d’Euripide, de Sénèque et de Corneille, _Miss Sara Sampson_ de Lessing, _Lucienne_ (Gramont, 1890). Ces exemples sont, de plus, symétriques, à cause de la vengeance finale, à la classe masculine D.
2--POUR UNE JEUNE FEMME (le mariage précède le lever du rideau):--_Un voyage de noces_ (M. Tiercelin, 1881).
B--ÉPOUSE TRAHIE, 1--POUR UNE ESCLAVE QUI N’AIME PAS:--_Les Trachiniennes_ de Sophocle et _Hercule sur l’Œta_ de Sénèque (1re partie; quant à la suite, voir «Imprudence»), _Andromaques_ d’Euripide et de Racine (où c’est un côté du drame; quant à l’autre, voir «Sacrifice aux proches»).
2--POUR LA DÉBAUCHE:--_Numa Roumestan_ (Daudet, 1887), _Francillon_ (M. Dumas, 1889), _Serge Panine_ (M. Ohnet, 1882); c’est le point de départ des _Mères ennemies_ qui tournent ensuite aux «Haines de proches».
3--POUR UNE FEMME MARIÉE (double adultère):--_La princesse Georges_ et _l’Étrangère_ (M. Dumas), _M. de Morat_ (M. Tarbé, 1887), _les Ménages de Paris_ (M. Raymond, 1886).
4--DANS UN BUT DE BIGAMIE:--_Alcméons_ de Sophocle et d’Euripide.
5--POUR UNE JEUNE FILLE N’AIMANT PAS:--_Henri VIII_ de Shakespeare et celui de St-Saëns, _Rosemonde_ d’Alfieri (combinaison de la présente et de la précédente situation, car il y a aussi une simple rivalité de roi et de sujet).
6--ÉPOUSE JALOUSÉE PAR UNE JEUNE FILLE ÉPRISE DE L’ÉPOUX:--_Stella_ de Gœthe, _Dernier amour_ (M. Ohnet, 1890).
7--PAR UNE COURTISANE:--_Miss Fanfare_ (M. Ganderax, 1881; voir B 2), _Proserpine_ (Vacquerie et St-Saëns, 1887), _La comtesse Frédégonde_ (M. Amigues, 1887), _Myrane_ (M. Bergerat, 1890).
8--RIVALITÉ D’UNE FEMME LÉGITIME MAUVAISE ET D’UNE MAITRESSE SYMPATHIQUE:--_C’est la loi_ (M. Cliquet, 1882).
C 1--MARI ANTIPATHIQUE SACRIFIÉ A UN SYMPATHIQUE ADULTÈRE:--_Angelo_, _Le Nouveau Monde_ de Villiers de l’Isle-Adam, _Un Drôle_ (M. Yves Guyot, 1889), _Le Mari_ (MM. Nus et Arnould, 1889).
2--UN MARI CRU PERDU ET OUBLIÉ POUR UN RIVAL:--_Rhadamiste et Zénobie_ de Crébillon, _Jacques Damour_ de Zola. La _Zénobie_ de Métastase, par le fidèle amour gardé à son époux, forme un cas unique (!) parmi ces innombrables drames sur les passions adultères.
3--UN MARI QUELCONQUE SACRIFIÉ A UN SYMPATHIQUE ADULTÈRE:--_Diane de Lys_ (M. Dumas), _Tristan et Yseult_ de Wagner (avec atténuation en «Folie» produite par un breuvage), _Françoise de Rimini_ (A. Thomas, 1882), _La Sérénade_ (Jean Jullien, 1887), l’_Age critique_ (M. Byl, 1890).--Même cas sans que l’adultère s’y commette:--_Sigurd_ (M. Reyer, 1885), _La Comtesse Sarah_ (1886).
