Les Touâreg du nord

Part 45

Chapter 453,620 wordsPublic domain

Les Hammanientes, au-delà des Asbystes et des Maces, à douze journées de marche de la grande Syrte, vers l’Occident, et entourés eux-mêmes de sables de tous les côtés ;

Les Troglodytes, à quatre journées de marche des Hammanientes, du côté du Couchant d’hiver ;

Les Phazaniens, du côté des déserts d’Afrique, au-dessus de la petite Syrte ;

Les Garamantes, dont la ville célèbre de Garama est la capitale.

_Villes_ : Alele et Cillaba, villes des Phazaniens ; Matelgæ, ville des Garamantes ; Debris, où est une fontaine dont les eaux sont bouillantes, de midi à minuit, et glaciales, de minuit à midi.

Cette double nomenclature, en partie étrangère à la région montagneuse du _Mons ater_, mais s’en rapprochant cependant, laisse à désirer, car, à l’exception de Cydamus, de Garama, de Rapsa, de Boin, qu’on retrouve dans les villes modernes de Ghadâmès, de Djerma, de Rhât (Kêl- Rhâfsa[130]) et de Bondjêm, quatre des points les plus importants du pays, il est vrai, le reste a moins de valeur[131] ; on en jugera par les noms de montagnes.

_Niger_, sous sa forme latine, synonyme de _ater_, est aussi, sous sa forme libyque, identique au nom _Nigris_, donné au fleuve qui a ses sources dans le _Mons ater_.

_Gyri_[132], autre mont, est en double emploi, car la racine des mots _Niger_, _Nigris_ et _Gyri_ est la même ; mais ce double emploi est justifié par le besoin de compter au nombre des conquêtes du triomphateur les pierres précieuses du susdit mont.

Sans doute, les pages de Pline sur les conquêtes des Romains, dans le Sud de la Tripolitaine, ont leur valeur, mais ce n’est que dans Ptolémée qu’on trouve, au milieu de nombreuses confusions, des détails relatifs au massif des Touâreg du Nord, ou _Mons ater_ des Romains, détails que la géographie moderne confirme.

Orose, Éthicus, Corippus, de beaucoup inférieurs en mérite et en savoir, donnent aussi cependant quelques indications utiles.

Ptolémée connaît aux deux extrémités du massif deux points importants, car ils sont deux têtes de bassins :

La Gorge Garamantique, Φάραγξ Γαραμαντίκη, dans l’Est, origine du grand fleuve oriental de la Libye, le Γείρ ;

Le Mont Thala, Θαλα, dans l’Ouest, origine d’un fleuve occidental, le Νίγειρ, qui, avec le précédent, constituent les deux seules grandes rivières qui coulent dans l’intérieur du pays (Liv. IV, 5).

Le premier de ces points, que M. Vivien de Saint-Martin a identifié d’une manière certaine avec l’Aghelâd (gorge) d’Ouarâret ou vallée de Rhât, et le second, qui a conservé son nom ancien : Tâhela-Ohât, mont d’où sort l’Ouâdi-In-Amedjel, nous serviront de jalons principaux.

Entre ces deux repères est un troisième point, le lac Nouba, Νούβα λίμνη, situé à la tête des eaux du Gir (Liv. IV, chap. VI), à l’Ouest de la montagne appelée _la Gorge_, τῆς Φαραγγος ὄρος, et au Sud du mont Girgyris, dans la direction des Garamantes (même Liv., même chap.).

Il m’est bien difficile de ne pas identifier le lac Nouba, si bien caractérisé par Ptolémée, avec la plaine d’Amadghôr, l’une des origines de l’Igharghar, sise à l’Ouest de la gorge de Rhât et au Sud du Tasîli des Azdjer, et dans laquelle est une sebkha ou lac desséché qui doit être connue de toute antiquité. (Voir Liv. Ier, chap. II, pages 18 et 19 ; et chap. III, page 24.)

