Les Touâreg du nord

Part 44

Chapter 443,660 wordsPublic domain

L’agilité des Touâreg, leur habileté à manier le bouclier, le long apprentissage qu’ils ont fait de l’escrime, font qu’ils peuvent se battre longtemps sans résultat. Tant que l’un des deux partis ne tourne pas le dos, il n’y a pas d’action décisive. Mais, malheur à celui qui est obligé de battre en retraite, car il est poursuivi, la lance dans les reins. Quoique les combats, _akennâs_, cessent dès que l’honneur peut être réputé satisfait et dès qu’il y a un certain nombre de tués ou de blessés, on cite cependant des batailles qui ont été très-meurtrières et dans lesquelles la destruction du parti vaincu a été la conséquence de la victoire.

Mais, généralement, on préfère la surprise à la rencontre. Voici ce qui a lieu dans ce cas. Les tribus enveloppées n’opposent pas de résistance et fuient, abandonnant tout ce qu’elles possèdent. De leur côté, les assaillants, plus préoccupés de piller que de poursuivre leur ennemi, se hâtent de s’emparer au plus tôt du butin, dans la crainte d’un retour offensif, qui est à redouter, même après quatre et cinq jours de capture.

C’est dans les retours offensifs que les Touâreg paraissent redoutables.

Les pillés, _imîhaghen_, (sing. _amîhagh_), réunissent leurs méharis, font appel à leurs amis et alliés, et quelle que soit la célérité que les pilleurs, _imôhagh_, apportent à la retraite, on se met à leur poursuite.

On tâchera de les devancer aux premiers puits où ils doivent abreuver leurs montures et leurs bêtes de somme, et là, on est sur que le besoin de boire amènera toutes les bêtes de prise au pouvoir de leurs anciens maîtres.

Les capteurs, chargés de butin, traînant à leur remorque des bêtes de somme, au pas lent, et obéissant mal à la voix de nouveaux conducteurs, n’ont d’autre expédient, pour échapper à la poursuite d’ennemis légers et résolus à reconquérir leurs biens, qu’en dérobant leur marche de retraite, ce qui n’est pas facile avec des rôdeurs comme les Touâreg.

On cite un retour offensif d’Ikhenoûkhen contre les Cha’anba, où après quatre grands jours de marche forcée ces derniers ont été obligés d’abandonner toutes leurs prises, en perdant beaucoup de monde.

Par nature, par tempérament, les Touâreg sont constitués pour être de braves guerriers, et ils le sont, sans quoi ils eussent déjà été dévorés par leurs voisins, bien plus nombreux, bien mieux armés qu’eux, surtout ceux du Nord, les Cha’anba et autres. Mais indépendamment de leurs dispositions naturelles à la bravoure chevaleresque, les Touâreg sont encore sollicités à l’héroïsme par leurs femmes qui, dans leurs chants, dans leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et glorifient le courage. Un târgui qui lâcherait pied devant l’ennemi et qui, par sa défection, compromettrait le succès de ses contribules, ne pourrait plus reparaître au milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple.

Entre Touâreg, quand deux partis en sont venus aux mains, et que l’un des deux est battu, les vainqueurs crient aux vaincus, de ce cri sauvage particulier aux Touâreg :

Hia hia ! hia hia !

Il n’y aura donc pas de rebâza !

Le rebâza est le violon sur lequel les femmes chantent la valeur de leurs chevaliers.

A la menace du silence des rebâza, les vaincus reviennent à la charge, tant est grande la crainte du jugement défavorable des femmes.

_Chants de guerre._

Comme tous les peuples guerriers, les Touâreg ont leur chants de guerre.

Les Arabes, ces grands mangeurs, qui vivent dans une abondance enviée et enviable, ont surtout excité la verve de poëtes affamés. Voici leur _Marseillaise_ contre les Cha’anba, jadis leurs plus intimes ennemis :

Abâ mak, Ma’talla, alhîn, keïhân !

Mîdden dîh souort arhêledh iyyân

Ezzâin asîkel aked aoudân

Ezzâin înnen înhâyen ôdouân

Ezzâin iddâsin âles insân

Nanesberhôr sâdhittes telâ djân

Tekenâs atiti âberdjen îkenân

Tekenâs tâftaq imêzhen îmedân

Ietkâr derhêred idemânen ingngân

Dakh-an-tlemîn sîkid izzedj edsân

Sarhtîn des âllarh ioulân desennân

Ieqqân isîfef âttedjmodan mân

Nellilouet ournoûye oualâmân

Ietkît tekhamkhâm iôkây ezegzân.

