Part 2
La partie hypothétique est basée sur de nombreux itinéraires recueillis à diverses sources. Pour me guider au milieu de renseignements qui ne concordaient pas toujours entre eux, j’ai été assez heureux pour obtenir du Cheïkh-’Othmân qu’il me fît, sur le sable, le plan en relief des parties du territoire des Touâreg que je ne pouvais explorer, et quand j’étais bien d’accord avec mon informateur sur l’ensemble et les détails de sa composition, je la dessinais et j’en faisais ensuite la critique avec lui.
Cette manière de procéder m’a permis de contrôler d’une manière plus certaine les divergences de mes itinéraires par renseignements.
Pour la construction des routes que j’ai levées, chemin faisant, j’ai souvent vérifié les distances parcourues. J’y suis arrivé en mesurant la longueur moyenne du pas de chaque monture, et la moyenne du nombre de pas faits en une minute. Une réduction était faite ensuite pour les petits détours de la ligne droite et pour les facilités ou les difficultés de la marche, d’après la nature des terrains, dont il est impossible de tenir compte avec la boussole.
La moyenne des distances, entre une observation et une autre, est de 2,000 mètres ; dans les terrains accidentés, elles ont été multipliées, quelquefois, de 200 en 200 mètres.
Pour les itinéraires par renseignements, les distances générales sont prises par journées de marche de caravane, estimées suivant la nature des lieux, entre 24 et 32 kilomètres et subdivisées, autant que je l’ai pu, en demies et en quarts de journée. Souvent, j’ai été assez heureux pour obtenir de mes informateurs des détails de 4 en 4 kilomètres.
Je ne publie pas ces itinéraires, mais la Carte en donne le tracé fidèle, avec les corrections qu’un contrôle sévère a dû faire subir à chacun d’eux.
Partout où j’ai pu appuyer mes renseignements sur des itinéraires relevés par mes devanciers, je l’ai fait, en donnant toujours religieusement la préférence à leurs indications, sur celles fournies par les renseignements des indigènes, si précis qu’ils aient été.
Ces itinéraires sont également indiqués sur la Carte avec les noms de leurs auteurs.
Tous les travaux graphiques préparatoires de la Carte sont mon œuvre, mais le dessin définitif a été confié à M. E. Dubuisson, dont la réputation, comme cartographe, est faite depuis longtemps. L’ouvrage tout entier a été rédigé sur cette base fondamentale.
La Carte a été gravée après l’impression du texte, afin qu’il y eût harmonie parfaite dans les deux ordres de travaux.
En résumé, en publiant les nombreux matériaux recueillis pendant la durée de mon exploration, j’ai compris que le sujet était neuf pour beaucoup de personnes, et, tout en restant dans les limites d’une exposition scientifique, j’ai fait mes efforts en vue d’être clair et intelligible pour le plus grand nombre.
Puissé-je avoir atteint le but proposé !
* * * * *
[Note 1 : Quelques-unes des photographies dont je me suis servi ont été prises dans le Sahara algérien par M. Puig, pharmacien militaire. Quelques autres ont été exécutées à Paris par divers artistes, quand les marabouts Touâreg y sont venus ; enfin, d’autres ont été prises par moi, sur les lieux, malgré la difficulté de modifier l’instrument suivant l’intensité de la lumière. La plupart de mes épreuves sont brûlées, mais lisibles cependant.]
RAPPORT SUR LE PRIX ANNUEL POUR LA DÉCOUVERTE LA PLUS IMPORTANTE EN GÉOGRAPHIE AU NOM D’UNE COMMISSION DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE PARIS et composée de MM. D’AVEZAC, J. DUVAL, V. MALTE-BRUN, QUATREFAGES, et VIVIEN DE SAINT-MARTIN, Rapporteur.
[Décoration]
MESSIEURS,
Le 8 mai 1859, un jeune voyageur, un Français, débarquait à Philippeville, cette antique station maritime de l’Algérie orientale, qui est redevenue, sous son nom moderne, le port de Constantine.