Ptolémée connaît encore, dans la même contrée, un mont Girgyris, Γίργυρις ou Γίργιρι, sis au Sud de Lynxama, ville sur la rivière du Gir, et au Nord du lac Nouba.

Il m’est encore impossible, en tenant compte de la position absolue que Ptolémée donne à son Girgyris, et de sa position relative par rapport au lac Nouba et à la ville de Lynxama, de ne pas assimiler le plateau riche en eaux du géographe alexandrin avec le plateau que les Touâreg nomment simplement _tasîli_, plateau, mais qui donne naissance aux nombreux _igharghâren_ (les ruisseaux ruisselants) qui, avant les barrages des dunes, formaient autrefois la tête orientale de l’Igharghar.

J’ai déjà dit pourquoi je n’acceptais pas l’identification du mont Girgyris avec le Djebel-Ghariân, mais je conserve comme étant hors de contestation la remarque de M. Vivien de Saint-Martin, à savoir que Girgyris, Djerdjera ou Djurjura, sont absolument identiques, et j’ajoute que les noms d’Igharghar, d’Igharghâren, ont aussi la même signification dans la nomenclature géographique des Berbères.

Le radical de tous ces noms indique une contrée riche en eaux, mais s’applique aussi bien aux rivières par lesquelles elles s’écoulent qu’aux montagnes dans lesquelles elles prennent naissance.

Les Berbères de la grande Kabylie algérienne ont donné au massif des montagnes qu’ils habitent le nom général de Djerdjera, parce que l’eau y _idjerdjère_ sur toute son étendue, et parce que, sous ce rapport, il est le point le plus favorisé du Tell. De même, les Berbères Touâreg ont donné le nom d’Igharghar à la principale gouttière d’écoulement des eaux de leur pays, et d’Igharghâren à la plaine, au plateau et aux ravins, tête du bassin, parce que les eaux y _ighargharent_, et parce que, dans tout le Sahara, il n’y a pas un autre point aussi riche en eau.

Le Girgyris de Ptolémée est aussi un mot imitatif qui doit avoir la même signification.

On me pardonnera, je l’espère, la création des verbes _idjerdjerer_ et _ighargharer_. Pour bien faire comprendre des choses nouvelles, le plus simple souvent est de créer des mots nouveaux.

La signification réelle du radical ne tardera pas à être précisée.

En attendant, je considère comme exactes les identifications suivantes :

Celle de l’Aghelâd d’Ouarâret, avec le Φάραγξ Γαραμαντικη ;

Celle du Tâhela-Ohât avec le Θαλα ;

Celle de la Sebkha d’Amadghôr avec le Νούβα λίμνη ;

Celle du Tasîli des Azdjer ou plateau des Igharghâren, avec le Γίργυρις ou Γίργιρι.

Mais avant de demander aux documents grecs et romains plus qu’on ne doit attendre d’eux, je tiens à faire une autre constatation importante, en remontant du présent au passé.

Aujourd’hui, deux confédérations politiques, composées de tribus diverses, occupent le _Mons ater_ des Romains, et, entre les deux, est une grande tribu de marabouts, aussi nombreuse, et occupant autant d’espace que leurs voisins de l’Est et de l’Ouest.

Nous savons par Ebn-Khaldoûn et par la _Note sur les origines_ de Brahîm-Ould-Sîdi que ces trois grandes fractions des Touâreg du Nord n’occupaient pas le _Mons ater_ à l’époque romaine, et qu’avant leur dernier mouvement de migration elles portaient d’autres noms qu’elles ont échangés contre celui des contrées nouvelles qu’elles ont définitivement adoptées pour leur patrie.

Ainsi, les Kêl-Ahamellen se sont transfigurés en _Kêl-Ahaggâr_, gens du Ahaggâr, comme leurs devanciers, de l’époque romaine, s’étaient appelés _Æzaræ_, _Uzzaræ_, _Suggaræ_[133], suivant les époques et la manière de prononcer les noms d’une langue étrangère, et aussi suivant la pureté ou la corruption des textes.

