Part 1
EXPLORATION DU SAHARA
* * * * *
LES TOUAREG DU NORD
PAR Henri DUVEYRIER
Membre honoraire de la Société de géographie de Paris
Membre étranger de la Société royale de géographie de Berlin
Membre correspondant honoraire de la Société royale de géographie de Londres
Membre correspondant de la Société archéologique de Constantine
Chevalier de l’ordre impérial de la Légion d’honneur.
* * * * * AVEC 31 PLANCHES ET UNE CARTE * * * * *
OUVRAGE QUI A VALU A L’AUTEUR LA GRANDE MÉDAILLE D’OR DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE PARIS, EN 1864
[Décoration]
PARIS CHALLAMEL AINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR COMMISSIONNAIRE POUR L’ALGÉRIE ET L’ÉTRANGER 30, RUE DES BOULANGERS
EXPLORATION DU SAHARA * * * * * TOME PREMIER
PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.
Pl. I. Fig. 1.
EXPLORATION DU SAHARA
* * * * *
LES TOUAREG DU NORD
PAR HENRI DUVEYRIER
CHEVALIER DE L’ORDRE IMPÉRIAL DE LA LÉGION D’HONNEUR
MEMBRE ÉTRANGER DE LA SOCIÉTÉ ROYALE
DE GÉOGRAPHIE DE BERLIN
[Décoration]
PARIS CHALLAMEL AINÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR COMMISSIONNAIRE POUR L’ALGÉRIE ET L’ÉTRANGER 30, RUE DES BOULANGERS * * * * * 1864
Tous droits réservés.
A LA MÉMOIRE DE MA MÈRE, MADAME C. DUVEYRIER, NÉE CLAIRE DENIE, HOMMAGE DE PIÉTÉ FILIALE ET D’ÉTERNEL SOUVENIR DES SOINS DONT TU AS ENTOURÉ MON ENFANCE.
* * * * *
A MON PÈRE, CHARLES DUVEYRIER.
Que la publication des travaux de mon exploration soit la récompense de la sollicitude que tu as eue pour moi pendant toute sa durée, et des soucis qu’une séparation prématurée, un voyage lointain, les dangers d’une maladie mortelle, ont pu te causer.
* * * * *
A M. LE DOCTEUR AUGUSTE WARNIER,
OFFICIER DE LA LÉGION d’HONNEUR, MÉDECIN MILITAIRE EN RETRAITE,
ANCIEN MEMBRE DE LA COMMISSION SCIENTIFIQUE DE L’ALGÉRIE,
ANCIEN DIRECTEUR DES AFFAIRES CIVILES DE LA PROVINCE D’ORAN,
ANCIEN MEMBRE DU CONSEIL DU GOUVERNEMENT DE L’ALGÉRIE.
Vous avez guidé et protégé, à distance, mon exploration du Sahara, pendant les vingt-neuf mois de sa durée ;
Vous avez eu pour moi les soins attentifs d’une mère dans la cruelle maladie qui m’a atteint au retour de mon voyage ;
Depuis, pendant que vous suiviez, comme médecin, les progrès de ma longue convalescence, vous avez consacré près de deux années au dépouillement de mes Notes et Journaux de voyage, ainsi qu’à la rédaction d’un premier volume : _Les Touâreg du Nord_, et d’un second : _Le Commerce du Sahara et de l’Afrique centrale_.
Acceptez, avec ceux qui me sont le plus chers au monde, la dédicace de ces deux volumes.
Je ne puis les placer sous un patronage plus dévoué.
HENRI DUVEYRIER.
AVANT-PROPOS
Le voyage d’exploration que j’ai accompli entre El-Golêa’a à l’Ouest, Zouîla à l’Est, Biskra au Nord et Rhât au Sud, avait le triple but de recueillir sur le Sahara des données géographiques qui manquaient à nos connaissances ; d’ouvrir avec les peuplades de cette région intermédiaire des rapports indispensables avant de nouer des relations politiques et commerciales entre l’Algérie et l’Afrique centrale ; enfin, de me préparer moi-même, par une longue épreuve de la vie africaine, par l’étude des hommes, des mœurs et des dialectes, à un second voyage ayant pour objet plus spécial l’exploration des régions soudaniennes.
