Les Touâreg du nord

Part 4

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Dans ces limites, l’ensemble des territoires des quatre grandes divisions du peuple târgui forme, entre l’Afrique septentrionale et l’Afrique centrale, un immense quadrilatère que le tropique du Cancer partage en deux moitiés à peu près égales, et que les géographes connaissent sous le nom de plateau central du Sahara.

Les Touâreg donnent à leur pays le nom général d’_Adjema_, synonyme de Sahara.

D’après eux, les points de Timissao sur l’Ouâdi-Tarhît, d’Asiou et d’In- Guezzam sur l’Ouâdi-Tâfasâsset sépareraient les Touâreg du Nord de ceux du Sud et les deux grandes gouttières d’écoulement des eaux de leur pays, l’Ouâdi-Igharghar et l’Ouâdi-Tâfasâsset, l’une au Nord, l’autre au Sud, seraient généralement acceptées, mais non sans quelques exceptions particulières, comme lignes de démarcation entre les confédérations orientales et les confédérations occidentales.

Ces divisions générales posées, je rentre dans l’objet spécial de ce travail : _les Touâreg du Nord_.

[Note 10 : _Touâreg_, au singulier _Târgui_, au féminin _târguia_, en français _târguie_.]

[Note 11 : _Kêl_ signifie _gens de_ ; souvent, dans le discours, on dit Azdjer, Ahaggâr, Aïr, pour dire gens d’Azdjer, gens d’Ahaggâr, gens d’Aïr. Pour simplifier, j’imiterai l’exemple des indigènes.]

[Note 12 : Forme emphatique du mot _adrâr_, montagne.]

[Note 13 : Voir le grand ouvrage de M. le docteur Barth, tomes I, IV et V des éditions anglaise et allemande.]

CHAPITRE II.

GÉOGRAPHIE PHYSIQUE.

La géographie physique du grand plateau central du Sahara offre à l’observation deux phénomènes caractéristiques qui appellent au même degré l’attention du voyageur et l’obligent, à son insu, à rechercher la cause d’exceptions aussi considérables : d’un côté, d’immenses plateaux dénudés, où la roche, continuellement balayée par les vents, n’est recouverte de terre végétale que dans les parties abritées ; d’un autre côté, d’immenses bas-fonds, envahis par les sables, de manière à faire disparaître le sol primitif et dans lesquels s’amoncellent, en véritables montagnes, des dunes de 100 mètres et plus de hauteur.

Quoique les dunes occupent peu d’espace dans les territoires parcourus par les Touâreg du Nord, je ne crois pas pouvoir m’abstenir, avant de pénétrer dans les régions élevées du plateau central du Sahara, de chercher à donner une idée, aussi nette que possible, de la zone qu’elles forment entre la chaîne atlantique et les massifs de l’intérieur.

Ce chapitre comprendra donc deux paragraphes : l’un spécial à la zone des dunes, l’autre exclusivement consacré aux parties surélevées des plateaux, dont les détritus jouent un si grand rôle dans la géographie physique du Sahara.

§ Ier. — ZONE DES DUNES.

Les noms suivants ont été donnés aux diverses parties de cette zone par les populations qui la traversent :

_’Erg_, _’Arg_, _’Areg_ (veines), par les Arabes[14] ;

_Adehî_, au plur. _Edeyen_ (dunes), par les Touâreg ;

_Iguîdi_, _Igdia_, _El-Guédéa_ (dunes), par les Berbères marocains et sénégaliens.

Cette zone a été reconnue ou traversée, par des voyageurs européens, sur différents points de son immense étendue, savoir :

_Au Sud de l’Ouâd-Noûn_, entre le Sénégal et le Maroc, du 22° au 23° latitude N. par M. Panet, en 1850 ; par M. le capitaine Vincent, en 1860 ;

_Au Sud du Maroc_, par René Caillié, en 1828, du 22° au 28° latitude N. ;

_Au Sud de l’Algérie_, entre les montagnes des Oulâd-Sîdi-Cheïkh et le Touât, par MM. de Colomb, Colonieu et Marès ; entre El-Golêa’a et le plateau de Tâdemâyt, par moi, en 1859 ; entre Ouarglâ et la Zaouiya de Timâssanîn, par M. Isma’yl-Boû-Derba, en 1858 ; entre El-Ouâd et Ouarglâ, par moi, en 1860 ;

_Au Sud de la Tunisie_, entre El-Ouâd et Nafta, par moi, en 1860 ; entre El-Ouâd et Ghadâmès, par M. le capitaine de Bonnemain, en 1858 ; par moi, en 1860 ; par la mission placée sous la direction de M. le lieutenant-colonel Mircher, en 1862 ;

_Dans la partie Sud de la Tripolitaine_, entre El-Hesî et l’Ouâdi-el- Gharbi, par M. le docteur Barth, en 1850 ; entre le plateau de Tînghert et la vallée des Igharghâren, par moi, en 1860 ; entre l’Ouâdi-el-Gharbi et les lacs du Fezzân, par moi, en 1861.

