Les Touâreg du nord

Part 29

Chapter 293,624 wordsPublic domain

Si l’on tient compte du peu de distance entre Djerma et Trâghen (130 kilomètres) ; si l’on compare les ruines des deux villes capitales, les matériaux qui les composent, leurs formes, leur caractère ; si on examine attentivement les tombeaux anciens des deux localités, surtout si on constate qu’à Trâghen, comme à Djerma, comme dans toutes les oasis du Fezzân, le sang noir domine, comme aussi plus au Nord, dans les villes habitées par la même race, le doute n’est plus permis, et l’on est porté à admettre que Garamantes, Berâouna et les sujets des sultans Nesoûr appartiennent à cette race noire qui existe encore aujourd’hui sur les lieux.

Pl. XV. Page 279. Fig. 27, 28 et 29.

Dans le Fezzân méridional, d’ailleurs, on retrouve, à chaque pas, des noms de lieux appartenant à la langue du Bornou (le _kanôri_) : _Ngouroutou_, _Karakoura_, _Kerekerimi_, _Kangaroua_, tous noms de puits anciens de l’oasis de Trâghen.

Ainsi, il est désormais à peu près certain qu’à une époque très-ancienne a régné dans tout le Sahara une civilisation nègre très-avancée pour l’époque, et que cette civilisation a doté le pays de travaux hydrauliques remarquables, de constructions distinctes de toutes les autres, de tombeaux qui ont partout le même caractère, de sculptures sur les rochers qui rappellent les faits principaux de leur histoire.

A cette civilisation appartiennent :

1o Les forages des puits artésiens de l’Ouâd-Rîgh et d’Ouarglâ ;

2o L’aménagement des eaux de Ghadâmès et de Ganderma ;

3o Les puits à galeries, _fogârât_, communs au Fezzân et au Touât ;

4o Le châtelet des _chauves-souris_ (Qeçîr-el-Watwat), de Djerma-el- Qedîma ;

5o Les ruines de Serdélès et de l’Ouâdi-Takarâhet ;

6o Les Esnâmen de Ghadâmès ;

7o Les chapiteaux de la place du marché de la même ville, s’ils ne sont pas d’origine romaine ;

8o La nécropole de Qeçîrât-er-Roûm à Djerma ;

9o La grande nécropole isolée, entre Garâgara et Kharâig, à l’Est de Djerma ;

10o Les anciennes tombes du cimetière de Ghadâmès ;

11o Celles des _Jabbâren_, que j’ai trouvées sur ma route, en allant à Rhât ;

12o Celles de Djelfa (Algérie) et d’El-Fogâr (Fezzân), qui ont des liens de parenté ;

13o Les sculptures de Bordj-Taskô à Ghadâmès ;

14o Les sculptures d’Anaï ;

15o Les sculptures trouvées par M. le docteur Barth dans la vallée de Telizzarhên ;

16o Les sculptures de Moghar et d’’Asla, dans le cercle de Géryville ;

Enfin, tant d’autres monuments d’origine incertaine, mais très-ancienne, qu’on retrouve dans le Sud de l’Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine.

La description, la filiation de tous ces débris de la civilisation garamantique, ne peuvent trouver place ici, mais, pour qu’on en puisse saisir les caractères généraux, je reproduis les dessins de ceux de ces types qui m’ont paru les plus remarquables.

Mon but principal est de constater que des nègres, dont quelques-uns sont encore sur place, mais dont la masse a été refoulée, ont occupé le Sahara avant toute autre race, et qu’ils y ont atteint un degré de civilisation qui n’a jamais été dépassé depuis par leurs successeurs. La constatation de ce fait a une grande importance pour la colonisation ultérieure du Sahara, si la France croit devoir s’en occuper.

A Djerma, à Trâghen, dans toutes les parties du Fezzân où j’ai été admis à rendre visite aux _djema’a_, ou assemblées municipales de notables, je me suis informé si l’on possédait des archives relatives à l’histoire ancienne.

A Djerma, les vieillards disent que leurs chroniques ont été perdues, mais qu’elles assignaient aux Teboû la possession originaire de leur pays et même la fondation de leur ville ; leur langue primitive était le _tedâ_.

A Trâghen, de vieux titres conservés par la famille des Thâmer donnent le Bornou pour origine aux habitants de cette ville.

