Les stratagèmes

Chapter 8

Chapter 83,855 wordsPublic domain

5 Domitius Corbulon, assiégeant Tigranocerte, et voyant les Arméniens résolus à se défendre vigoureusement, fit mettre à mort un de leurs grands qui était son prisonnier, et lancer sa tête, par une baliste, jusque dans leurs retranchements: par un effet du hasard, elle tomba au milieu des barbares, qui tenaient conseil en cet instant même. À cet aspect, épouvantés comme par un prodige, ils s'empressèrent de se rendre.

6 Hermocrate de Syracuse, ayant vaincu les Carthaginois, et craignant que ses prisonniers, dont le nombre était considérable, ne fussent pas gardés avec assez de vigilance, parce que l'heureuse issue du combat pouvait engager ses soldats à faire festin et à négliger le devoir, annonça faussement qu'il devait être attaqué la nuit suivante par la cavalerie ennemie. Dans cette attente, les postes veillèrent avec plus de soin que de coutume.

7 Le même général, voyant que ses troupes, auxquelles le succès inspirait trop de sécurité, étaient ensevelies dans le sommeil et dans le vin, envoya chez les ennemis un espion qui, après s'être fait passer pour déserteur, les avertit que les Syracusains leur avaient tendu des embûches de tous côtés, et les retint dans leur camp par la crainte. Lorsque, plus tard, ils se furent mis en route, les troupes d'Hermocrate les poursuivirent, les culbutèrent dans des ravins, et les défirent une seconde fois.

X. Si l'on a essuyé des revers, il faut y remédier.

1 T. Didius, après avoir soutenu contre les Espagnols un combat opiniâtre, qui fut interrompu par la nuit, et dans lequel il périt beaucoup de monde de part et d'autre, eut soin de donner la sépulture, pendant cette nuit même, à une grande partie de ses morts. Les Espagnols, étant venus le lendemain pour rendre le même devoir aux leurs, et les ayant trouvés plus nombreux que ceux de leurs ennemis, conclurent de cette différence qu'ils étaient vaincus, et se soumirent aux conditions du général romain.

2 L. Marcius, chevalier romain, qui commandait les restes de l'armée des deux Scipions, se trouvant dans le voisinage de deux camps carthaginois éloignés de quelques milles l'un de l'autre, encouragea ses soldats et attaqua, au milieu de la nuit, le camp le plus rapproché. Il tomba sur les ennemis au moment où, se reposant sur leur victoire, ils étaient peu sur leurs gardes, et n'en laissa pas échapper un seul qui pût annoncer leur désastre; puis, après un instant de repos donné à ses troupes, il alla, dans la même nuit, devançant le bruit de son expédition, fondre sur l'autre camp. Par le double échec qu'il fit éprouver aux Carthaginois, il rétablit en Espagne la domination du peuple romain.

XI. Maintenir dans le devoir ceux dont la fidélité est douteuse.

1 P. Valerius, craignant une révolte des habitants d'Épidaure, parce qu'il n'avait que peu de troupes dans cette ville, prépara des jeux gymniques loin des murs. Presque toute la population étant sortie pour jouir de ce spectacle, il ferma les portes, et ne laissa rentrer les Épidauriens qu'après s'être fait donner des otages par les premiers citoyens.

2 Cn. Pompée, qui se méfiait de ceux de Catane, et craignait qu'ils ne reçussent pas ses troupes en garnison, les pria de permettre à ses malades de séjourner temporairement dans leur ville pour se rétablir; et, à l'aide de ses meilleurs soldats, qu'il y envoya en les faisant passer pour des malades, il se rendit maître de la place, et la retint dans l'obéissance.

3 Alexandre, marchant vers l'Asie, après avoir vaincu et soumis les Thraces, et craignant que ces peuples ne reprissent les armes après son départ, emmena avec lui, comme à titre d'honneur, leurs rois, leurs généraux, et tous ceux qui paraissaient avoir à coeur leur liberté perdue; puis il mit le peuple sous la domination de plébéiens qui, lui étant redevables de leur élévation, ne voulurent rien changer à ce qu'il avait fait; et la nation ne put rien entreprendre, n'ayant plus ses véritables chefs.