De plus, j’ai recueilli, par renseignements, de nombreux itinéraires traversant l’’Erg dans toutes les directions : trente-trois, pour la zone comprise entre Ouarglâ, Gâbès, Ghadâmès et Timâssanîn ; trois entre El-Golêa’a et le Touât ; quatre entre le Beni-Mezâb et le Maroc ; trois entre Géryville et le Gourâra ; enfin des détails très-circonstanciés sur la limite des dunes au Nord et à l’Ouest des montagnes des Touâreg.

Avec ces éléments, complétant ceux fournis par les autres voyageurs, on peut aujourd’hui estimer, au moins approximativement, l’étendue et la direction générales de la zone des dunes, entre la Méditerranée et l’Océan Atlantique.

Si je ne me trompe, cette zone s’étendrait, avec ou sans interruptions, du Nord-Est au Sud-Ouest, sur une longueur de 240 myriamètres environ, du golfe de Gâbès, dans la Méditerranée, au cap Barbas, sur l’Océan Atlantique, en suivant une direction qui semble commandée par la disposition réciproque de la chaîne atlantique et du massif des montagnes des Touâreg. Le plus grande largeur de cette zone serait de 50 myriamètres ; la plus petite, de 5.

Les causes constitutives d’un phénomène géologique aussi étendu seront étudiées ultérieurement ; pour le moment je me borne à constater ce que j’ai vu et ce que j’ai appris.

Les indigènes distinguent quatre variétés de formes de dunes :

La _Gâra_ (plur. _Goûr_), sorte de _témoin_, rocheux ou terreux, qui marque l’ancien niveau du sol primitif :

Le _Ghourd_, vraie montagne de sable qui atteint parfois les dimensions des montagnes ordinaires ;

La _Zemla_, dune allongée, régulière, affectant la forme d’un dos d’âne, avec pente normale sur ses deux principales faces ;

Le _Sîf_, dune comparée à la lame d’un _sabre_, semblable à la précédente, mais en différant par la paroi verticale de l’une de ses faces.

La Gâra n’est pas une dune proprement dite, car sa base est la roche ou une terre compacte ; le Ghourd, la Zemla, le Sîf ne sont que des masses de sables.

Ces différentes formes de dunes sont séparées entre elles par des dépressions parmi lesquelles les indigènes distinguent aussi quatre variétés : le _Thenîya_, l’_Ouâd_, le _Haoudh_, le _Sahan_.

Le Thenîya est un col oblong, étroit, resserré entre deux dunes, servant généralement de passage aux caravanes, mais dont la traversée ne s’opère pas toujours sans difficulté, car, en raison de leur étroitesse, ces défilés sont souvent barrés par des amas de sable provenant d’éboulements ou accumulés par les vents. Alors on doit parfois s’ouvrir un sentier à lacets en pratiquant à la main un plan incliné qui permette aux chameaux de prendre pied.

L’Ouâd est une vallée, plus large que le Thenîya, toujours ouverte dans la direction des vents régnants et formée par eux. Son bas-fond sert de réservoir aux eaux pluviales, d’où lui a été donné le nom d’_Ouâd_ (lit de rivière).

Le Thenîya et l’Ouâd prennent le nom de _Dourîya_ (tournant), quand une dune circulaire oblige la dépression à prendre la forme d’un labyrinthe.

Le Haoudh est un bassin d’une certaine étendue qui laisse quelquefois plusieurs kilomètres d’intervalle entre une dune et une autre ;

Le Sahan est une dépression plate, dont le palier est généralement composé de sable en mélange avec du plâtre cristallisé.

C’est dans les bas-fonds des Thenîya, des Ouâd, des Dourîya, des Haoudh, des Sahan, comparés par les Arabes à un réseau de veines, (’Erg, ’Areg) que se trouvent les chemins et les puits sans lesquels les dunes seraient infranchissables.

