Les Touâreg du nord

Part 9

Chapter 93,706 wordsPublic domain

La chaîne de l’Akâkoûs est tellement abrupte, dressée en forme de muraille, que c’est à peine si, une fois en dix années, il se rencontre parmi les Touâreg un homme assez adroit pour pouvoir en opérer l’ascension, par un unique escalier très-étroit, Abarqa-wân-dârren (chemin des piétons), et qui va chaque jour en se dégradant. On cite dans le pays les rares individus qui ont gravi ce rempart de roches dénudées, dont les pointes, dressées vers le ciel, présentent l’aspect le plus bizarre.

Le versant méridional de la montagne conduit, par une pente insensible, à Serdélès.

Ce point, que les Arabes appellent aussi El-’Aouïnât, est certainement l’un des plus remarquables du Sahara.

Si l’artiste peut, dans un seul coup d’œil, embrasser trois des grandes horreurs de la nature : le squelette dénudé de la chaîne de l’Akâkoûs, le désert de Tâyta, les dunes d’Edeyen ; si l’archéologue trouve dans les ruines du château d’Aghrem matière à exercer sa sagacité ; si l’attention du botaniste est appelée par un arbre gigantesque, l’_acacia albida_ de Delille, unique de son espèce dans tout le pays d’Azdjer, celle du géologue est bien plus surexcitée encore par la constatation d’une série de faits, tous nouveaux pour lui.

D’abord, il est au point de partage des eaux entre le bassin de la Méditerranée et celui de l’Océan ; ensuite, au lieu d’une nature aride, sans eaux, comme celle des contrées environnantes, il trouve dans l’enceinte du château une source remarquable par son volume et, à côté, deux puits artésiens, alimentant de leur jet continu divers bassins aménagés pour l’irrigation des terres ; enfin, il est là sur le terrain le plus ancien connu sur tout le continent africain, le terrain dévonien, immédiatement inférieur aux dépôts houillers, et ce terrain apparaît dans des conditions qui ne laissent aucun doute sur son identification.

M. de Verneuil, celui de nos professeurs le plus versé dans l’étude des terrains anciens, a bien voulu déterminer la nature des échantillons de roches que j’ai rapportés de cette contrée. Voici textuellement les notes qu’il a bien voulu rédiger à ce sujet.

« Il y a dans les échantillons de grès argileux de Serdélès soumis à mon observation deux espèces de coquilles fossiles reconnaissables : un _spirifer_ et le _chonotes crenulata_.

« La plus abondante des deux espèces est un _spirifer_ strié, à sillon lisse, appartenant au groupe des _ostiolati_ de de Buch. C’est peut-être même le _spirifer ostiolatus_ (Schlotheim) qu’on réunit aujourd’hui généralement au _spirifer lævicosta_ (Valencienne).

« Il y en a deux variétés, l’une plus courte, l’autre plus transverse. Ces deux variétés s’observent dans le _spirifer lævicosta_ tel que l’a figuré M. Schur. (_Brachiopoden von der Eifel_, pl. 32 _bis_, fig. 3 a-h.)

« Un des échantillons de Serdélès représente un _area_ assez élevé qui pourrait le rapprocher du _spirifer subcuspidatus_ (Schnur) de l’_Eifel_.

« Enfin on peut aussi comparer cette espèce au _spirifer medialis_ (Hall), qui est abondant dans le _Hamilton Group_ ou terrain dévonien de l’État de New-York.

« Quelle que soit l’espèce à laquelle on rattache le _spirifer_ de Serdélès, c’est toujours avec une espèce caractéristique du terrain dévonien qu’il sera identifié, et c’est là le point capital.

« L’autre brachiopode que je distingue dans les deux échantillons qui m’ont été soumis est le _chonotes crenulata_ (Römer). C’est une coquille exclusivement dévonienne et caractéristique surtout de l’étage moyen ainsi que la précédente. Elle a beaucoup de ressemblance avec le _chonotes striatella_ du système silurien, mais elle a l’_area_ un peu moins développé et sa plus grande largeur est au milieu des deux valves, ce qui lui donne une forme légèrement arrondie.

« Le terrain dévonien est aujourd’hui connu dans le Nord de l’Afrique sur trois points :

« 1o Dans le Maroc, où il a été découvert et décrit par M. Coquand, professeur à Marseille (voir le _Bulletin de la Société géologique_, vol. IV, page 1204) ;

« 2o Dans le Fezzân, où le docteur Overweg l’a trouvé en traversant l’Amsâk à 80 kilomètres environ à l’Est de Serdélès (voir _Zeitschrift der deutschen geologischen Gesellschaft_, IV Band. — Berlin, 1852) ;

« 3o Enfin, à Serdélès, d’où proviennent les deux échantillons soumis à mon examen par M. Henry Duveyrier[59].

