Les Touâreg du nord

Part 7

Chapter 73,651 wordsPublic domain

Toutefois, il est une cause générale et permanente de désagrégation de la partie superficielle des roches, qui me paraît avoir une grande part dans la production des sables ; je veux parler de l’action atmosphérique.

En général, la surface rocheuse des hamâd, des tasîli, des adrâr, en un mot de toutes les parties relevées du relief saharien, est à nu et n’est garantie contre les influences atmosphériques extérieures, ni par des terres, ni par des produits végétaux.

Par suite, la lumière, la chaleur, le froid, les pluies torrentielles, l’électricité agissent directement sur la surface extérieure des roches.

Il est difficile d’apprécier l’action de la lumière, mais la plaque photographique nous révèle que la lumière solaire modifie les points par elle atteints en raison de son intensité ; or, dans le Sahara la lumière est intense, et nous avons la preuve de son action directe par la coloration bronzée, noirâtre, brûlée, de la superficie de la presque totalité des roches.

La lumière lunaire, dont l’influence sur la décomposition de certaines pierres est démontrée, agit dans le Sahara encore plus qu’ailleurs, car les nuits y sont d’une pureté admirable.

Les extrêmes de la température, atteignant souvent au soleil de 65 à 70 degrés dans le jour et descendant quelquefois à 5 degrés au-dessous de zéro pendant la nuit, amènent inévitablement à la superficie des roches des dilatations et des condensations dont l’effet immédiat est la désagrégation de la partie la plus friable de leurs éléments.

L’électricité, assez abondante souvent pour que le moindre frottement dégage des étincelles des vêtements, a bien aussi sa petite action perturbatrice, action inconnue, inappréciable, mais qu’on n’oserait nier.

Adviennent, pour compléter la série de ces agents de décomposition, l’action dissolvante et la force impétueuse des pluies torrentielles, et l’on comprendra que la production quotidienne des sables dans le Sahara a dû, avec le temps, donner des masses aussi considérables que celles des dunes, quel que soit le cube qu’elles représentent.

J’ai eu l’occasion, le 30 janvier 1861, étant à Oursêl, au pied du Tasîli, d’observer le débordement d’un des nombreux torrents qui descendent de cette montagne. La rapidité du courant était d’un mètre à la seconde et les eaux charriaient des alluvions dans des proportions telles que je regrette de ne pas en avoir constaté la quantité. Toutefois, on en aura une idée par ce fait, qu’après leur dépôt les Touâreg ont pu ensemencer des céréales là où la veille il n’y avait pas de terre végétale.

Ajouterai-je que, dans les temps antérieurs à l’histoire, l’action volcanique attestée dans le Djebel-Nefoûsa, la Sôda, le Hâroûdj, le Tasîli et le Ahaggâr, a dû contribuer, dans des proportions considérables, à la dislocation des roches et à la désagrégation de leurs éléments constitutifs ?

Le Sahara, en son entier, est donc un foyer de grande production de sables, et ces sables, s’ils ne restent pas sur place, doivent se retrouver ailleurs.

De la production des sables, je passe à leur circulation.

Les deux grands moteurs de la circulation des sables sont les courants atmosphériques et les torrents.

Pour les sables charriés par les courants atmosphériques, voici ce qui est démontré :

M. Ehrenberg a eu l’occasion d’analyser des sables et des terres de divers points du bassin du lac Tsâd qui lui avaient été envoyés par les docteurs Barth et Vogel, et dans ces sables et terres il a reconnu cent trente-trois formes d’animaux infusoires qu’il a déterminés.

Le savant professeur a fait aussi recueillir sur la côte occidentale d’Afrique, en pleine mer, à bord des navires, les matières charriées par les pluies de sable qui y sont communes, et, en analysant ces matières, il y a retrouvé quelques infusoires des sables du bassin du lac Tsâd.

Or, entre le lac Tsâd et la côte occidentale d’Afrique, il n’y a pas moins de 30 degrés de longitude.

M. Ehrenberg explique ces transports de sables à de si grandes distances par la grande raréfaction de l’air échauffé dans le Sahara.

Pendant mon voyage, j’ai pu constater, plusieurs fois, des faits de circulation de grandes masses de sables par des courants atmosphériques. Je cite, entre autres, les observations suivantes extraites de mon journal :

20 FÉVRIER 1861. — Campement de Tîterhsîn. — _Observations de 9 heures 15 minutes du matin_ : Bar. aner. 713.50. — Therm. fr. 25°8. — Ciel voilé. — Vent du Sud modéré.