4--UN MARI BON TROMPÉ POUR UN RIVAL MOINDRE:--l’_Aveu_ (Sarah Bernhardt, 1888), point de départ des _Quarts d’heure_ (Guiches et Lavedan, 1888), si appréciés outre-Rhin, _Révoltée_ (M. Lemaître, 1889), _La maison des 2 Barbeaux_ (Theuriet, 1885).--Il n’y a pas adultère, mais préférence dans la _Smilis_ d’Aicard (1884).
5--POUR UN RIVAL GROTESQUE:--_la Dot fatale_ de Massinger.
6--POUR UN RIVAL ODIEUX:--_Gerfaut_ (de Ch. de Bernard par M. Moreau, 1886).
7--POUR UN RIVAL QUELCONQUE PAR UNE FEMME PERVERSE:--_La femme de Claude_ (M. Dumas), _Pot-Bouille_ (Zola, 1883).--Roman: _Mme Bovary_.
8--POUR UN RIVAL PLUS LAID MAIS UTILE: (avec faux soupçons comiques, c’est-à-dire soupçons _crus_ ensuite faux):--_l’Échéance_ de Jean Jullien (1889).
D 1--UN MARI TROMPÉ SE VENGE (drames sur le _crescendo_ des soupçons):--_Le Médecin de son honneur_ et _A outrage secret vengeance secrète_ de Calderon, _l’Affaire Clémenceau_ (M. Dumas).
2--SACRIFIER SA JALOUSIE A SA CAUSE (aboutit aux «Sacrifices à l’Idéal»):--_Les Jacobites_ (M. Coppée, 1885), _Patrie_ (Paladilhe, 1886).--La sacrifier A LA PITIÉ:--_La famille d’Armelles_ (M. Marras, 1883).
E--UN MARI PERSÉCUTÉ PAR UN RIVAL REPOUSSÉ:--_Raoul de Créqui_ (M. Dalayrac, 1889). C’est le symétrique de B 7 et cela s’achemine, de même, vers «Adultère meurtrier».
XXVIe SITUATION
Crimes d’amour
(L’Épris--l’Aimé)
La seule tragique des Situations sur l’Amour,--sujet essentiellement comique (voir XXVIIIe et XXIXe).
Nous relevons 8 espèces de crimes érotiques:
1º L’Onanisme; ce «vice solitaire» qui ne pousse point à agir ne fournit que des silhouettes élégiaques, comme la légende de Narcisse, _Charlot s’amuse_, ou grotesques (Aristophane, _passim_), à moins qu’on le prenne pour occasion à étudier l’écroulement d’une volonté, au même titre que nous avons eu l’ivrognerie, le jeu, etc. (XXIIe).
2º Le Viol n’est qu’un _acte_, comme le meurtre, généralement bref comme lui, et point une Situation, tout au plus se rapproche-t-il de «l’enlèvement». Ses conséquences mêmes, pour qui le perpétra, ainsi que celles de:
3º La Prostitution et de ses succédanés, la galanterie, le juanisme (répétitions d’_actes_), ne deviennent dramatiques que poursuivies, TRAQUÉES par un châtiment, ce qui appartient à la Ve Situation. Toutefois, si l’impunité est acquise, le goût des Viols et de la Prostitution tourne aussi à la XXIIe.
4º L’Adultère,--dont le caractère de larcin a donné lieu aux Situations spéciales que nous avons étudiées.
5º L’Inceste se divise en deux directions principales. Il s’exerce sur la ligne ascendante-descendante, et alors, s’il remonte (nuance A), implique un sentiment d’impiété; s’il descend (nuance B), il présente un abus d’autorité analogue à celui que nous retrouverons dans la 8e espèce des Crimes d’Amour. Enfin il se produit encore sur la ligne en quelque sorte horizontale, entre consanguins ou entre parents par alliance (nuance C).
A 1--UN FILS AIME D’AMOUR SA MÈRE:--_Sémiramis_ de Crébillon; pour expliquer ce cas et en atténuer l’effet, l’auteur a d’abord usé de la XVIIIe (Involontaire crime d’amour).
