Part 10
Dès qu’on quitte ce sol végétal, on rentre dans la hamâda avec son fond pierreux. Au milieu est bâti le petit et misérable village de Tha’aleb. Au delà, la hamâda recommence, d’abord avec un sol de sable et de gravier, puis avec un sol pierreux. Enfin elle finit, et on arrive à Oumm-el-Arâneb, village encore bâti sur le plateau.
Sur la droite de la route, on a laissé une dépression légère appelée El- Guerâra, et plus loin une haute gâra ou témoin isolé.
En quittant Oumm-el-Arâneb, une longue colline rocheuse, de 20 kilomètres environ, reste dans le Nord ; le sol devient sablonneux sans être mouvant jusqu’au village d’El-Bedîr ; au delà on continue à voyager sur un fond de sable mélangé à de la chaux ; après quoi on traverse un petit plateau pour descendre dans une dépression riche de végétation dont le village d’Oumm-es-Sougouîn occupe le centre.
Après cette dépression, couverte de palmiers sur une étendue de plusieurs kilomètres, reparaît une hamâda sablonneuse plus élevée que l’oasis.
Je dois faire remarquer ici que, depuis l’entrée dans la hamâda séparative de la Hofra, des sables se montrent toujours dans le Sud, parallèlement à la route suivie. Au delà de la hamâda d’Oumm-es- Sougouîn, les dunes se prolongent à 2 kilomètres de la route avec une bordure de palmiers, puis on monte un nouvel échelon de la hamâda redevenue pierreuse, et sur ce gradin, qui permet de dominer les dunes de droite, on aperçoit une longue ligne de hauteurs bleues à 14 kilomètres environ. Je suppose que c’est le rebord du plateau sur lequel on trouve Gatrôn et Wao.
Le village de Medjdoûl, qui fait partie de la Cherguîya, est situé entre la ligne des sables et celle des hauteurs bleues.
Des points élevés de la hamâda d’où je plonge mes regards vers le Sud, on descend par une pente douce dans les terres de culture et les plantations de Zouîla.
De Touîla à Zouîla, la distance est de 70 kilomètres. Je n’ai pu ni entrer ni séjourner dans cette dernière ville, et j’ai dû la quitter quelques heures après avoir atteint ses jardins.
Tout ce que j’en sais, c’est que l’oasis de ce nom est considérable comme étendue et couvre le bas-fond d’une dépression entre une ligne de dunes de sables au Sud et une ligne de collines rocheuses au Nord. L’eau qui alimente la ville est fournie par des puits.
Ici se termine ma reconnaissance à l’Est des montagnes occupées par les Touâreg.
Je m’étais proposé, en m’avançant dans l’Est du Fezzân, d’aller jusqu’au massif du Hâroûdj, sur la route de l’Égypte, pour embrasser dans son ensemble le mouvement géologique auquel est due la formation des montagnes de cette partie du Sahara ; mais, à la résistance que je rencontrai à Zouîla, malgré l’appui du gouvernement turc, je reconnus que je ne serais pas mieux accueilli chez les fanatiques des villes de Fogha et de Zella et chez les Arabes nomades de la montagne ; je me bornai donc à recueillir des renseignements qui, complétés par ceux du voyageur Hornemann et de M. de Beurmann, ne laissent aucun doute ni sur la nature volcanique de ce massif, ni sur sa position.
H. — _Massif du Hâroûdj._
Construit d’après mes renseignements combinés avec ceux du voyageur Hornemann, le massif volcanique du Hâroûdj constitue un grand système de montagnes entièrement isolé, de 224 kilomètres du Nord au Sud, sur une largeur moyenne de 170 de l’Ouest à l’Est, traversé obliquement par la route des caravanes du Fezzân en Égypte, entre Zouîla et Aoudjela, route que Hornemann a parcourue à grandes marches en 5 jours 1/4.
Sa principale altitude, de 800 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, est indiquée à l’angle Nord-Est, à peu de distance de Zella ; de ce point, la montagne s’incline graduellement vers le Sud-Ouest, de manière à venir se confondre avec les collines de la hamâda calcaire qui l’enveloppe, de Zella à Fogha, de Fogha à Temessa, de Temessa à Wao, ce qui a fait distinguer un Hâroûdj noir (_el-Asoued_) au Nord et un Hâroûdj blanc (_el-Abiod_) au Sud.
J’estime à 600 mètres l’altitude moyenne du plateau sur lequel se développe le Hâroûdj.
