Part 30
Aujourd’hui, à Ouarglâ, il n’y a plus un riche négociant, mais des propriétaires mal aisés et des _khammâs_[103], qui vivent du cinquième des produits des jardins qu’ils cultivent.
On dit qu’il y vient encore quelques caravanes de Rhât, d’El-Golêa’a, d’In-Sâlah, mais, évidemment, ce ne peut être que pour échanger des marchandises sans valeur contre des dattes, seule production sérieuse de l’oasis.
Aujourd’hui Ouarglâ est une ville morte, et nul ne la ressuscitera, je le crains ; cependant la belle ceinture de 60,000 palmiers qui l’environne, ses eaux artésiennes, sa situation à l’embranchement d’une route sur Timbouktou par In-Sâlah, et sur le Soûdân par les mines de sel d’Amadghôr, les nombreux Cha’anba avec leurs chameaux qui peuplent sa banlieue, lui donnent une grande valeur comme station de caravanes, entre le plateau rocheux des Benî-Mezâb et la zone des dunes qui la séparent des montagnes des Touâreg.
Conservons à Ouarglâ ce rôle dans l’avenir et cherchons au Nord un endroit plus salubre pour servir d’entrepôt à notre commerce. Methlîli, Ghardâya et Laghouât ne laissent que l’embarras du choix.
Ouarglâ a encore un autre rôle à jouer : c’est le point de nos possessions le plus rapproché des Touâreg du Nord, notamment des Ifôghas qui viennent quelquefois camper à très-peu de distance de cette ville. De bons rapports entre un centre soumis à notre domination et des peuplades indépendantes peuvent être un excellent trait d’union. Mais, pour cette mission spéciale, il faudrait que le chef d’Ouarglâ fût en même temps le représentant des intérêts de la France près des Touâreg et non un personnage exclusivement préoccupé d’intérêts personnels ou locaux.
§ V. — IN-SÂLAH ET LE TOUÂT.
Cinq groupes d’oasis constituent l’archipel auquel on donne le nom collectif de Touât, forme berbère du mot _Oasis_.
Le Tidîkelt est le plus méridional de ces groupes. In-Sâlah[104] en est le chef-lieu. En même temps, cette ville est le principal centre de commerce de la contrée, dans ses rapports avec l’Afrique centrale, l’Algérie, la Tunisie et la Tripolitaine.
In-Sâlah est, à vol d’oiseau, à peu près à une égale distance de Timbouktou, de Mogador, de Tanger, d’Alger et de Tripoli. Par sa position centrale, cette ville devait devenir et est devenue un centre commercial important, l’une des clefs du commerce du Nord avec Timbouktou.
Pl. XVII. Page 290. Fig. 31.
Le Touât est une confédération indépendante de trois cents à quatre cents petites villes ou villages, à quelques journées de marche au Sud de nos possessions, et qui embrasse, du Nord au Sud, une longueur de 300 kilomètres et, de l’Est à l’Ouest, une largeur de 160 kilomètres, entre les méridiens d’Alger et d’Oran, sur la route directe de l’Algérie au Niger moyen.
Par sa situation, cette confédération se trouve dans le rayon naturel d’attraction de notre colonie.
Elle est, en outre, dans notre dépendance immédiate pour ses besoins de première nécessité : la viande et le blé dont elle se nourrit, la laine dont elle fait une partie de ses vêtements. Ces denrées sont portées annuellement par nos tribus algériennes du Sahara occidental dans les divers oasis du Touât qui ne pourraient se les procurer ailleurs, car l’anarchie, qui est l’état normal du Maroc, ne leur permet pas de compter, pour leurs approvisionnements, sur la production, d’ailleurs très-restreinte, de cet Empire.
Le Touât reconnaît la souveraineté religieuse des _chorfâ_, empereurs du Maroc, et, à ce titre, lui envoie des présents en argent, quelque chose comme le denier de saint Pierre de l’Europe catholique ; mais là se bornent ses rapports avec les souverains de Fez. Au même titre, le Touât fait des dons aux marabouts de Timbouktou, les Bakkây, et les Touâtiens ont bien le soin de faire remarquer que ces témoignages de déférence religieuse ne s’adressent pas au pouvoir temporel, mais au pouvoir spirituel dont ces marabouts sont revêtus.
Jaloux de leur indépendance politique, même vis-à-vis des souverains musulmans, les Touâtiens le sont, à plus forte raison, vis-à-vis de la France, puissance chrétienne.