De même les _Ioûrâghen_, des environs de Timbouktou, sont devenus les _Kêl-Azdjer_, pour perpétuer jusqu’à nous le souvenir des _Astacuri_, Αστακοῦροι, de la Gorge Garamantique ;

De même encore les marabouts d’Es-Soûk, anciennement _Kêl-es-Soûk_, ont pris le nom d’_Ifôghas_, afin qu’on ne perde pas le souvenir des _Ifuraces_ de Corippus.

Maintenant, étant connu le massif occupé par les Touâreg du Nord, est il nécessaire de torturer les textes pour retrouver les noms des anciens et faire justice des doubles emplois de leurs nomenclatures ?

Non.

S’agit-il de noms généraux de races ?

On n’est pas étonné de voir, pêle-mêle, des Libyens, des Mélano-Gétules, des Éthiopiens rouges et noirs, en un point de contact, alors contesté et disputé, entre les descendants de Sem et de Cham. Suivant les chances heureuses ou malheureuses de la fortune, on trouvera les uns ou les autres tantôt au Sud, tantôt au Nord du tropique du Cancer, mais on peut être assuré que, dans les moments d’armistice, les hommes de race noire prendront position dans les bas fonds, où la fertilité est plus grande, et les hommes de race blanche sur les hauteurs, là où la salubrité convient mieux à leur tempérament.

S’agit-il de noms particuliers de tribus, que les anciens appelaient des Nations ?

D’abord, pour retrouver leurs anciens campements, on a désormais une base géodésique : naturellement les _Thalæ_, qui avaient pris le nom de leur montagne, se mettront au lieu et place des _Kêl-Ohât_, tribu serve du versant Ouest du Ahaggâr qui, eux, par un retour des choses d’ici- bas, ont ajouté leur nom propre à celui de la montagne pour en faire _Tâhela-Ohât_. De même les _Noubæ_, les _Nigritæ_, les _Asaracæ_, reprendront leur ancienne position, les premiers autour de la saline d’Amadghôr, les seconds sur les rives de l’Igharghar, les troisièmes dans la Gorge d’Ouarâret.

Puis, autour des territoires de ces anciennes tribus, aujourd’hui retrouvés, viendront se ranger comme autant de satellites, et dans l’orientation donnée par Ptolémée, toutes les autres tribus dont il nous transmet les noms.

On préviendra toute erreur en assignant comme campements probables à ces dernières tribus les points du territoire actuel des Touâreg les plus riches en eau et en pâturages, car, dans tout le Sahara, hier comme aujourd’hui, ces points exceptionnels ont toujours été des lieux d’élection pour l’habitation de l’homme.

Maintenant, si, ce placement de détail opéré, nous voulons constituer des groupes généraux, d’après la circonscription territoriale habitée, nous aurons des _Uzzaræ_, des _Suggaræ_, dans lesquels seront compris les _Thalæ et leurs voisins_ ; des _Ifuracæ_ qui engloberont les _Nigritæ_, les _Noubæ et autres_ ; enfin des _Astacuræ_, avec leurs subdivisions, comme nous avons aujourd’hui des _Kêl-Ahaggâr_, des _Ifôghas_, des _Kêl-Azdjer_ embrassant, sous ces dénominations générales, des tribus nobles et serves, des tribus à sang blanc et à sang noir, sans compter les mélanges, et des tribus de race arabe, de race berbère et de race éthiopienne.

Dans les circonscriptions territoriales modernes, nous retrouvons donc, comme dans les anciennes, des _Mélano-Gétules_, des _Libyens_, des _Libo-Égyptiens_, des _Éthiopiens blancs, rouges et autres_, suivant l’origine éthnographique des populations ou la variété des langues qu’elles parlaient, mais dont la nomenclature fait double emploi avec celle qui a pour base la division du territoire ou les confédérations politiques de groupes.

S’agit-il de noms de lieux ?