On aura une idée approximative de l’aspect général des dunes en se figurant une mer en courroux qu’un miracle aurait instantanément solidifiée. Les Goûr seraient les pointes de rochers montrant leurs têtes au milieu des eaux ; les Ghourd, les Zemla et les Sîf, les vagues que les vents auraient soulevées et dressées au-dessus du niveau général ; les Thenîya, les Ouâd, les Dourîya, les Haoudh et les Sahan, les dépressions houleuses séparant les vagues.

Mais quelle que soit la puissance de l’imagination de l’homme, elle ne peut pas plus se figurer l’émouvant spectacle du chaos des dunes que celui des mers de glaces à leur dégel. Il faut avoir vu, et, quand on a vu, renoncer à reproduire ses impressions.

Plus de détails sont nécessaires sur les dunes, les chemins et les puits de l’’Erg.

Si la pente de quelque Zemla est assez douce pour qu’un homme, s’aidant de ses mains et de ses pieds, puisse, à la rigueur, la gravir, on peut affirmer que, ni homme ni animal d’aucune espèce, n’a pu lutter contre les pentes de quelques Ghourd.

La hauteur des dunes, comme leurs formes, varie à l’infini, depuis celle d’un petit tertre de 1 à 3 mètres, jusqu’à celle du pic s’élevant à 150 et même 200 mètres.

Ici, la base d’une dune présentera un développement de 4 à 6 kilomètres ; là, elle n’aura pas une centaine de mètres.

Dans les parties de l’’Erg que j’ai parcourues, il n’y a pas une dune importante qui n’ait un nom propre que tous les bons guides connaissent.

Bien que les vents régnants déplacent continuellement les sables à la superficie des dunes et en modifient nécessairement la forme, les proportions, par rapport à la masse, dans lesquelles ont lieu ces changements sont tellement minimes et inappréciables à l’œil, qu’il faut la vie d’un homme pour constater quelque différence sensible. Cela se comprend : le vent opposé remet en place, le lendemain, le grain de sable déplacé la veille. Cependant, il est incontestable que les dunes marchent dans la direction des vents alizés, du N.-E. au S.-O.

Il est plus facile de constater le déplacement continuel des sables sur le terre-plein du sol. En marche, par exemple, lorsque le vent souffle, un voyageur ne peut suivre la trace des pas de son compagnon, si ce dernier le devance de quelques mètres seulement. Comme le navire à la mer qui ne laisse de trace de son sillage que par les résidus de l’office surnageant à la surface des eaux, de même la caravane ne marque souvent son passage sur les sables que par les crottins de ses chameaux.

L’absence de tracé de route, l’obligation de cheminer dans des dépressions sans horizons, le changement d’aspect des lieux, font que les voyages à travers l’’Erg présentent toujours des difficultés sérieuses.

Avant d’entrer dans l’’Erg, le Cheïkh-’Othmân, chargé de me conduire chez les Touâreg, me fit quatre recommandations :

« M’armer de beaucoup de patience et de résignation ;

« Ne pas intervenir dans les discussions des guides ou _khebîr_, relativement à la marche de la route ;

« Faire provision de beaucoup d’eau ;

« Être libéral envers les guides, envers mes serviteurs et mes compagnons de voyage. »

L’expérience avait dicté ces conseils à la sagesse du Cheïkh-’Othmân.

Mes compagnons de voyage, connaissant les dangers de la traversée, recommandèrent leur âme à Dieu, au prophète, à tous les marabouts, en réclamant leur puissante intervention pour les faire sortir sains et saufs d’un pays qu’ils qualifiaient de _champ de la mort_.

Des guides sont indispensables pour voyager dans l’’Erg ; quand je quittai El-Ouâd, l’autorité locale exigea que j’en eusse deux, comme garantie de sécurité.

La profession de guide est héréditaire dans certaines familles et elle constitue chez elles une sorte de sacerdoce, car de l’expérience du guide dépend souvent le salut ou la perte d’une caravane. On juge de l’importance de cette profession par le respect dont tous les khebîr sont entourés et par les honneurs qui leur sont rendus au départ et à l’arrivée de chaque caravane.

La marche à travers les sables n’est pas sans difficultés pour les chameaux eux-mêmes, et, pour les surmonter, il faut qu’ils y soient habitués dès leur enfance, si la distance à parcourir est un peu considérable. L’habitude des sables donne aux pieds de l’animal une conformation appropriée aux besoins : élargissement de la surface plantaire, à la façon des palmipèdes, pour ne pas enfoncer ; ongles aigus et longs, pour éviter les glissements aux montées et aux descentes.