Instinctivement, appréciant mieux leur position que nous ne l’avons fait nous-mêmes, ils ont le pressentiment que tôt ou tard ils tomberont sous notre influence, si ce n’est sous notre domination.
L’occupation de Laghouât et de Géryville, l’extension donnée à nos possessions du Sénégal, ont répandu chez eux de grandes craintes : aussi, quand simultanément, en 1861, M. le commandant Colonieu et le khalîfa Sîdi-Hamza se sont avancés, le premier jusqu’à Timmîmoun avec une caravane d’essai, le second jusqu’à El-Golêa’a, où il a des propriétés, a-t-on vu tous les Touâtiens trembler comme si leur indépendance politique avait été menacée et songer à fuir dans les montagnes des Touâreg Ahaggâr.
Alors, en quelques jours, le prix des chameaux s’est élevé de 200 à 500 francs.
Une ambassade a été envoyée à l’empereur du Maroc pour le prier d’intervenir, probablement par la voie officieuse de la diplomatie ; des supplications ont été adressées au marabout de Timbouktou à l’effet de rendre favorable à la cause du Touât l’influence qu’il peut exercer à Londres et à Constantinople.
Avant d’implorer l’intervention de leurs chefs religieux, les Touâtiens s’étaient jetés dans les bras d’El-Hâdj-Ahmed, le moqaddem de la confrérie hostile des Senoûsi, et dans ceux de Mohammed-ben-’Abd-Allah, qu’on a vu, les armes à la main, nous disputer la domination du Sahara algérien.
Ainsi, pendant qu’on s’occupe peu du Touât en Algérie, on ne pense qu’à nous, on ne parle que de nous au Touât, et, je le répète, cette agitation est due à la conviction que cette contrée est naturellement destinée à subir la loi du maître d’Alger.
Convaincus de leur impuissance à nous résister, ces Oasiens ont adopté contre nous la politique de l’isolement et de l’abstention de tout rapport, dans l’espoir que l’ignorance de leur position favorisée les protégera mieux que la lumière.
Cependant tous les hommes intelligents comprennent le côté faible de cette tactique et le danger que court l’indépendance de leur confédération en accueillant les prédications des Senoûsi, en donnant asile à des Mohammed-ben-’Abd-Allah, en refusant toute relation de commerce avec nous.
Les principaux propriétaires, les riches commerçants, les capitalistes, en un mot, tous ceux qui ont voyagé, devinent qu’une puissance comme la France ne peut pas permettre au commerce de Timbouktou de longer toute la limite Sud de ses possessions, pour aller gagner le port de Tripoli, sans être tentée d’y prendre une part quelconque.
Il est vrai qu’à côté de ces hommes sensés il y a la classe turbulente et inquiète des _tolba_ ou gens lettrés vivant aux dépens de la crédulité publique et exploitant l’ignorance des Sahariens. Cette classe a le sentiment instinctif que son règne cessera le jour où notre influence se fera sentir au Touât.
En attendant, elle va partout semant les plus grandes absurdités sur notre compte et recrutant des auxiliaires aux Senoûsi et aux agitateurs comme Mohammed-ben-’Abd-Allah.
Néanmoins, la lumière se fait, et, peu à peu, les préventions disparaîtront.
Au nombre de ces préventions, il en est une que le gouvernement doit dissiper : c’est qu’il n’a aucun intérêt à grever son budget des dépenses de l’occupation du Touât, si de bons rapports avec ses habitants permettent au commerce de l’Algérie, comme à celui de Malte et de Gibraltar, de prendre part aux échanges avec l’Afrique centrale, mais que, si les Touâtiens continuent à vouloir fermer aux marchandises françaises la route de l’Algérie à Timbouktou, au profit exclusif des marchandises anglaises, il se verra contraint ou de conquérir le Touât, ce qui n’est pas difficile, ou de rouvrir l’ancienne route rivale par Ouarglâ, El-Beyyodh, Aghelâchchem, Timîssao et Mabroûk, entreprise réalisable, qui enlèverait au Touât et à In-Sâlah tout le commerce qui les enrichit.
Malheureusement, la république touâtienne n’a, ni un pouvoir central pour la totalité de la confédération, ni un pouvoir local pour chaque groupe. Au contraire, chaque centre a son autorité distincte : ici, dans les villages berbères, la municipalité démocratique ; là, dans les villages arabes, le pouvoir héréditaire de familles nobles ou religieuses ; ailleurs, dans les villages où le sang noir domine, la municipalité aristocratique, et partout pour couronnement de l’édifice anarchique deux partis politiques : les _Sefiân_ et les _Ihâmed_ ; deux partis religieux : les _Senoûsi_ et les _Tedjâdjna_, qui achèvent de diviser les populations.