J’ai voulu avancer avec lenteur, afin d’opérer plus sûrement ; je n’ai pas craint de séjourner sur les points où je le jugeais nécessaire pour assurer le succès de mon entreprise, et je me suis toujours efforcé d’élargir ma zone d’action, en visitant les pays situés à l’Est et à l’Ouest de la ligne embrassée par mes études. Avant de pénétrer plus dans le Sud, j’ai donné à mes travaux une base large et solide, par une reconnaissance nouvelle du Sahara algérien, tunisien et tripolitain.
Commencée dans les limites modestes d’un voyage privé, avec des ressources dues à la libéralité de mon père, de M. Arlès-Dufour et de M. Isaac Pereire, mon exploration n’a pu prendre le caractère étendu qu’elle devait avoir, pour donner des résultats utiles, qu’à l’aide du bienveillant et généreux appui du gouvernement.
Sous le puissant patronage de Son Excellence M. le maréchal duc de Malakoff, si bien secondé, dans sa sollicitude, par M. le général sous- gouverneur de Martimprey, ma mission fut entourée d’une protection et d’encouragements qui ont rendu tout facile et qui me feraient craindre d’être resté au-dessous de la responsabilité que j’ai acceptée, si je n’avais l’avenir devant moi pour répondre aux espérances du gouvernement.
Sa Majesté l’Empereur Napoléon III, souverain éclairé et jaloux de l’extension de l’influence civilisatrice de la France, a voulu que les subsides accordés fussent à la hauteur des besoins.
Mes très-humbles et très-respectueux remerciements Lui sont tout d’abord acquis.
Je ne dois pas oublier, dans les témoignages de ma gratitude, Leurs Excellences M. le maréchal Vaillant, M. le maréchal comte Randon, M. Rouher, M. le comte de Chasseloup-Laubat, M. Thouvenel, ministres de Sa Majesté l’Empereur, qui, tous, dans la limite de leurs attributions, ont prêté à ma mission le concours le plus efficace.
M. le général Desvaux, commandant supérieur de la province de Constantine, a droit aussi à toute ma reconnaissance, car c’est à lui que je dois le précieux appui du marabout Sîdi-Mohammed-el-’Aïd, chef de la confrérie religieuse des Tedjâdjna, qui compte tant d’affiliés dans le Sud.
Aux postes officiels dont ma mission relevait, j’ai eu le bonheur de rencontrer partout des homme de cœur :
A Tripoli de Barbarie, M. P. E. Botta, consul général de France, et ses collaborateurs, MM. Gauthier et Lequeux ;
En Algérie, MM. les colonels Séroka, Lallemand, Wolf, Marguerite, le commandant de Forgemol, le lieutenant Auer, commandant la garnison de Tougourt, qui, tous, m’ont honoré de la même bienveillance affectueuse et ont aplani, autant qu’il dépendait d’eux, les difficultés de mon entreprise.
Des savants français et étrangers, les uns, dans la phase préparatoire de mon exploration, les autres dans la partie active, ont éclairé ma jeunesse des lumières de leur science : les docteurs H. Barth et A. Petermann ; les professeurs Fleischer, A. Duméril et Cherbonneau ; MM. Renou, Yvon-Villarceau, Malte-Brun et O. Mac-Carthy.
Je dois à M. le docteur Millon, l’un des chefs du service de santé de l’armée d’Afrique, un protectorat plus personnel.
Plusieurs chefs indigènes m’ont également secondé de tout leur pouvoir : Sîdi-Hamza, khalîfa du Sud de la province d’Oran ; Sîdi-Mohammed- el-’Aïd, grand maître de la confrérie des Tedjâdjna ; le marabout Si-’Othmân-ben-el-Hâdj-el-Bekri, chef de la tribu des Ifôghas ; l’émîr El-Hâdj-Mohammed-Ikhenoûkhen, chef des Touâreg Azdjer ; le marabout Sîdi-el-Bakkây, cousin du célèbre cheïkh de Timbouktou ; Si-Selimân- el-’Azzâbi, moûdîr de Faççâto, dans le Djebel-tripolitain.
Que tous reçoivent, ici, mes sincères remerciements.
Qu’il me soit aussi permis de donner un témoignage public de l’inaltérable dévouement d’Ahmed-ben-Zerma, du Soûf, homme droit, intelligent, énergique, qui fut mon compagnon pendant la partie la plus difficile de mon voyage.