2--UNE FILLE AIME D’AMOUR SON PÈRE:--_Myrrha_ d’Alfieri, de laquelle la psychologie est décalquée d’après _Phèdre_.
3--UN PÈRE VIOLENTE SA FILLE:--_Les Cenci_ de Shelley; le conte de _Peau d’âne_ (arrêté à l’intention).
B 1--UNE FEMME AIME D’AMOUR SON BEAU-FILS:--_Iobate_ de Sophocle et _Sthénobée_ d’Euripide, _Phèdres_ de Sophocle et de Racine, _Hippolytes_ d’Euripide et de Sénèque.--Dans aucun des cas d’inceste qui précèdent, il n’y a, comme on voit, réciprocité de désirs; tandis que la passion, de solitaire, devient partagée, et que le crime, inconscient du moins d’une part dans _Myrrha_, s’accomplit librement dans:
2--UNE FEMME ET SON BEAU-FILS S’AIMENT D’AMOUR:--_Renée_ de Zola (tirée de son roman la _Curée_, dont se rapprocherait la passion presque incestueuse du _Dr Pascal_).--Platoniquement cette donnée B 2 est celle du _Philippe II_ d’Alfieri et du _don Carlos_ de Schiller.
3--UNE FEMME EST A LA FOIS LA MAITRESSE DU PÈRE ET DU FILS, QUI TOUS DEUX ACCEPTENT CE PARTAGE:--_L’École des veufs_ (M. Ancey, 1889).
C 1--UN HOMME EST L’AMANT DE SA BELLE-SŒUR:--_La Sang-Brulé_ (M. Bouvier, 1885).
2--UN FRÈRE ET UNE SŒUR S’AIMENT D’AMOUR:--_Éole_ d’Euripide et _C’est dommage qu’elle soit une putain_, le chef-d’œuvre de Ford.
Après ces œuvres, c’est donc plus que des glanages, c’est une ample moisson qui reste sur pied. On poussera jusqu’à la complicité des deux parties la sous-nuance A 1 (telle se narre l’histoire de Néron et d’Agrippine dans Suétone); un exemple fragmentaire, analogue, existe d’ailleurs pour A 2, dans ce début de sinistre majesté du _Périclès_ de Shakespeare. On renversera le sujet B 1: alors on verra le beau-fils épris, sans obtenir réciprocité, de la femme de son père; cas, certes, tout aussi commun. Au contraire on supprimera la complicité dans B 3, dans C 1, dans C 2, en ne laissant plus subsister la passion criminelle que chez un seul des personnages. On renversera A 1, et l’on aura «Une mère éprise de son fils», comme dans _la Faenza_ de Moréas. Sans aller jusqu’à l’acte criminel, l’étude des simples tentatives ou des désirs mieux ou pis contenus a fourni de subtils chapitres, en ces psychologies de grandes dames du XVIIe siècle où se complut Victor Cousin.
Restera enfin à entrelacer chacune de ces cordes de l’inceste à l’une des 7 autres espèces des crimes d’amour: sous la forme de l’ignorance, cette 5e et la 6e espèces fusionnent dans un des épisodes de _Daphnis et Chloé_.--Ajoutez l’appoint habituel de rivalités, d’adultères, les meurtres, etc., etc.