_Observation de 1 heure 30 du soir_ : A 1,500 mètres dans le N.-E. trombe de sable, haute de 50 mètres au moins, chassée par un vent du S.-E.

_Observations de 3 heures du soir_ : Bar. aner. 704.10. — Therm. fr. 30°75. — Ciel nuageux. — Vent du Sud assez fort.

28 AVRIL 1861. — Même campement. — _Observations de 6 heures du matin_ : Bar. aner. 704.65. — Therm. fr. 22°3. — Ciel couvert. — Vent E. faible.

_Observation de 1 heure 30 du soir_ : Pluie par intervalle ; un immense nuage de sable, rougeâtre, semblable à l’aspect d’un vaste incendie, passe à l’E., à fleur de terre, en s’élevant vers le ciel. Sa marche, du S.-O. au N.-E., est rapide comme celle d’un vent violent.

_Observations de 3 heures du soir_ : Bar. aner. 699.50. — Therm. fr. 31°4. — Ciel couvert. — Vent du S.-O. fort. — Pluie froide.

30 AVRIL 1861. — En route d’Iferdjan à In-Lêlen. — _Observations de 6 heures 30 du matin_ : Bar. aner. 704.60. — Therm. fr. 21°8. — Ciel couvert. — Vent E. presque nul.

_Observation de 3 heures du soir_ : Un coup de vent terrible du S. amène un nuage de sable, rouge, comme s’il était chargé de flammes. Il se rue sur notre caravane, accompagné de grosses gouttes qui ressemblent à de la neige fondue.

_Observations de 7 heures du soir_ : Bar. aner. 697.10. — Therm. fr. 31°7. — Ciel couvert. — Vent du Sud modéré.

3 MAI 1861. — Campement de Serdélès. — _Observation de 2 heures du soir_ : Coups de tonnerre prolongés, lointains, au S. magnétique.

_Observations de 3 heures_ : Bar. aner. 694.40. — Therm. fr. 34°. — Ciel couvert. — Vent O. faible.

_Observation de 3 heures 45_ : Une trombe de sable importante, rouge comme les précédentes, passe au S.-E. Sa marche est vers l’E. Quelques gouttes de pluie.

_Observations de 7 heures 30_ : Bar. aner. 700.00. — Therm. fr. 27°5. — Ciel couvert. — Vent du S.-S.-O. modéré. — Quelques gouttes de pluie.

D’où provenaient les sables dont ces trombes étaient chargées ? où sont- ils allés se fixer ? Je l’ignore. En reproduisant ces observations, j’ai voulu constater leur fréquence et préciser les conditions dans lesquelles elles se produisent.

J’ai choisi à dessein la période de février à mai, parce qu’alors je me trouvais à la ligne de partage des bassins méditerranéen et océanien, et sous le vent des plateaux alimentateurs des dunes.

Si les vents soulèvent les sables sur les plateaux, les réunissent en trombes pour les transporter à de grandes distances, ce sont incontestablement les courants d’eau qui les fixent dans les bassins où nous les trouvons. Du moins, cela est exact pour le bassin de l’’Erg que j’ai plus particulièrement observé et étudié. L’hydrographie de cette immense cuvette nous la représente, en effet, comme l’aboutissant des eaux de toutes les montagnes environnantes.

En est-il de même ailleurs ? C’est probable, mais je ne puis l’affirmer.

On jugera de l’action des eaux par les faits suivants :

Au printemps de 1862, une pluie d’orage tombée sur le versant Ouest du Ahaggâr amena de telles quantités d’eau dans les vallées d’Idjeloûdjâl et de Tarhît qu’elles entraînèrent une partie de la montagne. L’action des eaux fut assez prompte pour qu’une nezla (tribu) entière, campée au débouché des deux vallées, pérît corps et biens. Trente-quatre personnes et un grand nombre de chameaux furent noyés. Une chamelle qui paissait tranquillement sur la portion de la montagne emportée par les eaux, fut retrouvée saine et sauve, trois jours après l’événement, à une très- grande distance, sur le terrain même où elle avait été surprise et qui, après une longue navigation, était venu échouer sur une des berges de l’ouâdi.

