Part 5
Le caractère de ce plateau est d’être uniformément plat, sauf quelques dépressions, bas-fonds d’anciens lacs desséchés, dans lesquelles sont les oasis de l’Ouâdi-’Otba, de la Hofra et de la Cherguîya.
On pourrait à la rigueur considérer cette hamâda comme une prolongation orientale du plateau du Tasîli des Azdjer.
_Hamâda-el-Homra_ : Partie seulement de cette hamâda, nommée le _plateau rouge_ à cause de sa couleur, appartient aux Touâreg, mais, géographiquement, elle ne saurait en être distraite, car elle sert d’assise inférieure aux massifs du Sud et les relie aux formations volcaniques du Hâroûdj-el-Asoued, de la Sôda, de la Syrte et du Djebel- Nefoûsa.
Rien ne donne l’idée du désert, dans sa monotone nudité, comme cette hamâda : ni une goutte d’eau, ni une plante, ni un insecte ne s’y rencontrent. La puce elle-même ne peut y vivre, et la limite Nord de ce plateau est la limite méridionale de ce parasite. A la place de tout ce qui réjouit la vue du voyageur en d’autres pays, on a là la roche nue, une chaleur réfractée accablante, des vents que rien ne brise, pas même d’horizon, tant la hamâda est grande, de sorte que l’uniformité de la désolation est absolue.
_Hamâda de Tînghert_ : Tînghert signifie _pierre à chaux_. Cette hamâda, sur laquelle est assise la ville de Ghadâmès, n’est, en réalité, qu’une continuation à l’Ouest de la Hamâda-el-Homra, sous un nom différent, l’un arabe, l’autre berbère, à cause de la nature différente de la roche de sa base. Au Nord-Est, ce plateau commence au pied du Djebel-Nefoûsa, pour finir au Sud à la dépression d’Ohânet, tête des eaux de Timâssanîn. Dans l’Ouest comme dans l’Est ses limites sont indéterminables, car tout indique qu’il se continue sous les sables de l’’Erg jusqu’aux plateaux de Tâdemâyt, des Cha’anba et des Benî-Mezâb, dans le Sahara algérien.
_Plateau de Tâdemâyt_ : Ce bas plateau, compris entre l’’Erg, le Touât et les étages supérieurs du massif des Touâreg, joue un certain rôle dans l’hydrographie de cette partie du Sahara. Par son rebord occidental, qui porte le nom de Bâten, et par sa tête (Râs Tâdemâyt), sise à l’angle Sud-Ouest du vaste quadrilatère qu’il forme, il donne au Touât les eaux qui alimentent ses trois cents villages et arrosent les forêts de palmiers qui les environnent ; par l’éventail de son versant Nord-Est, il fournit à l’Ouâd-Mîya, _la rivière des cent sources_, les nombreuses origines qui lui ont valu ce nom.
Un rebord nettement accentué limite ce plateau sur ses quatre faces et protége la partie du Touât qu’il abrite contre l’invasion des sables de l’’Erg.
_Plateau du Mouydîr_ : Ce plateau, qui semble former dans le Nord-Ouest le pendant de la chaîne d’Anhef dans le Sud-Ouest, est remarquable par sa forme oblongue, concave sur un de ses rebords, convexe sur l’autre, et surtout par le pic d’Ifettesen qui en occupe le centre, probablement un puy volcanique aussi[17], et d’où partent, dans trois directions opposées, l’Ouâdi-Rharîs, affluent de l’Igharghar, l’Ouâdi-Tîrhehêrt et l’Ouâdi-Akâraba, qui vont se perdre dans les sables de l’Ouest.
_Bâten Ahenet_ : Bâten est une expression technique de géographie saharienne, comme hamâda, tasîli, adrâr ; elle indique un relief du sol, allongé et peu considérable. Celui d’Ahenet, orienté Sud-Est et Nord- Ouest, occupe le centre d’une hamâda entre le Ahaggâr, le Mouydîr, le Touât, les dunes d’Iguîdi, le Tânezroûft et le Tasîli du Sud.