Interrogé sur le même sujet, Boû-Beker-Effendi, l’un des principaux officiers civils du gouvernement turc à Mourzouk, répond : « Du temps des Oulâd-Mehammed, tout était à la mode du pays des nègres. Le sultan avait une _ganga_, une garde-noire ; la langue était presque le _kanôri_, et tous les noms donnés aux lieux et aux choses étaient de cette langue : ainsi le boulevard commercial de la ville s’appelait le _dendal_, comme dans les villes de la Nigritie. »

Abba-Serki, le dernier descendant des Oulâd-Mehammed, ajoute à ces renseignements un témoignage très-remarquable : « Sous ses ancêtres, il était permis aux marchands de race blanche de rester à Mourzouk, pour leurs affaires, pendant les trois mois de l’hiver seulement. Dès que les chaleurs commençaient, le sultan faisait annoncer par un héraut que les blancs eussent à se retirer, sous peine d’amende et d’expulsion, parce que les blancs étaient toujours malades et communiquaient leurs maladies aux autres habitants. » Donc, l’expérience avait démontré qu’il fallait être noir pour supporter impunément l’insalubrité du climat pendant les grandes chaleurs.

Serait-ce cette insalubrité qui aurait conservé au pouvoir de la race primitive les contrées insalubres du Fezzân, du Nefzâoua, de l’Ouâd- Rîgh, d’Ouarglâ et du Touât ? Il est permis de le croire, car on remarque que les populations blanches intercalées entre ces contrées insalubres habitent toutes des territoires plus sains. Encore un fait d’observation pratique à noter pour la colonisation du Sahara.

Je résume le résultat de toutes ces informations : Les Fezzaniens sont unanimes à attribuer le premier peuplement de leurs oasis à des nègres païens, _djohâla_.

De ces préliminaires je passe à la ville de Mourzouk.

Elle fut fondée par les Oulâd-Mehammed, il y a environ cinq cents ans, vers 1310. Le chérîf, qui devint plus tard sultan, trouva là quelques _zerâïb_ ou chaumières en palmes. Il en fit sa demeure, et, comme c’était un saint homme, il ouvrit une école, laquelle attira beaucoup de gens autour de lui.

Une des premières constructions fut celle de la Qaçba, dans la partie Ouest de la ville. Les Turcs l’ont restaurée, ainsi que le mur d’enceinte de la ville, qui a la forme d’un carré presque parfait, avec de petits bastions en saillie.

Les constructions particulières de Mourzouk ont un type uniforme : toutes sont en briques d’une terre crue, tellement riche en sel et tellement pauvre en argile, que les pluies, heureusement fort rares, les dégradent beaucoup. Les habitations ordinaires n’ont qu’un rez-de- chaussée ; celles des riches marchands de Sôkna et d’Aoudjela ont un étage ; ces dernières sont vastes et bien aménagées pour le climat et pour les besoins des habitants.

La ville est coupée en deux par une sorte de large boulevard, le _dendal_, garni de boutiques de chaque côté et aboutissant par ses deux extrémités aux deux portes principales : celle de l’Ouest, près de la Qaçba, celle de l’Est, entre un corps-de-garde et le poste de la douane.

Au _dendal_ arrivent toutes les rues latérales, qui divisent la ville en quartiers.

Contrairement à ce qu’on observe dans les villes arabes et berbères, les rues sont larges, droites et découvertes, comme dans les villes nègres, ce qui n’est pas le plus agréable, car la chaleur y est accablante.

La ville est alimentée par des puits dont l’eau est lourde.

La salubrité locale laisse à désirer, surtout pour les individus originaires des climats tempérés. Jusqu’à ce jour, tous les gouverneurs, d’origine turque, envoyés au Fezzân, y sont morts, à l’exception de Mehemed-Bey, qui gouvernait le pays à mon arrivée et qui était tout nouvellement installé.

L’insalubrité doit être attribuée à ce que Mourzouk est bâtie dans le bas-fond d’une sebkha, saline desséchée.

La langue aujourd’hui parlée à Mourzouk et même dans la plus grande partie du Fezzân est l’arabe.

L’esprit religieux est celui des centres dans lesquels des fonctionnaires, une garnison et des commerçants étrangers dominent. Cependant il y a une mosquée à la Qaçba et une autre dans la ville.