« Dans le Sud de l’Afrique, ce même terrain dévonien se représente près du cap de Bonne-Espérance, dans la montagne de la Table.

« Le terrain silurien et le terrain carbonifère, le premier au-dessous, le second au-dessus du dévonien, n’ont pas encore été signalés en Afrique, que je sache au moins.

« Cependant, au Maroc, M. Coquand croit pouvoir rapporter au terrain silurien les calcaires à _bronteus_ et à _orthoceras_ qui sont au- dessous des grès dévoniens. (Voir le _Bulletin_, vol. IV. p. 1204.)

« Des grès argileux, assez semblables à ceux de Serdélès, se trouvent aussi à Almaden, en Espagne, dans le terrain dévonien. Ils abondent également en moules de _spirifer_ dont quelques-uns sont voisins de l’espèce que nous venons de mentionner. »

Les échantillons soumis à l’examen de M. de Verneuil figurent dans ma collection sous les nos 37 et 38. Ils proviennent d’une roche près du château.

La même localité me fournit encore un grès ferrugineux[60] présentant quelques traces de coquilles indéterminables paraissant se rapporter aux grès précédents.

Mais, chose curieuse, près de la source, je retrouve le calcaire crétacé[61], jaunâtre, avec _inocerames_ et bivalves, du plateau sur lequel est bâti Ghadâmès.

La source du château sort d’un bassin de 3 à 4 mètres de long, sur 1 mètre 50 de large. De là, les eaux s’écoulent, par un canal profond creusé dans la butte sur laquelle est bâti le château, pour aller arroser des cultures de céréales dans les environs.

A Serdélès, pour atteindre la nappe d’eau jaillissante, il faut creuser à la profondeur de trois hauteurs d’homme ; mais, disent les habitants, pour y arriver on a à percer une couche de roche très-dure, difficulté devant laquelle on recule pour augmenter le nombre des puits. D’ailleurs à quoi bon ? La nature du sol environnant, imprégné d’alun et de sel, n’est pas favorable à la culture, et son infertilité ne sollicite pas à entreprendre des travaux pénibles pour le féconder.

L’eau de la source, comme celle des puits, est excellente. L’une et l’autre sont employées aux irrigations. Les puits son particulièrement affectés à l’arrosage des palmiers.

A 4 kilomètres au Nord-Ouest, avant d’arriver au château de Serdélès, on trouve la source de l’alun, _Tîn-Azârif_, près de laquelle, en effet, de beaux affleurements d’alun blanc[62] me permettent d’en faire provision.

B. — _Désert de Tâyta._

Dès la sortie du bassin de l’Ouâdi-Serdélès, on entre sur un terrain plus élevé, à gradins successifs, le tout de la plus grande aridité et recouvert de grès noirâtres. Bientôt on atteint une plaine unie, de gravier solide ; c’est le commencement du désert de Tâyta qui présente une formation géologique nouvelle ; ici, de grandes parties calcaires qui m’ont paru dolomitiques, sur et dans une pâte de grès avec laquelle elles forment corps ; là, des pierres détachées, d’un calcaire gris compact à grain très-fin[63] ; ailleurs, des rognons d’un conglomérat composé de grains quartzeux blancs réunis par une pâte rouge complétement siliceuse[64] ; à droite, du gravier pur ; à gauche, une terre rougeâtre tendre, avec ou sans gravier ; enfin, une roche composée de divers éléments : dolomies, quartz, silex, agglomérés ou plutôt fondus les uns dans les autres.

Le désert de Tâyta occupe l’espace compris entre les chaînes de l’Akâkoûs et de l’Amsâk, les oasis de l’Ouâdi-Lajâl, les dunes d’Edeyen et la plaine des Igharghâren.

Sur toute son étendue la végétation est nulle.

Sa largeur, entre l’Akâkoûs et l’Amsâk, c’est-à-dire de l’Ouest à l’Est, est de 65 kilomètres, et sa longueur, du Nord au Sud, est de 160.

Ma route coupe ce désert dans sa plus grande largeur, en me rapprochant du coude de l’Amsâk et en m’éloignant des dunes d’Edeyen.