4 Antipater, voyant arriver les premières troupes des Nicéens, qui, sur un bruit de la mort d'Alexandre, étaient accourus pour ravager ses provinces, feignit d'ignorer leurs intentions, les remercia d'être ainsi venus au secours d'Alexandre contre les Lacédémoniens, et ajouta qu'il en informerait le roi, les engageant, au reste, à retourner chez eux, parce qu'il n'avait pas besoin de leurs services pour le moment. Cet artifice écarta le danger, que rendait imminent le nouvel état des choses.

3 Scipion l'Africain, à qui l'on présenta, en Espagne, entre autres captives, une jeune fille en âge d'être mariée, et dont la rare beauté attirait tous les regards, ordonna qu'elle fût gardée avec soin, et la rendit à son fiancé, qui se nommait Allucius. En outre, l'or que les parents de cette jeune fille avaient apporté pour sa rançon, fut remis en dot par Scipion au fiancé lui-même. Leur nation entière, gagnée par de tels actes de grandeur d'âme, se soumit à l'empire du peuple romain.

4 Alexandre, roi de Macédoine, eut, dit-on, tant d'égards et de respect pour une jeune captive d'une grande beauté, fiancée à un prince d'une nation voisine, qu'il ne jeta pas même les yeux sur elle. Il la renvoya sur-le-champ à celui qu'elle devait épouser, et ce bien fait lui concilia l'amitié de toute la nation.

7 L'empereur César Auguste, dans la guerre où ses victoires sur les Germains lui valurent le surnom de Germanicus, ayant établi des forts sur le territoire des Ubiens, accorda une indemnité à ces peuples pour la perte du revenu des terrains compris dans les retranchements. Cet acte de justice, que la renommée publia, lui assura la fidélité de tous.

XII. Ce qu'il faut faire pour la défense du camp, lorsqu'on n'a pas assez de confiance en ses forces.

1 Le consul T. Quinctius, au moment où les Volsques se disposaient à attaquer son camp, ne retint sous les armes qu'une seule cohorte, envoya le reste de son armée se reposer, et ordonna aux trompettes de monter à cheval et de sonner en faisant le tour des retranchements. Cette fausse apparence ayant tenu les ennemis à distance et sur pied pendant toute la nuit, Quinctius fondit sur eux au point du jour, et défit aisément des troupes fatiguées de n'avoir pas dormi.

2 Q. Sertorius, en Espagne, ayant une nombreuse cavalerie, qui s'avançait trop audacieusement jusque vers les retranchements de l'ennemi, fit creuser, pendant la nuit, des fosses disposées de manière à couvrir son armée; puis, lorsque ses cavaliers voulurent sortir comme de coutume, il leur annonça qu'il était informé que l'ennemi avait dressé des embûches, et leur défendit, pour cela même, de s'éloigner de leurs enseignes, et de quitter leurs rangs. Grâce à cet acte d'adresse et de discipline, ses troupes qui, par hasard, donnèrent dans une véritable embuscade, n'en prirent point l'épouvante, parce qu'il les avait averties.

3 Charès, général athénien, qui attendait du secours, et pensait que dans l'intervalle les ennemis, n'ayant rien à redouter du petit nombre de ses soldats, viendraient attaquer son camp, fit sortir la plus grande partie de ses troupes pendant la nuit, et par derrière, avec ordre de rentrer du côté où elles seraient le mieux à la vue de l'ennemi, pour faire croire que des renforts arrivaient. Cet artifice le mit en sûreté jusqu'à ce qu'il eût reçu les troupes qu'il attendait.

4 Iphicrate, général athénien, étant campé dans une plaine, et ayant appris que les Thraces, qui s'étaient établis sur des collines d'où l'on ne pouvait descendre que par un seul endroit, avaient dessein de venir piller son camp pendant la nuit, fit sortir secrètement ses troupes et les posta de chaque côté du chemin par lequel les Thraces devaient passer; et, lorsque ceux-ci accoururent du haut des collines vers le camp, où un grand nombre de feux, allumés par les soins de quelques hommes, faisaient croire à la présence de toute l'armée, il les attaqua par les deux flancs et les tailla en pièces.