Parti de la province de Constantine, en mai 1859, je me dirigeai d’abord sur le pays des Benî-Mezâb, dans l’espoir de trouver chez les Cha’anba des guides pour aller au Touât.
L’état politique du pays, la présence du chérîf Mohammed-ben-’Abd-Allah à In-Sâlah ne me permirent pas de réaliser ce projet.
Après plusieurs mois consacrés à l’étude de l’intéressante contrée qu’habite la confédération Mezâbite, je risquai, muni d’une lettre de recommandation impérative du khalîfa Sîdi-Hamza, une reconnaissance aventureuse sur El-Golêa’a, ville dans laquelle aucun autre Européen n’a encore pénétré.
J’y fus très-mal accueilli, mais probablement un voyageur qui s’y rendrait aujourd’hui serait mieux reçu. Désormais nous connaissons les deux routes qui y conduisent de Methlîli.
Le reste de l’année 1859 fut consacré à des reconnaissances dans les différentes parties du Sahara dépendant des provinces d’Alger et de Constantine, de Laghouât au Soûf, et de Biskra à Ouarglâ.
La sécurité dont jouit le voyageur, même le voyageur privé, européen ou indigène, dans ces contrées gouvernées, à de grandes distances, par l’autorité française, est digne de remarque et fait un contraste frappant avec la situation qui a précédé leur soumission.
Les six premiers mois de l’année 1860 furent employés à explorer le Sahara tunisien : le Djérîd, le Nefzâoua jusqu’à Gâbès sur la petite Syrte. Protégé par des _amer_ du Bey Sîdi-Sâdoq, obtenus par la bienveillante entremise de M. F. de Lesseps et de M. Léon Roches, consul général de France à Tunis, je fus toléré partout ; mais je dois à la vérité de constater les préventions et la fierté blessante dont les sujets algériens sont victimes dans le Sud de la Tunisie.
En juin, j’étais de retour à Biskra. C’est là que je reçus des instructions et des subsides du gouvernement, ainsi que de nouveaux instruments, pour entreprendre l’exploration du pays des Touâreg. La saison des plus grandes chaleurs était arrivée ; elle rendait pénible la traversée d’El-Ouâd à Ghadâmès, mais l’expérience du marabout târgui Si-’Othmân et des guides Souâfa me fit surmonter cette difficulté, non sans fatigues, car j’étais à peine convalescent de fièvres contractées dans l’Ouâd-Rîgh.
A Ghadâmès, je reconnus bientôt la nécessité de m’appuyer sur l’autorité et le crédit dont jouit dans toute la Tripolitaine le consul général, M. P. E. Botta, et, après une courte station dans l’antique Cydamus, je me rendis sur le littoral, en prenant, à l’aller et au retour, des routes différentes, notamment celle, jusqu’alors inexplorée, qui longe le Djebel-Nefoûsa.
Sur la demande de M. Botta, Son Excellence Mahmoud Pacha, gouverneur de la Tripolitaine, voulut bien me délivrer un _bouyourouldi_, ou ordre général à tous les fonctionnaires relevant de son autorité de me protéger et de me donner l’hospitalité.
Cet appui inespéré me fut très-utile dans la suite de mon voyage.
Rentré à Ghadâmès, je dus bientôt partir pour Rhât, avec l’émîr Ikhenoûkhen, qui regagnait sa tribu. Ayant rencontré les campements des Orâghen dans l’Ouâdi-Tikhâmmalt, au milieu de bons pâturages, nous y séjournâmes pour refaire les chameaux ; aussi, les premiers jours de 1861 nous trouvèrent-ils à l’entrée du pays habité par les Touâreg. Après bien des retards, dus à différentes causes, mais très-précieux pour mes études, je pus atteindre Rhât, où je ne séjournai que quinze jours, _extra muros_.
A Rhât, je me trouvais au foyer des ardentes rivalités d’intérêt qui divisent les commerçants de ce grand marché et les Touâreg maîtres des routes qui y aboutissent ; je crus prudent de ne pas m’immiscer à leurs querelles, et je m’empressai de continuer à explorer le Nord du pays des Azdjer.