Sans cette division à l’infini du pouvoir et des partis, le Touât, placé comme il l’est sur une grande route commerciale, favorisé d’un territoire fertile et bien arrosé, serait un pays très-riche.
Comme ancre de salut apparaît dans le lointain l’intervention efficace du marabout Sîdi-Ahmed-el-Bakkây de Timbouktou, qui, sollicité par son intérêt personnel de propriétaire de plusieurs zâouiya au Touât et de maître du marché alimentateur de celui d’In-Sâlah, semble aujourd’hui disposé à entrer en rapports avec le gouvernement de l’Algérie.
Le désir du marabout de Timbouktou est le même que le nôtre : développer les relations commerciales de l’Afrique centrale avec l’Europe, sans que l’occupation du Touât par des chrétiens soit nécessaire.
L’intérêt des commerçants de l’Afrique centrale dans la question est encore plus grand que celui des Algériens, car, si l’Europe peut, à la rigueur, se passer des produits de la Nigritie, la Nigritie ne peut guère rester privée des produits de l’Europe.
Le gouvernement marocain pourrait aussi être sollicité, par l’intermédiaire de notre consul général de Tanger, à éclairer le Touât sur ses véritables intérêts, et ce gouvernement peut le faire : car la route du Maroc à Timbouktou est indépendante de celle d’In-Sâlah, et il importe peu au souverain de Fez que les marchands du Touât soient les intermédiaires du commerce d’Alger ou de celui de Tripoli.
Trois races distinctes peuplent le Touât : les Noirs, les Berbères et les Arabes.
Les Noirs sont les plus nombreux et les plus anciens habitants du pays. Le Gourâra et l’Aougueroût paraissent ne pas en avoir d’autres.
Les auteurs grecs et latins indiquent le Tafilelt (la Sédjelmâssa du moyen âge) comme limite Ouest au territoire des Garamantes. Les Noirs du Touât, d’après cette indication, auraient la même origine que leurs frères du Fezzân. L’usage commun des puits à galerie (fogârât des Garamantes) confirme cette assimilation.
Plus au Nord, à Moghâr et à ’Asla, les rochers portent des sculptures _sui generis_ rappelant la civilisation garamantique.
On est donc autorisé à considérer les Noirs du type sub-éthiopien du Touât comme ayant appartenu primitivement au groupe garamantique.
L’historien Ebn-Khaldoûn nous fait connaître quelles tribus berbères sont venues envahir le Touât : les Benî-Yaleddès, fraction des Ouemmanou avec des Benî-Ourtatghîr, des Benî-Mezâb, des Benî-Abd-el-Ouâd et des Benî-Merîn.
On comptait à cette époque, au Touât, deux cents bourgades, plus cent dans le Gourâra, ce qui correspond assez exactement au nombre actuel des Qeçoûr.
Tementît et Boûda étaient alors les centres commerciaux, points d’arrivée et de départ des caravanes de l’Afrique centrale.
Avant l’invasion de ces Berbères dans le Touât, les Touâreg du Ahaggâr auraient étendu leur domination sur les oasis méridionales de l’archipel, mais Ebn-Khaldoûn n’en fait pas mention.
Depuis, des tribus arabes nomades, dont quelques essaims se sont stabilisés en élevant de nouveaux villages, sont venues ajouter un nouvel élément de population, sinon de discorde, aux éléments berbères et noirs qui, jusque-là, semblent avoir vécu en assez bonne intelligence.
Cependant le _berbère_ est resté la langue nationale du Gourâra, de l’Aougueroût et du Tîmmi, quoique l’_arabe_ soit devenu la langue écrite, commerciale et religieuse de tout le Touât.
Si de l’origine des habitants je passe aux détails de leur assiette sur le territoire qu’ils occupent, je trouve chaque groupe d’oasis installé sur le versant Ouest, à pente douce, du plateau du Tâdemâyt, et tirant de ce plateau ses eaux d’alimentation et d’irrigation, au moyen de travaux hydrauliques particuliers, inconnus des Berbères et des Arabes, mais communs partout où j’ai constaté la préexistence du type sub- éthiopien. Ces travaux étaient nécessaires pour que le Touât fût habitable, car il y pleut rarement, et souvent, à l’époque actuelle, on y traverse des périodes de vingt-cinq années sans pluies.