XIII. De la retraite.

1 Les Gaulois, étant près d'en venir aux mains avec Attale, confièrent tout leur or et leur argent à des hommes sûrs, qui avaient ordre, en cas de défaite, de le semer dans la campagne, afin que l'ennemi, occupé à ramasser ce butin, les laissât échapper plus facilement.

2 Tryphon, roi de Syrie, vaincu et obligé de fuir, sema de l'argent le long de son chemin; et, tandis que la cavalerie d'Antiochus s'arrêtait à le recueillir, il opéra sa retraite.

3 Q. Sertorius, défait par Metellus Pius, et craignant de ne pouvoir assurer sa retraite, ordonna à ses soldats de se disperser en prenant la fuite, et leur fit connaître le lieu où il voulait qu'on se ralliât.

4 Viriathe, chef des Lusitaniens, échappa à la poursuite de notre armée et au désavantage des lieux, par le même moyen que Sertorius, en dispersant ses troupes pour les rassembler ensuite[88].

5 Horatius Coclès, vivement poursuivi par l'armée de Porsena, fit rentrer ses compagnons dans Rome par un pont qu'il ordonna de couper aussitôt, pour arrêter la poursuite de l'ennemi. Pendant cette opération, Coclès soutenait seul, à la tête du pont, les efforts des assaillants; et, quand il entendit le fracas de ce pont qui tombait, il se jeta dans le fleuve et le traversa à la nage, chargé de ses armes et couvert de blessures.

6 Afranius, fuyant du côté d'Ilerda, en Espagne, devant César, qui le suivait de près, s'arrêta pour camper; et, lorsque César en eut fait autant, et eut envoyé ses soldats au fourrage, Afranius donna tout à coup le signal du départ.

7 Antoine, faisant retraite, vivement pressé par les Parthes, et s'étant aperçu que toutes les fois qu'il se mettait en route au point du jour, ses troupes étaient assaillies par les flèches de ces barbares, se tint dans son camp jusqu'à la cinquième heure, pour que l'on crût qu'il voulait y séjourner. Dans cette confiance, les Parthes se dispersèrent, et Antoine fit sans obstacle une marche ordinaire pendant le reste du jour.

8 Philippe, vaincu en Épire par les Romains, et craignant d'être accablé dans sa retraite, demanda et obtint une trêve pour ensevelir ses morts; et, la vigilance des postes romains s'étant relâchée pendant ce temps, il s'échappa.

9 P. Claudius, battu sur mer par les Carthaginois[89], et obligé de traverser des parages qu'ils occupaient, orna, comme s'il eût été vainqueur, les vingt vaisseaux qui lui restaient, et gagna le large en intimidant ainsi les Carthaginois, qui crurent que les Romains avaient remporté la victoire.

10 La flotte carthaginoise, défaite et poursuivie par les Romains, feignit, pour leur échapper, de s'être engagée sur un banc de sable; et, imitant la manoeuvre de vaisseaux engravés, elle réussit à faire craindre le même embarras aux vainqueurs, qui lui laissèrent la retraite libre.

11 Commius, chef des Atrébates, vaincu par Jules César, et voulant passer de la Gaule dans la Bretagne, vint sur le bord de l'Océan, où il trouva le vent favorable, mais la marée basse. Quoique ses vaisseaux fussent à sec sur le rivage, il fit néammoins tendre les voiles. César, qui le poursuivait, ayant vu de loin les voiles déployées, et enflées par le vent, se retira, persuadé que l'ennemi voguait heureusement, et lu échappait.

LIVRE TROISIÈME.

PRÉFACE.

Si les deux premiers livres ont répondu à leurs titres et mérité jusqu'ici l'attention du lecteur, nous offrirons dans celui-ci, les stratagèmes qui intéressent l'attaque et la défense des villes; et, sans nous arrêter à aucun avant-propos, nous indiquerons d'abord les exemples utiles aux assiégeants, puis ceux qui peuvent instruire les assiégés. Ayant laissé de côté les ouvrages et machines de siège[90], dont la découverte, depuis longtemps perfectionnée, n'offre plus à l'art une matière nouvelle, nous avons classé comme il suit les ruses qui regardent l'attaque:

Chapitres

I Des attaques soudaines.

II. Tromper les assiégés.

III Avoir des intelligences dans la place.

IV Des moyens de réduire l'ennemi par famine.