Diverses raisons m’engagèrent à aller à Mourzouk, siége d’un kâïmakâmlik turc, d’où je pouvais me mettre plus facilement en relation avec le consulat général de France, à Tripoli ; je déterminai Ikhenoûkhen à m’y accompagner. Ce n’était pas chose facile. Le chef târgui n’avait pas mis les pieds dans cette ville depuis l’occupation du Fezzân par les Turcs.
Nous fîmes le voyage de Rhât à Mourzouk très-lentement, ce qui me permit d’aller visiter les lacs si curieux de Mandara, Gabra’oûn et autres.
Une réception très-honorable nous fut faite à Mourzouk par l’autorité politique de cette ville.
Je venais de passer plus de six mois sous la tente ; je pris, dans la capitale du Fezzân, un repos devenu nécessaire ; malheureusement, je n’avais pas le choix d’un lieu plus salubre.
Pour m’accompagner, Ikhenoûkhen avait négligé ses intérêts ; d’ailleurs, dans l’Ouest, Mohammed-ben-’Abd-Allah, aujourd’hui interné à Bône, préparait une nouvelle attaque contre le Sahara algérien ; le chef târgui sentait la nécessité de se rapprocher du centre des intrigues, pour préserver ses sujets de la contagion. Nous nous séparâmes.
Je crois que mon voyage à Mourzouk, en compagnie d’Ikhenoûkhen, servit notre influence et nos intérêts, plus que tout ce que j’avais pu faire jusque-là.
Bientôt, je fis une nouvelle excursion dans l’Est, vers Zouîla, petite ville de chorfâ, marabouts très-fanatiques.
Enfin, je revins à Tripoli par la longue route de Sôkna.
Les difficultés qui se sont présentées à moi sont de deux ordres : les unes tiennent à la nature des lieux parcourus ; les autres, au caractère particulier des hommes avec lesquels je me suis trouvé en contact.
Les premières, inhérentes au climat, au manque d’eau, à la stérilité du sol, aux fatigues et aux privations du voyage, sont de beaucoup les plus faciles à surmonter, avec de la prévoyance et une bonne santé.
Les secondes, de natures essentiellement variables, sont dues à des circonstances que le voyageur doit préalablement connaître et apprécier, pour ne pas les voir se transformer en insurmontables écueils. Ici, ce sont des zâouiya, communautés religieuses, les unes passives, les autres militantes. Là, principalement dans les centres commerciaux, on a à lutter contre des intérêts mal compris, placés entre les mains de gens méfiants et égoïstes, qui trouvent un point d’appui dans l’intolérance religieuse.
Tous ces obstacles, il faut l’espérer, disparaîtront graduellement avec l’élément indispensable du temps et la puissance de la vérité.
Dans cette dernière voie, je crois avoir avancé l’état des choses, en procédant à des levés topographiques qui permettent de donner plus d’exactitude au tracé des routes ; en appuyant sur mes propres travaux de nombreux renseignements oraux, recueillis avec le soin le plus scrupuleux ; en étudiant la nature des lieux, le caractère des hommes ; en affermissant des relations déjà préparées ou en en créant de nouvelles ; enfin, en faisant partout une étude spéciale du commerce et des moyens d’échange.
A mon retour à Alger, après un voyage qui avait duré près de trois ans, j’allais rentrer en France pour me mettre en mesure d’utiliser les bonnes dispositions de Sîdi-Mohammed-el-Bakkây et aller avec lui à Timbouktou.
Mais le gouvernement de l’Algérie m’avait demandé auparavant de m’occuper, à Alger, de l’impression d’un rapport sommaire, avec une Carte à l’appui, sur les résultats de mon voyage.
Déjà la Carte était gravée et mon manuscrit en partie imprimé, lorsque tout à coup je tombai gravement malade, atteint d’une fièvre typhoïde compliquée d’accidents pernicieux.
Dans mon malheur, j’avais heureusement trouvé l’hospitalité chez un second père, M. Warnier, lequel, assisté du concours dévoué de MM. les docteurs Léonard et Dru et de tous les membres de la bonne et excellente famille Bougenier, parvint à m’arracher à la mort.
Que tous, y compris les _Sœurs de l’Espérance_, qui veillèrent au chevet de mon lit, reçoivent ici le témoignage de ma plus affectueuse reconnaissance.