Quoique les sables soient des éponges qui absorbent les eaux pluviales et les conservent à l’abri de l’action solaire, la question des puits a une importance réelle par la profondeur à atteindre pour trouver l’eau, par la nécessité de les coffrer dans la partie sablonneuse et mouvante des terrains traversés, par l’obligation d’entretenir ces coffrages et de couvrir les orifices, si l’on veut prévenir les éboulements et les ensablements, qui transforment les puits _vivants_ en puits _morts_, pour me servir de l’expression caractéristique des indigènes.

Entre El-Ouâd et Ghadâmès, j’ai mesuré la profondeur des puits des stations de ma route ; elle s’élève successivement de 8m 55 à 22m 30, dernière limite que les indigènes, avec les moyens dont ils disposent, puissent atteindre.

Le coffrage est fait au moyen de poutrelles de palmier et de fascines en branchages.

Généralement, on trouve l’eau dès que la pioche du puisatier a traversé la couche de sable qui recouvre le sol primitif, et généralement aussi elle est de bonne qualité. Cependant il y a quelques puits dont l’eau est saumâtre.

L’absence de seuil à l’orifice des puits, malgré le soin de les couvrir, fait que les vents y amoncellent des sables et des crottins de chameau qui les comblent ou altèrent la qualité de leurs eaux. Quelquefois l’abondance des matières étrangères est assez considérable pour qu’à l’arrivée des caravanes il faille les nettoyer avant d’avoir de l’eau potable ; pour éviter ce travail très-fatigant et très-pénible, les khebîr ont toujours le soin d’ordonner de recouvrir les puits d’une couche de branchages ; mais jamais ce travail n’est fait avec assez de soin pour empêcher les sables d’y pénétrer. Comment le pourrait-on, quand on ne peut éviter leur introduction dans les chronomètres les mieux fermés ?

Le fascinage qui couvre l’ouverture des puits n’est réellement efficace que pour prévenir les chutes d’hommes ou d’animaux.

Pour abreuver les chameaux, on a des auges en terre argileuse pratiquées dans les déblais qui ont été tassés à cet effet au moment de l’ouverture des puits.

Dans toute la région de l’’Erg, le maximum de profondeur des puits paraît être de 22 à 25 mètres. Quand il y a lieu à creuser plus profondément, on s’abstient, sans doute à cause des difficultés de forage et de coffrage ; aussi, dans les parties que j’ai parcourues, les puits sont limités à la zone la plus rapprochée des lignes de fond des oasis algériennes. Le reste est complétement dépourvu d’eau.

Sur la carte qui accompagne ce travail, je comprends la presque totalité de la partie orientale de l’’Erg dans les limites frontières de l’Algérie. Voici les raisons sur lesquelles s’appuie cette délimitation nouvelle :

Tous les puits de cette partie de l’’Erg ont été creusés et sont entretenus par les Souâfa, les Rouâgha et les Chaánba, tribus soumises au gouvernement de l’Algérie.

Ces tribus sont les seules dont les chameaux aient la pratique de l’’Erg ; enfin, elles sont les seules chez lesquelles on trouve des khebîr pour guider les voyageurs.

Les puits de Berreçof, de Bîr-Ghardâya et de Bîr-Djedîd, ainsi que les territoires de parcours qui en dépendent, appartiennent incontestablement aux Souâfa, à l’exclusion de tous autres, car toujours les bergers et les chasseurs de cette tribu y ont leurs campements.

Ces faits, dont l’authenticité est irrécusable, portent dans l’Est la limite méridionale de l’Algérie, au delà du Sahara tunisien, jusqu’aux territoires de la Tripolitaine et des Touâreg.

Le nom d’un de ces puits rappelle celui d’un gouverneur de Constantine, Sâlah-Bey, dont le règne a laissé dans toute la province, par des institutions et des travaux remarquables, les traces évidentes d’un grand génie.

Au Sud de Methlîli, sur la ligne que j’ai reconnue en 1859, la limite est celle des terres de parcours de Chaánba d’El-Golêa’a, limite qui, à peu de distance au Sud de cette ville, vient se confondre avec celle des terres de parcours des Touâreg et des Oulâd-Bâ-Hammou, arabes nomades de la confédération indépendante du Touât.