Ce voyageur était M. Henri Duveyrier.
A l’âge où, parmi ceux que la fortune n’a pas astreints aux rudes nécessités du labeur quotidien, tant d’autres préludent par une oisiveté périlleuse aux devoirs sérieux de la vie, M. Henri Duveyrier avait conçu le projet d’une grande et difficile entreprise. Il voulait pénétrer dans les contrées, peu et mal connues, qui bordent au Midi nos trois provinces algériennes ; il voulait étudier, sous la tente, au milieu de leurs habitudes à demi nomades, les populations indépendantes de ces contrées incultes qui ne sont pas encore le Désert, mais qui déjà en offrent l’image ; il voulait, en poussant, aussi loin que possible, dans toutes les directions, rattacher par une série d’observations physiques et astronomiques ces plaines du Sahara algérien et leurs nombreuses Oasis aux positions extrêmes où s’arrêtait alors l’action politique et militaire de l’autorité française ; il voulait étendre par les conquêtes de la science les conquêtes du drapeau.
Telle était la tâche que le jeune voyageur n’avait pas craint de se proposer.
Il ne s’en dissimulait ni les difficultés, ni les dangers ; mais pour ceux dont une éducation virile a développé de bonne heure les forces morales, les difficultés et les dangers deviennent un stimulant de plus, quand il s’agit d’atteindre un but utile ou d’accomplir un devoir.
M. Duveyrier, d’ailleurs, s’y était fortement préparé. Il possédait les connaissances qui permettent d’étudier utilement le sol et ses productions naturelles ; il s’était rendu familier l’usage des instruments qui déterminent avec précision les phénomènes physiques et les conditions climatologiques, ou qui fixent par l’observation des astres les positions terrestres ; il avait acquis la pratique de la langue arabe ; il s’était rompu, en un mot, à ces études préalables sans lesquelles on a des touristes, mais qui, seules, font l’observateur exact, le véritable voyageur.
Il n’a pas été donné à M. Duveyrier d’accomplir, dans son immense étendue, le plan qu’il s’était tracé. L’état du pays ne lui a pas permis de pénétrer dans les parties du Sahara algérien qui prolongent au Sud notre province d’Oran[2], encore moins d’arriver jusqu’au Sahara marocain, qui jusqu’à présent est resté fermé aux chrétiens. Il n’a guère dépassé, à l’Ouest, le prolongement du méridien d’Alger. Mais s’il a dû laisser en dehors de ses courses (et peut-être faut-il nous en féliciter) une partie de son plan, la moitié occidentale, l’autre moitié, la partie orientale, celle qui embrassait les contrées situées au Sud de nos provinces d’Alger et de Constantine, en poussant plus à l’Est encore, jusqu’au Sahara tunisien et tripolitain ainsi qu’au Fezzân, toute cette partie orientale, dis-je, a été admirablement remplie, avec une intelligence, une intrépidité, une persévérance, et aussi avec un succès qui font de ce voyage une des plus belles et des plus fructueuses explorations du continent africain.
M. Duveyrier avait donc pris pied à Philippeville au mois de mai 1859. Il se dirige immédiatement au Sud, pour atteindre au plus vite le champ projeté de ses opérations. Il traverse Constantine, coupe le plateau, touche aux ruines de Lambèse que nos archéologues ont si heureusement explorées, traverse les gorges du mont Aurès, qui domine de son massif élevé toute l’Algérie orientale, et de là descend à Biskra, qui est, de ce côté, la porte du Désert. C’est là que commence pour notre voyageur le travail topographique. A partir de ce point, toutes les routes parcourues sont relevées à la boussole, les détails en sont fixés comme sur nos reconnaissances militaires, les positions sont fréquemment corrigées par des hauteurs méridiennes, et, toutes les fois que cela est possible, par des observations de longitude. Et ainsi se forme, d’heure en heure, jour par jour, presque sans interruption, pendant vingt-neuf mois, un large réseau de lignes bien étudiées, à travers des pays dont une partie considérable n’avait été vue jusque-là par aucun Européen, et dont la carte nous est maintenant parfaitement connue, au moins dans ses traits essentiels.