Voici la traduction, mot à mot, de ce chant. Les mots en italiques sont sous-entendus dans le texte original.

« Que _Dieu_ maudisse ta mère, Ma’talla[124], _car_ le diable est en ton corps !

« Ces hommes, _les Touâreg_, tu les prends pour des lâches ;

« _Cependant_, ils savent voyager, et même guerroyer ;

« Ils savent partir de bon matin et marcher le soir ;

« Ils savent surprendre, dans son lit, tel homme couché ;

« _Surtout_ le riche qui dort, au milieu de ses troupeaux agenouillés ;

« Celui qui a orgueilleusement étendu sa large tente ;

« Celui qui a déployé, en leur entier, et ses tapis et ses doux lainages ;

« Celui _dont le ventre_ est plein de blé cuit avec de la viande,

« Et arrosé de beurre fondu et de lait chaud sortant du pis des chamelles ;

« Ils le clouent de leur lance, pointue comme une épine,

« Et lui se met à crier, jusqu’à ce que son âme s’envole.

« Nous le laverons _de son bien_, sans même lui laisser d’eau ;

« Sa gourmande de femme[125] ne pourra plus supporter son désespoir[126]. »

La traduction est impuissante à rendre et l’harmonie imitative et le laconisme de cette poésie sauvage.

Que de choses en peu de mots !

La guerre est sainte, car Ma’talla est un suppôt de Satan.

Elle est juste, car Ma’talla traite de lâches des hommes qui sont les plus braves de la terre.

Puis vient l’appel à toutes les passions qui remuent le cœur d’un târgui :

Ma’talla dort,

Sur de moelleux tapis,

Dans une large tente,

Entourée de gras troupeaux !

Ma’talla a le ventre plein :

De blé cuit,

Avec de la viande.

Et cet assaisonnement n’a pas suffi à sa gourmandise ; il a encore arrosé son blé et sa viande de beurre fondu et de lait chaud.

La femme de Ma’talla,

Celle qui fait _tekhamkhâm_ en mangeant,

Elle est là aussi,

Avec le ventre plein.

Toutes ces jouissances, inconnues des Touâreg, car ils n’ont ni lits, ni tapis, ni tentes ; car leurs troupeaux maigres ne donnent pas assez de lait pour faire du beurre ;

Toutes ces richesses, dont leurs femmes, à l’estomac vide, sont toujours privées ;

Un coup de lance les leur donnera.

Quel bonheur pour un târgui d’aller sonder un ventre si bien plein, avec une épine bien pointue et armée de harpons !

Et ce coup de lance lui donnera, non-seulement la vie de Ma’talla, mais encore tous ses biens.

Et on emportera tout, même l’eau.

Quant à la tekhamkhâm, en lui épargnant la douleur de la lance, on lui réserve un supplice bien plus cruel : celui de vivre avec rien, comme les femmes des Touâreg. Mais elle ne résistera pas, parce qu’elle n’est pas habituée aux privations.

D’où la conclusion, sous forme de morale, que les femmes târguies doivent apprécier le mérite de leur misère habituelle, puisqu’elle les préserve du sort de la tekhamkhâm.

Mais, quelles que soient les chances diverses de la lutte, quel que soit le parti qui entonne les chants de victoire, il y aura toujours lieu à traiter de la paix. Alors recommence la série des mia’ad. S’ils sont vainqueurs, les Touâreg se montrent de bonne composition, car ils sont généreux dès que leur amour-propre est satisfait. D’ailleurs, il est à remarquer, quoiqu’ils soient souvent en guerre, qu’ils font tout leur possible pour l’éviter.

CONCLUSION.

Dans leurs rapports avec les Français, les Touâreg se sont montrés, jusqu’à ce jour, fort dociles. On leur a demandé de venir à Alger ; ils y sont venus. On m’a envoyé au milieu d’eux, ils m’ont bien accueilli. On a invité leur principal marabout à visiter la France ; malgré l’imprévu de la demande, malgré l’inconvénient d’abandonner sa famille, pendant plusieurs mois, sans avoir pourvu à tous ses besoins, le Cheïkh-’Othmân s’est rendu à nos désirs. En vain Mohammed-ben-’Abd-Allah a sollicité le concours des Touâreg dans la prise d’armes qui l’a fait tomber en nos mains, les Touâreg se sont abstenus.

