Les stratagèmes

Chapter 3

Chapter 33,832 wordsPublic domain

10 Xénophon, voyant que les Arméniens occupaient l'autre rive d'un fleuve qu'il devait traverser, fit chercher deux gués; et, se voyant repoussé de celui du dessous, il gagna le gué supérieur. Également chassé de celui-ci, où l'ennemi était accouru, il revint au gué inférieur, laissant vers l'autre une partie de ses soldats, avec ordre de traverser par là, pendant que l'ennemi retournerait à la défense du gué inférieur. Persuadés que l'armée entière de Xénophon redescendrait le fleuve, les Arméniens ne prirent point garde aux troupes qui restaient sur l'autre point; alors celles- ci, ayant traversé sans obstacle, vinrent protéger le passage des autres.

11 Lors de la première guerre Punique, le consul Ap. Claudius, étant dans l'impossibilité de faire passer son armée de Rhegium à Messine, parce que les Carthaginois gardaient le détroit, répandit le bruit qu'il ne pouvait continuer une guerre commencée sans l'ordre du peuple, et feignit de ramener sa flotte du côté de l'Italie. Les Carthaginois se retirèrent, croyant au départ du consul, et celui-ci, revenant sur ses pas, aborda en Sicile.

12 Des généraux lacédémoniens, faisant voile pour Syracuse, et redoutant la flotte des Carthaginois, qui était en croisière devant cette ville, firent marcher à leur tête, comme en triomphe, des vaisseaux carthaginois qu'ils avaient capturés, et au flanc ou à l'arrière desquels ils avaient attaché leurs propres navires. Trompés par cette apparence, les Carthaginois les laissèrent passer.

13 Philippe, arrêté au détroit de Cyanée[30] par la flotte athénienne, qui lui fermait le passage, écrivit à Antipater de tout quitter pour le suivre chez les Thraces, qui étaient en insurrection, et avaient fait prisonnières les garnisons laissées dans leur pays; et il eut soin que sa lettre fût interceptée par les Athéniens. Ceux-ci croyant avoir surpris les secrets des Macédoniens, retirèrent leur flotte; et Philippe franchit le détroit sans trouver de résistance.

14 Ce roi, ne pouvant s'emparer de la Chersonèse, alors au pouvoir des Athéniens, parce que le passage de la mer lui était fermé, tant par la flotte de Byzance que par celle des Rhodiens et des habitants de Chio, sut gagner ces deux derniers peuples en leur rendant les vaisseaux qu'il leur avait pris, comme si cette restitution devait être un motif de médiation de leur part, pour conclure la paix entre lui et les Byzantins, seuls auteurs de la guerre. Puis traînant en longueur cette négociation, et apportant toujours à dessein quelques changements aux conditions du traité, il eut le temps de préparer sa flotte, qui passa le détroit sans que l'ennemi s'y attendit.

15 H. Chabrias, général athénien, qu'une flotte ennemie empêchait d'entrer dans le port de Samos, envoya quelques-uns de ses vaisseaux en vue de ce port, avec ordre de prendre le large, persuadé que les navires en station se mettraient à leur poursuite. Cette ruse, en effet, ayant éloigné l'ennemi, Chabrias ne trouva plus d'obstacle, et fit entrer dans le port le reste de sa flotte.

V. S'échapper des lieux désavantageux.

1 Q. Sertorius, serré de près par l'ennemi en Espagne, et devant traverser une rivière, creusa sur le bord un fossé en forme de demi-lune, le remplit de bois, auquel il mit le feu; et, arrêtant ainsi l'ennemi, il passa librement la rivière.

2 Pélopidas, général thébain, recourut à un semblable artifice, dans la guerre de Thessalie, pour franchir une rivière. Ayant donné à son camp une vaste étendue sur la rive, il fit son retranchement avec des troncs d'arbres garnis de leurs branches, et avec d'autres pièces de bois; puis il y mit le feu. Pendant que les flammes tenaient l'ennemi à distance, il traversa la rivière.