Je ne veux ni ne puis suivre ici M. Duveyrier dans ses courses multipliées. Il nous faudrait sillonner, à diverses reprises, une vaste étendue de plaines arides, semées d’Oasis et coupées d’Ouâdi, en nous portant alternativement : de Biskra sur El-Golêa’a par El-Guerâra et Ghardâya, en remontant de là sur Laghouât ; puis, de nouveau, de Biskra sur Ouarglâ par Tougourt ; sur Ghadâmès, par la dépression marécageuse du Melghîgh ; sur Gâbès, en Tunisie, par la longue ligne de Sebkha ou lacs temporaires que l’antiquité a connus sous le nom de lac Triton. Il nous faudrait, en outre, rayonner de tous les points principaux sur les positions intermédiaires ; il nous faudrait enfin suivre, plus à l’Orient, les longues lignes qui relient entre elles les positions de Tripoli et de Ghadâmès, de Ghadâmès et de Rhât, de Rhât et de Mourzouk, de Mourzouk et de Tripoli. C’est sur la Carte qu’il faut étudier ce vaste réseau, dont les points extrêmes laissent entre eux un intervalle de plus de deux cent cinquante lieues, soit qu’on le mesure de l’Ouest à l’Est, soit qu’on se porte du Nord au Sud. Ajoutons que, dans ce réseau, une dizaine de points des plus importants, et, parmi ceux-là, El- Golêa’a, Ghardâya, El-Ouâd et Ghadâmès, sont fixés par des observations directes de latitude et de longitude ; et que, pour une trentaine d’autres points au moins, notamment pour Ouarglâ, Tougourt, Tôzer et Rhât, le voyageur a rapporté de bonnes latitudes. Quelques-unes de ces positions, Ghadâmès, par exemple, et celles qui se rapprochent de nos frontières, ainsi que les points principaux de la grande ligne du Fezzân parcourue par la mémorable expédition de 1849, étaient déjà connus d’une manière exacte ou très-approximative ; mais d’autres, particulièrement dans l’Ouest, éprouvent un déplacement considérable. Et d’ailleurs, des observations répétées, dans une géographie qui, comme celle-ci, est encore en voie de formation, sont toujours extrêmement utiles, ne serait-ce qu’à titre de contrôle et de vérification. En résumé, les tracés de routes de M. Duveyrier constituent une véritable triangulation qui couvre de ses lignes croisées toute la partie orientale du Sahara algérien, triangulation dont la base, dans le sens des parallèles, s’étend de Ghardâya à Ghadâmès, et qui se prolonge au Sud jusqu’aux oasis d’El-Golêa’a et d’Ouarglâ, en se rattachant, vers l’Est, aux positions déjà fixées de Ghadâmès, de Mourzouk et de Tripoli.
Les détails topographiques de cette vaste reconnaissance, je veux dire les itinéraires du voyageur, relevés à la boussole et au chronomètre, et rectifiés fréquemment par des observations astronomiques dont les éléments et le calcul ont été soigneusement vérifiés, ces détails, dis- je, sont contenus dans une longue suite de feuilles tracées jour par jour sur le terrain, dont elles expriment tous les accidents. Le nombre de ces feuilles, y compris les études par renseignements qui s’y rattachent, ne s’élève pas à moins de 74. Ce sont ces minutes, ces feuilles de détail, remises à Paris entre les mains d’un habile dessinateur, qui ont servi à la construction de la Carte définitive où vient se résumer la partie la plus importante des travaux de M. Henri Duveyrier.
Le temps n’a pas permis encore d’achever la gravure de cette grande et belle Carte ; mais le dessin terminé a été communiqué à votre commission, qui a pu en apprécier la construction selon la nature des matériaux sur lesquels elle repose dans ses diverses parties.
M. Duveyrier, se prêtant au désir que nous lui avons exprimé, a mis aujourd’hui ce beau dessin à notre disposition, pour le placer ici même sous les yeux de l’assemblée.