_Tasîli du Sud_ : Le Tasîli du Sud, qu’on désigne aussi sous le nom de Tasîli des Ahaggâr, pour le distinguer de celui des Azdjer, est un plateau rocheux, sans eau, sans végétation, presque inconnu des indigènes eux-mêmes, tant il est inhospitalier. Les chameaux qui s’y égarent, disent les Touâreg, ou périssent ou deviennent sauvages, car personne ne veut exposer sa vie pour aller les rechercher.
Ce tasîli sépare le Ahaggâr de l’Adghagh des Aouélimmiden.
De ces détails, je passe à l’examen de la cause qui a déterminé ces reliefs.
J’ai attribué à un soulèvement volcanique la formation isolée de chacun de ces plateaux ; mon opinion à cet égard est basée, pour les points les plus remarquables, sur des témoignages géologiques.
La présence certaine de roches pyrogènes[18] dans les massifs du Ahaggâr et du Tasîli, ainsi que dans les montagnes de la Sôda au Sud de Sôkna et du Hâroûdj à l’Est d’El-Fogha ; la situation de ces quatre massifs, sur une même ligne courbe, me portent à penser que le soulèvement de ces montagnes peut très-bien être dû au même effet volcanique, quoiqu’elles soient à de grandes distances les unes des autres. Cette appréciation, si elle était confirmée, s’accorderait parfaitement avec les nouvelles découvertes sur l’action circulaire des tremblements de terre.
La distribution géographique des roches volcaniques dans cette partie du continent africain nous montre l’action du feu souterrain commençant à la grande Syrte où l’on connaît des mines de soufre, se continuant à Ghariân où percent quelques roches de basaltes et se prolongeant jusqu’à la Sôda et au Hâroûdj, pour reparaître dans le Tasîli et le Ahaggâr chez les Touâreg.
La zone de ces formations est d’autant plus large qu’elle s’avance plus vers le Sud-Ouest.
Telle est la charpente du pays des Touâreg du Nord, je devrais dire son squelette, car les plateaux et les montagnes sont presque toujours décharnés.
Entre ces montagnes et au pied de leurs versants, se trouvent des plaines et des vallées qui complètent l’ensemble du territoire.
Ces plaines sont : Amadghôr, Admar, Ouarâret, Tâyta, Ouâdi-Lajâl, Igharghâren et Adjemôr.
_Plaine d’Amadghôr_ : Cette plaine, connue sous le nom de _Reg_ (la plaine), est un long couloir entre le Ahaggâr, la chaîne d’Anhef et le Tasîli du Nord ; elle appelle l’attention à plus d’un titre.
Au centre est une sebkha ou lac salin desséché qui donne, en grande abondance, un sel excellent, jadis utilisé, mais dont l’exploitation est aujourd’hui abandonnée, par suite de l’insécurité qui règne dans la contrée.
Jadis aussi une foire annuelle, remplacée depuis par celle de Rhât, se tenait sur les bords de la saline, et une grande voie de communication directe entre Ouarglâ, Agadez et le Soûdân, très-fréquentée par les caravanes, la traversait dans toute sa longueur.
Comme il n’y a, dans le Sahara occidental, que quatre salines pour alimenter de sel cinquante millions de nègres qui en ont le plus grand besoin, il y a lieu d’espérer la réouverture prochaine du marché d’Amadghôr, car, au dire des indigènes, le sel de cette contrée est aussi beau que celui de la sebkha d’Idjîl, et supérieur à ceux de Taodenni et de Bilma. C’est au gouvernement de l’Algérie, qui a le plus grand intérêt à rétablir des relations directes avec le Soûdân, à hâter le moment où la paix permettra de reprendre l’exploitation abandonnée. Les quatre confédérations des Touâreg le désirent vivement ; déjà les Kêl-Ouï de l’Aïr, dont les caravanes ont souvent été pillées à Bilma, sont entrés en pourparlers avec les Azdjer et les Ahaggâr à cet effet.