V Comment on fait croire que l'on continuera le siège.

VI Ruiner les garnisons ennemies.

VII Détourner les rivières, et corrompre les eaux.

VIII Jeter l'épouvante parmi les assiégés.

IX Attaquer du côté où l'on n'est pas attendu.

X Pièges dans lesquels on attire les assiégés.

XI Des retraites simulées.

Voici, au contraire, ce qui regarde la défense des assiégés:

XII Exciter la vigilance des soldats.

XIII Donner et recevoir des nouvelles.

XIV Faire entrer des renforts et des vivres dans la place.

XV Comment on paraît avoir en abondance les choses dont on manque.

XVI Comment on prévient les trahisons et les désertions.

XVII Des sorties.

XVIII De la résolution des assiégés.

I. Des attaques soudaines.

1 Le consul T. Quinctius, ayant vaincu en bataille rangée les Èques et les Volsques, et voulant s'emparer de la ville d'Antium, appela ses troupes à l'assemblée, leur montra combien l'entreprise était nécessaire, et combien elle était facile si on ne la différait pas; alors, profitant de l'enthousiasme qu'avait inspiré sa harangue, il donna l'assaut à la ville.

2 M. Caton, étant en Espagne, s'aperçut qu'une certaine ville pouvait tomber en son pouvoir s'il l'attaquait à l'improviste. Dans ce but, il fit en deux jours une marche de quatre journées, à travers des lieux difficiles et déserts, et surprit les ennemis, qui ne s'attendaient à rien de semblable. Après la victoire, ses soldats lui ayant demandé ce qui leur avait rendu cette conquête si facile, il leur répondit que le succès était acquis dès le moment où ils avaient franchi en deux jours la distance de quatre journées de marche[91].

II. Tromper les assiégés.

1 Domitius Calvinus, assiégeant Lima, ville de Ligurie, défendue non seulement par sa position naturelle et par ses ouvrages de fortification, mais encore par une garnison excellente, menait souvent ses troupes autour des murs de la place, et les faisait ensuite rentrer au camp. Cette manoeuvre habituelle fît croire aux assiégés que ce n'était, de la part des Romains, qu'un simple exercice, et leur ôta toute crainte d'une tentative. Mais, changeant tout à coup sa promenade en attaque, Domitius escalada les remparts et força les habitants à se rendre.

2 Le consul. C. Duilius, en conduisant souvent à la manoeuvre ses soldats et ses rameurs, réussit à n'inspirer aux Carthaginois aucune méfiance à l'égard de ses exercices jusque-là inoffensifs; et, s'approchant tout à coup avec sa flotte, il se rendit maître de la place.

3 Hannibal s'empara de plusieurs villes d'Italie après y avoir envoyé, sous le costume romain, quelques-uns des siens qui, pendant de longues guerres en ce pays, avaient appris la langue latine.

4 Les Arcadiens, assiégeant un château de Messénie, se fabriquèrent des armes semblables à celles des ennemis; et, dans le temps où ils savaient que la garnison devait être changée, ils prirent le costume des troupes attendues, déguisement qui les fit admettre comme amis, et se rendirent maîtres de la place en exterminant la garnison.

5 Cimon, général athénien, voulant surprendre une ville de Carie, mit le feu pendant la nuit, lorsqu'on s'y attendait le moins, à un temple de Diane vénéré dans ce pays, ainsi qu'à un bois sacré situé hors des remparts; et, quand les habitants furent sortis en foule pour éteindre l'incendie, Cimon prit la ville, restée sans défenseurs.

5 Alcibiade, général athénien, faisant le siège d'Agrigente, ville bien fortifiée, demanda aux habitants une assemblée générale, comme pour y traiter d'affaires qui intéressaient les deux parties belligérantes, et les harangua longtemps au théâtre, où, selon l'usage des Grecs, avaient lieu les réunions de ce genre. Tandis que, sous prétexte de délibération, il retenait la multitude, les Athéniens, apostés à cet effet, s'emparèrent de la ville, qui n'était point gardée.

6 Épaminondas, général thébain, ayant vu pendant un jour de fête, en Arcadie, les femmes d'une ville ennemie se répandre confusément hors des murs, envoya parmi elles un grand nombre de ses soldats qui avaient pris des habits de femmes, et qui, à l'aide de ce déguisement, entrèrent dans la ville à nuit tombante, s'en rendirent maîtres, et ouvrirent les portes à leurs compagnons.