Il faut y distinguer deux ordres de matériaux différents : ceux qui proviennent des reconnaissances directes et personnelles du voyageur, et ceux qui proviennent, soit de reconnaissances européennes antérieures, soit de renseignements reçus des indigènes.
Ces différentes sources de documents n’ont pas, on le conçoit, une valeur égale au point de vue de l’exactitude absolue. L’immense Ouâdi qui s’étend de Tougourt à Rhât sur une longueur de près de trois cents lieues, et que les Touâreg désignent sous le nom d’Igharghar (ou Igharghâren à la forme plurielle, et qui signifie _les Rivières_), cet Ouâdi qui, à certains moments, offre dans quelques parties l’aspect d’un grand fleuve, avec ses débordements, a été tracé, partie d’après les relevés de M. Boû-Derba en 1858, document précieux, bien qu’il n’ait pas la précision rigoureuse des levés de M. Duveyrier, partie d’après une reconnaissance personnelle de ce dernier voyageur, dans une exploration spéciale de la vallée basse, entre El-Ouâd et Ouarglâ. A l’Ouest et au Sud de l’Igharghar, à l’exception des lignes parcourues par M. Boû- Derba, M. Colonieu[3] et M. Henri Duveyrier, tout repose sur les informations indigènes. Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance de cette distinction.
Cette réserve faite, embrassons d’un coup d’œil l’ensemble de la Carte de M. Henri Duveyrier.
Ce qui nous frappe tout d’abord, c’est l’aspect du pays.
Voici une vaste région, une région presque égale en étendue à la France ou à l’Espagne, et qui était, il y a cinq ans à peine, absolument en blanc sur nos cartes ; aujourd’hui, non-seulement elle nous apparaît couverte d’une multitude de noms et de détails, mais ces détails renversent toutes les idées que l’on se formait naguère de ce qu’on nomme, d’un terme générique, le Sahara. Il n’y a pas longtemps, nous étions encore, sur l’intérieur du Nord de l’Afrique, à la notion des anciens poétiquement exprimée par un de leurs géographes : une plaine toujours unie, partout sablonneuse, « dont les vents du Midi fouillent et tourmentent les flots arides pareils aux vagues de la mer[4]. » Nos idées se sont déjà bien modifiées. Le Sahara est toujours un immense désert, sans doute, et il reste comme le type et le point de départ, à la fois, de la longue zone de pays incultes qui court à travers l’ancien continent, depuis l’Atlantique jusqu’au fond de la Tartarie ; mais ce n’est plus le désert monotone et nu que notre imagination se représentait avec terreur. Déjà, l’expédition anglo-allemande de 1849, par la découverte de la vaste oasis d’Aïr que le docteur Barth décrit comme une véritable Suisse, entre le Fezzân et la Nigritie, aussi bien que les explorations de plusieurs de nos officiers dans le pays des Maures, entre le bas Sénégal et le Maroc, nous avaient pu donner une première impression de la diversité qui se rencontre au sein de ces solitudes africaines ; cette notion est singulièrement agrandie par les informations de M. Duveyrier, et enfin par la Carte qui les résume. Là où nous n’imaginions que des sables éternellement arides, nous avons sous les yeux d’innombrables Ouâdi ou cours d’eau temporaires, et parmi ces Ouâdi, nous l’avons déjà vu, le lit tantôt à sec, tantôt rempli, d’un fleuve de trois cents lieues ; bien plus, nous voyons là des lacs nombreux, des sources et de véritables rivières, des rivières permanentes avec de vraies cascades, au rapport des indigènes, et, à l’origine de ces rivières, des massifs élevés, des groupes de hautes montagnes surmontées de pics sourcilleux, et, sur plusieurs de ces pics, des neiges qui se maintiennent durant plusieurs mois de l’année, tout comme dans les gorges de l’Aurès. Des lacs, des neiges et des rivières dans le Sahara ! il était impossible de nous apporter un tableau plus inattendu. Là