La plaine d’Amadghôr doit être très-élevée au-dessus du niveau de la mer, car elle est, avec le Ahaggâr et le Tasîli des Azdjer, un des points de partage d’eau entre le bassin du Niger et celui de la Méditerranée. La ligne séparative des deux bassins est jalonnée par une série de petits monts isolés qui semblent relier le pic ahaggârien du Serkoût au mont tasîlien d’Ounân et servir de trait d’union entre les volcans éteints du Ahaggâr, ceux du Tasîli et même de l’Anhef.
La sebkha d’Amadghôr ne paraît plus communiquer aujourd’hui avec le lit de l’Igharghar, mais, si elle ne lui fournit plus d’eau, elle donne encore à tout le bassin les principes salins qui sont un des caractères communs des puits et des chott échelonnés sur tout le parcours de l’ouâdi.
_Plaine d’Admar_ : Resserrée entre le Tasîli et la chaîne d’Anhef, la plaine d’Admar aboutit, par son extrémité occidentale, à celle d’Amadghôr et, par son extrémité orientale, elle va se confondre avec un désert sans nom, une hamâda, qui sépare le pays des Touâreg de celui des Teboû.
_Vallée d’Ouarâret_ : Une partie porte le nom d’Aghelad-wân-Azârif, _défilé de l’alun_, parce qu’on y trouve des affleurements de ce sel. Cette vallée n’est en réalité qu’une large gorge qui sépare le Tasîli de l’Akâkoûs et par laquelle passe la route de Ghadâmès à Rhât. En raison de cette grande voie de communication, elle a une importance réelle dans la géographie physique du pays.
_Plaine de Tâyta_ : Aride, sans aucune végétation, couverte de cailloux, elle est plutôt un désert séparatif, participant de la nature des hamâd, qu’une plaine proprement dite, car les indigènes ne réservent ce nom qu’aux parties abritées de leur territoire et dans lesquelles les alluvions des plateaux environnants permettent à la végétation de s’y développer. J’ai considéré ce désert comme une plaine parce qu’il est dominé par l’Akâkoûs et l’Amsâk entre lesquels il est situé.
_Vallée de l’Ouâdi-Lajâl_ : Cette vallée, comprise entre l’Amsâk et les dunes d’Edeyen, est couverte d’oasis, de forêts de palmiers et de gommiers. Dans sa partie occidentale, par laquelle elle communique avec la plaine de Tâyta, elle prend le nom d’Ouâdi-el-Gharbi, et, dans sa partie orientale, celui d’Ouâdi-ech-Chergui. La nature de son sol rappelle celle des terres alluvionnaires de l’Ouâd-Rîgh, terres légères, un peu salines, parfaitement propres à la culture.
Au Nord et au Sud de cette vallée principale on trouve deux petites vallées isolées, de même nature, l’Ouâdi-ech-Chiati et l’Ouâdi-’Otba.
La Hofra (dépression) de Mourzouk et les oasis de la Cherguiya rentrent aussi dans le même système de formation.
_Plaine des Igharghâren_ : Igharghâren[19], _les rivières_, est le pluriel d’_Igharghar_, nom que porte la grande vallée d’écoulement des eaux de tout le versant méditerranéen du massif des Touâreg. On a appelé ainsi la vaste plaine qui longe le pied Nord du Tasîli, de Tîterhsîn à Timâssanîn, parce qu’elle reçoit toutes les rivières qui descendent du plateau et forment la tête orientale de l’artère principale du pays.
Cette plaine basse, abritée des vents du Sud, riche en alluvions et en eaux à peu de profondeur, est le refuge des Touâreg Azdjer dans les années calamiteuses, c’est-à-dire dans les périodes de longues sécheresses.