Espérons qu’il en sera toujours ainsi. D’ailleurs, en terminant, je constate un fait capital : jusqu’à ce jour, aucun des voyageurs européens qui ont exploré l’intérieur de l’Afrique n’a été victime d’un acte de brutalité ou de fanatisme, ni sur le territoire des Touâreg, ni de la main d’un târgui.

Cette honorable exception répond à toutes les calomnies que les Arabes, leurs ennemis, avaient propagées sur leur caractère indomptable.

[Note 124 : Ma’talla est le nom d’un chef arabe.]

[Note 125 : Je traduis le mot _tekhamkhâm_, par _sa gourmande de femme_, à défaut d’un mot dans notre langue pour signifier _celle qui, devant un bon mets, fait hen, hen, hen, comme le cheval auquel on apporte sa musette pleine d’orge_.]

[Note 126 : M. Hanoteau, dans son _Essai de Grammaire tamâchek’_, donne, livre VI, pages 209, 210, 211, une variante de ce chant.

J’ai tout lieu de croire que l’auteur doit mieux se rappeler son œuvre que ceux qui récitent un chant, en le modifiant au gré de leurs caprices ; c’est pourquoi j’en donne ici une seconde édition conforme à l’original.]

APPENDICE.

* * * * *

GÉOGRAPHIE ANCIENNE.

La partie aujourd’hui explorée du Sahara était comprise dans la Libye intérieure des géographes grecs et romains.

Les documents anciens sur cette contrée sont vagues et, jusqu’au moment de la publication du dernier ouvrage de M. Vivien de Saint-Martin : _le Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine_, leur interprétation prématurée est venu jeter la confusion au milieu d’erreurs originelles, inévitables pour des compilateurs qui n’avaient pas vu le pays, qui ne connaissaient ni les langues ni la technologie géographique locales et qui, pour la plupart, se sont faits les échos des dires des indigènes, sans pouvoir les contrôler. On ne sera donc pas étonné que je ne laisse pas à d’autres, beaucoup plus érudits, sans doute, mais qui ne peuvent s’inspirer de mes appréciations personnelles, le soin de comparer les éléments de la géographie moderne avec ceux de la géographie ancienne que le hasard a fait arriver jusqu’à nous.

Dans l’état actuel de nos informations sur le Sahara, je me crois autorisé à conclure :

1o Qu’à l’exception de l’oasis, jadis éthiopienne, d’Aïr, identifiée[127] avec raison à l’_Agisymba regio_ des expéditions de Septimius Flaccus et de Julius Maternus, les anciens n’ont pas connu le plateau central du Sahara au delà du tropique du Cancer qui correspond, à peu près, à la limite de la Libye intérieure avec l’Éthiopie intérieure ;

2o Que, restreintes à cette limite méridionale, leurs connaissances se bornent :

A la topographie des masses montagneuses qui séparaient la Libye intérieure des autres contrées au Nord et au Sud ;

A la division de l’espace intermédiaire en deux grands bassins ;

A la présence d’immenses masses de sables dans les bas-fonds de ces bassins ;

3o Que les détails donnés par Pline, Ptolémée et autres, détails résumés en des noms de lieux, de peuples, quelques distances et orientations — à supposer que, primitivement, ils fussent tous exempts d’erreurs et de confusions, ce qui n’est pas, — ne peuvent être vraisemblablement retrouvés aujourd’hui, après les changements survenus depuis dix-huit cents ans, à l’exception, toutefois, des centres les plus importants qui semblent être restés comme des points géodésiques pour guider et diriger les recherches.

Cet Appendice n’a d’autre but que de démontrer ces trois propositions.

_Agisymba regio._

L’_Agisymba regio_ est le point le plus méridional du Sahara que les anciens puissent revendiquer à leur avoir géographique. Voici, en résumé, à quoi se borne ce qu’ils nous apprennent sur cette contrée.

« Septimius Flaccus faisant une expédition contre les Éthiopiens était arrivé chez ceux-ci, _en trois mois_, à partir du pays des Garamantes, _en se portant dans la direction du Sud_.

« Julius Maternus qui avait rejoint, à Garama, le Roi des Garamantes pour opérer avec lui contre les Éthiopiens, _avait mis quatre mois, en marchant constamment au Sud_, pour atteindre le pays éthiopien d’_Agisymba_. »

C’est Marin de Tyr qui nous révèle ces faits.