L’identification d’un grand nombre est certaine, notamment pour les montagnes et les fleuves.

Si je sors de la limite de mon exploration, le Daradus et le Rufus- Campus, dont on retrouve les noms anciens dans la synonymie moderne, viennent, comme de nouveaux jalons, servir de guide dans le placement des tribus.

Les nouvelles conquêtes de la géographie nous ont donc, enfin, affranchi des erreurs de longitude et de latitude de Ptolémée. C’est là un point capital.

De l’orographie je passe à l’hydrographie.

_Des Niger de la Libye._

Je dois rappeler au lecteur qu’en langue libyque, berbère ou temâhaq, le radical _ghar_, _gher_, _ghir_, _ghor_, signifie _eau qui coule_, sans distinction entre l’eau superficielle ou souterraine, et par extension BASSIN HYDROGRAPHIQUE.

Je dois ajouter aussi que, dans tout le Nord du continent africain, le mot _Nîl_ est employé pour désigner tous les grands fleuves ; enfin que, depuis la plus haute antiquité, les indigènes ont toujours considéré les grandes rivières de leur pays comme étant autant de sources du Nîl d’Égypte.

La description des Niger de la Libye, par Pline et Ptolémée, n’étant que la reproduction des dires des indigènes de leur époque, on doit tenir compte de ces manières de voir les choses, si l’on veut comprendre leurs récits.

Pline connaît deux grandes rivières dans la Libye :

Le _Nigris_ ou _Niger_, dans l’Est ; le _Ger_ ou _Gir_ dans l’Ouest.

Sa description du Niger est empruntée aux _Libyques_ du roi Juba, celle du Ger aux _Mémoires_ de Suetonius Paulinus, ouvrages aujourd’hui perdus.

Ptolémée est plus explicite : il n’y a, dit-il, que deux grandes rivières dans l’intérieur du pays : le Ghèr (Γείρ) et le Nighèr (Νίγειρ)[134] ;

Le Ghèr, à l’Est, aboutissant d’un côté au Mont Usargala et de l’autre à la Gorge Garamantique ;

Le Nighèr, à l’Ouest, aboutissant d’un côté au Mont Mandrus et de l’autre au Mont Thala.

En apparence, Pline et Ptolémée ne sont d’accord ni sur les noms ni sur la situation respective de chacune de leurs deux rivières, mais, si on fait abstraction de la différence des noms, identiques d’ailleurs entre eux, pour ne tenir compte que des détails de leurs descriptions, on reconnaît que l’un et l’autre ont voulu parler des mêmes bassins.

Le Nigris ou Niger de Pline, comme le Ghèr de Ptolémée, prend sa source, au Nord, dans la région orientale de l’Atlas, et se dirige au Sud, vers la partie orientale du _Mons ater_, pour aller séparer la Libye de l’Éthiopie ;

Tous deux traversent deux lacs dont les noms sont différents, il est vrai, mais tous deux placés aux mêmes étages du bassin :

Les premiers, _Nilis_ de l’un, Τας χελωνιδας de l’autre, dans les bas- fonds de l’Ouâd-Rîgh ;

Les seconds, _Nigris_ dans Pline, Νούβα dans Ptolémée, sur la ligne de partage des eaux de l’Océan et de la Méditerranée ;

L’un comme l’autre, absorbés par les sables qu’ils traversent, disparaissent pour réapparaître et disparaître encore.

Je ne poursuivrai pas plus loin ces comparaisons, j’aime mieux expliquer comment le radical libyque _gher_, qui suivant les dialectes s’écrit et se prononce aussi _ger_, _guir_, _djir_, _rîgh_, s’est transformé sous la plume de Pline, de Ptolémée ou de leurs copistes, en _Niger_ ou Νίγειρ.

La démonstration est facile.

Dans certains dialectes libyques, un i préfixe est souvent ajouté au radical ; exemples : _i Gharghar_, _i Ahaggâren_. Ainsi _ger_ et γείρ sont d’abord devenus _i Ger_ et ί Γειρ.