J’aperçois de loin, dans le Sud-Est, la coupure de l’Amsâk, que M. le docteur Barth a traversée pour passer de l’Ouâdi-Aberdjoûch dans le désert de Tâyta. Elle est appelée _Aghelâd_ par les Arabes et _Alfao_ par les Touâreg[65].

« Des deux côtés de l’étroit passage, dit le célèbre voyageur, s’élevaient à une hauteur de cent pieds, des murailles de rochers à pic, composées d’énormes couches de marne et de grès, qui se rapprochaient quelquefois au point de ne plus laisser entre elles qu’un espace de six pieds. »

A sa sortie du défilé, M. le docteur Barth a trouvé le sol du désert aride, couvert de grès et de pierres calcaires.

Sous le même méridien, à 33 kilomètres dans le Nord, le sol se présenta à moi sous forme d’une terre rougeâtre et tendre, mais toujours recouvert de graviers et de pierres.

Plus on se rapproche de l’Amsâk, plus le plateau, tout en conservant ses caractères généraux, est jonché de pierres détachées, de grès ordinaire.

Au pied d’un des nombreux caps de l’Amsâk, apparaît une profonde caverne, avec une ouverture assez large pour donner passage à un chameau ; cette caverne est une ancienne carrière de pierres meulières, appelée _Ouiderêren_ (les meules).

Sur un autre point, nommé Tîn-Aboûnda, surgissent des affleurements de calcaire blanc détérioré.

Avant l’arrivée à Tîn-Aboûnda, le désert perd son aspect désolé : à un sol nu, aride, sans végétation, sans eau, succède une forêt de gommiers, celle dite d’Oubâri, qui sépare le désert de Tâyta des nombreuses oasis de l’Ouâdi-Lajâl.

Deux puits, celui d’Essâniet et d’In-Tafarat, peu éloignés l’un de l’autre, témoignent aussi que la nature du sol a changé.

Le puits d’In-Tafarat, d’une profondeur de 4m 50, est creusé dans une terre ocreuse.

La pente générale du désert de Tâyta est du Sud-Est au Nord-Ouest. Toutes les eaux des versants de l’Amsâk, après avoir traversé la plaine de Tâyta dans des dépressions à peine marquées, vont se perdre dans les dunes d’Edeyen.

Le plateau sur lequel s’élève la forêt de gommiers est le point de partage des eaux entre le bassin de Tâyta et celui de l’Ouâdi-Lajâl.

C. — _Ouâdi-Lajâl._

On donne le nom commun d’Ouâdi-Lajâl à une vallée de 190 kilomètres de longueur dans sa partie habitée et cultivée, et d’une largeur moyenne de 8 kilomètres.

Cette longue vallée, dont la direction et la pente générale sont de l’Ouest à l’Est, est bornée au Nord par le bourrelet méridional des dunes d’Edeyen et au Sud par la prolongation de la chaîne de l’Amsâk.

Au Nord, les dunes forment une ligne à peu près droite, tandis qu’au Sud la chaîne de l’Amsâk offre de nombreux caps et de nombreux golfes, sortants et rentrants, qui découpent inégalement ce côté de l’ouâdi.

La partie Ouest de cette vallée porte le nom de Ouâdi-el-Gharbi (vallée de l’Ouest) ; la partie Est, celui de Ouâdi-ech-Chergui (vallée de l’Est) ; elles sont séparées l’une de l’autre par deux promontoires : l’un de dunes, du côté du Nord ; l’autre de rochers, du côté du Sud. Mais géologiquement, ces deux vallées n’en font qu’une ; car elles ont la même pente à l’Est, la même nature d’eau et de sol.

Le sol, à la superficie, est un terrain de _heycha_, c’est-à-dire une terre alluvionnaire, légère, saturée de sel et boursouflée par l’action combinée des eaux et de la chaleur.

Ce terrain de heycha, on le retrouvera, plus au Sud, dans l’Ouâdi-’Otba, dans la Hofra ou dépression de Mourzouk, et dans la Cherguîya, autour de Zouîla.

Cette nature de terrain est aussi celle des oasis septentrionales du Nefzâoua, d’El-Faïdh, de l’Ouâd-Rîgh, du bassin de Ouarglâ et même du Touât.

Le sous-sol est un terrain d’alluvion jaunâtre, calcaire, mélangé de petits grains quartzeux très-roulés[66].