Sa pente générale est du Sud-Est au Nord-Ouest, mais cette pente semble ne plus être continue aujourd’hui ; dans le haut, des amas d’alluvions, arrêtés à mi-chemin de leur course, ont transformé cette vallée en plusieurs bassins ; dans le bas, des dunes de sables la barrent et l’empêchent de communiquer à ciel ouvert avec le lit de l’Igharghar, mais la communication souterraine des eaux a toujours lieu comme dans les temps anciens.
La nature de son sol est une terre sablonneuse, micacée.
_Plaine d’Adjemôr_ : La plaine d’Adjemôr, orientée Est et Ouest, avec pente à l’Ouest, est comprise entre les plateaux de Tâdemâyt au Nord et du Mouydîr au Sud. Par son extrémité occidentale, elle aboutit au Tidîkelt, l’une des confédérations du Touât.
Cette plaine est, dans l’Ouest, pour les Ahaggâr ce que celle des Igharghâren, dans l’Est, est pour les Azdjer, c’est-à-dire un lieu de refuge dans les années de sécheresse, car l’Ouâdi-Akâraba, avec ses nombreux affluents du Sud et du Nord, est réputé pour l’abondance de ses eaux souterraines. On dirait que, dans le Sahara, la Providence ait voulu soustraire les eaux à l’action dévorante du soleil en remplaçant les rivières à ciel ouvert de nos climats par des rivières souterraines. Cette particularité, bien connue des indigènes, est appelée par eux _Bahar-taht-el-Ardh_, mer sous terre. Le géographe doit tenir compte de cette particularité dans la détermination des lits de ces rivières.
[Note 14 : Caillié écrit _Helk_, mais, par la description de la contrée à laquelle il donne ce nom, il est facile de reconnaître qu’il a mal entendu le mot _’Erg_.]
[Note 15 : Hamâd-el-’Atchân est situé près de Tîn-Fedjaouîn ; c’est un point très-facile à trouver, car on y signale des peupliers blancs (_safsaf_), arbres exceptionnels à cette latitude.]
[Note 16 : _Tasîli_ signifie _plateau élevé et accidenté_ ; _hamâda_ désigne un _plateau large, plat et bas_ ; _bâten_ est une expression géographique propre au Sahara, qui correspond au mot _colline_.]
[Note 17 : Je suis d’autant plus disposé à croire à la formation volcanique du pic d’Ifettesen, que dans la plaine d’Adjemôr, au pied du plateau, se trouve une source sulfureuse, Dhâyâ-el-Kâhela.]
[Note 18 : Le massif d’Aïr aussi renferme des roches pyrogènes.]
[Note 19 : Le radical _ghar_, _ghor_, _ghir_, _gher_, signifie _eau qui ruisselle_. Dans le mot Igharghar on a répété deux fois le radical pour produire le son imitatif de l’eau quand elle coule avec rapidité.]
CHAPITRE III.
HYDROGRAPHIE.
Du Ahaggâr et du Tasîli descendent trois longues vallées : l’une au Nord, l’Ouâdi-Igharghar ; l’autre au Sud, l’Ouâdi-Tâfassâset ; la troisième à l’Ouest, l’Ouâdi-Tîrhehêrt. Elles méritent une attention particulière comme principales gouttières d’écoulement des eaux de cette partie du Sahara. Les lits de ces ouâdi, aujourd’hui à sec, ont dû être autrefois des rivières importantes.
_Ouâdi-Igharghar_ : L’Ouâdi-Igharghar, sorti d’un des points culminants du Ahaggâr, reçoit une grande partie des eaux de ce massif et de celui du Tasîli du Nord ; à son issue des montagnes, il traverse, du Nord au Sud, l’extrémité occidentale du plateau de Tînghert, la région des dunes de l’’Erg, passe un peu à l’Est d’Ouarglâ et vient se perdre à Goûg, village le plus méridional de l’Ouâd-Rîgh, après un cours de 1,000 kilomètres au moins.