Ptolémée, en reproduisant ces extraits, critique les appréciations de son informateur quant à la latitude donnée à _Agisymba_, mais y ajoute deux détails importants.

« Les Éthiopiens contre lesquels l’expédition de Maternus est dirigée sont, dit-il, les propres sujets du Roi des Garamantes. »

L’_Agisymba regio_, d’après le géographe grec, est une région de montagnes, dans laquelle il place « les monts _Mesche_, _Zipha_ et _Bardetus_. »

La distance de Garama à Agisymba, l’orientation de la marche, la nature montagneuse de la contrée, but de l’expédition, ont paru à M. Vivien de Saint-Martin des motifs suffisants pour identifier l’_Agisymba regio_ de Ptolémée au pays d’Aïr ou Azben, patrie des Touâreg Kêl-Ouï.

Mes recherches personnelles me permettent d’appuyer ces déductions de l’autorité d’un fait matériel important dans la question.

Ce fait matériel est celui de la route de Garama à Agisymba, car des armées romaines, à une époque où le chameau n’était pas encore introduit en Afrique, ne se portaient pas en avant, à trois et quatre mois de leur point de départ, sans avoir des masses de bagages, attendu que, dans le désert, les besoins du retour doivent être prévus à l’avance, et, sans que ces masses de bagages eussent une route carrossable pour y circuler, car, à défaut d’animaux porteurs, des voitures étaient indispensables.

La date probable des expéditions de Flaccus et de Maternus est de la fin du Ier siècle de l’ère chrétienne.

A cette époque vivait Pline, mort en 81 de J.-C.

Or, Pline qui énumère tous les animaux de l’Afrique ne mentionne pas le chameau, mais parle des bœufs des Garamantes qui paissent à reculons (Liv. VIII, 70), reproduisant en cela une notion tirée d’Hérodote (Liv. IV, 183).

Le même Pline nous révèle en outre (Liv. V, 5) une préoccupation de son temps, au sujet du parcours entre Œa (Tripoli) et le pays des Garamantes (Fezzân), et nous apprend que, dans la dernière guerre, on a enfin trouvé une route, celle qu’on appelle : par la tête du rocher. « _Hoc iter vocatur_ : PRÆTER CAPUT SAXI[128]. »

Pourquoi cette préoccupation ?

C’est qu’à l’époque de Pline, comme à l’époque d’Hérodote, les transports, dans le pays des Garamantes, se faisaient en chars qui exigent des routes, et non à dos de bêtes de somme qui passent partout.

« Les Garamantes chassent en chars à quatre chevaux, » dit Hérodote. (Liv. IV, 183.)

La seule différence, entre l’époque d’Hérodote et celle de Pline, consiste en ce que les chevaux ont été remplacés par des bœufs à bosse, zébus.

Une route était donc nécessaire aux armées romaines pour le passage de leurs trains de chars, non-seulement entre Œa et Garama, mais encore pour aller de Garama à Agisymba.

Cette route, carrossable, si son tracé existe encore, nous apprendra où était Agisymba.

Or, ce tracé existe, très-reconnaissable sur plusieurs points de son parcours.

Comme l’_iter præter caput saxi_ du Nord, et pour éviter les reliefs des montagnes qui eussent barré le passage, il traversait la hamâda plate qui sépare le pays des Touâreg de celui des Teboû, à peu près à égale distance des deux routes modernes suivies par les dernières missions anglaises.

Cette route passait par Anaï et Tîn-Telloust.

A Anaï, — point qu’il ne faut pas confondre avec l’Anaï au Nord de Bilma, — la voie, _avec ses anciennes ornières_, est encore assez caractérisée pour que des Teboû, mes informateurs, qui en arrivaient, n’aient laissé dans mon esprit aucun doute à ce sujet.

D’ailleurs, ajoutaient-ils, pour qu’on ne puisse se tromper sur la destination de cette artère, les anciens ont pris la peine de buriner, dans le roc, sur une des berges de la voie, des tableaux représentant un convoi de chars, avec des roues, traînés par des bœufs à bosse et conduits par des hommes.

Ce tableau rupestre, très-lisible encore aujourd’hui, même pour des Teboû, est interprété unanimement par eux dans le sens que je viens de dire, car je traduis ici leur paroles presque textuellement.

A Telizzarhên d’ailleurs, M. le Dr Barth a vu lui-même sur le rocher des sculptures analogues à celles d’Anaï ; il en donne la description et le dessin au chap. IX, tome Ier de son grand ouvrage[129].