Puis, souvent une N, conjonction, lie le mot qui précède au mot qui suit ; exemples : _Atakôr-N-Ahaggâr_, _Adehî-N-Ouaran_, _Afara-N- Wechcheran_. Ainsi _i Ger_ et ί Γειρ sont devenus _N-Iger_ et Ν-Ιγειρ, et par abréviation on aura écrit _Niger_ et Νίγειρ, en retranchant le trait d’union.

Enfin, dans la langue berbère, beaucoup de noms géographiques sont précédés du technique _In_, qui signifie _endroit de_ ; exemple : _In- Gher_ ou _In-Ghar_, _endroit de l’eau_, noms que portent un point de la vallée des Igharghâren et un village du Touât. Souvent, même aujourd’hui, et c’est ce que j’ai fait, on écrit _Ingher_ et _Inghar_, sans trait séparatif. Entre _Ingher_ et Νίγειρ ou _Niger_, la seule différence consiste dans le déplacement d’une lettre, faute _qu’un copiste_ aura bien pu commettre.

La signification latine du mot _Niger_, correspondant à la couleur des habitants, a dû contribuer à la propagation de l’erreur.

En Algérie, nous inventons aujourd’hui encore de semblables assimilations.

Quelle que soit la version adoptée, on se rend compte désormais comment les Grecs ont donné indistinctement les noms de ποταμος-ν-ίΓειρ ou ποταμος Γείρ, ou ποταμος Νίγειρ, et les Romains ceux de _flumen-n-iGer_ ou _flumen Ger_ ou _flumen Niger_ à tout endroit du territoire libyque où il y avait de l’eau, sans faire attention que ποταμος et _flumen_ étaient synonymes de _Niger_ ou _Ger_.

Comment les Grecs et les Romains auraient-ils évité ces erreurs, quand nous, Français, éclairés sur toutes ces questions beaucoup mieux qu’on ne pouvait l’être dans l’antiquité, nous sommes forcés, pour être compris, d’écrire chaque jour : le bassin de l’Ouâd-Rîgh, la rivière de l’Ouâd-Igharghar, le plateau du Tasîli, la montagne du Djebel-Adrâr, la fontaine d’’Aïn-Thâla ?

Les Arabes et les Turcs se rendent aussi coupables de pareils pléonasmes dans leurs nomenclatures géographiques. La responsabilité en incombe à l’ignorance des masses.

Sans doute, les hommes de science ont tort de ne pas s’affranchir des lois que leur imposent ceux qui ne savent pas. Mais quel but se propose- t-on en écrivant ? Éclairer. Et pour éclairer, il faut d’abord être compris.

M. le commandant Hanoteau a pu intituler _Grammaire temâchek’_ son étude sur la langue que parlent les Touâreg et donner le nom d’Imôcharh aux peuples qui la parlent, parce que tous ceux qui doivent lire son livre savent préalablement quelle est la valeur des termes dont il se sert. Si j’avais intitulé ce livre : _Imôhagh_, au lieu de _Touâreg du Nord_, aucun de ceux auxquels il est destiné n’aurait su de qui je veux parler.

Mais je dois revenir aux Niger.

Les géographes du moyen âge n’ont donc pas commis une erreur en donnant le nom berbère de Niger au grand fleuve du Soûdân occidental, en tant que la signification de ce nom est restreinte à celle de : _eau qui coule, fleuve_, cette désignation n’ayant pas plus de valeur que celle de : _Nîl des noirs_. Mais ils se sont grossièrement trompés, si, induits en erreur par la latitude de Ptolémée, ainsi que l’a victorieusement démontré M. Vivien de Saint-Martin, ils ont cru retrouver dans le fleuve de Timbouktou l’un des Niger de la Libye.

Ce point acquis aux débats, j’ai à démontrer que, pour les anciens, les mots _Niger_ ou _Ger_ signifiaient moins un fleuve qu’un bassin hydrographique.