Mourzouk est assez bien approvisonnée en viande, légumes, fruits, car les environs sont productifs.

Pendant longtemps, les gouverneurs turcs ont craint d’habiter la Qaçba, parce qu’elle avait la réputation d’être hantée par de mauvais esprits. Cependant le kâïmakâm militaire actuel, Moustafa-Agha, y est établi.

Autour de la citadelle sont des casernes et des magasins, récemment construits à l’européenne.

L’établissement militaire et administratif de Mourzouk comprend :

1o Une garnison de 250 hommes environ de troupes régulières (_redîf_), presque tous indigènes du Fezzân ou nègres ;

2o Quatre pièces d’artillerie de campagne avec une vingtaine de chevaux pour les traîner ;

3o Des magasins réputés approvisionnés pour une année ;

4o Un hôpital dirigé par un médecin européen ;

5o Environ 50 cavaliers arabes irréguliers (_bachi-bouzouk_) que les tribus de la côte, Mesrâta et Mesellâta, sont tenues de renouveler tous les ans. Les irréguliers sont commandés par un bâch-agha arabe.

Jusqu’au moment de mon arrivée à Mourzouk et depuis l’érection du Fezzân en kâïmakâmlik, le gouvernement avait été confié à deux chefs, indépendants l’un de l’autre, le kâïmakâm civil (bey ou pacha), le kâïmakâm militaire (agha ou bey), suivant le grade du titulaire. Le chef civil gouvernait et administrait toutes les populations du kâïmakâmlik, le chef militaire s’occupait exclusivement de la force publique. Mais, pendant que j’étais à Mourzouk, tous les pouvoirs ont été concentrés entre les mains du chef militaire, et le chef civil lui a été subalternisé. Ces deux fonctionnaires supérieurs nommés par le gouvernement de la Porte-Ottomane ne peuvent être changés que par un ordre de Constantinople. A part cela, ils sont les subordonnés du moûchîr, pacha de Tripoli.

Les autorités secondaires du pays sont :

Pour le civil : le _kâteb-el-mâl_, administrateur des finances ; le _bach-cheïkh_, chef de la ville de Mourzouk ; les _kaïd_ et _cheïkh_ des différentes oasis, qui demeurent au milieu de leurs administrés.

Pour le militaire : les officiers des redîf et des bachi-bouzouk, dont les titres varient suivant leurs grades.

De tous ces fonctionnaires, civils ou militaires, huit à peine sont d’origine turque.

Je serai sobre de remarques sur l’administration du Fezzân. En ce qui concerne les impôts et accessoires de l’impôt, je me bornerai à constater que le sultan ’Abd-el-Medjîd, avant sa mort, après avoir apprécié les raisons de la dépopulation du Fezzân et de l’anéantissement de son commerce, a cru devoir abolir les droits de douane et réduire l’impôt du quart, soit de 175,000 piastres.

Pendant longtemps, l’occupation du Fezzân a coûté des sommes importantes à l’Empire Ottoman ; on m’a assuré que les recettes couvrent aujourd’hui les dépenses.

Les personnes qui, par expérience, savent combien on s’était trompé, au début de la conquête de l’Algérie, en voulant estimer en bloc le chiffre de sa population indigène avant que des recensements réguliers et généraux eussent éclairé la question, comprendront pourquoi je m’abstiens de dire quel est, même approximativement, le chiffre de la population de Mourzouk et du Fezzân.

L’infortuné Vogel, qui séjourna à Mourzouk, du 5 août au 19 octobre 1853, donne à cette ville un chiffre de 2,800 habitants, et au Fezzân une population totale de 54,000 âmes. J’accepte ces chiffres sans les approuver, sans les infirmer, jusqu’à plus ample informé d’un recensement réel.

Ce que je sais, pour l’avoir vu et constaté, c’est que le Fezzân est en grande voie de décadence. Les travaux de culture sont délaissés, les villages tombent en ruines, la partie mâle adulte de la population émigre vers le Soûdân ou vers le littoral, partout où elle espère trouver des conditions meilleures d’existence. Il y en a même en Algérie, entre autres à Guelma, où l’on paraît très-content d’eux, puisqu’on provoque de nouvelles immigrations. Les femmes seules restent, et il est facile de prévoir que, si cet état de choses continue, le Fezzân changera totalement d’aspect.