3 Q. Lutatius Catulus, poursuivi par les Cimbres, et n'espérant leur échapper qu'en passant un fleuve dont ils occupaient le bord, fit paraître ses troupes sur une montagne voisine, comme dans l'intention d'y camper; et il défendit aux soldats de délier les bagages, de décharger les fardeaux, et de s'écarter des rangs et des enseignes. Pour mieux tromper les ennemis, il fit dresser quelques tentes qu'ils pussent apercevoir, allumer des feux, construire le retranchement par quelques hommes, tandis que d'autres allaient à la provision de bois, toujours à la vue des Cimbres. Ceux-ci, croyant à la réalité de ce qu'ils voyaient, choisirent aussi un lieu pour leur camp; et, pendant qu'ils se dispersaient dans les environs pour se procurer les choses nécessaires au séjour, Catulus, saisissant l'occasion, traversa le fleuve, et dévasta même leur camp.

4 Crésus, ne pouvant passer à gué l'Halys, et n'ayant aucun moyen de construire des bateaux ou un pont, fit creuser un canal qui, de la partie supérieure du rivage, suivit la ligne de son camp, et donna au fleuve un nouveau lit derrière l'armée.

5 Cn. Pompée, vivement poursuivi par César, et voulant transporter la guerre hors de l'Italie, était à Brindes, sur le point de s'embarquer. Il obstrua quelques rues, en mura d'autres, en coupa quelques-unes par des fossés, qu'il couvrit en y dressant des pieux qui supportaient des claies chargées de terre. Les avenues qui menaient au port furent interceptées par des poutres serrées les unes contre les autres et formant une puissante barrière. Ces travaux terminés, il feignit de vouloir défendre la ville, en laissant çà et là quelques archers sur les remparts. Ses troupes s'embarquèrent sans bruit; et, dès qu'il fut en mer, les archers, se retirant par des chemins qui leur étaient connus, le rejoignirent à l'aide de petites embarcations.

6 Le consul C. Duilius, ayant pénétré imprudemment dans le port de Syracuse[31], et s'y voyant enfermé par une chaîne tendue à l'entrée, fit passer tous ses soldats de la poupe de ses vaisseaux, qui, ayant par cette manoeuvre l'arrière incliné et la proue relevée, furent lancés à force de rames, et s'engagèrent sur la chaîne. Après quoi, les soldats s'étant portés vers la proue, leur poids entraîna les vaisseaux de l'autre côté de l'obstacle.

7 Lysandre, de Lacédémone, enfermé avec toute sa flotte dans le port d'Athènes, dont les étroites issues étaient gardées par les vaisseaux ennemis, débarqua secrètement ses troupes sur le rivage, et fit passer, à l'aide de rouleaux, ses vaisseaux dans le port de Munychie, voisin de celui d'Athènes.

8 En Espagne, Hirtuleius, lieutenant de Sertorius, s'étant engagé entre deux montagnes escarpées, dans un long et étroit défilé, et n'ayant qu'un petit nombre de cohortes, apprit que l'ennemi approchait avec des forces considérables. Aussitôt il fit creuser un fossé d'une montagne à l'autre, le surmonta d'une palissade à laquelle il mit le feu, et s'échappa en arrêtant ainsi l'ennemi.

9 Pendant la guerre civile, C. César, s'étant avancé avec ses troupes pour présenter la bataille à Afranius, s'aperçut qu'il ne pourrait se retirer sans danger. Il fit rester la première et la seconde ligne sous les armes, dans l'ordre primitif de la bataille, pendant que la troisième, travaillant derrière les deux autres, à l'insu de l'ennemi, creusait un fossé de quinze pieds, dans l'enceinte duquel ses soldats se retirèrent, au coucher du soleil, et restèrent sons les armes.

10 Périclès. général athénien, poussé par les troupes du Péloponnèse dans un lieu entouré de rochers escarpés qui n'offraient que deux issues, coupa l'une par un fossé très large, comme pour la fermer à l'ennemi, et étendit son camp vers l'autre, feignant de vouloir sortir de ce côté. Les troupes qui le tenaient investi, loin de croire que son armée s'échapperait par le fossé qu'elle avait creusé elle-même, accoururent toutes en tête de l'autre passage. Alors Périclès, qui avait préparé des ponts, les jeta sur le fossé, et fit sortir ses soldats sans éprouver aucune résistance.