6º L’Unisexualité avec ses deux sens, les branches pédérastie et tribadisme:
D 1--UN HOMME AIME D’AMOUR UN AUTRE HOMME QUI CÈDE:--Ex. roman.: _Vautrin_. Ex. dramatiques: _Laïus_ d’Eschyle, _Chrysippe_ d’Euripide. Cette dernière tragédie paraît avoir été une des plus belles, la plus émouvante peut-être, de l’antiquité. Trois situations s’y superposaient avec un rare bonheur: Laïus avait conçu, comme disent les professeurs, une passion criminelle et, de plus, adultère pour le jeune Chrysippe; de là sans doute quelque épithalame aussi terrible que celui de Ford: ne fallait-il pas faire parler le premier homme qui sur terre ait ressenti de pareils désirs, ait osé les exprimer et les assouvir? ne fallait-il pas que ce qu’il dit expliquât le chancellement, la chute de Chrysippe? Alors éclatait la plus indignée, la plus impitoyable jalousie chez Hippodamie, femme de Laïus. On la voyait exciter, contre Chrysippe, l’envie ancienne des deux frères du jeune homme, une envie du genre de celle qui arma les fils de Jacob contre Joseph, mais une envie qui se révélait étrangement menaçante au seul énoncé des noms de ces deux frères: Atrée et Thyeste! Le fratricide s’accomplissait, à la joie affreuse d’Hippodamie. Laïus en apprenait les détails de la bouche expirante de Chrysippe lui-même. Et, dans quelque prédiction,--de Tirésias sans doute, jeune alors et non privé de la vue--s’ouvrait le destin des deux familles tragiques par excellence, des Labdacides et des Atrides, aux crimes inaugurés là et dont devait vivre toute la légende grecque, inspiratrice des littératures à jamais!
La branche tribadique, saphique, dont la fragmentation en petits cotterets de nouvelles a du moins chauffé le foyer, par l’hiver de ce siècle, d’un de nos poètes, ne s’est pas étendue sur la scène: seul, M. Mourey le tenta, mais en vain, dans son _Lawn-tennis_. On peut objecter à une telle entreprise (et ce serait pourquoi le Drame, du temps de la liberté, n’y aurait point songé) que ce vice n’a pas le grandiose horrible de son congénère; lâche, fade, cette mauvaise et suprême habitude de filles usées ou mal venues n’offre pas au poète tragique l’égarement brutal, absurde, mais fait de jeunesse barbare et de puissance, qui se voit dans la passion criminelle des âges héroïques.
7º La Bestialité, ou amour pour un être en dehors de l’espèce humaine; peinte en général comme un vice, elle n’est pas théâtrale. Toutefois en:
E--UNE FEMME ÉPRISE D’UN TAUREAU:--_Les Crétois_, d’Euripide, semblent avoir révélé les émotions, après tout concevables, de cette _Ultima Thule_ de l’affolement sexuel. Mieux qu’ailleurs, évidemment, le caractère mystérieux d’illogisme, de mysticité dans les sens, de démence aux allures normales qu’a la passion criminelle, ce frisson de fatalisme que ses victimes communiquent, a eu l’occasion d’être transporté là, en sa nudité formidable et triste.
8º L’Abus des enfants mineurs emprunte un peu aux 7 autres espèces de leurs signes. Pourtant, ce sujet, si moderne, si anglais, deviendrait, entre des mains habiles, très pathétique: la lecture de la _Pall Mall Gazette_ nous l’a fait pressentir.
XXVIIe SITUATION
Apprendre le déshonneur d’un être aimé
(Celui qui l’apprend--le Coupable)
Presque aussitôt il en résulte une lutte psychologique, pareille à celle de la XXIIe (sacrifier les siens), mais sans l’attrait d’un haut Idéal: il est remplacé, dans la nouvelle action, par le fouet de la honte.
A 1--DÉCOUVRIR LA HONTE DE SA MÈRE:--_Mme Caverlet_ d’Augier, _Odette_, _Georgette_ (M. Sardou, 1881, 1885), _les Quarts d’heure_ (2e partie, MM. Guiches et Lavedan, 1888). Cette triste abolition du meilleur des respects chez l’enfant se colore, en ces ouvrages, des terreurs de la mère, de ses rougeurs, et de ses remords devant les conséquences du passé; par ce dernier point, l’action aboutit à la XXXIVe (Remords).
2--DÉCOUVRIR LA HONTE DE SON PÈRE:--_Vieille histoire_ (Jean Jullien, 1891).
3--DÉCOUVRIR LE LE DÉSHONNEUR DE SA FILLE:--partie de la _Fille du Député_ (M. Morel, 1881).