D’après Hornemann, la surface générale du pays présenterait des chaînes continues de collines courant dans diverses directions, de 8 à 12 pieds seulement au-dessus du niveau intermédiaire, et entre ces coteaux (sur une surface parfaitement unie) s’élèveraient des montagnes isolées à rampes extrêmement escarpées ; l’une d’elles, le _Stres_, était fendue depuis le haut jusqu’au milieu ; une autre, depuis le pied jusqu’au sommet, était couverte de pierres détachées de même nature que les collines.
Entre les collines basses et les pics surélevés, il y a de petites vallées couvertes de sables et de végétation, dont quelques-unes de 4 kilomètres de largeur. Au milieu de ces parties planes seraient épars des blocs de pierre, de même nature que celle des pics des montagnes.
La roche du Hâroûdj est moitié rouge, moitié noirâtre ; la partie rouge, plus poreuse, plus spongieuse, plus légère, est moins dense que la noire. Dans ces scories, Hornemann n’a pu découvrir aucune matière ou substance étrangère.
La couche de terre servant d’assise à ces masses de verrues rocheuses lui a paru des cendres sorties d’un volcan.
La stratification des pierres est horizontale, mais souvent dérangée : une partie du premier lit s’enfonçant et se mêlant avec celles du second et celles du second avec celles du troisième.
Quelquefois, ajoute le voyageur, il ne paraît pas du tout de _strata_ et une suite de collines basses est formée d’une masse solide de rochers, avec des crevasses dans la direction du Nord.
Hornemann rencontra une caverne de 9 pieds de profondeur et de 5 pieds de largeur ; il éprouva, dit-il, des sensations telles que s’il avait vu l’entrée des enfers.
Son interprète, Frendenburgh, en vit une autre dont les escaliers étaient noirs jusqu’à une profondeur considérable et dont le _stratum_ était de pierre blanche.
Pour Hornemann, il n’y a pas de doute, la formation du Hâroûdj est due à un soulèvement volcanique.
Dans sa partie occidentale, à une journée de marche dans l’intérieur du massif, le cheïkh de Fogha indique une source sulfureuse, nouveau témoignage de l’action volcanique.
A part cette source, impropre à l’alimentation, mes indicateurs ne me signalent aucune eau dans toute cette région.
Après les pluies, on en trouve dans des rhedîr ; c’est là que s’abreuvent les bergers et les troupeaux des tribus nomades des Riah, des Oulâd-Khérîs et de la Cherguîya, qui, seuls, dans la saison des pâturages, fréquentent cette contrée désolée.
Ce que Hornemann appelle le Hâroûdj blanc n’est qu’une partie de la hamâda de la Cherguîya soulevée, mais non atteinte par l’action du feu souterrain.
Dans les roches blanches et calcaires de cette contrée, dit-il, on trouve des squelettes entiers de gros animaux marins pétrifiés, des têtes de poissons qu’un homme pourrait à peine porter, des coquillages, des conques variées et en grand nombre.
Il est regrettable que le fanatisme des habitants de la ville de Zouîla ne permette pas à un géologue expérimenté d’aller explorer librement les deux Hâroûdj ; car on pourrait y faire une ample collection de grands fossiles. Le meilleur moyen de pénétrer avec sécurité dans cette contrée est de se placer sous la protection des Riah, Arabes nomades des environs de Sôkna, habitués aux relations avec les Européens et qui vont chaque année faire paître leurs troupeaux dans le Hâroûdj.
J’aurai l’occasion de signaler un gisement de grand fossile dans le Ahaggâr.
D’ailleurs, les fossiles ne paraissent pas rares dans certaines parties de l’Afrique centrale ; car un de mes informateurs qui a fait de fréquents voyages au Kânem m’indique de grands animaux fossiles dans les roches des ravins du Bahar-el-Ghozâl.
IVe SECTION.
DE MOURZOUK À LA MER PAR LE MASSIF VOLCANIQUE DE LA SÔDA.
Dans cet itinéraire géologique, accessoire à l’objet principal de ce travail, je me bornerai à décrire à grands traits ma route, en n’appelant l’attention que sur les points justificatifs de ma carte et sur ceux dans lesquels l’action du feu souterrain se révèle.
De Mourzouk à la Sôda, on ne quitte guère qu’accidentellement les terrains pierreux des hamâd, d’abord celle à laquelle j’ai donné le nom de Hamâda de Mourzouk, puis la grande Hamâda-el-Homra, comprise entre Ghadâmès et Sôkna de l’Ouest à l’Est, et entre El-Hesî et Gueria du Sud au Nord.
