Les Touâreg du nord

Part 28

Chapter 283,553 wordsPublic domain

La petite confédération à laquelle la Rapsa des anciens dut sa résurrection porta d’abord le nom de Kêl-Rhât, qu’elle conserva jusqu’à ce jour, concurremment avec le nom arabe de Rhâtïa. Mais ce n’est pas le seul changement à noter dans l’histoire de cette petite agglomération.

Les Ihâdjenen, frères consanguins des Touâreg, liés d’une étroite amitié avec eux, ont longtemps conservé leur autonomie sous le protectorat dévoué de leurs puissants alliés. La bonne harmonie entre deux pouvoirs indépendants l’un de l’autre s’explique, d’un côté, par la répulsion instinctive des Touâreg pour l’habitation dans les villes, par le besoin qu’ils avaient d’un centre commun d’intérêts, et, de l’autre côté, par la nécessité qu’il y avait pour les Ihâdjenen d’être en relations amicales avec des peuplades les environnant de toutes parts et pouvant ouvrir ou fermer les routes aboutissant à leur ville.

Dès le début, la cité de Rhât s’est d’ailleurs signalée par une constitution administrative et gouvernementale fort simple, mais très- bien entendue :

Pour les affaires intérieures, une municipalité élective, issue de la tradition berbère, administrait sans contrôle ;

Pour les affaires extérieures, un cheïkh héréditaire, sorte de sultan, comme ceux de Tougourt, d’Ouarglâ et d’Agadez, gouvernait, sous le titre d’_amghâr_, et défendait l’indépendance des Ihâdjenen.

La tradition a conservé les noms de ces anciens sultans ; les voici dans l’ordre chronologique :

Khammadi,

Ahmâdou,

El-Hâdj-Mohammed-Settaqa,

El-Hâdj-Arhdâl,

Arhdâl,

El-Hâdj-Khatîta,

El-Hâdj-Bel-Qâsem, qui régnait au commencement de ce siècle,

Enfin, Mohammed-Ould-Arhdâl.

Mohammed-ould-Arhdâl devait clore la série des sultans d’origine Ihâdjenen pure, par application d’une loi locale sur les successions à laquelle les Ihâdjenen doivent la fondation d’une dynastie et Rhât le développement de sa prospérité, mais qui, par un retour des choses d’ici-bas, pourra bien faire perdre à cette ville son indépendance, si ce n’est sa fortune.

Dans le Sahara, les tribus d’origine berbère, suivant l’ordre de succession en usage, sont ou EBNA-SÎD (_fils de leur père_) ou BENÎ- OUMMÏA (_fils de leur mère_).

Les Ihâdjenen étaient Benî-Oummïa et, à Rhât, comme chez les Touâreg, comme dans d’autres tribus berbères, la transmission du pouvoir n’a pas lieu, ni d’après la loi musulmane, ni d’après la coutume générale des autres peuples, en ligne directe, du père au fils, mais par voie indirecte, _du défunt au fils aîné de sa sœur aînée_.

Dans le Livre suivant, exclusivement consacré aux Touâreg, cette loi sera l’objet d’un examen tout particulier ; toutefois, je dois dire, avant de passer outre, que, par ce mode de succession, les Berbères Benî-Oummïa croient mieux assurer la transmission du sang. En effet, la sœur, fille d’une mère consanguine, transmet certainement à son fils une parcelle du sang de son frère, quel que soit le père, tandis que l’épouse infidèle introduit un sang étranger dans la famille.

Comme complément de cette loi, les mariages avec des étrangers sont interdits, mais quand les familles s’éteignent, résultat presque inévitable des alliances trop rapprochées ; quand les seuls survivants sont des femmes, il faut bien que ces femmes aillent chercher des époux en dehors de la famille.

C’est ce qui est advenu aux princes Ihâdjenen. La sœur de Mohammed-Ould- Arhdâl a du se marier avec un riche négociant du Touât, et de ce mariage est né un fils, El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq, et à la mort du dernier amghâr, le fils du touâti s’est trouvé, par droit de naissance, cheïkh héréditaire de Rhât.

Depuis longtemps, les descendants des fondateurs de Rhât étaient en minorité — tant il est vrai que des nomades se perpétuent difficilement dans l’enceinte d’une ville — et ils avaient été remplacés par une nouvelle génération d’enfants issus du mariage des Rhâtiennes avec les nombreux marchands de Ghadâmès, du Touât, de Sôkna et de Djâlo, venus à Rhât pour profiter des avantages de son commerce.