Quoique sur le versant d’un plateau, le territoire du Touât peut être considéré comme se rapprochant beaucoup de la nature des bas-fonds de sebkha d’Ouarglâ, de l’Ouâd-Rîgh, du Nefzâoua et du Fezzân, occupés par leurs frères noirs de même race. On dirait que ces enfants de l’Afrique centrale ont partout recherché, dans le Nord du continent, les régions dont le climat ressemblait le plus à celui de leur patrie originelle. Il est vrai qu’ailleurs ils s’acclimatent et se reproduisent difficilement.
La population surabonde au Touât, aussi a-t-elle dû recourir à l’émigration pour faire cesser le trop-plein. On rencontre des Touâtiens partout : à Timbouktou, à Agadez, à Rhât, à Ghadâmès, à Tripoli, à Tunis, à Tlemsen, dans toute la partie occidentale du Sahara algérien et dans les principales villes du Maroc. Dans les centres commerciaux, ils s’adonnent au commerce ; dans les tribus, ils sont instituteurs. Comme les Benî-Mezâb et les Biskri, dès qu’ils ont gagné un petit pécule, ils rentrent dans leur patrie.
Bien que la fertilité du Touât soit grande, sa production est inférieure à ses besoins : aussi est-il tributaire des provinces d’Alger et d’Oran, pour la partie de sa consommation qui ne consiste pas en dattes et en légumes frais.
Les vêtements, la plus grosse affaire après l’alimentation, sont par moitié en coton venant de Timbouktou ou du Soûdân, par moitié en laine dont la matière première vient de l’Algérie.
Plusieurs villes de la confédération touâtienne ont une certaine importance commerciale, les unes comme centres d’un commerce local : Tîmmi, Timmîmoun, Tabalkosa ; les autres comme centres d’échange entre les produits de l’Europe et ceux de l’Afrique centrale : In-Sâlah et Aqabli. Ces deux dernières villes doivent aux relations journalières qu’elles entretiennent avec les Touâreg d’avoir monopolisé en leurs mains un commerce qui exige de bons rapports avec les maîtres des routes. Jadis Aqabli avait la prédominance, aujourd’hui c’est In-Sâlah.
In-Sâlah est une des villes les moins anciennes du Touât, car aucun document ne la mentionne avant le XVe siècle, et ses habitants ne font remonter sa fondation qu’à deux cents ans. Néanmoins elle est aujourd’hui l’une des plus grandes, des plus peuplées et incontestablement la plus riche.
Il faut, toutefois, s’entendre sur ce qu’on est convenu d’appeler la ville d’In-Sâlah.
In-Sâlah est un nom collectif donné à quatre qeçoûr ou centres d’habitation qui se touchent et sont échelonnés à l’Orient l’un de l’autre.
Ces quatre qeçoûr sont :
Qaçar-el-’Arab ou Qaçar-el-Kebir ;
Qaçar-Bel-Qâsem ;
Qaçar-Oulâd-el-Hâdj ;
Qaçar-ed-Derhâmcha.
De ces quatre qeçoûr le plus important, celui auquel pourrait s’appliquer le titre de ville portant le nom d’In-Sâlah, est Qaçar-el- Kebîr (le grand centre) ou Qaçar-el-’Arab (le centre des Arabes) : mais, je le répète, In-Sâlah n’est pas une ville dans le sens que nous attachons à ce mot : c’est une collection de quatre bourgades fortifiées, ayant chacune leur vie propre.
Autour de ce point central, capitale du Tidîkelt, convergent d’autres qeçoûr : Ej-Jedîd, Ez-Zâouiya, Es-Souâhel, Meliâna, Hâss-el-Hadjâr, Igueston, Qaçbet-Oulâd-Zommît, Fogâret-ez-Zouâ, Ez-Zâouiyet-Mouley- Heyba, Sillâfen, Fogâret-Oulâd-el-Hâdj-Badjoûda, Fogâret-Oulâd-el- Hâdj-’Ali, Fogâret-Oulâd-el-Hâdj-Mohammed, Sâhel, El-Barka. Ces quinze villages fortifiés peuvent être considérés comme formant une grande banlieue autour des quatres qeçoûr constituant In-Sâlah.