11 Lysimaque, un des généraux qui se partagèrent l'empire d'Alexandre, avait dessein de camper sur une haute colline; mais, conduit sur une autre moins élevée, par la faute de ses guides, et craignant que les ennemis, qui étaient postés plus haut, ne vinssent fondre sur lui, il établit son retranchement, et fit creuser en deçà trois fossés, ainsi que d'autres encore autour des tentes, de sorte que le camp tout entier en était sillonné. Puis, quand il eut ainsi coupé le passage à l'ennemi, il se fit des ponts sur les fossés avec de la terre et des branchages, et gagna en toute hâte des lieux plus élevés.

12 En Espagne, T. Fonteius Crassus, étant allé faire du butin avec trois mille hommes, se trouva enfermé par Hasdrubal dans une position dangereuse. À l'entrée de la nuit, n'ayant fait part de sa résolution qu'aux premiers rangs, il s'échappa en traversant les postes ennemis, au moment où l'on s'y attendait le moins.

13 L. Furius, s'étant engagé dans un lieu désavantageux, et voulant cacher son inquiétude, afin de ne pas jeter l'alarme parmi ses troupes, se détourna peu à peu, en feignant de s'étendre pour attaquer l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena son armée intacte, sans qu'elle eût connu le danger qu'elle avait couru.

14 Pendant la guerre contre les Samnites, le consul Cornélius Cossus étant surpris par l'ennemi dans un lieu où il courait du danger, le tribun P. Decius lui conseilla de faire occuper une hauteur qui était près de là, par un détachement qu'il s'offrit à commander. L'ennemi, attiré sur ce point, laissa échapper le consul, mais enveloppa Decius, et le tint assiégé. Celui-ci triompha encore de cette difficulté par une sortie nocturne, et revint auprès du consul, sans avoir perdu un seul homme.

15 Une action semblable a été faite, sous le consulat d'Atilius Calatinus, par un chef dont le nom nous a été diversement transmis: les uns l'appellent Laberius, quelques autres Q. Céditius, la plupart Calpurnius Flamma[32]. Voyant que les troupes étaient entrées dans une vallée dont toutes les hauteurs étaient occupées par l'ennemi, il demande et obtient trois cents hommes, qu'il exhorte à sauver l'armée par leur courage, et s'élance avec eux au milieu de cette vallée. Les ennemis descendent de toutes parts pour les tailler en pièces; mais, arrêtés par un combat long et acharné, ils laissent au consul le temps de s'échapper avec son armée.

16 En Ligurie, l'armée du consul L. Minucius s'étant engagée dans un défilé qui rappelait aux soldats le désastre des Fourches Caudines, ce général donna l'ordre aux Numides, ses auxiliaires, qui, ainsi que leurs chevaux, inspiraient le mépris par leur mauvaise mine, d'aller caracoler vers les issues occupées par les ennemis. Ceux-ci, craignant une surprise, établirent des avant- postes. De leur côté, les Numides, pour se faire mépriser davantage, se laissaient à dessein tomber de cheval, se donnant en spectacle et excitant la risée. Cette étrange manoeuvre mit le désordre chez les barbares, qui abandonnèrent leurs rangs pour regarder, Aussitôt que les Numides s'en aperçurent, ils approchèrent peu à peu; puis, donnant de l'éperon, ils passèrent à travers les postes mal gardés de l'ennemi, firent irruption dans les campagnes voisines, et forcèrent par là les Liguriens à courir à la défense de ce qui leur appartenait, et à laisser échapper les Romains, qu'ils tenaient enfermés.

17. Pendant la guerre Sociale, L. Sylla, surpris dans un défilé voisin d'Ésernia, se rendit près de l'armée ennemie, commandée par Mutilus, et, dans une entrevue qu'il avait demandée, il discuta sans succès les conditions de la paix; mais, s'étant aperçu que les ennemis se tenaient peu sur leurs gardes, à cause de la suspension des hostilités, il sortit de son camp pendant la nuit, et, pour faire croire que son armée y était restée, il y laissa un trompette avec ordre de sonner chacune des veilles, et de le rejoindre après avoir annoncé la quatrième. Grâce à cette ruse, il put conduire en des lieux sûrs ses troupes, tous ses bagages et ses machines de guerre.