Quand s’est produit le fait nouveau d’un fils de touâti arrivant au pouvoir, les nombreux étrangers, composant aujourd’hui la grande majorité de la population de la ville, ont trouvé tout naturel qu’un étranger comme eux fût le souverain du pays, et El-Hâdj-Ahmed fut accueilli avec faveur. Toutefois, il ne prit que le titre de cheïkh et non celui d’amghâr.

Mais cette substitution d’un Arabe touâti à un Berbère ihâdjeni blessait l’amour-propre berbère des Touâreg, et, depuis lors, à de bons rapports entre les Rhâtiens et les Azdjer a succédé une rivalité dont les causes sont nombreuses.

L’avénement du fils d’un Arabe à l’autorité souveraine dans une ville berbère devait surtout blesser les chefs des Orâghen, véritables sultans du pays.

Il y a deux siècles environ, les Imanân, rois des Touâreg du Nord, avaient à peu près usurpé le pouvoir des amghâr Ihâdjenen dans la ville de Rhât et tenaient ses habitants sous le joug de leur oppression.

Une révolution, dont les détails seront racontés ci-après, mais faite par les Orâghen, détrôna les Imanân et permit à la ville de Rhât de recouvrer son ancienne indépendance sous la protection de ses libérateurs.

De plus, il y a cinquante ans environ, sous le règne de l’amghâr Bel- Qâsem, Rhât fut inopinément attaquée par une armée du sultan du Fezzân, qui, déjà alors, convoitait la domination ou la destruction de la rivale du commerce de Mourzouk.

Rhât, réduite aux seules forces de ses habitants, eût peut-être succombé, mais les chefs des Orâghen vinrent à son secours et, sous leur bannière, les Fezzaniens, battus par les Adzjer, laissèrent entre les mains de leurs vainqueurs 2,000 chevaux chargés de bagages, ce qui ne les engagea pas à renouveler leur audacieuse entreprise.

Après cette victoire, comme après celle qui avait mis en leurs mains le pouvoir des Imanân, les Orâghen auraient pu s’emparer de Rhât et y commander en souverains. Ils ne l’ont pas fait, par respect des droits héréditaires des Ihâdjenen.

Il ne pouvait donc pas leur convenir de voir les destinées d’une ville affranchie par eux, défendue par eux, et de la prospérité de laquelle dépend la leur, passer aux mains d’étrangers, fils d’Arabes, c’est-à- dire d’hommes auxquels les Berbères reprochent d’être toujours prêts à accepter toutes les dominations, pourvu qu’on leur donne un beau burnous d’investiture.

Rhât est loin d’avoir comme ville l’importance qu’elle a comme marché, car elle compte à peine 600 maisons et 4,000 habitants ; mais elle s’agrandit tous les jours, par la création de villages voisins qui, par leur accroissement successif, pourront devenir de nouveaux quartiers de la ville primitive. L’un deux, Tâderâmt, est à 600 mètres du mur d’enceinte de Rhât ; l’autre, Toûnîn, est à 800 mètres environ. Toûnîn, de fondation toute récente (douze ans), compte déjà 500 habitants : c’est là qu’est le château particulier d’El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq.

Pl. XIII. Page 271. Fig. 24 et 25.

Rhât, Tâderâmt, Toûnîn, marquent trois côtés d’un vaste espace sur lequel se tient le grand marché annuel, source de la fortune de cette contrée.

La ville a une forme circulaire. Au centre se trouve une petite place nommée _Eseli_, de laquelle rayonnent six rues qui divisent la cité en six massifs de maisons et vont aboutir à six portes ouvertes dans le mur irrégulier qui sert d’enceinte.

Trois des portes sont désignées sous le nom de Tâmelrhât, qui est celui d’un quartier, une quatrième s’appelle Tafelrhât, la cinquième est Bâb- Kelâla, la sixième est Bâb-el-Kheïr.

La construction dominante de la ville est le _Mesid_ ou école ; l’unique mosquée a un minaret assez élevé.

Les maisons sont à deux étages comme celles de Ghadâmès, mais dans des dimensions moins vastes.

