Les stratagèmes

Chapter 7

Chapter 73,890 wordsPublic domain

31 En Espagne, Sertorius, ayant établi son camp près de Lauron, en face de celui de Pompée, et voyant qu'on ne pouvait aller au fourrage dans deux cantons, l'un voisin, l'autre éloigné des camps, voulut que ses troupes légères fissent de continuelles incursions dans le premier, et que pas un homme armé ne parût dans l'autre, jusqu'à ce que l'ennemi fût convaincu que le lieu le plus éloigné était le plus sûr. Aussitôt que les soldats de Pompée y furent allés, Sertorius, pour tendre des embûches aux fourrageurs, y envoya Octavius Grécinus, avec dix cohortes armées à la romaine, dix mille hommes de troupes légères, et deux mille cavaliers commandés par Tarquitius Priscus. Ces chefs s'acquittèrent habilement de leur mission: car, après avoir reconnu les lieux, ils embusquèrent leurs troupes, pendant la nuit, dans une forêt voisine, ayant soin de placer en première ligne les Espagnols, soldats agiles, et excellents pour les coups de main; plus avant dans la forêt, l'infanterie armée de boucliers, et plus loin encore la cavalerie, afin que le hennissement des chevaux ne trahît pas le piège. Ils reçurent tous l'ordre de rester en repos et de garder le silence jusqu'à la troisième heure du jour. Déjà les soldats de Pompée, en pleine sécurité et chargés de provisions, songeaient à s'en retourner, et ceux, qui avaient fait le guet, séduits par cette apparente, se dispersaient pour fourrager eux-mêmes, lorsque les Espagnols, s'élançant avec l'impétuosité qui leur est naturelle, font main basse sur ces hommes épars, qui n'appréhendaient rien de semblable, et les mettent en désordre; puis, avant qu'ils aient commencé à se défendre, l'infanterie armée de boucliers sort de la forêt, culbute et dissipe ceux qui cherchent à se rallier. La cavalerie, alors, partit à leur poursuite, et joncha de morts tout le terrain qui conduisait au camp. On eut même soin de n'en laisser échapper aucun: car le reste des cavaliers, au nombre de deux cent cinquante, prirent facilement les devants du côté du camp de Pompée, en allant à toute bride par les chemins les plus courts, et se retournèrent sur ceux qui fuyaient les premiers. Aussitôt que Pompée s'aperçut de ce qui se passait, il envoya au secours des siens une légion commandée par D. Lélius; mais la cavalerie, faisant un mouvement vers la droite, feignit d'abord de se retirer, et revint charger en queue la légion, dont la tête était déjà aux prises avec ceux qui avaient poursuivi les fourrageurs. Pressée entre deux troupes ennemies, elle fut exterminée avec le lieutenant. Pompée avait voulu la dégager en faisant sortir du camp son armée entière; mais Sertorius, lui faisant voir la sienne rangée sur les hauteurs, le fit renoncer au combat. Outre cette double perte, résultat du même artifice, Pompée eut la douleur de rester spectateur du massacre de ses soldats. Tel fut le premier engagement entre Sertorius et Pompée. Celui-ci, au rapport de Tite-Live, perdit dix mille six cents hommes et tous ses bagages.

32 Pompée, en Espagne, ayant dressé une embuscade, feignit, en fuyant, de craindre les ennemis, les attira vers le piège; et, quand il vit le moment favorable, il se retourna, les attaqua de front et sur les deux flancs, les tailla en pièces, et fit même prisonnier Perpenna, leur chef.

33 Le même, faisant la guerre en Arménie contre Mithridate, dont la cavalerie était plus nombreuse et meilleure que la sienne, plaça, pendant la nuit, trois mille fantassins armés à la légère, et cinq cents cavaliers, dans une vallée couverte de bois, et située entre les deux camps; puis, à la pointe du jour, il fit avancer sa cavalerie vers les avant-postes ennemis, avec ordre, lorsqu'elle serait tout entière aux prises avec celle de Mithridate, de se retirer peu à peu, sans quitter les rangs, jusqu'à ce que les troupes embusquées fussent à portée de tomber sur les derrières de l'ennemi. L'événement ayant rempli son attente, la cavalerie, qui semblait fuir, tourna bride; et les ennemis, enveloppés et frappés d'épouvante, furent taillés en pièces: leur chevaux mêmes tombèrent sous les coups d'épée que venaient leur porter les fantassins. Ce combat fit perdre au roi la confiance qu'il avait en sa cavalerie.