18 Le même général, faisant la guerre contre Archelaüs, lieutenant de Mithridate dans la Cappadoce, et ayant à lutter à la fois contre la difficulté des lieux et contre un grand nombre d'ennemis, fit des propositions de paix, conclut même une trêve, et, quand il eut par là trompé la vigilance de l'ennemi, il s'échappa.

19 Hasdrubal, frère d'Hannibal, ne pouvant sortir d'un défilé dont les issues étaient gardées par Claudius Néron, prit avec celui-ci l'engagement de quitter l'Espagne, si on lui laissait la retraite libre. Puis, chicanant sur les conditions du traité, il gagna quelques jours, qu'il mit tous à profit, pour faire échapper son armée par détachements, à travers des sentiers étroits, que l'ennemi avait négligé d'occuper. Après quoi il s'enfuit aisément lui-même avec ses troupes légères.

20 Spartacus, que M. Crassus tenait enfermé par un fossé, fit tuer des prisonniers et des bestiaux, combla le fossé avec leurs corps, pendant la nuit, et passa par-dessus[33].

21 Ce même chef, assiégé sur le Vésuve, fit des liens de vigne sauvage, à l'aide desquels il descendit la montagne du côté le plus escarpé, et par cela même le moins gardé; et non seulement il s'échappa, mais encore il alla par un autre côté jeter une telle épouvante dans l'armée de Clodius, que plusieurs cohortes plièrent devant soixante-quatorze gladiateurs.

22 Le même Spartacus, enveloppé par l'armée du proconsul P. Varinius, planta devant la porte de son camp, et à de faibles intervalles les uns des autres, des pieux auxquels furent attachés des cadavres vêtus et armés, qu'on devait prendre de loin pour un avant-poste, et alluma des feux dans toute l'étendue du camp. Ayant trompé l'ennemi par cette fausse apparence, il emmena ses troupes pendant le silence de la nuit.

23 Brasidas, général lacédémonien, surpris dans les environs d'Amphipolis par les Athéniens, qui lui étaient supérieurs en nombre, se laissa entourer, afin que les rangs de l'ennemi s'affaiblissent en formant une longue enceinte, et s'ouvrit un passage par l'endroit le plus éclairci.

24. Iphicrate, dans une expédition en Thrace, ayant établi son camp dans un lieu bas, et s'étant aperçu que les, ennemis occupaient une hauteur voisine, d'où ils ne pouvaient descendre que par un seul passage pour le surprendre, laissa dans le camp pendant la nuit quelques soldats auxquels il donna l'ordre d'allumer un grand nombre de feux; et son armée, qu'il avait fait sortir, s'étant postée de chaque côté de cette issue, laissa passer les barbares Puis, tournant contre ceux-ci la difficulté que le terrain lui avait présentée à lui-même, Iphicrate, avec une partie des siens, les chargea en queue et les tailla en pièces, tandis que le reste de son armée s'emparait de leur camp.

25 Darius, pour cacher sa retraite aux Scythes, laissa des chiens et des ânes dans son camp[34]. Les ennemis, entendant aboyer et braire ces animaux, ne se doutèrent point du départ de Darius.

26 Les Liguriens employèrent un moyen analogue pour tromper la vigilance des Romains: ils attachèrent à des arbres, en différents endroits de leur camp, de jeunes boeufs qui, ainsi séparés les uns des autres, redoublèrent leurs mugissements, et firent croire par là que l'armée était toujours présente.

27 Hannon, cerné par des troupes ennemies, amoncela sur le lieu par où il pouvait le plus facilement s'échapper, une grande quantité de menu bois auquel il mit le feu. Les ennemis ayant abandonné cette position pour aller garder les autres issues, il fit passer ses soldats à travers les flammes, après leur avoir recommandé de se couvrir le visage avec leurs boucliers, et les jambes avec des vêtements.

28 Hannibal, voulant sortir d'un lieu désavantageux où il était menacé de la disette, et serré de près par Fabius Maximus, chassa de côté et d'autre, pendant la nuit, des boeufs aux cornes desquels il avait attaché des faisceaux de sarment[35], qui furent allumés. Ces animaux, effrayés par la flamme que leurs mouvements excitaient encore, se répandirent au loin sur les montagnes, et firent paraître en feu tous les lieux qu'ils parcouraient. Les soldats romains, qui étaient venus en observation, crurent d'abord que c'était un prodige; mais quand Fabius fut informé de la réalité, il craignit que ce ne fût un piège, et retint ses troupes dans le camp: alors les barbares s'échappèrent de ce lieu sans rencontrer aucun obstacle.