Avant 1856, sur la rive gauche de l’Ouâdi-Tîterhsîn, existait une ligne de dunes, du nom d’Azekka-n-Bôdelkha, assez hautes pour que les chameaux ne pussent les franchir. Advint alors une crue accidentelle dans l’ouâdi, et elle eut la puissance de faire disparaître toute la masse de sable qui composait ces dunes.

La force motrice des eaux, dans le Sahara, n’est pas seulement démontrée par les déblais qu’elles produisent sur certains points ; elle l’est aussi par les immenses barrages que leurs alluvions créent sur d’autres et qui, de siècle en siècle, modifient les cours des ouâdi.

Le bassin de l’Igharghar offre de nombreux exemples de ces barrages. Jadis il communiquait avec la mer par le golfe de Gâbès et y portait les sables qu’il charriait. Aujourd’hui une barre de terre et de sable de dix-huit kilomètres sépare le Chott du Nefzâoua de la mer. C’est à peine si on reconnaît dans la ligne de bas-fonds de l’Ouâdi-Akarît l’amorce de l’ancienne communication.

Jadis, à l’époque de Ptolémée, le Chott-el-Kebîr du Nefzâoua, sous le nom de _lac Triton_, le Chott-el-Djerîd, sous celui de _Pallas_, le Chott-Melghîgh, sous celui de _Libye_, communiquaient entre eux, ou ne formaient, comme à l’époque d’Hérodote, qu’un seul lac, sous le nom de _Triton_ ; aujourd’hui ces anciens lacs, sans affluents, ne sont même plus des lacs, mais des bas-fonds de chott, submergés en hiver, desséchés en été. Toutefois, il ne serait pas prudent de s’aventurer à les parcourir sans guide, car sur certains points, notamment dans le Chott-Melghîgh, on disparaîtrait sans laisser trace de son passage.

Jadis, la tête orientale de l’Igharghar, formée de l’Ouâdi-Serdélès, de l’Ouâdi-Tânezzoûft, de l’Ouâdi-Ouarâret, de l’Ouâdi-Tîterhsîn et de l’Ouâdi-Tikhâmmalt qui les réunissait tous, communiquait avec la tête occidentale venant du Ahaggâr ; aujourd’hui, chaque affluent de la tête orientale forme un ouâdi distinct, aboutissant à des sables qui absorbent leurs eaux et les rendent souterrainement à l’ancien lit.

La fantaisie de l’Igharghar de couler, tantôt à ciel ouvert en rompant les barres qu’il s’était formées, tantôt souterrainement en se creusant un lit sous les sables, ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, car déjà, du temps du roi Juba, au commencement de notre ère, le grand fleuve saharien avait de pareils caprices, à ce qu’il paraît.

D’après les _Libyques_ du roi Juba citées par Pline, le grand fleuve de la Libye, « indigné de couler à travers des sables et des lieux immondes, se cache l’espace de quelques journées. Absorbé de nouveau par les sables, il se cache encore une fois dans un espace de vingt journées de désert. »

Cette citation, que j’emprunte au grand ouvrage de M. Vivien de Saint- Martin, _le Nord de l’Afrique dans l’antiquité_, me permet de constater, tout d’abord, combien le savant géographe a été heureusement inspiré en assimilant le Niger de Juba et de Pline avec l’Igharghar[24] moderne des Touâreg, le Ouâdi-es-Sâoudy des Arabes.

Au fur et à mesure que cette étude se complétera, on retrouvera les poissons du Nil et les crocodiles dont l’existence faisait croire au roi Juba que le grand fleuve d’Égypte avait une de ses origines dans ses états.

Quoi qu’il en soit, par ce témoignage de Juba, confirmé par Pline et par d’autres encore, il devient évident que la partie du Sahara dont je m’occupe était déjà, il y a dix-huit cents ans, sinon sous le rapport de la quantité des eaux, du moins sous le rapport des sables et de leur circulation, telle qu’elle s’est présentée à mon observation.

Si, depuis cette époque, une partie du Sahara a pu être protégée contre les influences atmosphériques qui désagrégent les roches même les plus solides, c’est incontestablement celle qui est abritée contre le froid, la chaleur, la lumière, l’électricité, par une couche épaisse de sables.