Les chefs Touâreg, dont j’ai pris l’avis, assignent à leur territoire, comme limite Nord, les points suivants :

TIN-YAGGUIN, sur la route de Ghadâmès à In-Sâlah, par la voie d’El- Beyyodh ;

’AÏN-ET-TAÏBA, sur la route d’Ouarglâ à Timâssanîn ;

HAMÂD-EL-’ATCHÂN[15], sur l’Ouâd-Mîya, entre les Touâreg et les Chaánba d’El-Golêa’a.

La localité de Tigmi, disent-ils, est aux Touâreg.

A moins d’admettre qu’entre ces points et ceux occupés par nos tribus, il y ait une zone n’appartenant à personne, la presque totalité de l’’Erg au Sud et au Sud-Est de nos possessions fait partie de l’Algérie.

D’ailleurs, dès que les Touâreg veulent généraliser leurs déterminations, ils disent : « Les Dunes (El-’Erg) sont aux Souâfa et aux Chaánba, et les Plateaux au Sud (Hamâd) aux Touâreg. »

Ces derniers revendiquent, comme leur appartenant, le plateau de Tâdemâyt, quoique les arabes d’In-Sâlah et d’El-Golêa’a y mènent paître leurs troupeaux.

J’aurai, dans la suite de ce travail, l’occasion d’apporter un nouveau témoignage à l’appui de celui des Touâreg, en constatant que Ghadâmès faisait partie de la Numidie et que sa garnison lui était fournie par la IIIe Légion Auguste, dont le dépôt était à Lambèse.

A l’époque romaine, comme aujourd’hui, la propriété des puits entraînait celle de la contrée qu’ils pourvoyaient d’eau.

Je terminerai ce que j’ai à dire de la zone de l’’Erg en signalant au Sud-Est d’Ouarglâ et à l’Ouest de Ghadâmès les ruines d’El-Menzeha et d’Es-Sohoûd, sur l’emplacement d’une ville fort ancienne, qui, d’après la tradition, aurait eu jadis une certaine importance, mais dont les chroniques arabes ne font aucune mention.

J’ignore en quoi consistent ces ruines, à quelle civilisation elles appartiennent ; je sais seulement qu’elles sont au milieu des dunes et que l’abandon de la ville est attribué à l’invasion des sables.

§ II. — MASSIF TOUÂREG.

Vu de haut et d’ensemble, le massif Touâreg offre une série de plateaux superposés, s’élevant graduellement, par étages, de hauteurs de 500 à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer jusqu’à 2,000 mètres environ d’altitude.

Le Ahaggâr est le point culminant ; viennent ensuite, en contre-bas, le Tasîli[16] du Nord et la chaîne d’Anhef qui atteignent des altitudes de 1,500 à 1,800 mètres ; sur la circonférence de ces trois points surélevés on trouve, à un gradin inférieur, le plateau d’Eguéré, la chaîne de l’Akâkoûs, la chaîne de l’Amsâk, la Hamâda de Mourzouk, la Hamâda-el-Homra, la Hamâda de Tînghert, le plateau de Tâdemâyt, celui du Mouydîr, le Bâten Ahenet, le Tasîli du Sud et une Hamâda innomée, à l’Est du Tâfasâsset, séparative du pays des Touâreg du Nord de celui des Teboû.

Tout ce pâté constitue, sinon en totalité, du moins en partie, ce qu’on appelle, en géographie, le plateau central du Sahara.

Dans son ensemble, il présente trois versants qui forment trois grands bassins, vallées ou gouttières d’écoulement des eaux pluviales vers la mer : un versant méditerranéen qui embrasse toutes les têtes de l’Ouâdi- Igharghar ; un versant nigritien, à l’opposite du précédent, dont toutes les eaux se réunissent dans l’Ouâdi-Tâfasâsset, affluent du Niger ; enfin un versant occidental que j’appellerai atlantique, parce que, malgré l’obstacle des dunes d’Iguîdi, ses eaux doivent aboutir à l’Océan Atlantique par l’Ouâdi-Dráa.

Quelques lignes sur les principaux reliefs de ce pâté doivent compléter cette énumération.