Dans un village où j’ai vu cent personnes au moins, il n’y avait qu’une dizaine d’hommes ; dans tout l’Ouâdi-el-Gharbî, vaste agglomération de villages et de forêts de dattiers, il n’y a que cent dix hommes adultes.

Cependant la fécondité du Fezzân est incontestable. J’y ai vu la moisson mûre et récoltée en mai, les cotons en fleur en juin ; j’y ai mangé, à la même époque, presque tous les fruits de l’Europe méridionale. A côté de dattiers cultivés, d’autres poussent en broussailles, sans soins, et donnent encore des fruits ; l’olivier lui-même, cet arbre du littoral, s’y trouve. Dans toutes les oasis, à côté des légumes des climats tempérés, on voit les légumes et les céréales de l’Afrique centrale. Une population, sobre d’ailleurs, devrait être heureuse dans un tel pays.

Faut-il imputer à l’abolition du commerce des esclaves la ruine d’une contrée naguère si prospère ? Sans doute, ce sacrifice fait aux grandes puissances de l’Europe occidentale y a une grande part, car il n’entrait pas moins de 2,500 à 3,000 esclaves par an à Mourzouk : mais est-ce là la seule et unique cause du mal ? L’examen de la situation commerciale de Mourzouk dans le second volume de ce travail éclairera la question.

§ IV. — OUARGLÂ.

Ouarglâ est bien certainement l’une des villes les plus anciennes du Sahara algérien, sans qu’il soit possible d’assigner à son origine une date certaine.

On n’y trouve aucune trace de l’occupation romaine, et il y a peu de chance pour qu’on en découvre, car cette occupation paraît s’être arrêtée beaucoup plus au Nord, aux versants méridionaux du Djebel-’Amoûr et de l’Aurâs.

Cependant cette ville semble avoir été connue d’Hérodote, car il décrit exactement son site (l. II, 32) comme point extrême de la reconnaissance des Nasamons au delà des sables de l’’Erg.

Les Romains, qui tenaient à la vie autant que nous, ont évité avec le plus grand soin la ligne des bas-fonds insalubres du Touât, d’Ouarglâ et de l’Ouâd-Rîgh.

Alors cette ligne, tout l’indique, était occupée par la race sub- éthiopienne, dont le type se retrouve sur les lieux et à laquelle on doit ce remarquable aménagement des eaux souterraines qui est un des caractères généraux de cette contrée.

Ultérieurement, environ vers le IXe siècle de notre ère, toute cette région fut envahie par la race berbère, et c’est de cette époque que date ou la restauration ou la prise de possession d’Ouarglâ par les Benî-Ouarglâ, de la grande famille des Zenâta.

Ebn-Khaldoûn nous apprend que les Benî-Ouarglâ n’étaient primitivement qu’une faible peuplade qui, d’abord, habita plusieurs bourgades voisines les unes des autres et qu’ils réunirent pour former une ville considérable.

En 325 de l’hégire, les Benî-Ouarglâ étaient assez forts, d’après le même historien, pour donner refuge au sectaire khâredjite, Abou-Yezîd, dont le père visitait souvent le pays des noirs pour y faire le commerce.

Bientôt après, les Benî-Ouarglâ fortifièrent leur ville, et quand l’émîr Aboû-Zekerîya (de 1319 à 1346 de J.-C.) fut devenu souverain de l’Ifrikïa, il fut si émerveillé de l’importance d’Ouarglâ, que pour ajouter à sa splendeur il y fit bâtir une mosquée.

« De nos jours, dit Ebn-Khaldoûn, Ouarglâ est la porte du désert par laquelle doivent passer les voyageurs qui veulent se rendre au Soûdân. Son chef porte le titre de sultan. Il descend d’Abou-Thaboul, de la famille des Benî-Ouagguîn, personnage dont la postérité, en ligne directe, a toujours exercé la souveraineté. »

En 1353, Ebn-Khaldoûn vit à Biskra un ambassadeur du seigneur de Takedda, ville importante de l’Afrique centrale, avec laquelle Ouarglâ faisait un grand commerce.