Sans doute, dans l’’Erg, avant l’invasion des sables, quelle que soit la date éloignée du commencement, les parties solides de cette contrée avaient, comme celles de l’universalité du plateau central du Sahara, subi les influences destructives de l’atmosphère, et tout indique qu’il y avait de nombreuses goûr en décomposition comme partout ailleurs. Ces goûr, plus ou moins nombreuses, sont restées en place, devenant le noyau de dunes, à côté de ghourd exclusivement composés de sable de la base au sommet. Mais ces noyaux solides de quelques dunes, constatés par M. Vatonne, n’infirment pas la loi générale de l’amoncellement des débris des roches des plateaux supérieurs dans les bassins qui leur servent de réceptacle. Partout, sur la surface du globe, les alluvions, qu’elles soient de sables ou de terres, qu’elles soient charriées par les vents ou par les eaux, obéissent aux lois de la pesanteur.

Si les alluvions sablonneuses des dunes n’ont pas obéi à la loi ordinaire des nivellements des autres alluvions, la cause très-complexe de ce phénomène n’est pas encore sur le point de recevoir sa solution, car ce n’est pas en Afrique seulement que la circulation et la fixation des sables déjouent la sagacité des plus habiles ingénieurs.

Quoi qu’il en soit, les excellentes et minutieuses observations de M. Vatonne conservent toute leur valeur et contribueront, avec celles qui pourront être faites ultérieurement, à la solution du problème.

Dans ma collection géologique sont indiqués comme étant de la provenance de l’’Erg :

1o Un échantillon de sulfate de chaux très-pur[25] ;

2o Un échantillon de terre blanche, fine, calcaire, donnant une très- forte effervescence à l’acide chlorhydrique[26].

Cette terre, trouvée sous les sables à Ghourd-Maámmer, contient, en grande quantité, une espèce de coquille fossile nouvelle[27], que M. Deshayes a décrite et à laquelle il a bien voulu donner mon nom.

« M. Duveyrier, écrit M. Deshayes, mérite bien l’honneur d’être signalé à la reconnaissance des naturalistes, car pendant toute la durée d’un périlleux voyage dans une région de l’Afrique que personne n’avait visitée avant lui, il n’a cessé de recueillir des matériaux propres à enrichir les diverses branches de l’histoire naturelle. Il nous a donc paru équitable d’attacher le nom de l’intrépide et savant explorateur à une espèce de mollusque qui nous paraît entièrement nouvelle. »

Pl. III. Page 45. Fig. 7 et 8.

Voici la description de cette coquille, telle que M. Deshayes a bien voulu la rédiger :

PLANORBIS DUVEYRIERI. (_Desh._)

Pl. testa orbiculato-discoidea, crassiuscula, utroque latere inæqualiter umbilicata, supra profundiore ; anfractibus quaternis, rapide crescentibus, convexis, involventibus, sutura profunda junctis, interne, ad peripheriam umbilici obtusissime angulatis, tenue et irregulariter striatis ; ultimo anfractu majore, cylindraceo, crasso, ad aperturam dilatato ; apertura magna, dilatata, lunari, paulo obliqua ; marginibus tenuibus, acutis disjunctis.

« Le planorbe de Duveyrier est d’une taille médiocre, discoïde assez épais et rapproché par sa taille et l’ensemble de ses caractères d’une variété petite du _planorbis Dufourii_ de Graels. Discoïde suborbiculaire assez épaisse, elle est ombiliquée de chaque côté, mais plus profondément en dessus qu’en dessous. Elle est formée de quatre tours de spire, dont les deux premiers sont fort étroits, les deux autres s’élargissent rapidement. Ils sont en partie enveloppés les uns par les autres, mais le dernier est très-grand, épais et s’accroît rapidement, il est même un peu dilaté vers l’ouverture. Les tours sont convexes de chaque côté et réunis par une suture simple et assez profonde ; du côté inférieur, l’ombilic est circonscrit par un angle très-obtus. Toute la surface est chargée de fines stries irrégulières d’accroissement, et l’on remarque, de plus, à des distances inégales des temps d’arrêt dans l’accroissement qui ont produit des angles obtus. L’ouverture est assez grande, dilatée, peu oblique et suborbiculaire, modifiée par l’avant-dernier tour dont elle embrasse le diamètre.

« Le plus grand échantillon a 7 millimètres de diamètre et 3 d’épaisseur. » (Voir la planche ci-contre.)