_Ahaggâr_ : Le Ahaggâr est le point le plus élevé du plateau central du Sahara, dont il forme la tête occidentale. D’après un plan en relief dressé dans le sable par le Cheïkh-’Othmân lui-même, ce serait un immense plateau, de forme circulaire, se prolongeant vers le Nord, sous le nom de Tîfedest, en forme de promontoire, jusqu’au mont Oudân que les indigènes qualifient de _nez du Ahaggâr_. Ce massif s’élève par gradins superposés, couronnés eux-mêmes par un dernier plateau, l’Atakôr-n- Ahaggâr (_faîte du Ahaggâr_), au centre duquel se dressent deux pics jumeaux, Ouâtellen et Hîkena, que je n’hésite pas à considérer ainsi que l’Oudân comme des puys volcaniques analogues à ceux de l’Auvergne. D’autres puys ou pics isolés, volcaniques ou non, existeraient aux étages inférieurs de la montagne, ceux d’Aheggar, d’Ilamân, de Tahât, sur le gradin intermédiaire ; ceux de Tasnao, de Téhé-n-Akeli, de Tâhela-Ohât, de Serkout, sur le gradin inférieur.

_Tasîli du Nord_ : Ce tasîli, généralement connu sous le nom de Tasîli des Azdjer, pour le distinguer d’un autre tasîli sis au Sud du Ahaggâr, est un grand plateau, ainsi que l’indique son nom, mais très-accidenté, car de nombreuses vallées, étroites et encaissées, le découpent en caps allongés, surtout sur son rebord Nord. Son rebord Sud, plus élevé que le précédent, est comme le Ahaggâr couronné d’un plateau supérieur, l’Adrâr, dominé lui-même par le pic d’In-Esôkal, certainement un puy volcanique. Divers plateaux secondaires ou pitons isolés marquent le relief de ce massif. Je cite entre autres : Takarâhet, Asâdjen, Tâfelâmin, Atafeyfagh, Tinaorherh, Têlout, Eselî, Aderedj, Mezzerîren, Tahônt-Terohet, Eguelé, Adjer. A l’aval de ces points culminants et dans les lignes de fond des ouâdi sont de nombreux lacs persistants dont l’existence, en pareil lieu, ne s’explique que par la transformation d’anciens cratères en réservoirs d’eau.

La forme du Tasîli du Nord est celle d’un grand carré long, isolé, dont les murailles s’élèvent presque verticalement à pic au-dessus du milieu environnant.

_Chaîne d’Anhef_ : Cette chaîne, entièrement isolée aussi, semble un coin jeté entre le Ahaggâr et le Tasîli du Nord. M. le docteur Barth, qui a traversé son faîte entre les origines du Tâfasâsset, la représente couronnée de pics, comme le Tasîli et le Ahaggâr. Sans doute, cette chaîne est aussi due à la même formation volcanique. Ce qu’on dit de la localité de Tâdent, campement renommé pour l’abondance de ses eaux et la richesse de sa végétation, l’assimile encore davantage au Tasîli et au Ahaggâr.

_Plateau d’Eguéré_ : Plus encore que l’Anhef, le petit plateau d’Eguéré ressemble à un coin, interposé entre le Tasîli, le Mouydîr et le Ahaggâr, comme pour les séparer. On le prendrait volontiers pour un fragment détaché de l’un de ces trois massifs, au moment de la dislocation, par l’action souterraine du feu, du grand plateau central du Sahara.

_Chaîne de l’Akâkoûs_ : Presque parallèle au rebord oriental du Tasîli dont la gorge d’Ouarâret la sépare, la chaîne de l’Akâkoûs, peu large, mais étendue du Nord au Sud, est un massif de rochers infranchissable et peu connu, même des indigènes, car ils redoutent de s’y égarer. Ils citent cependant la localité de Tâderart comme ayant dû être un ancien centre d’habitation, car on y remarque des myrtes, nécessairement introduits par la culture, et des sculptures rupestres importantes, indices d’une civilisation disparue.

_Chaîne de l’Amsâk_ : Je donne ce nom, en cela d’accord avec les indigènes, au rebord rocheux du grand plateau de Mourzouk, parce que sa traversée, dans certaines parties, offre les difficultés d’une véritable chaîne de montagnes. L’Amsâk nous est connue dans sa partie Ouest par le voyage de M. le docteur Barth et dans sa partie Nord par mes reconnaissances, entre le désert de Tâyta et l’Ouâdi-ech-Chergui. Ses prolongements au Sud et à l’Est sont encore inconnus.

_Hamâda de Mourzouk_ : Quoique de nombreux voyageurs aient traversé ce plateau dans toutes les directions, ses limites orientales et méridionales sont vaguement indiquées, sans doute parce qu’il se continue sans ligne de démarcation tranchée jusqu’au Hâroûdj-el-Abiodh dans l’Est, et vers le Sud jusque dans une partie du Sahara encore inexplorée.