Vue du dehors, Rhât semble et est en effet bâtie sur un petit mamelon qui domine le pays circonvoisin du Sud-Sud-Est au Nord-Nord-Ouest. Elle est elle-même dominée, à peu de distance du mur d’enceinte, par les derniers contreforts de Koukkoûmen, petite ligne de collines, entre le Tasîli et l’Akâkoûs, qui sépare la vallée d’Ouarâret de celle du Tânezzoûft. (Voir la planche ci-contre.)

L’eau abonde autour de Rhât, et c’est à cette circonstance, comme à sa position au débouché d’un large col, que cette localité doit l’avantage d’avoir toujours été recherchée par des populations sédentaires.

Les plantations de dattiers forment au Sud des bois ou des groupes de jardins isolés, dont quelques-uns, ceux d’Iberkân et de Temattîn, sont à 2 et 3 kilomètres.

Plus au Sud encore se trouve la petite ville târguie d’El-Barkat, qui a une existence indépendante.

La population de Rhât est aujourd’hui un mélange de toutes les populations qui, depuis sa fondation, s’y sont donné rendez-vous dans un intérêt commercial : blancs, noirs, métis, hommes libres, esclaves, Arabes, Berbères, gens du Sud, gens du Nord, gens de l’Est, gens de l’Ouest.

Les femmes seules représentent la tribu primitive des Ihâdjenen, et comme le droit berbère leur réserve, même dans le mariage, l’administration de tout ce qu’elles possèdent, elles seules disposent, en qualité de propriétaires, des maisons, des sources, des jardins, en un mot, de toute la richesse foncière du pays. Ce fait a contribué à conserver à Rhât sa physionomie propre, ses mœurs, son idiome particulier.

Il en est résulté aussi, au profit des femmes, un développement d’intelligence et un esprit d’initiative qui étonnent au milieu d’une société musulmane.

Le costume des Rhâtiens est, en général, celui des Touâreg : voile, blouse, longs pantalons, vêtements de couleur provenant du Soûdân.

La langue de Rhât, quoique parente de celle des Touâreg, constitue cependant un dialecte à part.

Comme chez les Touâreg, la femme est respectée.

Comme chez tous les Berbères, l’esprit municipal est développé au plus haut point.

Tout en conservant des traces aussi importantes de leur origine berbère, les Rhâtiens ont largement emprunté aux nègres leurs superstitions ; ils croient aux sorciers, _amâ-sahhâr_, et leur attribuent le pouvoir de préserver des balles, du fer, des maladies, de la dent des bêtes fauves ; mieux encore, de métamorphoser un homme en une bête quelconque.

Beaucoup de Rhâtiens, ennemis des chrétiens, ennemis surtout des Français, coupables d’avoir conquis une terre de l’Islâm, avaient crié, tempêté, juré, avant mon arrivée, que, si je foulais le sol de leur territoire, ils me feraient regretter mon imprudence.

Parmi eux, quelques-uns, les plus audacieux, voulurent voir de leurs yeux ce chrétien tant redouté, tant maudit.

Grand fut leur désappointement : le chrétien était un jeune homme, parlant une langue qui leur est familière, causant de tout, s’enquérant de tout, passant son temps à écrire, à dessiner, à observer les étoiles.

A leur rentrée en ville, ces visiteurs avaient de l’infidèle, cause de tant d’agitation, une opinion toute différente.

Il n’en fallut pas davantage pour me transformer en sorcier aux yeux des plus récalcitrants. N’avais-je pas, d’ailleurs, guidé par mes observations météorologiques, prédit des changements de temps ? Aussi El-Hâdj-el-Amîn, cheïkh actuel de la ville, l’homme le plus opposé à ma venue à Rhât, prit-il toutes les précautions pour éviter mon regard : il craignait que je ne l’ensorcelasse.

Rhât a tenu à poser vis-à-vis de moi, chrétien, en ville musulmane, fanatique de sa religion. On serait dans une grande erreur, si l’on imputait cette attitude à une ferveur religieuse exceptionnelle. Il n’en est rien. La religion n’est qu’un masque, l’intérêt est le seul mobile de cette conduite.