Je me limiterai donc aux constatations suivantes :
Traversée de la Hofra, au Nord de Mourzouk ;
Rencontre successive d’une petite sebkha, produisant un peu de sel, à la hauteur de Cheggoua ; d’un second bas-fond couvert de palmiers broussailles ; d’une dépression à sol de sebkha humide ; du lit de l’Ouâdi-’Otba qui se prolonge encore dans le Nord-Est ;
Entre ces bas-fonds, terrains couverts tantôt de pierres de grès- quartzite grossier[70], tantôt d’un simple gravier, alternant entre eux ;
Entre le puits de Néchoûà et le village de Delêm, un fragment roulé de lave[71] dont la couleur varie du vert au noir ;
De ces points à Ghoddoua, gravier solide, semé de pierres noirâtres ;
Au Nord de Ghoddoua, terrain sablonneux couvert de tamarix ethel et de palmiers broussailles qui indiquent la présence de l’eau à peu de profondeur ;
Dans l’Ouâdi-Néchoûà, Bîr-el-Wouchka (puits entouré de palmiers broussailles) au fond d’une petite grotte creusée dans l’argile ;
Gravier solide, avec affleurement de pierres ;
Fin des collines rocheuses signalées au Nord de ma route de Mourzouk à la Cherguîya ;
Dépression d’El-Mehyâf, à sol nu, à bords déchiquetés et hérissés de pitons ;
El-Bîbân (les portes), petit col entre le dernier contre-fort oriental de la chaîne de l’Amsâk et les hauteurs rocheuses du Nord de la Cherguîya qui n’en sont que la continuation atténuée ;
Terrain sablonneux, prolongement des dunes d’Edeyen, dans lequel des palmiers à haute tige et en broussailles se succèdent d’El-Gordha à la ville de Sebhâ ;
Au Nord de Sebhâ, continuation des sables avec palmiers ; hauteurs de 20 mètres composées de grès noir ; dépression pierreuse de Hadjâra (les pierres), avec palmiers ; plaine de Ouâsâà-Khanga (large défilé), à sol de gravier et de pierres et bordée à l’Est et à l’Ouest par des hauteurs qui se prolongent jusqu’à Hotîyet-el-Ghazi (la plaine des maraudeurs), où les sables reparaissent ;
A la sortie des sables, puits de Sâlah-ber-Rekheyyis, avec une eau puante impossible à boire ; sol de gravier avec sables, devenant argileux à l’approche des palmiers de Temenhent.
Les eaux de cette oasis sont douces ou salées, suivant les puits d’où on les tire.
En continuant la route au Nord de Temenhent : d’abord terre argileuse et palmiers avec dunes à 2 kilomètres au Nord ; ensuite sol couvert de pierres noires et d’affleurements de calcaire blanc ; puis dépression riche en végétation et dans laquelle se trouve le puits de Gourmêda.
Après Gourmêda, sol pierreux, ligne de petites montagnes coupant la route. A l’Est apparaissent les plantations de Semnou et celles de l’oasis de Zîghen.
A la sortie des palmiers de Zîghen, le sol s’élève par gradins superposés ; à 10 kilomètres au Nord, les sables réapparaissent, et plus loin, de leur milieu, se dressent des hauteurs noires ; entre les sables et le plateau est la source d’’Aouînet-Tittaouîn. Toujours le voisinage des sables donne de l’eau. On en retrouve encore au puits d’Oumm- el-’Abîd et à un fogâr, ou puits à galerie horizontale situé sur la route, et creusé dans le rebord occidental d’une petite dépression, lequel rebord est composé d’argile feuilletée, recouverte de pierres de grès noir et gris.
Entre ces puits et la montagne volcanique de la Sôda, la route est tout entière dans une hamâda qui d’abord porte le nom de Serîr-ben-’Afîn, puis celui de Boû-Hogfa.
Serîr est synonyme de hamâda.
Mais cette hamâda n’est pas un plateau uni : d’abord elle est coupée par la ligne de collines de Mehyâf, de 10 mètres de hauteur environ, composée d’une roche blanche analogue au plâtre sablonneux ; puis viennent deux petites lignes de sable et une dépression, El-Hofer ; et enfin la ligne des collines blanches du Gâf que la route traverse entre deux mamelons symétriques.