Après trois mois de maladie et de traitement j’étais sauvé, grâces à Dieu, mais je n’étais que convalescent et j’avais le plus grand besoin d’être en parfaite santé, car un Traité de Commerce allait être conclu avec les Touâreg, un appel était fait à toutes les Chambres de commerce de France, en vue de l’organisation de caravanes d’essai à expédier dans l’intérieur de l’Afrique, et la publication des études faites pendant mon exploration était considérée par le gouvernement comme urgente.
La Providence, qui m’avait fait arriver à Alger pour y trouver les soins que ma santé allait réclamer, permit qu’après ma guérison M. le docteur A. Warnier pût mettre à ma disposition, avec le temps nécessaire pour la rédaction de deux volumes, l’expérience spéciale qu’il avait acquise en Algérie par vingt-huit années de séjour et d’études.
Grâces à ce concours, je pus faire marcher de front la partie littéraire avec la partie graphique de mon œuvre.
Mais mon exploration embrassait une contrée presque inconnue, et toutes les collections que je rapportais ne pouvaient être classées avec précision et certitude que par les maîtres de la science ; de même toutes mes observations, soit astronomiques, soit météorologiques, avaient besoin d’être comparées aux observations correspondantes faites dans d’autres contrées.
A l’honneur des savants de notre pays, je dois le déclarer hautement, tous ceux dont j’invoquai l’expérience répondirent avec une bienveillance extrême à mes demandes.
MM. Des Cloizeaux, de Verneuil, Deshayes, le docteur Marès, pour la géologie ; Berthelot, pour la minéralogie ; Renou, pour la météorologie ; le docteur Cosson, Kralik, pour la botanique ; A. Duméril, pour l’ichthyologie et l’erpétologie ; Léon Rénier, pour l’archéologie ; H. Zotenberg, pour la linguistique ; Vivien de Saint- Martin, pour la géographie ancienne ; Radau, pour les calculs de quelques positions astronomiques, furent assez bons pour m’éclairer ou me guider, chacun dans leur spécialité, et chaque fois que j’eus recours à l’autorité que leur donne leur haute position dans le monde savant.
Pour la réduction de mes itinéraires et le dressement de mes cartes, deux habiles dessinateurs, MM. E. Dubuisson et Picard, ont bien voulu me prêter leur concours, le premier pour la _Carte du pays des Touâreg_ qui accompagne ce volume ; le second pour la _Carte commerciale du Sahara et de l’Afrique centrale_ destinée au volume relatif au commerce.
Enfin, aujourd’hui, je puis répondre à tant de sollicitude, en livrant au public le premier résultat de mes travaux.
Puisse-t-il l’accueillir avec indulgence et bienveillance, en raison des difficultés de l’entreprise !
Peut-être ai-je trop présumé de mes forces en abordant des questions dont la solution eût demandé plus d’expérience. Le désir d’être utile sera mon excuse.
HENRI DUVEYRIER.
INTRODUCTION
L’étude complète de toute société humaine est inséparable de celle du milieu habité, car souvent les conditions de l’existence, la raison des mœurs, sont fatalement subordonnées à la loi des nécessités de la nature.
Quand le milieu est une contrée exceptionnelle, comme le plateau central du Sahara, inhospitalière, même pour la plupart des végétaux et des animaux, réputée avec raison inhabitable pour l’homme, il devient indispensable de faire préalablement connaissance intime avec elle, avant de parler des peuplades qui, après de nombreuses migrations, l’ont adoptée pour patrie et s’y trouvent tellement heureuses, dans une indépendance à l’abri de toute convoitise, que, pour rien au monde, elles n’échangeraient leur sort contre celui de tout autre peuple.
Ces quelques lignes suffisent à l’exposé des motifs de la division de cet ouvrage :
Un premier Livre fait connaître le milieu habité : terre et ciel, géographie physique, hydrographie, géologie, météorologie, positions astronomiques ;
Un second donne l’inventaire de la production dans les trois règnes de la nature : minéral, végétal et animal ;
Un troisième Livre, intermédiaire entre les précédents et le suivant, consacré aux centres de rayonnement, autour desquels gravite toute société nomade, ajoute un complément à l’influence du milieu matériel, celui de deux attractions sociales : les centres commerciaux et les centres religieux ;
Enfin un quatrième et dernier Livre, exclusivement consacré aux Touâreg du Nord, traite en autant de Chapitres particuliers de leur origine, de leur division en tribus, de leur constitution sociale, de l’historique des tribus, de leurs caractères distinctifs, de leur vie intérieure et extérieure.