Dans cette grande vallée de l’Ouâdi-Lajâl, il n’y a pas de lit de rivière proprement dit ; mais, sur toute l’étendue de la vallée, on trouve, à une profondeur moyenne de 3m 60, une couche aquifère dont l’eau est amenée à la surface du sol au moyen de puits et d’appareils en charpente qui ne sont pas sans quelque analogie avec ceux usités en Égypte pour l’arrosage des terres. J’en donne un dessin ci-contre.

Toute la vallée est couverte de villages et de forêts de palmiers, à l’ombre desquels on cultive des plantes maraîchères et des arbres à fruits de diverses espèces.

J’ai à signaler comme dérogeant à l’uniformité générale de la vallée les objets suivants :

1o Une carrière d’argile à poterie, encore exploitée aujourd’hui, au pied du Djebel-Tîndé, l’un des caps de l’Amsâk qui dominent Oubâri ;

2o A Djerma, les grandes pierres de taille du monument romain, extraites des carrières de l’Amsâk, en grès rose, analogue à ceux des édifices de l’ancienne Égypte ;

3o Une mine de sel, de qualité inférieure à cause de son mélange avec une terre rousse, et située au milieu de l’Ouâdi-El-Gharbi, entre la chaîne de l’Amsâk et les dunes ;

Un système de puits à galeries, _fogârât_, creusé sur le flanc du versant Sud de l’Amsâk dans un golfe vis-à-vis l’ancienne Garama.

Me trouvant à Djerma, je ne pus m’empêcher de penser aux émeraudes garamantiques jadis si célèbres à Rome. Sur les lieux, on ne m’a donné que des renseignements négatifs ; mais les Arabes nomades de l’Ouâdi- ech-Chiati, à 120 kilomètres au Nord de Djerma, m’assurèrent que l’on trouvait chez eux de ces émeraudes enchâssées dans des bagues provenant des fouilles des anciens tombeaux. D’autre part, on sait que des émeraudes ont été découvertes dans le Touât, qui devait être compris dans le pays des Garamantes, dont la domination s’étendait dans l’Ouest jusqu’à l’oasis du Tafilelt, l’ancienne Sedjelmâssa. Il est donc possible que les émeraudes de l’antiquité aient été trouvées ailleurs qu’aux environs de Djerma.

Le nombre des villages de l’Ouâdi-El-Gharbi est de onze, savoir :

Oubâri, Ghoreyfa, Touech, Djerma, Teouîoua, Berêg, El-Fogâr, Tekertîba, El-Kharâig, Garâgara, El-Fejîj.

Je ne puis indiquer ceux de l’Ouâdi-Ech-Chergui, n’ayant pas visité cette partie de la vallée.

Pl. IV. Page 68. Fig. 9.

D. — _Dunes d’Édeyen._

_Edeyen_, en langue temâhaq, signifie _dunes_. Je donne ce nom à toute une région de sables, courant de l’Ouest à l’Est, que j’ai traversée entre les plateaux de Tînghert et d’Eguélé, puis longée dans la traversée du désert de Tâyta, et que je retrouve au Nord de l’Ouâdi-el- Gharbi en visitant les lacs de Gabráoûn et de Mandara. M. le docteur Barth l’a parcourue dans sa plus grande largeur entre l’Ouâdi-ech-Chiati et l’Ouâdi-el-Gharbi, en se rendant directement de Tripoli à Mourzouk.

La longueur de cette zone de sables, de l’Est à l’Ouest, est de 800 kilomètres environ.

Sa largeur moyenne est de 80.

Dans mon itinéraire géologique de Ghadâmès à Rhât, j’ai indiqué la nature de cette zone entre Ohânet et Abrîha.

Un itinéraire de Ghadâmès à Rhât, recueilli par renseignements, me donne sa largeur entre Tâghma et Tidjedakkannin, avec un puits au milieu, celui d’El-Mîsla.

J’extrais de l’itinéraire du docteur Barth, entre l’Ouâdi-ech-Chiati et l’Ouâdi-el-Gharbi, les renseignements suivants :

« Notre route, extrêmement pénible, nous conduisit presque sans cesse entre de hautes et roides collines de sable. Il s’élevait encore dans certains endroits des groupes de palmiers. Le plus important est l’Ouâdi-ech-Chiouch, enseveli entre deux hautes dunes de sable blanc mouvant.