A l’endroit où le lit de l’Igharghar se perd dans la dépression de l’Ouâd-Rîgh, qui, en somme, n’en est que la prolongation, il existait jadis un petit hameau, celui de Sîdi-Boû-Hânia, aujourd’hui ruiné, près duquel on trouve encore une Ghâba (forêt) de palmiers dans le bas-fond d’une sebkha et la Goubba où est enterré le marabout qui a donné son nom à la localité.
Sur tout le cours de cette longue vallée, les puits creusés dans son lit ne fournissent qu’une eau salée et amère comme celle de la sebkha de Sîdi-Boû-Hânia et d’une partie des puits artésiens de l’Ouâd-Rîgh, tandis que les puits creusés en dehors du lit, sur les berges de la vallée, en donnent de bonne qualité.
La direction générale du bassin de l’Igharghar, du Sud au Nord, la cessation de son lit à l’entrée de la dépression de l’Ouâd-Rîgh, la nature similaire des eaux des puits creusés dans son lit avec celles des eaux souterraines de Tougourt permettent de conclure que la nappe artésienne constatée dans la ligne de bas-fonds de l’Ouâd-Rîgh est alimentée par les eaux du Ahaggâr et du Tasîli.
Cette nappe artésienne, qu’on croyait, jusqu’à ce jour, limitée aux bassins des oasis de l’Ouâd-Rîgh et d’Ouarglâ, paraît se prolonger plus au Sud au delà de la zone de l’’Erg ; car, à Timâssanîn, à l’extrémité occidentale de la dépression d’El-Djoua, existe un puits artésien, aujourd’hui très-mal entretenu et à peu près comblé, mais dont M. Isma’yl-Boû-Derba a constaté l’existence en se rendant à Rhât. C’est avec les eaux de ce puits que les serviteurs de la Zaouiya de Timâssanîn arrosent leurs cultures.
Ce fait, confirmatif d’ailleurs d’autres indications, me porte à croire que des forages artésiens pourraient être tentés, non sans chance de succès, au delà de l’’Erg, notamment dans la dépression d’El-Djoua, vers Ohânet, et sur toute la ligne de la grande vallée des Igharghâren, entre Timâssanîn et Rhât, au pied des versants du Tasîli.
Dans la vallée d’Ouarâret, à Ihanâren, et au delà de l’Akâkoûs, à Serdélès, à la tête même des eaux du bassin, des puits artésiens existent ; on peut donc, sans trop de présomption, espérer le succès de semblables puits en contre-bas.
L’intérêt géographique qui s’attache au passage de l’Ouâdi-Igharghar à travers les dunes de l’’Erg m’a engagé à recueillir le plus de renseignements possibles sur le cours de cette rivière dans cette région. Voici ceux qui m’ont été fournis par le Cheïkh-’Othmân, propriétaire et chef de la Zaouiya de Timâssanîn :
A une grande journée de marche de Timâssanîn, droit au Nord, un puits a été creusé sur la rive droite de l’Igharghar, par El-hâdj-el-Bekri, père du Cheïkh-’Othmân. Ce puits porte le nom de Tânezroûft, du nom de la localité.
A six journées au Nord de ce puits, dans le lit de la rivière, se trouve la source salée d’’Aïn-El-Mokhanza.
En aval, en un point où l’ouâdi prend le nom arabe d’Ouâdi-es-Sâoudy, est un second puits, celui de Meggarîn.
A six kilomètres en descendant le cours de l’ouâdi, est le puits d’El- Khadrâya.
A trois kilomètres, dans le thalweg même, se trouve la source d’El- Khadra ; là encore, la rivière change de nom et devient l’Ouâd-Chegga.
A El-Metekki, à douze kilomètres d’’Aïn-El-Khadra, est un quatrième puits.
A égale distance, un cinquième se nomme Bey-Sâlah.
Entre ce point et Sîdi-Boû-Hânia, se trouve un dernier puits, celui de Matmata.