B 1--DÉCOUVRIR UN DÉSHONNEUR DANS LA FAMILLE DE SA FIANCÉE:--_L’Absente_ (M. Villemer, 1889). Ces délicatesses de romance, dont le tragique, bénin, consiste, à retarder une signature de contrat, conviennent également à la pseudo-Situation XXIX (Amours empêchées); déjà A 1 et A 2 en exhalaient la fadeur.
2--APPRENDRE QUE SA FEMME FUT, AVANT LE MARIAGE, VIOLÉE:--_Le Secret de Gilberte_ (M. Massiac, 1890); qu’elle le fut _depuis_ le mariage:--_Flore de Frileuse_ (M. Bergerat, avec dénouement «comique», grâce à un quiproquo).
3--QU’ELLE COMMIT JADIS UNE FAUTE:--_Le Prince Zilah_ (M. Claretie, 1885) et un peu _Denise_ (M. Dumas). Ex. ordinaires: les mariages par agences.
4--APPRENDRE QUE SA FEMME A ÉTÉ UNE FILLE:--_Léna_ (M. Berton et Mme Van Velde, 1886);--QUE SA MAITRESSE A ÉTÉ UNE FILLE:--_Marion Delorme_. La même donnée, au point de vue du Remords (XXXIVe), est dans la _Madeleine_ de Zola.
5--APPRENDRE QUE SON AMANT A FORFAIT A L’HONNEUR. Cela aussi confine à la XXXIVe:--_Chamillac_ (Feuillet, 1886), _le Crocodile_ (M. Sardou, 1886).
6--APPRENDRE QUE SA MAITRESSE, ANCIENNE FILLE, REPREND SA VIE D’AUTREFOIS (avec circonstances atténuantes):--_La Dame aux Camélias_ (M. Dumas); partie de _Manon Lescaut_. Sans l’habileté féminine, ne serait-ce pas le cours normal de toutes les bonnes fortunes?
7--APPRENDRE QUE SON AMANT EST UN MISÉRABLE OU QUE SA MAITRESSE EST UNE FILLE:--_M. Alphonse_ (M. Dumas), _Mensonges_ (M. Bourget, 1889). Puisque les liaisons seraient éternelles si on ne les rompait jamais (remarque de M. la Palice) et que, toujours, les deux amants, _lesquels se connaissent certainement bien_, donnent pour raison de leur rupture le titre de la présente sous-nuance, la conclusion est aussi facile à tirer que peu flatteuse pour le cher genre humain.
8--MÊME DÉCOUVERTE AU SUJET DE SA FEMME:--_Le Mariage d’Olympe_ (Augier).
C--DÉCOUVRIR QUE SON FILS EST UN ASSASSIN:--_Werner_ de Byron, _la Policière_ (M. de Montépin, 1889). Cette surprise se décuple dans les parricides. On peut développer à l’infini la nuance C.
D pourrait figurer une Situation distincte: il y a non seulement découverte, mais devoir d’exercer soi-même le châtiment; cette Situation servirait d’intermédiaire entre la XXIIe (Sacrifier les siens) et la XXVIIe que nous étudions, et qui s’arrêterait, alors, après la nuance C.
1--DEVOIR PUNIR SON FILS TRAITRE A LA PATRIE:--_Brutus_ de Voltaire, _Brutus I_ d’Alfieri.
2--DEVOIR PUNIR SON FILS CONDAMNÉ AUX TERMES DE LA LOI QUE LE PÈRE ÉDICTA POUR TOUS:--_L’Inflexible_ (M. Parodi, 1884).
3--DEVOIR FRAPPER SON FILS CRU COUPABLE:--_Le Régiment_ (M. Mary, 1890), _l’As de Trèfle_ (M. Decourcelle, 1883). Se rapproche de la XXXIIIe (Erreur judiciaire).