IIe SECTION.

DE GHADÂMÈS À RHÂT[28].

Cette section comprendra :

_A._ — Le plateau de Tînghert, de Ghadâmès à Ohânet ;

_B._ — La traversée des dunes d’Edeyen, entre Ohânet et la Hamâda d’Eguélé ;

_C._ — La Hamâda d’Eguélé, des dunes d’Edeyen à la plaine des Igharghâren ;

_D._ — La plaine des Igharghâren, de Sâghen à Tâdjenoût ;

_E._ — Le Tasîli des Azdjer, de Tâdjenoût à Tîterhsîn ;

_F._ — La vallée d’Ouarâret, de Tîterhsîn à Rhât.

A. — _Plateau de Tînghert._

Le plateau de Tînghert commence vers le Nord-Est au Djebel-Nefoûsa ; dans le Sud-Est il vient se confondre avec la grande Hamâda-el-Homra, dont il n’est séparé par aucun relief apparent ; dans le Sud, sa limite est marquée par un rebord sous lequel sont les points d’El-Hesî, de Tambalout et d’Ohânet qui le séparent des dunes d’Edeyen ; dans l’Ouest, un rebord, assez caractérisé en quelques endroits, le sépare de la région de l’’Erg. La ville de Ghadâmès est bâtie sur ce rebord.

Ce plateau a 185 kilomètres du Nord au Sud ; son étendue de l’Ouest à l’Est ne peut être précisée, car nul ne connaît le point de séparation entre la Hamâda de Tînghert et celle d’El-Homra. On sait seulement qu’entre l’’Erg à l’Ouest et le Djebel-es-Sôda à l’Est, il y a 600 kilomètres sans eau et sans végétation ; ce qui interdit à qui que ce soit d’aller faire la reconnaissance de cette immense solitude. Entre Ghadâmès et Ohânet, ce plateau s’appelle Hamâda de Tînghert ; entre Ghariân et El-Hesî, il s’appelle Hamâda-el-Homra, noms différents, l’un berbère, l’autre arabe.

Les Sahariens appellent Hamâda tout plateau élevé, uni, pierreux, sans végétation, sans eau, quelle que soit sa formation géologique.

Du Djebel-Nefoûsa aux environs de Ghadâmès, le calcaire est de couleur grise ; aux environs de Ghadâmès, la coloration, du moins à la surface du sol, devient plus uniformément sombre ; au delà de Ghadâmès, les dolomies prennent les différentes couleurs des minéraux qui se trouvent dans le voisinage.

Les environs immédiats de Ghadâmès offrent à l’observation du géologue :

Le sol même de l’oasis, léger, sablonneux et calcaire, fécondé par les nombreux engrais de sa propre végétation ;

Les eaux de la source, dont j’ai fait connaître la température et l’analyse au chapitre précédent, et sur laquelle je reviendrai au paragraphe spécial à Ghadâmès, du Livre IIIe ;

Une carrière de plâtre exploitée près du cimetière du Dhâhara et qui fournit un sulfate de chaux cristallisé, blanc, presque pur, quoique mélangé à un peu de sable[29] ;

La roche du plateau qui entoure la ville ;

Enfin la gâra (témoin) de Tîsfîn, à sept kilomètres E. de la ville.

La roche du plateau de Ghadâmès[30], est un calcaire crétacé, de formation marine, jaunâtre, avec grands fragments d’_inocerames_ et quelques petites bivalves indéterminables, identiques comme aspect aux calcaires jaunâtres coquilliers de la Chebka du Mezâb. Ce calcaire donne une effervescence bien marquée à l’acide chlorhydrique, mais paraît contenir une quantité assez notable de magnésie, comme la plupart des roches du Mezâb.

La gâra de Tîsfîn a 90 mètres de hauteur environ.

Elle repose sur une roche siliceuse, grisâtre, homogène, ne donnant aucune trace d’effervescence à l’acide[31].

Elle est couronnée, à son sommet, par une roche superficielle, calcaire, rougeâtre, composée de fragments très-brisés de coquilles, dans lesquelles on distingue quelques petites _limnées_ et des traces nombreuses de _zoophytes_. Cette roche, très-compacte, rend un son semblable à celui de la poterie cuite[32].

Entre les deux, l’intérieur de la gâra est formé d’un calcaire tendre, jaune, blanc, marneux, d’une pâte très-homogène[33].