7 Aristippe de Lacédémone, un jour que les Tégéates étaient sortis en foule de leur ville pour célébrer une fête de Minerve, chargea des bêtes de somme de sacs à blé remplis de paille, et les fit conduire par des soldats qui, ayant l'air de marchands, entrèrent dans la ville sans être observés, et ouvrirent les portes[92] aux Lacédémoniens.

9 Antiochus, assiégeant le château de Suenda, en Cappadoce, s'empara des bêtes de charge sorties pour aller à la provision, tua les valets qui les conduisaient, et revêtit de leurs habits des soldats qu'il envoya à leur place comme ramenant du blé. Leur costume ayant trompé les gardes, ils pénétrèrent dans le château et y firent entrer l'armée d'Antiochus.

10 Les Thébains, ne pouvant s'emparer de vive force du port de Sicyone, remplirent de soldats armés un vaisseau sur lequel ils étalèrent des marchandises, comme sur un navire de commerce, afin de tromper l'ennemi; puis ils apostèrent derrière les murs les plus éloignés du port, quelques hommes auxquels ils avaient donné l'ordre de simuler une rixe avec d'autres gens qu'ils faisaient débarquer sans armes. Les habitants de Sicyone étant accourus pour apaiser cette querelle, les vaisseaux thébains prirent le port resté sans défense, ainsi que la ville.

11 Timarque, général étolien, ayant tué Charmade, lieutenant du roi Ptolémée, se couvrit du manteau et du bonnet macédonien de ce chef[93]. À l'aide de ce déguisement, il fut reçu pour Charmade dans le port de Samos, dont il se rendit maître.

III. Avoir des intelligences dans la place.

1 Le consul Papirius Cursor, faisant le siège de Tarente, que défendait Milon avec une garnison d'Épirotes, promit à ce chef la vie sauve, pour lui et pour ses compatriotes, s'il lui facilitait la prise de la ville. Séduit par cette offre, Milon se fit envoyer en mission par les Tarentins vers le consul; d'après les promesses qu'il rapporta, scellées par un traité, les habitants s'abandonnèrent à une trop confiante sécurité, et la ville, dès lors mal gardée, fut livrée à Papirius Cursor.

2 Au siège de Syracuse, M. Marcellus, ayant gagné un certain Sosistrate, apprit de lui que la garde serait moins vigilante que de coutume pendant un jour de fête, où Épicyde devait faire au peuple des largesses de vin et de bonne chère. Ayant donc épié ce moment de plaisir et, par conséquent, de négligence, Marcellus franchit les remparts, égorgea les sentinelles, et ouvrit à l'armée romaine cette ville illustrée par d'éclatantes victoires.

3 Tarquin le Superbe, ne pouvant se rendre maître de Gabies, envoya dans cette ville son fils Sestus, après l'avoir fait battre de verges. Celui-ci, se plaignant de la cruauté de son père, engagea les Gabiens à tirer profit de son ressentiment; et, quand il fut investi du commandement de leur armée, il livra la ville à son père.

4 Cyrus[94], roi de Perse, avait un courtisan d'une fidélité éprouvée, nommé Zopyre, qui, s'étant fait à dessein mutiler le visage, passa chez les ennemis. Il se plaignit des outrages dont il portait les marques, et on le crut irréconciliable ennemi de Cyrus, opinion qu'il confirma en se plaçant, dans toutes les rencontres, à la tête des combattants, et en dirigeant les décharges de traits contre Cyrus lui-même; puis, lorsqu'on lui eut confié la défense de Babylone, il livra la ville à son roi.

5 Philippe, à qui les habitants de Sana refusaient l'entrée de leur ville, corrompit Apollonius, leur chef, et l'engagea à placer dans l'ouverture même de l'une des portes, une voiture chargée de pierres de taille Cet ordre exécuté, Philippe donna le signal de l'attaque, et défit par surprise les assiégés, qui étaient accourus en désordre pour fermer leur porte embarrassée.