En allant d’El-Ouâd à Ouarglâ, j’ai traversé le bas-Igharghar, au puits de Bey-Sâlah, et je lui ai trouvé un lit large et profond, sur la nature duquel il n’est pas permis de se tromper, car on y reconnaît facilement des alluvions provenant de contrées autres que celles de l’’Erg.
Un intérêt géographique, non moins grand, s’attache à la détermination précise des origines de cet immense bassin. Ma confiance dans les renseignements que m’ont fournis les Touâreg à ce sujet est égale à celle en mes observations personnelles, car tous les Sahariens sont d’excellents hydrographes.
Voici les déterminations que je considère comme exactes :
La source la plus méridionale de l’Igharghar, celle qui fournit des eaux à la ville d’Idèles, sort de l’Atakôr-n-Ahaggâr.
Du flanc Nord-Est de cette montagne naissent d’autres affluents qui, après avoir longé ou traversé la plaine d’Amadghôr[20], viennent se réunir au lit principal.
Le Mouydîr et le rebord occidental du Tasîli, entre lesquels l’Igharghar marche dans une vallée encaissée, y déversent les eaux de leurs nombreux ravins.
A la hauteur d’El-Bîr, au Sud-Ouest de Timâssanîn, on reconnaît l’amorce de la tête orientale, celle alimentée par les nombreux Igharghâren qui descendent des points les plus élevés du Tasîli et donnent leur nom à la plaine qu’ils traversent.
Cette tête se prolonge dans l’Est au delà du Tasîli, car la vallée d’Ouarâret, celle du Tânezzoûft, celle de l’Ouâdi-Serdélès et la partie occidentale du désert de Tâyta, appartiennent aussi au même bassin, bien que des barrages d’alluvions et de dunes en fassent autant de bassins secondaires fermés aujourd’hui.
Indépendamment de ces deux têtes principales, l’Igharghar reçoit : sur sa rive droite, à travers les sables, toutes les gouttières du plateau de Tînghert et de l’immense bassin de l’’Erg ; sur sa rive gauche, les eaux du Tâdemâyt par l’Ouâd-Miya, celles du plateau des Chaa’nba par de nombreux ravins, celles du plateau des Benî-Mezâb par l’Ouâd-Mezâb, celles de la chaîne atlantique même par l’Ouâd-Djedi. Il est vrai que tous ces ouâd, aujourd’hui envahis par des sables ou des alluvions, n’envoient plus leurs eaux au lit principal du bassin que par des filtrations souterraines qui ont transformé un grand fleuve en nappes artésiennes, alimentant ou des puits jaillissants ou des lacs vaseux successivement échelonnés jusqu’à la mer sur le parcours de l’ancien lit.
Nous verrons plus loin que cette situation ne date pas d’hier.
_Ouâdi-Tâfasâsset_ : A quelques kilomètres au Sud des points où l’Igharghar prend ses nombreuses sources, on est à peu près certain de trouver autant d’origines du Tâfasâsset.
Ses affluents supérieurs partent, les uns du Ahaggâr, les autres du Tasîli, et voyagent isolément dans deux lits séparés jusqu’en un désert, au Sud-Ouest des puits d’Asiou, où ils se réunissent.
La branche orientale, après avoir reçu tous les ouâdi qui descendent du plateau de Tasîli et de la chaîne d’Anhef, en longeant le pied de cette chaîne, change de direction à partir du puits de Falezlez pour prendre celle du Sud ; à la hauteur des puits d’Asiou, elle se détourne vers le Sud-Ouest pour se joindre à la branche occidentale, l’Ouâdi-Tin-Tarâbin, dont la direction générale est Nord et Sud, et gagner l’Ahaouagh, au centre du pays des Aouélimmiden.
D’après le Cheïkh-’Othmân, l’Ouâdi-Tâfasâsset, dans son cours inférieur, recevrait sur ses deux rives de nombreux affluents venant des montagnes de l’Adghagh dans l’Ouest et de celles d’Azben dans l’Est.