VI. Des embuscades dressées dans les marches.

1 Fulvius Nobilior, conduisant son armée du Samnium dans la Lucanie, et apprenant par des déserteurs que l'ennemi devait attaquer son arrière-garde, donna l'ordre à sa meilleure légion de marcher en tête, et plaça en queue les équipages. L'ennemi, profitant de cette disposition comme d'une occasion favorable, se jeta sur le bagage. Alors Fulvius rangea à sa droite cinq cohortes de la légion dont on vient de parler, et les cinq autres à sa gauche; puis, étendant ses deux lignes du côté de l'ennemi, que le pillage occupait, il l'enveloppa et le tailla en pièces.

2 Le même Fulvius, vivement pressé par l'ennemi dans une marche, et rencontrant une rivière qui était trop peu considérable pour lui fermer le passage, mais assez rapide pour le retarder, embusqua en deçà une de ses deux légions, afin que les ennemis, ne craignant pas le petit nombre des soldats qu'ils verraient, le poursuivissent avec plus de témérité. Le fait ayant répondu à son attente, la légion qu'il avait postée sortit du lieu de l'embuscade, fondit sur eux, et les mit en déroute.

3 Iphicrate marchait vers la Thrace, forcé par la nature des lieux d'étendre son armée en longueur, lorsqu'il apprit que l'ennemi avait dessein d'attaquer son arrière-garde. Il ordonna à ses cohortes d'ouvrir leurs rangs en appuyant de chaque côté du chemin, et de s'arrêter; et aux autres troupes, de hâter le pas comme dans une fuite. À mesure qu'elles défilaient devant lui, il retenait les hommes d'élite; et quand il vit les ennemis pêle- mêle, échauffés au pillage, et déjà fatigués, il fondit sur eux avec ses soldats reposés et en bon ordre, les tailla en pièces, et leur enleva le butin.

4 Sur le passage de l'armée romaine, qui devait traverser la forêt Litana[36], les Boïens avaient scié les arbres de telle manière que, soutenus par une très faible partie de leurs troncs, ils devaient céder au moindre choc; puis ils s'étaient embusqués à l'extrémité de la forêt. Dès que les Romains s'y furent engagés, les Boïens donnèrent l'impulsion aux arbres qui étaient le plus près d'eux: ceux-ci déterminant la chute des autres sur l'armée romaine, un grand nombre de soldats furent écrasés.

VII. Comment on paraît avoir ce dont on manque, et comment on y supplée.

1 L. Cécilius Metellus, n'ayant pas de vaisseaux propres à transporter ses éléphants[37], joignit ensemble des tonneaux qu'il couvrit de planches, embarqua les éléphants sur ce radeau, et leur fit passer le détroit de Sicile.

2 Hannibal, ne pouvant contraindre ses éléphants à traverser un fleuve très profond[38], et n'ayant pas de bateaux, ni de bois pour construire des radeaux, ordonna qu'on blessât au-dessous de l'oreille le plus méchant de ces animaux, et que celui qui l'aurait frappé se jetât aussitôt à la nage, et traversât le fleuve en fuyant. L'éléphant, que la blessure rendit furieux, voulant pour suivre l'auteur de son mal, franchit le fleuve, et les autres n'hésitèrent plus à en faire autant.

3 Des généraux carthaginois, devant équiper une flotte, et manquant de sparte pour faire des cordages, y suppléèrent avec les cheveux des femmes.

4 Les Marseillais et les Rhodiens recoururent au même expédient.

5 M. Antoine, fuyant après sa défaite à Mutine, donna des écorces à ses soldats pour se faire des boucliers.

6 Spartacus et ses soldats avaient des boucliers d'osier recouverts de peaux.

7 Il n'est pas hors de propos, ce me semble, de rapporter ici cette belle action d'Alexandre le Grand. Lorsque, traversant les déserts de l'Afrique, il était, comme toute son armée, en proie à une soif brûlante, un soldat lui présenta de l'eau dans un casque. Il la répandit à terre, à la vue de tous. Par cet exemple de tempérance il produisit plus d'effet sur ses soldats, que s'il eût pu partager avec eux cette eau.