La portion la plus active de la population d’In-Sâlah est arabe ; quelques étrangers, particulièrement les Ghadâmèsiens, y ont des établissements. Plusieurs des chefs Touâreg y tiennent en dépôt tout ce qu’ils possèdent : ainsi le Cheïkh-’Othmân y a maison, magasins, jardins de dattiers. C’est là qu’il emmagasine tout ce qu’il a de précieux, et il se considère autant habitant d’In-Sâlah que de Timâssanîn.
En cela, In-Sâlah, quoique centre d’un grand commerce, conserve le rôle dévolu à tout qaçar, celui de servir de lieu de dépôt à la partie de la fortune des nomades qu’ils n’emportent pas avec eux dans leurs pérégrinations.
Une municipalité ou djema’a gouverne la ville.
Les familles les plus influentes sont les Oulâd-Badjoûda et les Oulâd- el-Mokhtâr.
Ce qui assure la prospérité d’In-Sâlah est la solidarité d’intérêts qui existe entre les commerçants de cette ville, d’un côté avec les chefs des Touâreg Ahaggâr, de l’autre, avec les marabouts de Timbouktou ; solidarité que le courage de ses habitants, appuyé sur le concours de la tribu belliqueuse des Oulâd-Bâ-Hammou, a toujours su maintenir.
In-Sâlah est aux Touâreg Ahaggâr ce que Rhât et Ghadâmès sont aux Azdjer, c’est-à-dire un marché sur lequel ils peuvent, à peu près sans bourse délier, s’approvisionner de tout ce qui leur manque dans leurs montagnes.
Sans les coutumes, les présents, les victuailles que les gens d’In-Sâlah donnent aux Ahaggâr, ces derniers seraient souvent exposés à mourir de faim ; sans la protection que les Ahaggâr donnent aux caravanes d’In- Sâlah sur les routes, le commerce qui fait la richesse de la ville ne serait pas possible.
La même solidarité existe entre les marabouts de Timbouktou et les commerçants d’In-Sâlah. Sur le Niger, les marabouts appuient de leur toute-puissance les commerçants du Touât, et les commerçants d’In-Sâlah font respecter et entretiennent au Touât les trois zâouiya des marabouts El-Bakkây.
Les gens d’In-Sâlah sont réputés excellents guerriers : montés sur des chevaux, armés de fusils et de pistolets, ils ont sur leurs ennemis l’avantage de ne pas fuir devant les armes à feu.
Les Oulâd-Bâ-Hammou, leurs parents et leurs alliés, sont aussi très- braves et très-redoutés.
Un mot sur cette tribu qui pèse d’un si grand poids dans les destinées d’In-Sâlah, car elle lui permet de faire respecter ses caravanes et même de réduire les exigences des Touâreg Ahaggâr à de légitimes proportions.
Les Oulâd-Bâ-Hammou sont d’origine arabe, ils parlent l’arabe et vivent de la vie des nomades ; mais, depuis longtemps, ils ont adopté toutes les coutumes des Touâreg.
Comme eux, ils portent des vêtements bleus en coton du Soûdân, le voile, le poignard de bras et la lance.
Comme eux, ils ont des imrhâd (serfs), Arabes ou Touâreg, et les uns et les autres, propriétaires de chèvres et de chameaux, habitent avec les tribus imrhâd des Touâreg dans les montagnes du Ahaggâr et même de l’Adzjer les plus rapprochées du Touât.
Cette similitude de vie les a souvent fait appeler Touâreg blancs, _Touâreg-el-biodh_, parce qu’ils portent généralement le voile blanc.
D’ailleurs, les Touâreg, sans les considérer comme des frères, ne les tiennent pas pour étrangers, car ils regardent le territoire de leurs parcours comme faisant partie du domaine national de leurs confédérations.
A une époque, difficile à préciser, les Touâreg auraient abandonné aux Touâtiens et aux Oulâd-Bâ-Hammou le territoire qu’ils occupent aujourd’hui, mais sans renoncer aux droits que la conquête leur avait conférés.
Les Oulâd-Bâ-Hammou ont un village leur appartenant dans la banlieue d’In-Sâlah, celui d’Igueston, où ils tiennent leurs approvisionnements sous la garde de quelques-uns d’entre eux ; mais la tribu mène la vie nomade sur le grand plateau de Tâdemâyt, entre les dunes de l’’Erg, les oasis de la confédération touâtienne et les montagnes des Ahaggâr.