34 Crassus, dans la guerre des esclaves fugitifs s'était retranché près du mont Cathena, dans deux camps fort rapprochés de celui de l'ennemi. Après avoir fait passer, pendant la nuit, ses troupes du plus grand dans le plus petit, laissant dans le premier sa tente prétorienne, pour donner le change à l'ennemi, il conduisit lui- même toute son armée au pied de la montagne, où il prit position. Il partagea en deux corps sa cavalerie, et chargea L. Quinctius d'en opposer une partie à Spartacus, pour le tenir en échec, puis de provoquer, avec le reste, les Gaulois et les Germains, commandés par Castus et Gannicus, afin de les attirer, par une fuite simulée, jusqu'à l'endroit où il se tenait lui-même avec son armée rangée en bataille. Aussitôt qu'elle se vit chargée par les barbares, la cavalerie se retira vers les deux ailes, et tout à coup l'infanterie romaine, mise à découvert, s'élança en poussant de grands cris. Tite-Live rapporte que trente-cinq mille combattants périrent avec leurs chefs dans cette journée, et que l'on reprit cinq aigles romaines, vingt-six enseignes et beaucoup de butin, parmi lequel se trouvaient cinq faisceaux avec leurs haches.

35 En Syrie, C. Cassius, s'avançant contre les Parthes, ne présenta sur son front de bataille que sa cavalerie, derrière laquelle il cacha l'infanterie dans les inégalités du terrain; ensuite, faisant lâcher pied à sa cavalerie, qui s'écoula par des chemins qu'elle connaissait, il attira les Parthes dans le piège, et les tailla en pièces.

36 Ventidius, ayant affaire aux Parthes et à Labienus, que leurs victoires avaient enhardis, feignit de les craindre, en tenant son armée inactive; et, les ayant par là déterminés à l'attaquer, il les attira dans des lieux désavantageux, tomba sur eux inopinément, et les battit à tel point, qu'ils abandonnèrent Labienus et sortirent de la province.

37 Le même, n'ayant qu'une petite armée à opposer au Parthe Pharnastane[73], et voyant que celui-ci se fiait de plus en plus sur le grand nombre de ses soldats, embusqua dans une vallée couverte, à côté de son camp, dix-huit cohortes, derrière lesquelles il rangea sa cavalerie; ensuite, quelques hommes lancés contre les Parthes ayant à dessein pris la fuite, ceux-ci les poursuivirent en désordre, et dépassèrent le lieu de l'embuscade: aussitôt l'armée de Ventidius, se jetant sur leur flanc, les mit en déroute, et Pharnastane resta parmi les morts.

38 Le camp de C. César et celui d'Afranius occupaient deux côtés opposés d'une plaine, et chacun de ces chefs avait grand intérêt à s'emparer de hauteurs voisines dont l'accès était défendu par des rochers escarpés. César mit ses troupes en marche comme pour opérer une retraite sur Ilerda, ce que le manque de vivres pouvait faire supposer; puis, après un court chemin, il fît un léger détour, et se dirigea brusquement vers les hauteurs afin de s'en rendre maître. À cette vue, les troupes d'Afranius, aussi en peine que si leur camp eût été pris, coururent en désordre vers ces mêmes montagnes. César, qui avait prévu ce mouvement, profita de leur confusion pour les attaquer de front avec de l'infanterie qu'il avait envoyée en avant, tandis que sa cavalerie les chargeait par derrière.

39 Antoine, informé de l'approche du consul Pansa, lui dressa une embuscade dans les bois qui bordent la voie Émilienne, près de Forum Gallorum[74], le surprit ainsi avec son armée, et le mit en déroute. Le consul lui-même reçut une blessure dont il mourut peu de jours après.

40 En Afrique, pendant la guerre civile, le roi Juba causa une fausse joie à Curion par une retraite simulée[75]. Celui-ci, séduit par l'espoir de vaincre, se mit à la poursuite de Sabura, lieutenant du roi, qui semblait fuir devant lui, et s'avança dans une plaine où, enveloppé par la cavalerie numide, il périt avec toute son armée.