Le Cheïkh-el-Hâdj-el-Amîn, dévoré d’ambition, pétri d’intrigues, a forcé son frère aîné, El-Hâdj-Ahmed-Ould-es-Saddîq, le successeur du dernier amghâr, à lui abandonner la souveraineté de la ville. Cela ne lui suffit pas. Il voudrait qu’une investiture de la Porte Ottomane vînt ratifier, en sa personne, la substitution, sur le trône de Rhât, d’un Arabe à un Berbère, d’un touâti à un ihâdjeni, d’un frère cadet à un frère aîné encore vivant, et, dans ce but, depuis qu’il est au pouvoir, il travaille à amener les Turcs à Rhât, d’abord pour faire consacrer son usurpation, ensuite pour n’avoir plus à compter avec les Orâghen, ses voisins.

L’éventualité possible de l’occupation de Rhât par les Turcs est envisagée par les Touâreg comme un des plus grands malheurs qui puissent leur arriver : nobles et serfs y perdraient le plus net de leurs moyens d’existence, car le monopole du protectorat du marché de Rhât donne aux premiers une partie des revenus qui les font vivre, et aux seconds des transports pour leurs chameaux. Puis, il n’est pas de târgui, petit ou grand, qui n’ait, en quelque sorte, le droit d’exiger, de temps à autre, des Rhâtiens, soit un déjeuner, soit un dîner, soit quelque bagatelle, et dans un pays où tout manque, c’est là une ressource _in extremis_ qui n’est pas dédaignée.

Il est vrai que les rapports fraternels qui existaient autrefois entre les Ihâdjenen et les Touâreg ont cessé, et que les Rhâtiens ont souvent aujourd’hui de légitimes motifs de se plaindre des avanies et des exigences de leurs voisins, mais l’appel fait aux Turcs[101] par le cheïkh actuel de la ville ne me paraît pas une solution heureuse, car leur arrivée à Rhât, fût-elle possible devant la résistance des Touâreg, aurait pour résultat immédiat de ruiner le commerce local.

On comprend dès lors pourquoi les chefs des Touâreg, bénéficiaires de ce commerce, se sont montrés aussi favorables à une alliance française. Ils ont le sentiment instinctif que, de tous les gouvernements avec lesquels ils peuvent être en relations, celui de l’Algérie est le seul assez éclairé et assez puissant pour sauvegarder leurs intérêts menacés.

Ainsi, à Rhât, il y a deux partis en présence : celui des Turcs et celui des Français, représentant tous deux des intérêts rivaux ; le parti français, composé de la grande majorité des Azdjer et de quelques marchands de la ville, est le plus puissant. Grâce à son appui, j’ai pu arriver sous les murs de Rhât[102], y séjourner quinze jours, lever une esquisse du plan extérieur de la ville et de ses environs, recueillir tous les renseignements dont j’avais besoin, faire toutes mes observations, malgré les imprécations du parti adverse.

Inutile de dire, je crois, que les gouvernements d’Alger et de Tripoli sont étrangers à la création de ces deux partis nés des circonstances et d’intérêts en conflit. J’en ai trouvé la preuve dans l’accueil qui m’a été fait à Mourzouk, ainsi qu’aux Touâreg qui m’accompagnaient, et dans une lettre que le pacha de Tripoli a écrite aux Rhâtiens pour les engager à m’accueillir convenablement.

Peut-être les deux gouvernements amis devront-ils intervenir de leur influence réciproque pour faire cesser pacifiquement les rivalités qui divisent les Rhâtiens et les Touâreg. La France, puissance chrétienne, aurait un beau rôle à jouer, en prenant l’initiative au Maroc, à Tunis, à Tripoli, à Timbouktou même, d’une sorte de médiation générale, à l’effet de résoudre toutes les difficultés qui tiennent en conflit toutes les peuplades du Sahara, les unes vis-à-vis des autres.

Le commerce en gros pour les riches, en détail pour les pauvres, est la principale source de richesse des Rhâtiens ; cependant l’industrie y a quelque importance, quoique limitée aux besoins de la localité. On y fait des pelleteries, des vases en bois, des montures ou des étuis pour armes : poignards, sabres, fusils, etc., etc.

Les principaux commerçants de Rhât sont : El-Hâdj-el-Amîn, cheïkh de la ville, dont la richesse paraît considérable ; El-Hâdj-Ahmed, frère aîné et prédécesseur du cheïkh actuel, fondateur de Toûnîn, qui peut devenir une rivale de Rhât ; un jeune marchand, originaire de Djerba, nommé Yoûnis, fort entreprenant.