Un Appendice très-succinct, sous forme de _simples notes_, répond à un des vœux de l’Académie des inscriptions et belles-lettres : rapprocher et comparer les connaissances des anciens avec celles que les explorations modernes ajoutent aux notions, de plus en plus positives, sur la géographie du Nord de l’Afrique.
J’espère que cet ordre logique obtiendra l’approbation du lecteur, car il procède du connu à l’inconnu.
Contrairement à l’usage généralement adopté par les voyageurs, de publier d’abord les résultats de leurs explorations sous forme de _Journal de voyage_, j’ai préféré l’ordre méthodique des matières, pour ne pas compliquer un sujet, déjà abstrait par lui-même, de questions qui lui sont étrangères, bien qu’elles ajoutent souvent beaucoup d’intérêt au récit.
Si les circonstances le permettent, je publierai ultérieurement ce _Journal_ ; mais, avant, j’ai à donner satisfaction aux besoins du gouvernement.
La question commerciale du Sahara et de l’Afrique centrale n’est pas traitée dans cette première partie. Elle forme la matière d’un second volume, qui paraîtra prochainement.
La transcription, en caractères romains, des lettres ou des sons des langues sémitiques et africaines est un point qui embarrasse toujours les travailleurs consciencieux. Plusieurs systèmes ont été adoptés ; je ne citerai que celui de la Commission scientifique de l’Algérie et ceux des diverses Sociétés asiatiques de l’Europe.
Malheureusement, tous ont le défaut de n’être pas applicables à l’usage général, à cause des caractères spéciaux, pointés ou accentués, que les imprimeries ne possèdent pas. D’un autre côté, les accents employés dans les transcriptions ont le défaut de dérouter le plus grand nombre des lecteurs, qui ne tiennent pas à une accentuation aussi scrupuleuse.
Voici à quoi je me suis borné :
Les voyelles longues ont été distinguées par un accent circonflexe ;
Le ث arabe est rendu par _th_ qui a le son de la même lettre en anglais ;
Le ح et l’ه sont rendus par l’_h_ ;
Le خ par _kh_ ;
Le ط et le ت par _t_ ;
Le ظ, le ض et le ذ par _dh_ ;
Le ص presque toujours par _ç_ ;
Le ع par _’a_, _’e_, _’i_, _’o_ ;
Le غ tantôt par _rh_, tantôt par _gh_, selon que la prononciation se rapproche plus de l’_r_ ou du _g_, ce qui varie suivant les dialectes ;
Le ڧ par _q_ ;
Le و par le _w_ anglais, quand la prononciation oblige à lui garder sa valeur comme consonne ;
Le ي tantôt par _y_, tantôt par _ï_.
Provisoirement, j’ai transcrit les noms de la langue temâhaq comme s’ils étaient écrits en arabe.
Pour les noms de lieux, d’hommes et de choses, dont l’orthographe, en français, est consacrée par un long usage, j’ai respecté, dans le texte, le fait accompli, mais, dans l’_Erratum_, je restitue à chacun de ces noms sa véritable orthographe.
De même, pour les noms de la nomenclature géographique, soit arabes, soit berbères, je les ai écrits tels qu’ils sont en usage dans les contrées dont je parle. Ainsi, j’ai appelé, en arabe, les rivières tantôt _ouâd_, tantôt _ouâdi_, et, en berbère, les montagnes _adghagh_ et _adrâr_, suivant que les indigènes se servent eux-mêmes de ces différentes expressions.
Les gravures qui accompagnent cet ouvrage ont été dessinées par M. Bertall, soit d’après des photographies[1], soit d’après des croquis pris sur les lieux, souvent à la hâte et sans aucune prétention artistique. Dans la reproduction des types originaux par la gravure, j’ai tenu essentiellement à ce que l’art ne pût pas les modifier, quoique je reconnaisse mon infériorité comme dessinateur.
La Carte que je livre à la publicité comprend une partie positive et une partie hypothétique.
La partie positive est la réduction de mes itinéraires, avec tous les détails que la vue peut embrasser à droite et à gauche des lignes parcourues. Ces lignes sont indiquées. Les routes des autres voyageurs ont été fidèlement tracées.