4--DEVOIR FRAPPER, A LA SUITE D’UN SERMENT TYRANNICIDE, SON PÈRE JUSQUE-LA INCONNU. Ce serment imprudent nous mène un moment auprès de la XXIIIe (Sacrifier les siens) et de la XVIIe (Imprudence), et dans un autre moment l’acte de «frapper un parent inconnu» évoque aussi la XIXe:--_Severo Torelli_ (M. Coppée, 1883).
5--DEVOIR PUNIR SON FRÈRE ASSASSIN:--_Casse-Museau_ (M. Marot, 1881). De cette Situation, le parent justicier n’échappe un instant que pour tomber en D 3; il revient donc, résigné, en D 5.
XXVIIIe SITUATION
Amours empêchées
(1er Amant--2e Amant--l’Obstacle)
A 1--MARIAGE EMPÊCHÉ PAR INÉGALITÉ DE RANGS:--_Nitétis_ et _le Héros chinois_ de Métastase, _Le Prince Soleil_ (M. Vasseur, 1889). Donnée philosopho-sentimentale d’une quantité d’œuvres du XVIIIe siècle (_Nanine_, etc.), dans lesquelles invariablement un seigneur s’éprend d’une vilaine. Chez George Sand, au contraire, ce ne sont que dames férues de leurs inférieurs: littérature qui occasionna du moins beaucoup de galantes aventures aux «larbins» de notre siècle. L’adjonction d’un petit obstacle de plus,--le lien conjugal,--fournit prétexte à l’intrigue réelle de _Ruy Blas_.
2--MARIAGE EMPÊCHÉ PAR INÉGALITÉ DE FORTUNES:--_Myrtille_ (1885) et un peu _l’Ami Fritz_ d’Erckmann-Chatrian, _l’Abbé Constantin_ (M. Halévy, 1887), même l’action du _Rêve_ (de Zola, par Bruneau, 1890) et du roman «Le Bonheur des Dames»,--pour ne citer que les ouvrages estimables et pour taire la foule de livrets-Scribe et d’Histoires de Jeunes Hommes pauvres, Dames Blanches, etc., où de vertigineuses additions et soustractions bruissent aux oreilles, jusqu’à la multiplication inattendue, _dea ex machina_, qui égalise soudain les deux termes du problème, les deux fortunes en scène, dans le plus admirable et symétrique alignement de zéros parallèles,--précédés, ô bonheur! ô ivresse! d’un côté comme de l’autre, par deux chiffres identiques!
Il faut bien reconnaître que ces inégalités sociales et conventionnelles sont de puérils détails et que, si nos amoureux ont un peu de cœur et de sincérité, ils en triompheront sans peine: il leur suffira de laisser là titres et écus et d’aller, dans un pays neuf et sous d’autres noms, recommencer, d’un courageux et commun accord, leurs destinées. Si, au lieu de pareilles bagatelles, on nous avait seulement décrit une fois ces obstacles autrement sérieux de l’inégalité des âges, des forces, des goûts, dont les exemples sont en même temps beaucoup plus communs!
Ils le sont même tellement qu’on en pourrait établir une théorie: le premier amour, le premier tiers de la vie amoureuse (20 ans), cherchant pour objet l’égalité du rang et la supériorité de l’âge (c’est un fait reconnu de ceux qui ont étudié le cas des filles-mères); le deuxième amour et, en général, la deuxième période de la vie amoureuse (30 ans), s’adressant, l’audace étant accrue, à des supérieurs en rang, mais égaux par l’âge; et enfin, le troisième amour, et, d’une façon plus générale, la troisième période de la vie sentimentale, allant de préférence à des inférieurs sociaux moins âgés. Rien n’empêche, naturellement, de subdiviser.