41 Mélanthe, général athénien, provoqué à un combat singulier par Xanthus, roi de Béotie, contre lequel il soutenait la guerre, se rendit sur le champ de bataille, et quand il fut tout près de son ennemi: «Xanthus, lui dit-il, tu agis contre la justice et contre nos conventions: je suis seul, et tu amènes un second.» Tandis que le roi, étonné, se retournait pour voir qui l'accompagnait, Mélanthe le tua d'un seul coup[76].

42 Iphicrate, général athénien, étant près de la Chersonèse, et apprenant qu'Anaxibius conduisait son armée par terre, débarqua ses troupes les plus vigoureuses et les plaça en embuscade; puis il ordonna à sa flotte de se mettre en vue et de gagner le large comme si elle portait toute son armée. Les Lacédémoniens, continuant leur marche sans crainte ni soupçon, furent attaqués en queue par les troupes de l'embuscade, qui les taillèrent en pièces.

43 Des Liburniens, s'étant assis dans la mer sur un bas-fond, et ne montrant que la tête au-dessus de l'eau, trompèrent l'ennemi sur la profondeur de cet endroit, et se rendirent maîtres d'une galère qui, lancée à leur poursuite, s'embarrassa dans le sable.

44 Alcibiade, commandant les Athéniens dans l'Hellespont contre Mindare, général lacédémonien, avait une grande armée et plus de vaisseaux que celui-ci. Après avoir déposé à terre quelques troupes pendant la nuit, et caché une partie de sa flotte derrière des promontoires, il partit lui-même avec un petit nombre de voiles, pour se faire mépriser et attaquer par les ennemis. Aussitôt qu'il les vit à sa poursuite, il se retira jusqu'à ce qu'il les eût amenés dans le piège; puis, lorsque, fuyant à leur tour, ils eurent gagné le rivage, ils furent taillés en pièces par les troupes qu'il avait disposées à cet effet.

45 Le même, étant sur le point de livrer bataille sur mer, dressa quelques mâts sur un promontoire, et donna l'ordre aux soldats qu'il y laissait de déployer les voiles aussitôt qu'ils verraient l'action engagée. Cet artifice eut pour résultat de faire prendre la fuite à l'ennemi, qui pensa qu'une nouvelle flotte arrivait au secours d'Alcibiade.

46 Memnon de Rhodes, ayant une flotte de deux cents vaisseaux, et voulant attirer l'ennemi au combat, ordonna à ses soldats de ne dresser les mâts que d'un petit nombre de navires, qu'il fit avancer les premiers. Les ennemis, jugeant de loin du nombre des vaisseaux par celui des mâts, acceptèrent le combat, et furent enveloppés et vaincus par une flotte plus nombreuse que la leur.

47 Timothée, général athénien, étant près d'en venir aux mains avec les Lacédémoniens, dont la flotte, rangée en bataille[77], s'avançait contre lui, envoya en avant vingt de ses plus légers vaisseaux, pour harceler l'ennemi par toutes sortes de ruses et de manoeuvres; et, aussitôt qu'il s'aperçut que les mouvements de l'ennemi se ralentissaient, il aborda et défit aisément cette flotte déjà fatiguée.

VI. Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enfermé, il ne rétablisse le combat par désespoir.

1 Les Gaulois manquant de barques pour franchir le Tibre, après la bataille gagnée sur eux par Camille, le sénat voulut qu'on leur facilitât le passage, et qu'on leur donnât même des vivres. Plus tard, lorsque des troupes de cette nation s'enfuirent en traversant le Pomptinum, on leur laissa libre un chemin qu'on appelle encore la route des Gaulois.

2 L. Marcius, chevalier romain, à qui l'armée déféra le commandement après la mort des deux Scipions, voyant les Carthaginois, qu'il tenait enfermés, combattre avec plus d'acharnement, pour vendre chèrement leur vie, entrouvrit les rangs de ses cohortes, afin de les laisser échapper; et, quand ils se furent dispersés, il tomba sur eux sans danger pour les siens, et en fit un grand carnage.

3 C. César laissa fuir des Germains qu'il avait enfermés, et; qui se battaient avec le courage du désespoir, puis il les chargea pendant leur retraite.