Les Oulâd-Bâ-Hammou sont assez forts pour se faire respecter des Touâreg. En 1860, ils sont même venus faire un rhezî sur les Azdjer à Tikhâmmalt : mais généralement ils préfèrent vivre en bons rapports avec eux, parce qu’ils ont à défendre les caravanes d’In-Sâlah contre d’autres ennemis, notamment contre les Berâber, les Douï-Menîa’ du Maroc et les Oulâd-Moûlât des rives de l’Océan.
Ainsi que je l’ai déjà dit, les Douï-Menîa’ et les Oulâd-Moûlât viennent à cheval, de deux cents à trois cents lieues, enlever les chameaux des Touâtiens jusque dans les pâturages de leurs oasis.
Pour résister à des adversaires aussi audacieux, le commerce d’In-Sâlah avait besoin de trouver dans la tribu des Oulâd-Bâ-Hammou une force qui ne le laissât pas complétement à la discrétion des Touâreg Ahaggâr. Là est peut-être le secret de la puissance d’In-Sâlah et de sa supériorité sur Aqabli, Tementît et Boûda.
Un petit district du Tidîkelt, celui d’Ingher, est habité, partie par des Arabes, partie par des Touâreg.
Deux villages du district d’Aqabli : El-Mançoûr et Arrekâch, sont occupés par une tribu târguie, les Iouînhédjen, qui antérieurement habitait les environs d’El-Barkat, au Sud de Rhât, mais qui a été forcée d’émigrer par les anciens sultans des Touâreg. Les Arabes donnent le nom de _sattâf_[105] à ces Touâreg.
Ces deux groupes, devenus Touâtiens, servent de trait d’union entre les oasis et les Touâreg Ahaggâr et Adzjer.
[Note 93 : Dans l’intérieur de l’Afrique, dit Pline, du côté du Midi, au-dessus des Gétules, et après avoir traversé des déserts, on trouve d’abord des Liby-Égyptiens, puis les Leuc-Éthiopiens ; plus loin des nations éthiopiennes... Tous ces peuples sont bornés du côté de l’Orient par de vastes solitudes, jusqu’aux Garamantes, aux Augyles et aux Troglodytes.]
[Note 94 : Cette inscription a été envoyée à Tougourt, pour de là être expédiée au Muséum d’Alger, mais elle ne paraît pas être encore arrivée à destination.]
[Note 95 : J’ai rapporté de mon voyage la copie d’un livre d’histoire sur ces contrées au moment de la conquête musulmane. Il a été écrit par Aboû’l ’Abbâs-ben-Sa’ïd ech-Chemâkhi, et a pour titre _Kitâb fi Sahâïb- el-Gholoûb_, ou _Livre sur les conquérants_. Je n’ai eu, jusqu’à présent, ni le temps ni la santé nécessaires pour le traduire, mais un jour viendra, je l’espère, où je pourrai extraire de cet ouvrage tout ce qu’il contient d’important.]
[Note 96 : Voir : _Description de l’Afrique_, par un anonyme, texte arabe publié à Vienne, par M. A. de Kremer, 1854.]
[Note 97 : D’après les habitants, le nombre des palmiers de l’oasis s’élèverait à 63,000, mais j’ignore si cette estimation est le résultat d’un dénombrement régulier, ancien ou moderne.]
[Note 98 : Ces chiffres sont ceux qui m’ont été donnés en 1860. Ceux fournis, en 1862, à M. le lieutenant-colonel Mircher, sont plus élevés.]
[Note 99 : Voir, pour la température et l’analyse des eaux de la source, liv. I, chap. III, pages 31 et 32.]
[Note 100 : Pendant quinze jours, les Turcs de Tripoli ont cru qu’’Aly- Bey s’était emparé de Ghadâmès, et on affirmait que des Français déguisés, venus avec lui, construisaient un fort près du bassin de la source.]
[Note 101 : Depuis la conclusion d’un traité de commerce entre la France et les chefs Touâreg, le cheïkh de Rhât, appuyé par une partie des habitants de la ville, a renouvelé avec plus d’ardeur ses instances près des Turcs pour l’annexion de Rhât à la Tripolitaine.]
[Note 102 : Malgré mon grand désir d’entrer dans Rhât pour visiter la ville, j’ai dû m’abstenir par respect pour l’émir des Touâreg, Ikhenoûkhen, qui, pour rien au monde, n’aurait consenti à exposer son hôte aux avanies d’un fanatique. Campé avec lui sur le marché même de la ville, dont la police appartient aux Touâreg, je n’avais à redouter aucun danger.]