On y reconnaît facilement les bœufs à bosse, dont parlent les Teboû.

Cette voie, qui serait peut-être encore accessible aux voitures, est abandonnée aujourd’hui faute d’eau. Sans doute, à une époque ancienne déjà, on aura dû en combler les puits, pour des motifs de sécurité. Dans tout le Sahara, dans les temps de trouble, des routes, avec puits, sur la frontière de deux peuplades, sont un danger pour chacune d’elles. Mieux vaut une hamâda déserte.

Déjà, du temps de Pline, les Garamantes eux-mêmes, pour éviter la conquête de leur pays par les Romains, avaient comblé les puits des routes qui y conduisaient. On en trouve la preuve dans les lignes suivantes : « _Ad Garamantas iter inexplicabile adhuc fuit, latronibus gentis ejus puteos (qui sunt non alte fodiendi, si locorum notitia adsit), arenis operientibus_. »

Ainsi, plus de doute, une route carrossable ouverte par les anciens Garamantes unissait l’ancienne Phazanie à Agisymba, et cette route conduisait directement à l’oasis d’Aïr ou Azben.

_Limite séparative de la Libye et de l’Éthiopie._

La Libye des Grecs était l’Afrique des Romains : _Africam Græci Libyam appellavere_ (Pline, Liv. V, 1).

La limite méridionale de la Libye sera donc celle de l’Afrique.

Quelques lignes des documents anciens résument toutes nos connaissances sur cette limite :

« Le fleuve NIGRIS sépare l’Afrique de l’Éthiopie. » (Pline, Liv. V, 10.)

« La Libye intérieure a pour limite méridionale la région inconnue, désignée sous le nom d’Éthiopie intérieure, dans laquelle est le pays d’Agisymba. » (Ptolémée, Liv. IV, 4.)

« Au Midi de la Mauritanie de Sétif sont les montagnes Uzzar, au delà desquelles on ne trouve plus que des nations d’Éthiopiens. » (Paul Orosius.)

« Au Midi de la Mauritanie de Sétif se trouve le mont SUGGAR, au delà duquel il n’y a plus que des Éthiopiens. » (Éthicus.)

Un nom de fleuve, le _Nigris_ ; un nom de montagne, écrit _Suggar_ et _Uzzar_ ; une direction, le _Sud_ de la Mauritanie de Sétif : tels sont les seuls éléments qui doivent guider les recherches.

Heureusement le relief du plateau central du Sahara étant aujourd’hui mieux connu, il n’est pas nécessaire d’un bien grand effort pour trouver la synonymie moderne des noms anciens.

Si Pline, Orose et Éthicus nous ont transmis des indications concordantes entre elles, la montagne servant de limite doit également donner naissance au fleuve séparatif des Libyens et des Éthiopiens. La raison l’indique.

Ce premier point établi, vérifions la valeur de la direction conforme donnée par Éthicus et Orose.

Droit au Sud de Sétif, _au delà de la Mauritanie_, le premier nom de montagne rencontré sur ma carte, nom de notoriété publique et correspondant à un relief qui appelle l’attention, est celui du _Ahaggâr_ des Touâreg ou _Hoggâr_ des Arabes, identique à ceux de _Suggar_ et _Uzzar_.

_Sétif_ et l’_Atakôr-n-Ahaggâr_ sont exactement sur le même méridien.

Cette première constatation nous conduit à une seconde qui la confirme.

Le Ahaggâr donne naissance au plus grand fleuve du Nord de l’Afrique, après le Nil, à l’Igharghar (_le courant en murmurant_) des Touâreg, l’Ouâdi-es-Sâoudy (_la rivière noire_) des Arabes.

Ce fleuve serait-il le _Nigris_, de Pline, le fameux _Africam ab Æthiopia dispescens_ ?

Le doute n’est pas possible, quelque soit le radical, latin ou libyque, adopté comme origine du mot _Nigris_, car, en libyen, _Nigris_ et _Igharghar_ sont identiques, — ce qui va être bientôt démontré — et en latin, _Flumen Nigrum_ est exactement traduit par _Ouâdi-es-Sâoudy_.

Bientôt aussi il sera démontré que les expressions géographiques de Γείρ, Νίγειρ des Grecs, _Niger_, _Nigris_ des Romains, doivent être entendues, non dans un sens appellatif, restreint à la désignation spéciale d’un fleuve ou d’une rivière, mais dans un sens qualificatif plus général correspondant au _bassin_ d’un fleuve, d’une rivière.