4 Hannibal, à la bataille de Thrasymène, voyant que les Romains combattaient avec une extrême opiniâtreté, parce qu'ils étaient investis, leur ouvrit un passage à travers les rangs de son armée; et, pendant qu'ils fuyaient, il en fit un grand carnage, sans perte de son côté.

5 Antigone, roi de Macédoine, tenant assiégés les Étoliens, qui, en proie à la famine, avaient tous résolu de chercher la mort dans une sortie, leur laissa la retraite libre, apaisa ainsi leur fougue, et, quand ils eurent pris la fuite, il les poursuivit et les tailla en pièces.

6 Agésilas, roi de Lacédémone, ayant livré bataille aux Thébains[78], et s'étant aperçu que, enfermés par la disposition des lieux, ils se battaient en désespérés, fit ouvrir les rangs de son armée pour faciliter la retraite aux ennemis; puis, lorsqu'il les vit en fuite, il reforma son corps de bataille, les chargea en queue, et les défit sans éprouver aucune perte.

7 Le consul Cn. Manlius ayant trouvé, au retour d'une bataille, son camp au pouvoir des Étrusques, mit des postes devant toutes les issues. L'ennemi alors, se voyant enfermé, engagea le combat avec tant de fureur, que Manlius lui-même y perdit la vie. Aussitôt que ses lieutenants s'en aperçurent, ils dégagèrent une des portes pour donner passage aux Étrusques. Ceux-ci s'enfuirent en désordre, et rencontrèrent. Fabius, l'autre consul, qui les défît entièrement.

8 Thémistocle, après la défaite de Xerxès, empêcha les Grecs de rompre le pont de bateaux de l'Hellespont[79], et montra qu'il était plus sage de chasser de l'Europe ce prince, que de le forcer à combattre par désespoir. Il le fit même avertir du danger qu'il courait s'il ne se hâtait de fuir.

9 Pyrrhus, roi d'Épire, avait fermé les portes d'une ville qu'il venait de prendre d'assaut; mais, s'étant aperçu que les habitants, ainsi enfermés et réduits à la dernière nécessité, se défendaient avec résolution, il leur laissa la retraite libre.

10 Le même roi recommande, dans les préceptes de stratégie qu'il a laissés, de ne pas presser à outrance un ennemi qui est en fuite, non seulement de peur que la nécessité ne le force à rétablir le combat et à se défendre avec plus de courage, mais encore pour qu'il plie une autre fois plus volontiers, sachant que le vainqueur ne s'attachera pas à le poursuivre jusqu'à entière destruction[80].

VII. Cacher les événements fâcheux.

1 Dans un combat que le roi Tullus Hostilius avait livré aux Véiens, les Albains désertèrent l'armée romaine et gagnèrent les hauteurs voisines. Voyant ses troupes consternées de cet événement, le roi s'écria que les Albains agissaient par ses ordres, pour envelopper l'ennemi. Ce mot jeta l'épouvante parmi les Véiens, releva le courage des Romains, et fixa de leur côté la victoire qui leur échappait.

2 L. Sylla, voyant le maître de sa cavalerie, à la tête d'une troupe assez considérable, passer, pendant le combat, du côté de l'ennemi, déclara que c'était d'après son ordre. Par ce moyen, non seulement il dissipa la frayeur qui s'emparait de ses soldats, mais encore; il ranima leur ardeur, par l'espérance de l'avantage qui devait résulter de ce stratagème.

3 Le même général, ayant envoyé ses auxiliaires dans un lieu où ils furent cernés par l'ennemi, et tués, craignit que cette perte ne jetât l'épouvante dans toute son armée. Il annonça que ces troupes avaient médité une trahison, et que, pour ce motif, il leur avait assigné une position désavantageuse. En faisant ainsi passer une perte évidente pour un châtiment, il donna du courage à ses soldats.

4 Scipion, averti par les ambassadeurs de Syphax qu'il ne pouvait plus se fonder sur son alliance avec leur maître, pour passer de Sicile en Afrique, craignit que son armée ne se décourageât à la nouvelle d'une rupture avec cette puissance lointaine. Il se hâta de congédier les envoyés, et de répandre le bruit que Syphax lui- même l'appelait en Afrique.

5 Q. Sertorius, à qui un barbare annonçait, pendant le combat, qu'Hirtuleius était tué, le perça d'un coup de poignard, de peur qu'il n'apprît cet événement à d'autres, et que le courage des soldats ne se ralentît.