B--MARIAGE EMPÊCHÉ PAR DES ENNEMIS ET DES OBSTACLES ÉVENTUELS:--_Sieba_ (M. Manzotti, 1883); toutes les féeries, depuis le _Zéim_ de Gozzi, sans compter le reste, hélas! En somme, ici s’adapte,--selon les désirs d’un public en état de viduité supportée sans constance,--le procédé du steeple-chase: mais ce n’est pas de plusieurs montures et cavaliers rivaux qu’il se compose; il n’y a, dans la course, qu’un seul couple d’engagé, en vue d’aboutir, au lieu du but éclatant, à... la culbute que l’on sait.
C--MARIAGE EMPÊCHÉ PAR LA DESTINATION DE LA JEUNE FILLE A UN AUTRE:--_Le Roi Pasteur_ de Métastase, et je ne sais combien de pièces encore. Les amants mourront d’être séparés, nous assurent-ils. On ne les voit même pas commencer, mais le spectateur est assez bon pour les toujours croire sur parole; les feux, les _braises_ (selon le langage plus exact du grand siècle), et autres phénomènes nerveux, ne laissent pas, dans leurs descriptions d’hypocondriaques, que d’offrir quelque intérêt,... pas trop longtemps toutefois.
D--AMOURS D’UN MÉNAGE EMPÊCHÉES PAR DES BEAUX-PARENTS:--_Le Roman d’Élise_ (M. Richard, 1885).
E--AMOURS...
Ça voyons! que faisons-nous, co-spectateurs, en cette salle, devant une telle prétendue situation? Voici que ces jeunes gens s’embrassent comme du pain, et qu’ils dessinent toutes sortes d’attitudes, de pure convention théâtrale, et, probablement, symboliques d’autres attitudes, qu’ils désireraient prendre dans le plus bref délai. Allons-nous-en... Quoi vous retient ici?... Comment, Madame, vous vous raidissez dans votre fauteuil, toute excitée par la gesticulation du jeune premier? eh bien, mais... et son amie qui est là, ne vous souvenez-vous plus que c’est elle qu’il désire? ou jouent-ils donc tous deux si mal, leur dialogue a-t-il donc si peu de naturel que vous oubliiez l’histoire et croyiez entendre un monologue, une déclaration,--à vous s’adressant peut-être?... Bon! et voilà Monsieur à présent, lèvre pendante, les yeux jaillissant dans sa jumelle, et, avec avidité, suivant les remous intérieurs au corset de l’actrice! dites donc, brave homme, m’est avis qu’un autre est prêt à passer avant vous? Au moins, soyez logique, que diable! Sautez sur la scène, cassez-moi les reins de ce bellâtre, et prenez sa place!...
Lamentable retour à la promiscuité, dans ces salles surchauffées comme des lupanars et que le prêtre a presque raison de condamner! Se réunit-on ici pour approfondir la chorestique de l’amour? Ouvrez franchement, en ce cas, de grandes écoles de courtisanes... Est-ce pour les bénéfices du trottoir, tout à l’heure, qu’on prépare ici le public?... De l’air! de l’air!
O souffle vivifiant et orageux du drame dionysien! Eschyle, où es-tu, toi qui aurais rougi de représenter de l’amour autre chose, dans tes œuvres, que les crimes et les infamies? Ne voyons-nous pas encore quelle hauteur ont ces chastes sommets de l’art moderne: _Macbeth_ et _Athalie_!
... Mais quoi? s’indigner?... Oh! que non! Mon attention revenant de ces cimes sur la scène actuelle, je ne me sens plus accablé. Et j’éclate d’un bon rire!... Ces personnages-ci? mais ce sont des fantoches de comédie,--simplement! Et les peines de leurs maladroits auteurs à les vouloir renfrogner en dépit de leur nature font une excellente charge! Dans des mains autrement intelligentes, est-ce que les meilleurs de nos drames où l’amour avait quelque importance (sans encore avoir la première, comme dans cette XXVIIIe) ne retournaient pas, d’eux-mêmes, logiquement, à l’indulgence du sourire? _Le Cid_ qui en est le type classique est une tragi-comédie, et dans _Roméo et Juliette_ tous les personnages ambiants sont franchement comiques.