El-Hâdj-el-Amîn, protecteur avoué de la zâouiya de la confrérie d’Es- Senoûsi, contiguë à la ville, et foyer d’un fanatisme exalté, est le chef du parti hostile à l’extension de l’influence française.

El-Hâdj-Ahmed conserve une sage neutralité entre les partis.

Yoûnis, dévoué à notre cause, aurait déjà tenté d’ouvrir des relations entre Rhât et Alger, si le Cheïkh-el-Hâdj-el-Amîn ne menaçait de l’expulser de la ville.

§ III. — MOURZOUK.

Mourzouk est la capitale du Fezzân, groupe d’oasis au Sud de la Tripolitaine, érigé, depuis 1841, en kâïmakâmlik de l’Empire Ottoman.

Je n’aurais à m’occuper ni de Mourzouk, ni du Fezzân, si tout ne se liait dans la vie saharienne, si d’importantes fractions des Touâreg Azdjer, quoique indépendantes des Turcs, n’étaient comprises dans le kâïmakâmlik du Fezzân, notamment celles qui habitent l’Ouâdi-el-Gharbi et l’Ouâdi-’Otba, aux portes mêmes de Mourzouk ; si je n’avais à appeler l’attention sur Djerma, la _Garama_ des anciens, et sur une civilisation antérieure à la conquête romaine, dont le type se trouve à Djerma ; si, enfin, je n’avais à constater, par l’exemple du Fezzân, que le Sahara n’est pas un pays à exploiter comme source de revenus gouvernementaux, mais à féconder par l’ordre, la paix et des institutions libérales.

Le Fezzân actuel comprend des oasis et des terres de parcours.

Dans les oasis, on distingue les groupes du Sud qui représentent l’ancienne _Phazania_, et un groupe au Nord, celui d’El-Jofra, qui a pour capitale Sôkna, sous la dépendance de laquelle se trouvent deux villes isolées : Fogha et Zella.

Le groupe des oasis du Sud a eu successivement pour capitale :

Djerma, sous les Garamantes ;

Garama, sous les Romains ;

Trâghen, sous la dynastie des Nesoûr ;

Zouîla, sous les conquérants arabes ;

Mourzouk, sous les dynasties des Oulâd-Mehammed et des Karamanli, sous ’Abd-el-Djelîl et sous les Turcs.

Les Oasiens, tous sédentaires, habitent des villes et des villages au milieu de forêts de dattiers ; ils appartiennent, en très-grande majorité, à un type nègre que j’appelle _sub-éthiopien_ ; quelques-uns sont Teboû, également nègres ; d’autres sont Touâreg, blancs ou de sang mélangé.

Les terres de parcours sises entre les oasis sont occupées par trois grandes tribus arabes, savoir :

Les Hotmân et les Megâr-ha, qui rayonnent autour de l’Ouâdi-ech-Chiâti, dans les dunes d’Edeyen, la Hamâda de Mourzouk et une partie de la Hamâda-el-Homrâ ;

Les Rîah, qui campent alternativement dans la Hamâda-el-Homrâ et dans les massifs volcaniques de la Sôda et du Hâroûdj.

La capitale des Garamantes se retrouve, sous le nom de Djerma-el-Qedîma, au Sud de la Djerma moderne, dans une sorte de baie que forme la montagne de l’Amsâk. Le principal caractère de ces ruines nous est transmis par le _Qeçîr-el-Watwat_ ou _châtelet des chauves-souris_.

La capitale des Nesoûr est représentée par les ruines de l’_ancien château de Trâghen_, qui ont quelque rapport avec celles de Djerma-el- Qedîma.

De la Garama des Romains, il ne reste plus aujourd’hui qu’un monument carré, très-bien conservé, au milieu de pierres de taille, couvrant une superficie de 60 mètres environ, ainsi qu’un amas de pierres de taille très-étendu au Sud de la Djerma moderne. (Voir la planche ci-contre).

Zouïla, ville de Chorfâ, est le chef-lieu de la Cherguîya.

Mourzouk, capitale actuelle, est le siége du kâïmakâmlik.

La tradition, d’accord d’ailleurs avec l’histoire, nous apprend ce qui suit :

Les plus anciens habitants des oasis étaient des Berâouna, nom sous lequel les Arabes confondent tous les nègres du Bornou, aussi bien que les Teboû.