6 Alcibiade, général athénien, vivement pressé dans un combat par des troupes d'Abydos, et voyant arriver un courrier qui paraissait triste, défendit à celui-ci d'annoncer publiquement la nouvelle qu'il apportait; puis, l'ayant interrogé en particulier, il apprit que Pharnabaze, lieutenant du roi de Perse, attaquait sa flotte. Aussitôt il mit fin au combat, sans que ni l'ennemi ni les siens en connussent le motif, et courut, avec toute son armée, au secours de ses vaisseaux.

7 Lorsque Hannibal vint en Italie, trois mille Carpétans désertèrent son armée. Dans la crainte que d'autres ne suivissent cet exemple, il déclara que c'était lui qui les avait congédiés; et, pour le prouver, il renvoya encore dans leurs foyers quelques soldats qui ne pouvaient rendre que de très faibles services.

8 L. Lucullus, informé que la cavalerie macédonienne qu'il avait parmi ses auxiliaires, passait du côté des ennemis par une conspiration soudaine, fit sonner la charge et envoya des escadrons à leur poursuite. Les ennemis, croyant qu'on venait les attaquer, firent une décharge de traits sur les Macédoniens transfuges; ceux-ci, se voyant repoussés par les troupes auxquelles elles allaient se rendre, et pressés par celles qu'ils abandonnaient, furent obligés d'en venir aux mains avec les ennemis.

9 Datames, commandant l'armée des Perses en Cappadoce, contre Autophradate, apprit qu'une partie de sa cavalerie désertait à l'ennemi. Il rassembla tout ce qui lui en restait, courut après les transfuges, et, quand il les eut atteints, les loua de l'activité avec laquelle ils avaient pris les devants, et les engagea à montrer autant d'énergie en abordant l'ennemi. La honte amenant chez eux le repentir, ils abandonnèrent leur dessein, dans la croyance qu'on ne l'avait point pénétré.

10 Le consul T. Quinctius Capitolinus, voyant les Romains plier, s'écria que vers l'autre aile les ennemis étaient en déroute. Par ce mensonge il releva le courage des siens, et remporta la victoire.

11 Dans un combat contre les Étrusques, le consul Fabius, qui commandait l'aile gauche, étant blessé[81], et une partie des soldats romains, persuadés qu'il était mort, ayant commencé à lâcher pied, l'autre consul, Cn. Manlius, accourut avec quelques escadrons, criant que son collègue vivait, et que lui-même était victorieux à l'autre aile. Par cette audacieuse fermeté, il rendit le courage à son armée, et gagna la bataille.

12 Dans la guerre que Marius fit aux Cimbres et aux Teutons, ses officiers marquèrent l'emplacement du camp avec si peu de prévoyance, que l'eau était au pouvoir des barbares. Comme les soldats en demandaient: «C'est là qu'il faut en prendre,» leur dit Marius, en montrant du doigt la position de l'ennemi. Cette vive réponse suffit pour que les barbares fussent en un instant chassés de leur camp.

13 T. Labienus, après la journée de Pharsale, se réfugia à Dyrrachium avec l'armée vaincue, et là, sans dissimuler l'issue de la bataille, il tempéra le vrai par le faux, en affirmant que la fortune était égale des deux côtés, attendu que César était grièvement blessé. Cette assertion rendit la confiance au reste du parti de Pompée.

14 Pendant que les Étoliens attaquaient la flotte de nos alliés, près d'Ambracie, M. Caton, s'avançant audacieusement avec une seule barque, et sans escorte, se mit à crier et à faire des gestes, comme s'il appelait des vaisseaux romains qui le suivissent. Cette feinte assurance épouvanta les Étoliens, qui croyaient déjà voir approcher ceux auxquels les signaux semblaient s'adresser: craignant d'être défaits par une flotte romaine, ils abandonnèrent leur attaque.

VIII. Rétablir le combat par un acte de fermeté.

1 Dans le combat que le roi Tarquin livra aux Sabins, la tête de l'armée agissant avec peu d'ardeur, Servius Tullius, encore très jeune, prit une enseigne et la jeta au milieu des ennemis[82]. Les Romains alors se battirent si vaillamment, qu'ils la reprirent, et remportèrent la victoire.