A l’époque de Jean Léon (XVIe siècle), il y avait à Ouarglâ « des marchands étrangers, même de Tunis et de Constantine, qui faisaient arriver en la cité la marchandise de Barbarie, laquelle ils troquaient avec le produit de la terre des noirs. »

Takedda ayant alors disparu comme place commerciale, Ouarglâ commerçait avec Agadez.

Elle avait un roi avec 2,000 chevaux de garde et 150,000 ducats de revenu.

De l’époque de Jean Léon à nos jours, les documents historiques manquent sur Ouarglâ. Pour suppléer à leur absence, on pouvait compter sur les chroniques de la ville, conservées précieusement par la municipalité, mais, quand j’ai visité Ouarglâ en 1860, elles avaient été enlevées quelques années auparavant par Mohammed-ben-’Abd-Allah, alors que cette cité est tombée en son pouvoir.

Aujourd’hui on est réduit à consulter les souvenirs des vieillards pour combler cette lacune.

Voici ce que j’ai appris :

Ouarglâ a toujours conservé, jusqu’en ces derniers temps, et ses sultans et sa municipalité. J’ai même pu connaître et interroger le fils du dernier sultan.

Depuis longtemps des rivalités de pouvoir entre les sultans et la djema’a avaient amené le désordre dans l’administration des intérêts publics.

A une époque que nul ne peut préciser et pour des causes multiples, mais toutes rapportées à la décadence du pouvoir local, le grand commerce avec l’Afrique centrale avait cessé ; la ville s’était dépeuplée ; les maisons, la Qaçba, le mur d’enceinte, étaient tombés en ruines ; les eaux n’avaient plus été aménagées, et l’insalubrité, avec la maladie, était venue substituer la désolation à une situation jadis prospère.

A Ghadâmès et à Rhât, j’ai pu compléter, par des renseignements plus précis, ce que la notoriété publique et la vue des lieux m’avaient appris à Ouarglâ.

Entre Ouarglâ et Agadez existe une grande voie dont les traces sont parfaitement conservées, et que de vieux Kêl-Ouï, Touâreg d’Aïr, se rappellent avoir parcourue.

Je donne le tracé de cette route sur mes cartes, et des détails complémentaires dans la partie commerciale de cette étude.

Les sultans d’Agadez, ceux des Touâreg du Nord et d’Ouarglâ, souverains jadis puissants, assuraient la sécurité de cette route, et elle était le passage d’un très-grand commerce.

Agadez a commencé par tomber en décadence par des causes qui seront indiquées ailleurs.

Le commerce, dont cette ville était le point de départ au Sud, ne donnant plus de revenus aux sultans des Touâreg et d’Ouarglâ, ceux-ci n’en continuèrent pas moins à vivre dans le luxe aux dépens de leurs sujets qui, eux-mêmes, souffraient de la cessation du négoce. Les exactions amenèrent la révolte, et rois d’Agadez, rois des Touâreg, rois d’Ouarglâ, disparurent les uns après les autres, entraînant dans leur ruine commune un commerce dont ils étaient les créateurs, les soutiens et presque les maîtres.

Le principe d’autorité avait créé l’ordre et, à sa suite, de grandes relations commerciales : l’anarchie a amené le désordre et, à sa suite, la situation que nous constatons aujourd’hui :

Le commerce d’Agadez s’est réfugié à Katsena et à Kanô dans le Soûdân ;

Celui d’Ouarglâ, qui s’opérait par la route directe de la Sebkha d’Amadghôr, s’est détourné sur Rhât, sur Ghadâmès et sur El-Ouâd ;

Le pouvoir du roi des Touâreg du Nord a été remplacé par celui du cheïkh des Azdjer, en laissant la confédération du Ahaggâr dans l’anarchie ;

Dans cette révolution, Ouarglâ a sombré, corps et biens, ne laissant à El-Ouâd que quelques bribes de son grand commerce ;

Ghadâmès a tout absorbé, même le commerce qui s’opère par les routes aboutissant à In-Sâlah.

On se demande si, avec le rétablissement de l’ordre au Sud de nos possessions, Ouarglâ peut recouvrer son ancienne splendeur.

L’état présent de cette ville, hommes et choses, répondra à cette question.