où se présente cette nature alpestre, la vie est répandue à profusion. La flore et la faune ont fourni au voyageur les éléments d’une longue nomenclature, et encore n’en a-t-il pas vu les centres les plus actifs. L’observation personnelle de M. Duveyrier a confirmé ce que d’autres témoignages avaient déjà fait connaître. « J’ai vu, nous dit- il, au moment où des pluies abondantes venaient d’arroser la terre, se produire sous mes yeux le miracle de vastes espaces, nus la veille, transformés instantanément en pacages de la plus belle verdure. Sept jours suffisent pour que l’herbe nouvelle puisse nourrir les troupeaux. »
Le noyau principal, le centre où vient aboutir cette configuration si remarquable du Sahara intérieur, et qui la détermine en quelque sorte, est un massif situé à environ quinze journées vers l’Ouest de Rhât. Les informations de M. Duveyrier le représentent comme un plateau échelonné, coupé de nombreuses vallées, hérissé de sommets élevés, et d’où rayonnent, en diverses directions, de vastes Ouâdi dont le lit large et profond se remplit à certaines époques de l’année d’un volume d’eau considérable. Le principal de ces Ouâdi, ou du moins le mieux connu, est celui qui se porte droit au Nord sur Tougourt : c’est l’Igharghar que nous avons déjà nommé et dont une branche considérable vient de Rhât. Les informateurs de M. Duveyrier (car il n’a pu pénétrer jusque-là) lui désignèrent cette région montagneuse sous le nom d’Ahaggâr. Elle avait été déjà signalée par le docteur Barth, mais d’une manière moins circonstanciée, d’après ce qu’il en avait appris à Rhât et à Timbouktou. Le nom, chez M. Barth, est écrit Hogâr ou Hâgara ; mais ces formes, dit- il, sont des formes arabes, et le véritable nom indigène, c’est-à-dire le nom berbère, sera Atakôr[5]. C’est le siége d’une des quatre grandes divisions entre lesquelles se partage la nation des Touâreg. M. Barth ajoute : « Mon intelligent ami, le Cheïkh-Sîdi-Ahmed-el-Bakkây de Timbouktou, qui avait vécu quelque temps chez les Hogâr, ainsi que chez les tribus du pays d’Aïr, m’assura de la manière la plus positive que ce groupe de montagnes, et en particulier une longue chaîne qui en fait partie, est beaucoup plus élevé que les montagnes d’Aïr, et que les rochers, dont la couleur est rougeâtre, en sont très-escarpés. On voit, dans l’intérieur de ces montagnes, de très-belles vallées et des gorges pittoresques, et quelques-unes de ces vallées, où il y a de belles eaux courantes qui ne tarissent jamais, produisent des figues et du raisin[6]. »
Ces informations, on le voit, viennent complétement à l’appui de celles qu’a recueillies M. Duveyrier ; seulement ces dernières sont infiniment plus détaillées. Elles mettent hors de doute qu’au centre même du Grand Désert, sous le méridien de Sétif et vers le 25e degré de latitude, c’est-à-dire à mi-distance environ entre l’Algérie orientale et le grand fleuve de Timbouktou, il existe une région montagneuse très-abrupte, très-variée, très-pittoresque et d’une étendue considérable ; que dans cette région, habitée par une forte et belliqueuse fraction de Touâreg, il y a des montagnes assez hautes pour y conserver de la neige durant trois mois de l’année ; qu’on voit là, comme dans l’oasis d’Aïr décrite par le docteur Barth, de belles et fraîches vallées avec des sources vives et des eaux courantes ; et qu’enfin des Ouâdi larges et profonds, qui seraient de grandes rivières, si les pluies, dont le Désert est privé, leur apportaient des eaux permanentes, divergent de ce noyau montagneux en se portant vers tous les points de l’horizon, au Nord (c’est l’Igharghar), à l’Ouest et au Sud. Tel est, dans son expression générale, le résumé des informations recueillies par M. Duveyrier, et qui sont parfaitement d’accord avec celles du docteur Barth.