J’en trouve la preuve dans les textes mêmes de Pline et de Ptolémée.

Pline (L. V, 10) nous donne, d’après le roi Juba, un exemple bien remarquable du peu de respect des indigènes de son temps pour les lois physiques de la circulation des eaux. Son Niger naît dans une montagne de la Mauritanie, probablement le Djebel-’Amoûr des modernes ; de là, il descend dans un bas-fonds, où il forme le lac Nilis, comme l’Ouâd-Djedî, auquel il est assimilé dans cette partie de son cours, va se perdre dans le Chott-Melghîgh. Mais, du lac Nilis, au lieu d’aller déverser ses eaux à la mer, au golfe de Gâbès, comme l’exige le sens attaché au mot _flumen_, son fleuve, devenu, dans son imagination, une des têtes du Nil d’Égypte, va gravir des pentes de 1,000 à 1,500 mètres environ, à l’inverse du cours de l’Igharghar, mais, comme lui, à travers de nouvelles lagunes et des masses de sables qui se succèdent et l’absorbent, pour arriver au sommet du massif des Touâreg, où il sépare l’Afrique de l’Éthiopie. « _Là, sans doute_, ajoute Pline, d’après le roi Juba, _jaillissant de cette source qu’on a nommée Nigris, il s’élance..._, » probablement au-dessus du point de partage des eaux !!! Pline n’ose pas l’écrire, mais il le laisse deviner, car son fleuve, jusque-là renfermé dans le bassin libyen de la Méditerranée, va passer dans le bassin éthiopien de l’Océan, « sous le nom d’_Astapus_, pour séparer, par le milieu, le pays des Éthiopiens. _Astapus medios Æthiopas secat_. »

Cette description, contraire aux lois naturelles, si le mot _Niger_ est restreint à la signification de _fleuve_, devient, au contraire, d’une exactitude remarquable, si l’on généralise le sens de ce mot en le considérant comme l’équivalent du mot _bassin_ dans nos langues modernes.

En effet, non-seulement la description du Niger de Pline est conforme à celle de l’Igharghar, que j’ai faite dans le livre Ier de cet ouvrage ; non-seulement la communauté des origines de l’Igharghar et du Tâfasâsset, symbolisée dans la source que Pline nomme _Nigris_, est une réalité incontestable, mais encore l’_Astapus_[135] sépare par le milieu les peuplades éthiopiennes, comme le Tâfasâsset isole les Touâreg d’Aïr des Touâreg Aouélimmiden.

Le Niger de Pline est donc un bassin et non un fleuve.

Ptolémée appuie d’une autorité indiscutable la nouvelle interprétation donnée au mot Niger.

Ses deux Niger, celui de l’Est comme celui de l’Ouest, marchent du Nord au Sud, à la façon des siphons. Nés tous deux dans l’Atlas, par des altitudes de 700 à 1,000 mètres, ils descendent dans des bas-fonds de 90 à 200 mètres, au maximum, et viennent aboutir, en remontant dans le massif des Touâreg, à une altitude de plus de 700 mètres pour la Gorge Garamantique, et de 1,000 à 1,200 pour le Mont Thala.

Cette constitution n’est pas celle des rivières ou des fleuves, dans le sens ordinaire des mots _flumen_ et ποταμος, mais celle des _bassins_ de tous les cours d’eau.

Pline et Ptolémée, en traduisant les récits des indigènes, par l’intermédiaire d’interprètes illettrés, n’ont pas compris le sens du mot libyque _Niger_ ; nous, nous devons lui restituer sa véritable signification, autrement, il est impossible de faire l’application des récits des anciens auteurs aux lieux tels que nous les retrouvons aujourd’hui.

Maintenant abordons la délimitation des bassins des deux Niger de la Libye et indiquons les noms de la nomenclature grecque et romaine, qu’on peut, avec autorité, identifier avec ceux de la nomenclature moderne.