Je n’ai pu savoir de mes informateurs si cette rivière atteignait le Niger, dont le pays d’Ahaouagh est limitrophe. Cela est très-probable, même dans l’état actuel, quoique, faute d’un courant d’eau qui l’entretienne, le lit des rivières sahariennes ne soit pas toujours nettement marqué. M. le docteur Barth indique au Sud et à l’Est de Saï des ouâdi dont l’un pourrait bien être le confluent du Tâfasâsset dans le Niger. Une étude spéciale du pays des Touâreg du Sud pourra seule nous apprendre si la communication existe d’une manière continue.
Quoi qu’il en soit, un fait important est désormais acquis à la géographie physique du Sahara : c’est que les massifs du Ahaggâr et du Tasîli ont formé jadis un partage d’eau entre la Méditerranée, par le golfe de Gâbès, et l’Océan Atlantique, par le Niger et le golfe de Benin.
_Ouâdi-Tîrhehêrt_ : Selon toute probabilité, une troisième grande vallée formée à son origine des bassins de l’Ouâdi-Tîrhehêrt et de l’Ouâdi- Akâraba, partirait du Mouydîr pour aller, dans l’Ouest, aboutir au lac Debaya et, de là, déverser les eaux du versant occidental du massif du Ahaggâr dans l’Océan Atlantique par le canal de l’Ouâd-Dráa.
Mais, pour arriver à l’Ouâd-Dráa, ces eaux auraient à traverser les dunes d’Iguîdi, et le bassin même de la vallée disparaîtrait sous des masses de sables.
Dans cette hypothèse, les eaux qui descendent de l’Atlas marocain par les lits de l’Ouâd-Messaoura, de l’Ouâd-Guîr, de l’Ouâd-Tafilelt, et qui se perdent aujourd’hui dans les sables, se réuniraient souterrainement à celles de l’Akâraba et du Tîrhehêrt pour aller alimenter le grand lac du Sahara marocain, comme celles de l’Igharghar, après de nombreuses disparitions et réapparitions, se retrouvent dans le Rîgh, le Melghîgh et les chott du Sud de la Tunisie.
Malheureusement, les déserts compris entre le pays des Touâreg et le grand lac de l’Ouâd-Dráa n’ont été explorés par aucun européen et sont même très-peu connus des indigènes, et à défaut d’indications plus précises, je ne dois pas aller au delà des informations des hommes qui connaissent le mieux la géographie de cette partie du Sahara.
D’après le Cheïkh-’Othmân, « l’Ouâdi-Tîrhehêrt, que les Touâreg du Ahaggâr appellent Tîrhejîrt et les Aouélimmiden nomment Teghâzert, prendrait sa source au point culminant du Mouydîr, dans la grande montagne d’Ifettesen qui donne aussi naissance à l’Ouâdi-Akâraba et à l’Ouâdi-Rharis ; puis, dès sa sortie de la montagne, il se dirigerait droit à l’Ouest, pour aller passer entre In-Zîza et Ouâllen en coupant le Bâten Ahenet. Il entrerait dans le Tânezroûft en un endroit appelé Sedjendjânet et de là tournerait au Nord pour aller se perdre dans les dunes d’Iguîdi en se dirigeant vers le bassin de l’Ouâd-Dráa où les sables l’empêchent d’arriver.
« Au delà de Sedjendjânet, le cours de cet ouâdi est peu connu, car il traverse alors des terrains inhabités et parcourus seulement par les voleurs de grands chemins. »
_Ouâdi-Akâraba_ : Parallèle à l’Ouâdi-Tîrhehêrt, l’Ouâdi-Akâraba naît comme lui dans le Mouydîr et comme lui se perd dans les sables d’Iguîdi.
Le point du pic d’Ifettesen, où se trouve sa source, se nomme Immahegh.
D’après les indigènes, cet ouâdi apporte souterrainement aux oasis du Tidîkelt et d’Aqabli les eaux d’alimentation de leurs puits à galeries, comme l’Igharghar fournit à l’Ouâd-Rîgh celles de ses puits artésiens.