Pris dans cette dernière acception, le _Nigris dispescens Africam ab Æthiopia_ a un sens, tandis que dans l’autre il n’en a pas.

En effet, les origines du bassin du Nigris (l’Igharghar) embrassant quinze degrés, de l’Ouest à l’Est, séparent très-bien les Libyens au Nord, des Éthiopiens au Sud, tandis que le cours principal du Nigris, à direction Sud et Nord, pourrait tout au plus séparer la Libye en occidentale et en orientale.

De ces faits acquis, je tire la conclusion que la limite séparative de la Libye et de l’Éthiopie était au point de partage des eaux de la Méditerranée avec celles de l’Océan, limite naturelle, si jamais il en fut.

Si ma conclusion est rigoureuse, les anciens ont dû connaître le versant méditerranéen du massif aujourd’hui habité par les Touâreg du Nord. L’occupation de Cydamus, de Garama, ne pouvait laisser aucune incertitude à cet égard.

Voyons quelle était l’étendue de leurs connaissances, restreintes dans ces limites.

_Mons ater ou Massif des Touâreg._

Pline dit : (Liv. V, 5.)

« De la Phazanie s’étend, sur un long espace, du Levant au Couchant, une _montagne noire_ que les NOTRES ont appelée _Mons ater_, soit que naturellement elle semble brûlée, soit qu’elle doive cette apparence à l’action du soleil.

« Au delà de cette montagne sont des déserts. »

L’orientation, l’étendue, la couleur de la montagne, partie brûlée par le soleil, partie vulcanisée par le feu, sa situation par rapport aux vrais déserts, ne permettent pas l’hésitation. Le massif des Touâreg du Nord, Tasîli et Ahaggâr compris, avec leurs dépendances, est bien le _Mons ater_ de Pline.

Antérieurement et successivement, ce _Mons ater_ avait été identifié au Djebel-Nefoûsa, à la Sôda, au Hâroûdj-el-Asoued, en raison de la nature volcanique de ces montagnes, parce qu’on ne connaissait pas les contrées au Couchant de la Phazanie ; mais, aujourd’hui, tous les géographes seront unanimes pour reconnaître que le massif des Touâreg, seul, répond à toutes les exigences du texte de l’encyclopédiste latin.

Mais répétons-le : _Mons ater_ est un nom romain, et Pline ne paraît pas connaître le nom indigène, unique ou multiple, que ce massif portait alors.

Toutefois, Pline ne se borne pas à constater l’existence du _Mons ater_ et des déserts qui l’environnent ; il ajoute :

« Toutes ces contrées ont été subjuguées par les armées romaines ; Cornelius Balbus en a triomphé. »

Pour ces conquêtes, Balbus a obtenu les honneurs du char triomphal, et, à son triomphe, — qui eut lieu en l’an 44 de J.-C., — il fit porter les noms et les images de toutes les nations et villes qu’il avait soumises.

Pline donne, d’après les auteurs du temps, l’ordre dans lequel ces trophées suivaient le char triomphal. Cet ordre n’ayant rien de géographique, il n’y a pas à en tenir compte. J’aime mieux les classer suivant leur désignation.

_Villes_ : Cydamus, Garama, Tabidium, Negligemela, Thuben, Nitibrum, Rapsa, Debris, Thapsagum, Boin, Pège, Baracum, Buluba, Alasi, Balsa, Galla, Maxala, Zizama ;

_Nations_ : Niteris, Bubéium, Enipi, Discera, Nannagi ;

_Montagnes_ : Niger, Gyri, — cette dernière, avec une inscription portant qu’_on y trouve des pierres précieuses_.

_Rivières_ (flumina) : Nathabur, Dasibari.

Indépendamment de cette nomenclature décorative, riche en noms de lieux, mais pauvre en détails, Pline cite encore, comme appartenant à la contrée conquise par les armes romaines, des noms de peuples et de villes, sur lesquels il possède des renseignements personnels, dont il fait usage pour déterminer, aussi approximativement que possible, leurs stations ou leurs emplacements.

Voici ces noms, avec les renseignements qui les accompagnent :

_Peuples_ : Les Nasamons, sur la côte de la Syrte, appelés auparavant par les Grecs, Mesammons, à cause de leur situation au milieu des sables ;

Les Asbystes, } } après les Nasamons ; Les Maces, }