Si M. Duveyrier avait pu s’avancer jusque-là ; s’il avait pu examiner de près et de ses propres yeux cette curieuse région, en étudier la structure géologique et la conformation extérieure, se rendre précisément compte, par des observations directes, des conditions climatologiques particulières au pays, du régime de ses eaux permanentes et de la direction de ses vallées sèches ; si M. Duveyrier, disons-nous, avait pu faire cela, il aurait ajouté une conquête bien précieuse à toutes celles qu’il a rapportées de son beau voyage. Ce n’est pas faute d’y avoir aspiré assurément, et d’y avoir fait tous ses efforts ; c’est une tâche dont lui-même ne se tient pas quitte envers la science, car son plus vif désir est de retourner promptement sur le théâtre de ses premiers travaux, et d’y poursuivre ses explorations si bien commencées. En attendant, il a étudié et combiné avec une profonde attention la masse considérable de renseignements qu’il a pu recueillir de la bouche des Arabes et des Touâreg, et en les rapprochant du précieux itinéraire de M. Boû-Derba, il en a tiré toute la partie inférieure de sa Carte à l’Ouest de Rhât. C’est une acquisition déjà fort importante, quoique provisoire, pour cette région intérieure du Sahara. Si votre commission, messieurs, avait à faire une observation sur cette partie de la Carte qui repose, non sur les reconnaissances personnelles de M. Henri Duveyrier, mais sur la combinaison de renseignements, cette observation porterait seulement sur l’aspect net et précis que le dessin leur donne. Peut-être y pourrait-on désirer, dans l’intérêt de la vérité rigoureuse, un aspect et des contours moins arrêtés. Ce qui appartient en propre au voyageur se distinguerait mieux de ce qui n’a qu’une valeur de combinaison. Quand on sait à quel point les renseignements indigènes les plus dignes de confiance se sont, pour la plupart, profondément modifiés lorsqu’ils ont subi le contrôle direct de l’observation européenne, on éprouve le besoin d’apporter une grande réserve dans l’emploi de cette nature de documents. Notre remarque, au surplus, ne porte en aucune façon sur la valeur spéciale des informations réunies par M. Duveyrier, ni sur l’application générale qu’il en a faite : c’est une question de mesure dans l’expression du dessin, rien de plus.
En définitive, il y a un grand fait qui ressort de la vue de cette Carte, au total si remarquable, aussi bien que de l’ensemble des informations déjà nombreuses que les observateurs européens nous ont apportées dans ces derniers temps sur les diverses régions du Grand Désert : c’est la diversité d’accidents et de configuration que présente sa surface dans toutes les parties jusqu’à présent visitées. Une carte qui représenterait, dès à présent, ce qu’on en connaît au Centre, au Nord et à l’Ouest, une carte surtout, telle que la marche aujourd’hui si active des explorations permettra de la construire d’ici à moins de dix ans peut-être, présenterait, au lieu de cette immense étendue de plaines uniformes qui occupe la moitié du Nord de l’Afrique sur nos cartes actuelles, presque autant de particularités de configuration, sauf l’absence des villes et de rivières permanentes, qu’une région quelconque de l’Asie et de l’Europe. La nature ne fait rien d’inutile, rien qui n’ait sa cause. Ces Ouâdi sans nombre, ces rivières sans eau qui sillonnent le Désert comme les rivières et les ruisseaux sillonnent nos campagnes, indiquent évidemment, dans le passé sinon dans le présent, un état de choses que la pensée a peine à concilier avec la privation presque absolue d’eaux courantes qui caractérise le Désert. C’est là un sujet d’études déjà plus d’une fois touché sans doute, mais qui appellera de plus en plus l’attention des voyageurs instruits et des géologues.
De tous ces grands Ouâdi intérieurs, le plus étendu et maintenant le plus accessible, l’Igharghar, devra être, dans son immense développement, l’objet d’une investigation et d’une étude toutes spéciales. Il y aura là, sans aucun doute, des questions du plus haut intérêt à examiner et à résoudre. Cet objet seul justifierait et récompenserait pleinement une expédition spéciale.