A l’Ouest de Mehyâf se dresse la gâra ou témoin d’’Ameyma qui en est détachée.
A l’Est de la route, mais entre El-Hofer et le Gâf, sont les hautes dunes de Remla-el-Kebîra.
Au delà du Gâf, on aperçoit les hauteurs de la Sôda, et le sol, composé d’un gravier rougeâtre, commence à être parsemé de pierres basaltiques que l’on trouvera en plus grandes quantités dans le ravin de Máitbât, au pied même de la Sôda.
Le Djebel-es-Sôda, ou montagne noire, est un massif volcanique comme le Hâroûdj, isolé comme lui, au milieu d’une hamâda de calcaire blanc.
Sa longueur est de 110 kilomètres environ de l’Est à l’Ouest, et de 55 environ du Sud au Nord. Une sorte de col formé par une série successive de ravins le traverse dans cette dernière direction, et le divise en deux sections, la Sôda-Gharbîya et la Sôda-Cherguîya. C’est dans ce col que passe la route.
L’altitude moyenne de la Sôda est de 736 mètres au dessus du niveau de la mer ; les sommets les plus élevés sont le Dhâharet-es-Sôda dans l’Ouest, et la Gâret-Tefîrmi dans l’Est.
A partir du ravin d’El-Máitbât, en continuant la route, on commence à gravir les pentes méridionales du massif, au milieu d’amas de grosses pierres basaltiques.
Dans l’Ouest, au loin, est une montagne importante, Gâra-el-Kohela (le témoin noir), isolée comme toutes les goûr, mais, par sa nature noire, appartenant au massif de la Sôda.
Les échantillons des roches que j’ai rapportés de cette contrée ont été déterminés par M. Des Cloizeaux, ainsi qu’il suit :
_Échantillon no_ 50. « Roche volcanique amygdaloïde basaltique, remarquablement lourde, contenant probablement du fer et du péridot. Cette roche indique presque certainement un épanchement volcanique sous- marin. »
_Échantillon no_ 51. « Amygdaloïde basaltique avec géodes remplies de calcaire et d’une substance brune paraissant analogue à l’hyalosidérite. Cette roche se retrouve dans les volcans éteints de l’Islande et de l’Auvergne. »
Les Arabes qui m’accompagnent, et qui sont des Riah de Sôkna, dont les troupeaux, après avoir consommé les pacages de la Sôda, vont dans le Hâroûdj, m’affirment que les pierres de ce dernier massif sont de même nature que celles de la Sôda.
Hornemann, qui traversa la Sôda après avoir reconnu le Hâroûdj, fit la même constatation.
Le point culminant de la route, celui qui forme le partage des eaux, est Dhâharet-Moûmen (_le dos de Moûmen_), plateau uni, très-vaste, couvert de grosses pierres.
Au centre de ce plateau est une légère dépression à sol de gravier ; elle se nomme El-Mejnah.
De Dhâharet-Moûmen, la route continue par une succession de ravins et de vallées jusqu’à Sôkna, au pied du versant Nord de la montagne.
Dans cette seconde partie de la route, la nature des roches s’est modifiée : les pierres basaltiques n’occupent plus que le haut des berges ; celles qu’on trouve dans le lit de l’ouâdi ont toutes été roulées ; le fond des roches est un calcaire coquillier, de couleur rougeâtre, qui repose lui-même sur des argiles.
Les ravins successivement suivis ou traversés sont :
Au Sud de Dhâharet-Moûmen,
L’Ouâdi-Temechchîn, très-étroit, qui se dirige vers l’Est ;
L’Ouâdi-Fonguer ;
L’Ouâdi-Ouiddegânen (les lits de ces deux ouâdi se creusent de plus en plus et ont des berges très-marquées) ;
Megrîz-es-Sâmeha ;
Megrîz-el-Ghârega ;
L’Ouâdi-Tîn-Guezzîn, assez vaste et profond ;
L’Ouâdi-Boû-l’Hâchem ;
L’Ouâdi-Boû-l’Ferêa’a ;
Au Nord de Dhâharet-Moûmen :
L’Ouâdi-Tefîrmi, profond ;
L’Ouâdi-Zeggâr, qui se dirige dans l’Est ;
L’Ouâdi-el-Wouchka ;
L’Ouâdi-Boû-Souwân ;
L’Ouâdi-el-Afenât.
Le nombre considérable d’ouâdi rencontrés ou traversés indique combien la Sôda est ravinée et accidentée, et, bien certainement, la route la parcourt dans sa partie la plus accessible.