Ce dernier calcaire apparaît aussi dans les ravins des environs de la gâra.

La gâra de Tîsfîn est entièrement isolée, mais à peu de distance on voit, dans différentes directions, des goûr d’une élévation beaucoup moindre et qui doivent appartenir à la même formation.

A 4 kilomètres au Sud de Ghadâmès, on entre dans la petite dépression de Kaboû, formée par un lit d’alluvions sablonneuses et terreuses, au milieu duquel on trouve des sables et du carbonate de chaux agrégés à la façon des grès de Fontainebleau. Ces agrégations sont évidemment une création des eaux.

Les bords de cette basse dépression sont d’un calcaire spathique, rougeâtre, très-compact[34], dans lequel on trouve accidentellement de la chaux cristallisée ; dans le lit même sont des concrétions composées d’éléments calcaires en mélange avec le sable.

A 15 kilomètres de Kaboû, on traverse l’Ouâdi-Mâreksân dont la direction est Est-Ouest. Son lit est de sable, graveleux à la surface, caillouteux au fond. Sous le sable apparaissent des couches de sable marneux, contenant de petits fragments de plâtre[35]. Les berges latérales, qui ont 8 mètres de hauteur au-dessus de l’ouâdi, sont d’un calcaire semblable à la roche du plateau de Ghadâmès.

Entre l’Ouâdi-Mâreksân et la dépression d’El-Gafgâf (48 kilom.), le plateau se présente sous forme d’un chaos monotone de pierres calcaires anguleuses, tantôt amoncelées sur le roc calcaire, tantôt enchâssées dans des filons de terre sablonneuse.

De distance en distance, apparaissent dans l’Ouest, à 16 kilomètres environ, les rebords d’un gradin plus élevé sur lequel se dressent des goûrs calcaires indiquant l’ancien niveau du sol primitif ; eu égard à leur distance, ces goûr doivent atteindre à une altitude assez grande.

Avant d’arriver à El-Gafgâf, pendant toute une journée de marche, le sol est couvert de petites pierres noires qui donnent au paysage une teinte funèbre.

Entre Mâreksân et El-Gafgâf on rencontre les lits des Ouâdi-Amâli et Imoûlay qui vont se perdre dans l’’Erg.

El-Gafgâf est une petite dépression circulaire, à fond alluvionnaire, d’un kilomètre environ. Du côté du Sud, ce bas-fond reçoit les petites ravines d’Imozzelaouen (c’est-à-dire, _petites ravines étroites_) qui traversent un sol calcaire à affleurements plus ou moins détériorés.

Au delà de ces ravines, la surface du plateau se nivelle et présente une formation de graviers et de petites pierres.

Entre El-Gafgâf et Tifôchayen, la distance est de 34 kilomètres ; peu avant ce dernier point, le plateau est couvert de pierres détachées.

Tifôchayen est une large vallée dont la direction générale est du Sud- Est au Nord-Ouest. Le sol de cette vallée est sablonneux ; il provient des sables de l’’Erg que les vents y ont apportés.

Entre Tifôchayen et Timelloûlen (12 kilomètres), le plateau reprend son caractère précédent. La vallée de Timelloûlen consiste en un large ouâdi dont le sol, comme celui de Tifôchayen, est formé de sables de l’’Erg apportés par les vents. On y trouve l’eau à 1m 50 de profondeur.

Le plateau reparaît sur une étendue de 12 kilomètres et se montre couvert d’affleurements de calcaire décomposé ; après quoi on arrive à la dépression circulaire de Tahâla, qui a 5 kilomètres de diamètre et est bordée de hautes berges à pic très-déchirées.

Du bas de la dépression, sur une épaisseur de 1m 50 à 2 mètres, la berge consiste en assises marneuses d’un blanc légèrement verdâtre[36], avec des veines et des noyaux de gypse blanc, pur, compact et excessivement fin[37]. Cette roche ne contient pas de fossiles.

Le sommet de la berge est un calcaire rougeâtre, identique à celui qui couronne la gâra de Tîsfîn.

Au centre de la dépression est une gâra à formes bizarres.

De Tahâla à Ahêdjren (20 kilomètres), le sol est alternativement un fond de sable ou un fond de gravier solide, recouvert de petites pierres et d’affleurements calcaires mêlés à des marnes vertes décomposées.