« Dans notre seconde journée de marche, les collines de sable étaient si escarpées qu’il nous fallait, de nos mains, en aplanir les côtés pour que nos chameaux pussent y avoir pied ; l’un de nos chameliers me dit que cette zone de sable s’étendait, du Sud-Ouest au Nord-Est, depuis Douessa jusqu’à Foukka. »

J’ignore quelle est la position de Douessa, mais je connais celle de Fogha, à l’Est de ma route de retour par Sôkna, et je crois devoir ne pas prolonger jusque-là la zone de ces dunes, bien qu’en effet les sables s’y montrent encore, mais non plus sous la forme de dunes compactes et pressées les unes sur les autres.

« Notre troisième journée de marche, ajoute M. le docteur Barth, continua à travers des collines de sable. Après avoir traversé l’Ouâdi- Djemmal, nous arrivâmes à la pente la plus escarpée de ce désert de sable.

« Nous campâmes dans l’Ouâdi-Tiguidéfa, près de deux palmiers plantés l’un à côté de l’autre et d’une source abondamment pourvue de fort bonne eau.

« Après douze heures de marche dans les dunes de sable, nous arrivâmes, le quatrième jour, dans l’Ouâdi-el-Gharbi. »

En allant visiter les lacs de Mandara, de Gabráoûn, de Bahar-ed-Doûd et autres, situés dans ces dunes, au Nord de l’Ouâdi-el-Gharbi, j’eus l’occasion de les reconnaître de nouveau. Je les trouvai dépourvues de végétation, d’un accès difficile, tantôt formant des chaînes, tantôt s’élevant, à de grandes hauteurs, en pitons isolés taillés presque à pic.

Un des caractères distinctifs de cette région est d’être abondamment pourvue d’eau, car indépendamment des dix lacs salés ou d’eau douce dont il a été question au chapitre précédent, il en est encore d’autres que je n’ai pas cru utile d’aller visiter, parce qu’ils m’ont paru tous de même nature.

M. le docteur Barth constate aussi la présence de l’eau en plusieurs points.

On dirait donc que cette immense région de sable a pour mission de conserver les eaux des hauteurs qui les bordent.

E. — _Hamâda de Mourzouk._

Entre l’Ouâdi-el-Gharbi et Mourzouk s’étend un plateau que les indigènes appellent hamâda, sans le différencier par un nom particulier des autres hamâd, mais auquel je donne le nom de la capitale du Fezzân, afin de le distinguer de ses homonymes.

En sortant de l’Ouâdi-el-Gharbi, on doit traverser la chaîne de l’Amsâk par un col étroit, difficile à gravir, à cause des pierres glissantes qui obstruent le passage ; puis on entre dans la hamâda, dont le sol, dépourvu de végétation, est couvert d’un gravier mélangé de terre formant un tout solide. Cette contrée me rappelle, malgré moi, la hamâda entre Laghouât et le pays des Beni-Mezâb, avec cette différence que les pistachiers du Sahara algérien sont remplacés dans le Fezzân par des gommiers.

On me signale à peu de distance, dans l’Ouest de la route, un puits de 45 mètres de profondeur ; plus loin, je trouve dans le lit de l’Ouâdi- er-Resiou un autre puits qui n’a plus que 18 mètres ; il s’appelle Bîr-’Amrân. La hamâda conserve toujours l’aspect d’un désert sec et aride jusqu’à l’Ouâdi-’Otba.

L’Ouâdi-’Otba est une longue vallée qui prend son origine dans la chaîne de l’Amsâk et se prolonge dans l’Est jusqu’au delà de la route de Mourzouk à Sôkna. Il ne forme oasis que dans sa partie centrale, là où des alluvions sablonneuses permettent la culture des palmiers et des autres arbres.

On y compte cinq villages, savoir :

Tessâoua, Agâr, Tiggerourtîn, Marhaba, Doûjâl, tous rapprochés les uns des autres et réunis ensemble par des plantations de palmiers.

Grâce à l’altitude du plateau, on trouve dans cette oasis des végétaux des zones les plus différentes, entre autres l’olivier à côté du palmier, le pommier et le pêcher à côté du gommier et d’autres arbres de l’Afrique centrale.

L’Ouâdi-’Otba, comme l’Ouâdi-el-Gharbi, n’est alimenté d’eau que par des puits. La nature du sol est la même, mais moins saline.

Entre l’Ouâdi-’Otba et la dépression de Mourzouk, on traverse la suite de la hamâda, couverte de gravier en tout semblable à celui qu’on a rencontré dans la partie Nord ; quelques petites dunes de sable viennent de temps en temps atténuer la monotonie du paysage.