Une argile verdâtre[72], imprégnée de sel marin, et parsemée de cristaux de gypse lamellaire, sert de base au calcaire de l’Ouâdi-el-Wouchka.
Ce calcaire, crétacé[73], gris, jaunâtre, saccharoïde, contient des moules de _cardium_ et de _turritella_ indéterminables.
L’Ouâdi-Tîn-Guezzîn a des puits-citernes (_themed_) dans le haut ; mais le seul puits réel de la route est celui de Gottefa, dans la vallée de Boû-Souwân.
Un pacha du Fezzân, Moukkeni, avait entrepris d’en faire creuser dans le ravin de l’Ouâdi-Temechchîn ; il a dû abandonner cette entreprise ; depuis, les travaux ont été continués par un riche marchand de Sôkna, Makersou, mais sans plus de succès, malgré la grande profondeur du forage.
Sur la périphérie du massif, on me signale huit puits, savoir : Wenzeref, Oumm-es-Slâg, Meguettem, ’Açîla, ’Aâfia, Zâkem, Ferdjân, Zemâmîya.
J’ignore quelle est la qualité des eaux de ces puits, mais celles de Sôkna se troublent beaucoup par l’addition du nitrate d’argent, qui ne s’y dissout pas complétement, ce que j’ai pu constater en cherchant à préparer un collyre. Celle de la petite ville de Hôn, à 12 kilomètres Est de Sôkna, est amère et encore plus désagréable au goût ; enfin celle de Zemâmîya, que j’ai eu l’occasion de goûter, en allant de Sôkna à Bondjêm, est aussi amère et mauvaise, comme celles de toute cette région.
Je ne continuerai pas cet itinéraire dans les détails qu’il comporte jusqu’à la mer. Je me bornerai à dire qu’au Nord de Zemâmîya, les sables disparaissent, le sol devient calcaire, et toutes les montagnes sont de calcaire blanc compact. La seule exception à cette loi générale est à quatre journées de marche de Tripoli, dans les berges de l’Ouâdi-Nefîd : on y retrouve la même structure géologique que sur le flanc Nord de la Sôda, notamment dans le Chaa’bt-es-Sôda, où des pierres basaltiques sont éparses sur une assez grande étendue de terrains calcaires[74].
Toutefois, je ne puis m’abstenir de parler de la grande Hamâda-el-Homra (la rouge), dont les quatre points cardinaux sont marqués par Ghadâmès à l’Ouest, Gueria-el-Gharbîya au Nord, Sôkna à l’Est et El-Hesî au Sud.
M. le docteur Barth l’a parcourue du Nord au Sud sur une étendue de 215 kilomètres. De l’Est à l’Ouest, elle en a 690. Dans cette dernière direction, aucune route ne la traverse, parce qu’aucun animal ne peut supporter la faim et la soif assez longtemps pour entreprendre un pareil voyage.
D’après le savant voyageur, l’altitude moyenne du plateau est de 451 à 486 mètres. A son point le plus élevé, Redjem-el-Erha (_le tas de pierres meulières_), il atteint 511 mètres.
Le caractère général de cette hamâda est d’être totalement dépourvue d’eau et presque totalement de végétation et d’animaux. Les oiseaux eux- mêmes n’entreprennent pas sa traversée sans danger ; aussi, comme en mer, leur présence signale-t-elle le voisinage d’une terre habitable.
Une tranchée, profondément creusée dans le roc, permit à MM. Barth et Overweg de constater la formation géologique de ce plateau.
« La masse générale des pierres de l’escarpement, dit le docteur Barth, se compose de grès que l’on prendrait, au premier abord, pour du basalte, à cause de la surface complétement noire qu’elles offrent, ainsi que des blocs détachés qui gisent à leur pied.
« Au dessus de cet immense lit de grès, recouvert à certains endroits d’une couche d’argile mêlée de gypse, reposait une autre couche de marne au-dessus de laquelle se trouvait une croûte supérieure de calcaire et de silice. »
Les renseignements particuliers qui m’ont été donnés par les indigènes me permettent d’ajouter que le niveau uniformément plat de la hamâda n’est interrompu que par quelques dunes, des goûr et de légères dépressions.