2 Le consul Furius Agrippa, voyant plier l'aile qu'il commandait, arracha une enseigne des mains d'un soldat, la jeta dans les rangs des Herniques et des Èques, et rétablit ainsi le combat[83]: car les Romains firent des prodiges de valeur pour recouvrer leur étendard.

3 Le consul T. Quinctius Capitolinus[84] lança une enseigne au milieu des Falisques, et ordonna à ses soldats de la reprendre.

4 Salvius Pelignus fit de même dans la guerre contre Persée.

5 M. Furius Camillus, tribun des soldats avec puissance de consul, voyant l'hésitation de son armée en présence des Volsques et des Latins, saisit par la main un porte-enseigne, et l'entraîna vers l'ennemi; la honte força les autres à le suivre[85].

6 M. Furius s'élança au-devant de ses soldats qui fuyaient, et leur déclara qu'aucun ne rentrerait dans le camp que victorieux. Les ayant ainsi ramenés au combat, il remporta la victoire.

7 Scipion, voyant ses troupes prendre la fuite près de Numance, leur annonça qu'il traiterait en ennemi tout soldat qu'il trouverait rentré au camp.

8 Le dictateur Servilius Priscus, voulant faire avancer les enseignes des légions contre les Falisques, tua un porte-enseigne qui hésitait. Les autres, effrayés cet exemple, fondirent sur l'ennemi.

9. Tarquin, livrant bataille aux Sabins, et voyant que sa cavalerie tardait à charger, donna l'ordre de débrider les chevaux, et de les lancer à toutes jambes pour rompre les rangs ennemis.

10 Cossus Cornélius, maître de la cavalerie, en fit autant contre les Fidénates.

11 Dans la guerre des Samnites, le consul M. Atilius opposa des troupes à ceux de ses soldats qui abandonnaient le champ de bataille pour se réfugier dans le camp, et déclara à ceux-ci qu'ils avaient à combattre contre lui-même et les bons citoyens, ou contre l'ennemi. Par ce moyen il les ramena tous au combat.

12 L. Sylla, voyant ses légions lâcher pied devant une armée de Mithridate, commandée par Archelaùs, tira son épée, courut en avant de la première ligne, et, s'adressant aux soldats: «Si l'on vous demande, dit-il, où vous avez laissé votre général, répondez: «Sur le champ de bataille, en Béotie. Aussitôt l'armée entière, saisie de honte, le suivit.»

13 Le divin Jules César, à la bataille de Munda, voyant ses troupes plier, fit emmener son cheval hors de leur vue, et courut à pied se mettre aux premiers rangs[86]. Les soldats, ayant honte d'abandonner leur général, rétablirent le combat.

14 Philippe, craignant que les siens ne pussent soutenir l'attaque impétueuse des Scythes, plaça en arrière sa cavalerie la plus éprouvée, avec ordre de ne pas laisser fuir un seul soldat, et de faire main basse sur ceux qui s'obstineraient à lâcher pied. Tel fut l'effet de cette injonction, que, les plus lâches aimant mieux être tués par l'ennemi que par leurs camarades, Philippe remporta la victoire.

IX. De ce qu'il convient de faire après le combat. Si l'on a été heureux, il faut terminer la guerre[87].

1 C. Marius, ayant vaincu les Teutons, profita de la nuit, qui avait mis fin au combat, pour entourer le reste de leur armée; et, au moyen d'un petit nombre de soldats, qui poussaient des cris de temps en temps, il tint ces barbares dans l'épouvante, et les priva de sommeil et de repos, ce qui lui rendit pour le lendemain la victoire plus facile.

2 Claudius Néron, vainqueur des Carthaginois qui avaient passé d'Espagne en Italie sous la conduite d'Hasdrubal, fit jeter la tête de celui-ci dans le camp d'Hannibal. Par là, en même temps qu'il accablait Hannibal de la douleur d'avoir perdu son frère, il ôtait à l'armée carthaginoise l'espérance du secours qu'elle attendait.

3 L. Sylla, devant Préneste, fit dresser sur des piques, à la vue des assiégés, les têtes de leurs chefs tués dans le combat, et triompha, par ce moyen, de leur obstination à se défendre.

4 Arminius, général des Germains, fit aussi porter sur des piques, près du camp des ennemis, les têtes de ceux qu'il avait tués.