VIII. Mettre la division chez les ennemis.[39]

1 Lorsque Coriolan se vengeait, les armes à la main, de son ignominieuse condamnation, il préserva du ravage les propriétés des patriciens, tandis qu'il brûlait et dévastait celles des plébéiens, voulant par là rompre l'accord qui régnait entre les Romains.

2 Hannibal, ayant dessein de faire noter d'infamie Fabius, qui lui était supérieur en vertu, comme en talents militaires, épargna ses propriétés tout en ravageant celles des autres Romains. Mais la grandeur d'âme de Fabius mit sa fidélité à l'abri de tout soupçon: il vendit ses biens au profit de l'État.

3 Q. Fabius Maximus, étant consul pour la cinquième fois, lorsque les Gaulois, les Ombriens, les Étrusques et les Samnites réunirent leurs forces contre le peuple romain, s'avança à leur rencontre au delà de l'Apennin; et, pendant qu'il fortifiait son camp près de Sentinum, il écrivit à Fulvius et à Postumius, qui gardaient Rome, de diriger leurs troupes sur Clusium[40]. Cet ordre exécuté, les Étrusques et les Ombriens accoururent à la défense de leur territoire; alors, comme il ne restait plus que les Samnites et les Gaulois, Fabius et son collègue Decius les attaquèrent et les défirent.

4 Les Sabins ayant levé une grande armée, et quitté leur territoire pour se jeter sur celui de Rome, M. Curius envoya, par des chemins détournés, un détachement qui ravagea leurs terres, et incendia leurs bourgades dans plusieurs directions. Les Sabins rentrèrent chez eux pour arrêter cette dévastation; en sorte que Curius eut le triple avantage de saccager le pays ennemi alors sans défense, de mettre en fuite une armée sans avoir livré bataille, et de la tailler en pièces après l'avoir dispersée.

5 T. Didius, ne trouvant pas son armée assez nombreuse, différait la bataille jusqu'à l'arrivée des légions qu'il attendait, lorsqu'il apprit que l'ennemi allait marcher à leur rencontre. Il convoqua l'assemblée, or donna aux soldats de se préparer au combat, et fil à dessein négliger la garde des prisonniers. Il s'en échappa quelques-uns, qui annoncèrent aux leurs que les Romains se disposaient à les attaquer. Alors, dans l'attente du combat, l'ennemi craignit de diviser ses forces, et renonça à marcher contre les légions qu'il voulait surprendre. Celles-ci arrivèrent près de Didius sans avoir été inquiétées.

6 Dans une des guerres Puniques, quelques villes, ayant dessein de passer du parti des Romains dans celui des Carthaginois, et désirant, avant de rompre avec les premiers, retirer les otages qu'elles leur avaient donnés, feignirent d'avoir querelle avec des peuples voisins, demandèrent, des Romains pour médiateurs, et, quand ceux-ci furent arrivés, elles les retinrent comme otages équivalents, et ne les rendirent qu'après avoir reçu les leurs.

7 Les Romains ayant envoyé une ambassade au roi Antiochus, qui, après la défaite des Carthaginois, avait auprès de lui Hannibal, dont il mettait les conseils à profit contre Rome; les députés[41] eurent de fréquents entretiens avec Hannibal, dans le but de le rendre suspect au roi, à qui sa présence était agréable, et même utile, à cause de son caractère rusé et de ses talents militaires.

8 Q. Metellus, faisant la guerre contre Jugurtha, gagna les députés que ce prince lui avait envoyés, et obtint d'eux qu'ils le lui livreraient. Il arrêta le même projet avec une seconde ambassade, puis avec une troisième; mais il ne réussit pas à s'emparer de Jugurtha, parce qu'il voulait qu'on le lui amenât vivant. Toutefois il résulta de cette machination un grand avantage: des lettres qu'il écrivait aux confidents du roi furent interceptées; et celui-ci, ayant immolé à sa colère tous ces personnages, demeura privé de conseillers, et ne put se faire dans la suite aucun ami.