Quatre groupes d’habitants composent la population d’Ouarglâ :

Les Benî-Ouagguîn,

Les Benî-Brahîm,

Les Benî-Sisîn,

Des Benî-Mezâb qui, d’après un document que j’ai trouvé à Ghardâya, confirmé d’ailleurs par Ebn-Khaldoûn, sont probablement les contemporains des Benî-Ouarglâ dans l’oasis à laquelle ces derniers ont imposé leur nom.

Les Benî-Mezâb confondus aujourd’hui avec les Benî-Sisîn habitent le même quartier.

En réalité, les quatre groupes d’habitants d’Ouarglâ n’en font que trois, et, par suite de leurs prétentions réciproques, ils ne sont jamais d’accord ; ce qui fait que, quoique constituant un chiffre total de 4 à 5,000 habitants, ils ont souvent succombé dans leurs luttes contre la petite ville voisine de Negoûsa (1,000 âmes environ) et contre les Arabes qui les enveloppent.

Les rivalités qui divisent les habitants d’Ouarglâ sont déjà une première cause de faiblesse.

De plus, quoique les membres des quatre groupes berbères composant la population d’Ouarglâ soient autorisés à revendiquer une origine blanche, tous, à peu près sans exception, appartiennent au type sub-éthiopien du Tafîlelt, du Touât, de l’Ouâd-Rîgh, du Nefzâoua et du Fezzân. Par leurs traits, ils se rapprochent des Caucasiens ; par la coloration de la peau, ce sont des noirs.

Les Ouargliens attribuent leur teint noir au mélange de leur sang avec celui des nombreuses esclaves que leurs ancêtres ont achetées aux caravanes du Soûdân.

Il est possible aussi que les Berbères Benî-Ouarglâ, très-peu nombreux à leur origine, ainsi que le constate Ebn-Khaldoûn, et rencontrant de grandes difficultés d’acclimatation dans le bas-fond de la cuvette de l’Ouâd-Mîya, aient cherché dans une fusion de leur sang avec celui des noirs de la race garamantique, qui s’étendaient jusque dans ces parages, l’unique chance qu’ils avaient de se reproduire dans une contrée où la race blanche ne peut vivre.

Une étude complète du Sahara nous montre toutes les régions basses des lits des anciennes sebkha habitées par des noirs et toutes les régions élevées et sèches environnant ces bas-fonds, peuplées de blancs. Il y a dans ce cantonnement général autre chose que le fait de l’importation d’esclaves noirs, car les tribus des hauts plateaux ont reçu autant d’esclaves que celles des bas-fonds. Je ne puis m’empêcher d’y voir l’application d’une des lois les plus simples de la nature. Le sang nègre a vaincu le sang blanc dans les lieux où le climat se rapproche de celui de la Nigritie ; le sang blanc a dominé le sang nègre partout où la race blanche a retrouvé les conditions du climat originel.

Pl. XVI. Page 288. Fig. 30.

Les plantes ne se conduisent pas autrement. La plus vivace étouffe la plus faible.

L’impossibilité, pour les blancs, de vivre et de se reproduire à Ouarglâ, crée donc une seconde cause de faiblesse pour cette ville.

Enfin, tout est en ruine à Ouarglâ : habitations, habitants, moral même.

La Qaçba que j’ai visitée en détail et qui était une petite ville fortifiée au milieu de la grande est aujourd’hui inhabitable : à peine pourrait-on en dresser le plan.

Les maisons de la ville, quoique bien bâties, à plusieurs étages, avec des portes encadrées et décorées d’arabesques, sont mal entretenues ou en ruines. On voit cependant qu’elles ont été construites par des propriétaires riches, car elles offrent le luxe de passages voûtés qui donnent, pour l’été, d’agréables lieux de repos pendant la chaleur du jour.

Les mosquées sont à peine en meilleur état que la Qaçba et les maisons.

Le fossé, large de douze mètres environ, qui enveloppe extérieurement le mur d’enceinte de la ville et qui sert d’exutoire à toutes les immondices et à l’excédant des irrigations des jardins, est aujourd’hui un immense cloaque infect, sans issue, dont les émanations empoisonneraient l’air le plus pur.

Aussi, au printemps et à l’automne, la fièvre paludéenne atteint-elle tous les habitants.

Déjà bon nombre d’entre eux ont émigré à Tunis ; ce qui reste ne sait que se plaindre et accuser.