M. Francesco Busettil, officier de santé de la garnison de Mourzouk, qui a parcouru la hamâda, m’a remis plusieurs fossiles trouvés sur sa route, entre autres :
1o L’_ostrea larva_[75] (Lamk), de l’étage sénonien de d’Orbigny, de la craie blanche à silex, de la craie de Maëstricht ;
2o Une _ostrea_[76], du groupe de l’_ostrea frons_, du terrain crétacé sénonien, dont une identique a été trouvée par M. Hébert, à Aubeterre (Charente), mais qui n’est pas encore décrite ;
3o Des baguettes d’oursins[77] qui devaient être énormes ;
4o Plusieurs coquilles univalves[78] indéterminables ;
5o Enfin une concrétion curieuse[79] qui ressemble à l’agate.
Quand on constate l’état actuel de ce désert, nu, aride, sans eau, on se demande comment les armées romaines ont pu le traverser à une époque où le chameau n’était pas encore introduit dans le pays ; car l’assiette des ruines romaines sur cette route, à l’exclusion de celle par Sôkna, ne laisse aucun doute sur la voie suivie pour aller d’Œea (Tripoli) à Garama (Djerma). D’ailleurs le passage suivant de Pline ne laisse aucune incertitude sur la préférence donnée à la voie directe : « Jusqu’à ce jour, le tracé de la route des Garamantes fut inexplicable. Dans la dernière guerre que les Romains entreprirent avec le concours des Œensiens, sous les auspices de l’empereur Vespasien, le total de la route fut diminué de quatre jours. Ce chemin est appelé : _par la tête de la montagne_, PRÆTER CAPUT SAXI. » (Liv. V, 5.)
Aujourd’hui, avec le concours du chameau, les caravanes traversent péniblement la hamâda ; une armée, fût-elle exclusivement indigène, ne le pourrait pas.
Ve SECTION.
DE RHÂT À IN-SÂLAH.
La présence de Mohammed-ben-’Abd-Allah au Touât, avec des contingents qui devaient bientôt arborer l’étendard de la guerre sainte et envahir le Sahara algérien, m’a empêché d’aller de Rhât à In-Sâlah par les montagnes d’Azdjer et du Ahaggâr, et de prolonger dans l’Ouest, comme je l’ai fait dans l’Est, de Tîterhsîn à la Cherguîya, l’étude géologique du plateau central du Sahara, mais de nombreux renseignements me permettent de suppléer à l’exploration personnelle.
Cette section comprendra, de l’Est à l’Ouest :
_A._ — Le plateau du Tasîli des Azdjer ;
_B._ — Le plateau d’Éguéré ;
_C._ — Le plateau du Mouydîr ;
_D._ — Le massif du Ahaggâr.
A. — _Plateau du Tasîli._
Je résume succinctement les indications géologiques sur le Tasîli que me fournissent mes observations et mes itinéraires par renseignements.
La masse du plateau est de grès, noir à la surface, mais semblable aux échantillons de ma collection pris entre l’Ouâdi-Târât et l’Ouâdi- Tîterhsîn. — Le nom d’Éguélé (le coléoptère), donné à un pic isolé du rebord Sud du Tasîli, indique que cette roche se retrouve dans le Sud- Ouest comme dans la partie Nord-Est du plateau que j’ai traversée.
Sur plusieurs points, des roches blanches, probablement des calcaires crayeux, sont signalées, notamment à Tâfelâmt-Tamellet et à Tiôkasîn. L’informateur qualifie ce dernier point de hamâda à sol blanc.
Après les grès, les roches de formation volcanique, semblables à celles que j’ai trouvées à Sâghen et dans la Sôda, les unes poreuses et légères, les autres compactes et pesantes, semblent être fréquentes, notamment dans l’Adrâr, dont la longueur est de quatre jours de marche et la largeur de deux.
Le point culminant d’In-Esôkal est-il le seul volcan éteint d’où sont sorties toutes ces roches volcaniques ? Je l’ignore, mais je suis tenté de lui assigner ce rôle en commun avec d’autres pics isolés qui me sont signalés sur toute l’étendue du plateau, car la dissémination des laves démontre que le feu souterrain a dû se faire jour en plus d’un endroit.
Un long ravin, tellement profond et encaissé que le soleil y pénètre à peine quelques heures par jour, coupe le Tasîli par son milieu, du Sud au Nord, du pic d’In-Esôkal à la vallée des Igharghâren. Ce ravin, qui porte le nom d’Ouâdi-Afara dans sa partie supérieure et d’Ouâdi-Sâmon dans sa partie inférieure, peut être considéré comme une fracture du plateau, contemporaine sans doute de l’action volcanique.