6 Hannibal, assiégeant Tarente, alors défendue par une garnison romaine, sous le commandement de Livius, gagna un Tarentin nommé Cononée, qui, pour tromper les habitants, sortait la nuit sous prétexte d'aller à la chasse, ce que la présence de l'ennemi rendait impossible pendant le jour. Quand il était hors des murs, les Carthaginois lui fournissaient secrètement des sangliers, qu'il présentait ensuite à Livius comme provenant, de sa chasse. Ces sorties, souvent renouvelées, éveillant de moins en moins l'attention, Hannibal, une certaine nuit, déguisa des Carthaginois en chasseurs, et les mêla à ceux qui accompagnaient Cononée. Ils entrèrent dans la ville chargés de gibier, se jetèrent aussitôt sur les gardes et les égorgèrent; ensuite ils brisèrent la porte, et introduisirent Hannibal avec ses troupes, qui firent main basse sur tous les Romains, à l'exception de ceux qui s'étaient réfugiés dans la citadelle.

7 Lysimaque, roi de Macédoine, faisait le siège d'Éphèse, et cette ville était secourue par Mandron, chef de pirates. Comme celui-ci amenait souvent au port ses vaisseaux chargés de butin, Lysimaque parvint à le gagner, et envoya avec lui les plus braves de ses soldats, que le pirate fit entrer dans Éphèse les mains liées, comme des prisonniers. Quelque temps après, ces mêmes hommes prirent des armes dans la citadelle, et livrèrent la ville à leur roi.

IV. Des moyens de réduire l'ennemi par famine.

1 Fabius Maximus, ayant ravagé le territoire de Capoue, et voulant ôter à cette ville tout espoir de soutenir un siège, se retira au moment des semailles, afin de laisser les habitants répandre dans leurs champs le blé qui leur restait; puis il revint sur ses pas, fit fouler aux pieds les semences, qui déjà étaient en herbe, et la famine le rendit maître du pays[95].

2 Antigone en fit autant aux Athéniens.

3 Denys voulant, après s'être emparé de plusieurs villes, attaquer celle de Rhegium, qui avait une garnison nombreuse, feignit de vouloir maintenir la paix avec elle, et lui demanda des vivres pour son armée. Aussitôt qu'il en eut obtenu, et qu'il eut ainsi épuisé les greniers des habitants, il profita de leur disette pour les attaquer, et la ville tomba en son pouvoir.

4 On dit qu'il agit de même à l'égard des Athéniens.

5 Alexandre, ayant le projet d'assiéger Leucadie, où les vivres étaient en abondance, s'empara d'abord des châteaux situés au voisinage, et permit à toutes leurs garnisons de se réfugier dans cette ville, afin que les provisions fussent plus tôt consommées par un plus grand nombre de personnes.

6 Phalaris, tyran d'Agrigente, après avoir mis le siège devant quelques places de Sicile bien fortifiées, feignit d'entrer en accommodement avec elles, et se retira en leur laissant en dépôt des blés qu'il disait avoir de reste; ensuite il eut soin de faire percer les toits des magasins où il les avait placés, afin que la pluie les corrompît; et, lorsque les habitants, qui comptaient sur cet approvisionnement, eurent consommé leurs propres blés, il revint les attaquer au commencement de l'été, et les contraignit par famine à se rendre.

V. Comment on fait croire que l'on continuera le siège.

1 Cléarque, général lacédémonien, étant informé que les Thraces avaient transporté sur des montagnes leurs provisions de bouche, et qu'ils ne tenaient contre lui que dans l'espérance de le voir forcé par la disette à se retirer, ordonna, dans le moment où il s'attendait à l'arrivée de leurs députés, qu'on tuât sous leurs yeux un prisonnier, dont la chair serait distribuée par morceaux dans les tentes, comme pour servir de nourriture aux soldats. Les Thraces, persuadés que rien ne triompherait jamais de la persévérance d'un homme qui pouvait recourir à de si horribles aliments, lui firent leur soumission.

2 Les Lusitaniens ayant dit à Tiberius Gracchus qu'ils avaient des vivres pour dix ans, et qu'ils ne redoutaient pas un siège, il leur répondit: «Je vous prendrai la onzième année.» Ce mot les effraya tellement, qu'ils se rendirent aussitôt, quoiqu'ils fussent bien approvisionnés.