La dynastie la plus ancienne qui ait gouverné les Berâouna est celle des Nesoûr, originaire du Soûdân. Elle régnait à Trâghen. On y voit encore les ruines du château des sultans et le tombeau de l’un d’eux, _Maï-’Ali_ (le sultan ’Ali).

Pl. XIV. Page 276. Fig. 26.

Les Nesoûr régnèrent longtemps, mais ils furent vaincus et détrônés par une tribu arabe, les Khormân, qui réduisirent les Fezzaniens à l’état d’esclaves et les accablèrent d’injustices.

Sous le gouvernement des Arabes Khormân, Zouîla était la capitale du Fezzân.

Pendant que le peuple opprimé souffrait, passa un chérîf du Maroc, allant au pèlerinage de la Mekke. On lui raconta tous les malheurs du pays et on le supplia de venir le délivrer. Ce chérîf, au retour de la ville sainte, obtint de son père l’autorisation de secourir les malheureux Fezzaniens, ce qu’il fit avec le concours d’hommes dévoués qui le suivirent.

Ce chérîf s’appelait Sîd-el-Monteser-ould-Mehammed.

Il ne tarda pas à vaincre les Khormân et à les expulser.

Par reconnaissance, les Fezzaniens élurent sultan leur libérateur. Ainsi fut fondée la dynastie des Oulâd-Mehammed.

Si l’on s’en rapporte aux souvenirs des indigènes, cette dynastie, qui régna 550 ans environ, fit le bonheur du pays et agrandit le Fezzân, peu à peu, par de sages conquêtes, jusqu’à Sôkna, vers le Nord.

Voici les noms de quelques-uns des successeurs de Sîd-el-Monteser :

Sultan Djeheïm ;

— Mehammed ;

— Mehammed ;

— Ahmed, qui régnait en 1747 ;

— Mehammed ;

— El-Monteser.

Le dernier de ces sultans fut tué aux environs de Trâghen, où l’on voit son tombeau, en 1811, par El-Moukkeni, l’un des lieutenants de Youçef- Pacha, le dernier souverain de la dynastie indépendante des Karamanli de Tripoli.

El-Moukkeni, devenu sultan du Fezzân, se rendit célèbre par les expéditions qu’il fit en Nigritie, et dans lesquelles il emmena, non- seulement beaucoup de chevaux, mais encore de petits canons. Dans ses courses, il s’avança jusqu’au centre du Borgou, du Bahar-el-Ghozâl et du Baguirmi. La capture des esclaves était le but principal de ses expéditions, qui ne furent pas toujours couronnées d’un succès incontesté.

En 1831, après vingt ans de règne des lieutenants des Karamanli, ’Abd- el-Djelîl, le célèbre chef de la tribu arabe des Oulâd-Slîmân, s’emparait du pouvoir qu’il conserva dix années, au milieu d’une lutte qui ensanglanta tout le Fezzân.

En 1841, la Tripolitaine ayant été érigée en province de l’Empire Ottoman, Bakir-Bey fut envoyé, avec une colonne, pour soumettre le Fezzân. Une rencontre eut lieu à El-Bagla, non loin de la mer. ’Abd-el- Djelîl battu trouva la mort en se défendant.

De 1811 à nos jours, il n’y a pas de doute sur l’exactitude des renseignements ci-dessus donnés.

Antérieurement à 1811, des documents conservés par les marabouts de Trâghen démontrent que la dynastie des Oulâd-Mehammed a occupé le trône du Fezzân pendant de longs siècles, mais la date de son avénement, en 1261, est peut-être contestable.

Quoi qu’il en soit, si la période postérieure à la conquête arabe peut être réputée appartenir à l’histoire positive, la période antérieure appartient à l’histoire hypothétique.

Cependant le champ de l’hypothèse est fort restreint, car l’histoire romaine confirmée par la triple découverte de la Djerma païenne, de la Garama romaine et de la Djerma actuelle, confirme ce fait, qu’avant l’ère chrétienne vivait au Fezzân un peuple du nom de Garamantes.

Mais de ce peuple nous ne connaissons que le nom et l’espace qu’il occupait, sans savoir à quelle race, blanche ou noire, il appartenait.

Cependant, si les anciens Garamantes étaient d’origine nigritienne, Berâouna ou Teboû, la tradition serait d’accord avec l’histoire, et les Berâouna du Fezzân seraient identifiés avec les Garamantes.