La distance entre l’Ouâdi-el-Gharbi et l’Ouâdi-’Otba est de 55 kilomètres, celle de l’Ouâdi-’Otba à Mourzouk est de 45 ; ensemble 100 kilomètres.

Ce plateau, que j’ai traversé obliquement, est limité au Nord et dans l’Ouest par la chaîne de l’Amsâk ; mais dans le Sud et dans l’Est, il se prolonge indéfiniment jusque dans le pays des Teboû ; ce qui rend les routes méridionales de ce côté si pauvres en eau.

F. — _Dépression de la Hofra._

La dépression dans laquelle se trouve Mourzouk, et que les indigènes appellent Hofra (bas-fond), est une surface unie de 110 kilomètres de long sur 15 de large environ, divisée en deux parties inégales, l’une de 30 kilomètres à l’Ouest, l’autre de 80 à l’Est de la capitale du Fezzân.

Son fond est par excellence une terre de heycha, c’est-à-dire un terrain alluvionnaire salin, à couches aquifères à peu de profondeur.

Les alluvions de la Hofra sont de sable mêlé d’argile, formant un tout assez solide, mais facile à travailler.

La terre est tellement saline que les briques, avec lesquelles la ville de Mourzouk est construite, se fondent à la pluie comme le sel lui-même.

La profondeur moyenne des puits est de quelques mètres ; l’eau qu’ils fournissent est un peu saline comme le sol et d’une digestion difficile.

Aux environs de Trâghen, existe une source, celle de Ganderma, l’une des plus belles qu’on puisse trouver dans la région saharienne.

La fontaine est entourée d’une muraille d’enceinte assez vaste, mais très-mal conservée. Cette construction est défendue, sur toute sa circonférence, par un fossé qui porte le nom de _gandô_. Il servait autrefois de réservoir, d’où les eaux se rendaient par trois canaux aux plantations de palmiers jusqu’à Ghoddoua, à 2 kilomètres de la source. Ces canaux, dont on peut encore suivre le tracé, avaient de 0m 70 à 1 mètre de largeur ; ce qui témoigne d’un débit considérable.

Au moment de la conquête arabe, la source fut, dit-on, bouchée avec des coins en pierre ; seul moyen que trouvèrent les conquérants pour réduire à leur discrétion la ville païenne de Trâghen. Depuis cette époque, la plus grande partie des eaux se perd dans le sol.

Toute l’étendue de la dépression de la Hofra est couverte, de l’Ouest à l’Est, de villages, de plantations de palmiers et de cultures de toute nature.

Au Sud-Ouest de Trâghen, à 2 kilomètres environ, s’étend une sebkha autour de laquelle on rencontre des pierres bizarres appelées _merch_ ou _fordogh_.

Ces pierres, de nature calcaire, ont subi une sorte de cristallisation, mais, au lieu de prendre des facettes régulières comme celles des cristaux, elles montrent les formes les plus étranges, cependant toujours terminées par des lignes courbes ; ce sont probablement des concrétions accidentelles des particules calcaires dont les terrains voisins des sebkha sont comme imprégnés. Les produits naturels auxquels on peut le mieux les comparer sont les stalactites.

Touîla est dans l’Est le dernier village de la Hofra ; il est bâti au pied d’un petit plateau pierreux qui forme la limite orientale du bassin. Sur l’un de ses versants, on a construit un puits à galerie ou fogâr, qui amène l’eau dans les réservoirs échelonnés servant à l’arrosage.

G. — _La Cherguîya._

La Cherguîya est séparée de la Hofra par une petite hamâda, continuation probable de celle de Mourzouk et entrecoupée de dépressions alluvionnaires salines de même nature que la Hofra elle-même.

En quittant Touîla pour aller dans la Cherguîya, on gravit immédiatement le petit plateau pierreux auquel cette ville est adossée.

Ce plateau est composé d’un grès[67] quartzeux, brun lie de vin, probablement chauffé par les anciens volcans, et d’un grès grossier, très-siliceux, blanchâtre[68] dans certaines parties, jaunâtre[69] dans d’autres.

A l’extrémité orientale de ce plateau, on trouve Maghoua, petit village bâti dans une dépression saline dont l’eau a un goût de sel très- prononcé.

En continuant la route dans l’Est, le sol est recouvert de buttes de terre couronnées de tamarix ethel qui portent à croire que ces arbres auraient protégé de leurs racines la partie d’un terrain autrefois plus élevé. Une inondation formidable et récente aura probablement ravagé celles de ces terres que les tamarix ne couvraient pas.