_Niger oriental._

Dans l’état actuel de nos connaissances géographiques, les limites du bassin du Niger oriental de la Libye peuvent être déterminées, sinon mathématiquement, du moins très-approximativement.

Au Sud, les points culminants du Ahaggâr, de la plaine d’Amadghôr, du plateau dit le Tasîli des Azdjer, de l’Akâkoûs, de l’Amsâk et de la forêt de gommiers séparative du désert de Tâyta et de l’Ouâdi-Lajâl, jalonnent une longue ligne de partage d’eau entre le bassin éthiopien de l’Astapus (Tâfasâsset moderne) et le bassin libyen du Niger oriental (l’Igharghar des Touâreg).

A l’Est, une ligne droite, de la tête occidentale de l’Ouâdi-Lajâl à Gâbès, par le _caput saxi_ de la Hamâda-el-Homra et les sommets du Djebel-Douîrât, marque aussi exactement que possible un second partage d’eau, peu caractérisé, il est vrai, sur sa plus grande étendue, entre la Hamâda-el-Homra et les dunes de l’’Erg, sorte d’éponge qui rend souterrainement au principal thalweg du bassin, l’Igharghar, les eaux qu’elles ont absorbées.

Au Nord, le versant méridional de la chaîne atlantique, de Gâbès au Djebel-’Amoûr, l’Aurès compris, ferme le bassin de ce côté, d’une manière plus accentuée, à raison de son imposant relief.

A l’Ouest, la limite séparative du Niger oriental avec le Niger occidental, peu caractérisée dans le Sahara algérien, où elle est d’ailleurs bien connue, se relève dans le Sud, où le Bâten de Tâdemâyt, l’Ifettesen du Mouydîr ainsi que le Tîfedest et l’Atakôr du Ahaggâr, lui donnent des points de partage d’eau nettement définis.

Dans ces limites, l’étendue du bassin oriental embrasse près de 20 degrés, du Nord au Sud, et 16 de l’Est à l’Ouest, et comprend, indépendamment de l’Igharghar, aboutissant de tous les affluents : d’abord les _igharghâren_ de sa tête orientale, puis les _ouâdi_ de sa tête occidentale, qui descendent du Ahaggâr, du Mouydîr et de la plaine d’Amadghôr, enfin l’Ouâd-Mîya, l’Ouâd-Mezâb, l’Ouâd-Nesâ, l’Ouâd-Djedî, plus les nombreux torrents du versant Sud de l’Aurès.

De cet immense réseau de gouttières d’écoulement des eaux qui, toutes, venaient aboutir aux lagunes du Rîgh, d’Ouarglâ et du Melghîgh, et, de là, déversaient leur trop-plein dans le golfe de Gâbès par les Chott du Djerîd et du Nefzâoua, les anciens ne connaissaient, en réalité, que fort peu de chose ; du moins, ce qu’ils nous en ont transmis laisse beaucoup à désirer :

Une dizaine de noms de centres d’habitation fixe de l’homme pour représenter les districts formés par huit groupes d’oasis : les Qeçoûr de l’’Amoûr, le Mezâb, les Zibân, Ouarglâ avec son annexe d’El-Golêa’a, le Rîgh, le Soûf, le Djerîd et le Nefzâoua, districts qui alors devaient être très-peuplés, car l’occupation romaine, étendue jusqu’à la limite de ces oasis, n’aurait pas eu sa raison d’être sans de nombreux indigènes à dominer au Sud ;

Quelques noms de tribus nomades, parmi lesquels des doubles emplois, pour occuper l’espace que les Larba’a, les Cha’anba, les Oulâd-Bâ- Hammou, les Kêl-Ahaggâr, les Ifôghas, les Kêl-Azdjer, les Rouâgha, les ’Arab du Zibân, les Souâfa, les Ourghamma et autres, couvrent de leurs campements ;

Quelques noms généraux ou particuliers de montagnes, au lieu de milliers que nous connaissons aujourd’hui d’une manière certaine ;