Les stratagèmes

Chapter 2

Chapter 23,760 wordsPublic domain

1772. Leipzig, in-8°. Les Stratagèmes, édition de N. Schwebel, qui a ajouté ses notes à celles qu'il a choisies dans les commentateurs précédents; observations critiques de J.-Fr. Herelius.

1779. Leyde, in-8°. Réimpression de l'édition de 1731, avec quelques notes de plus, par Corn. Oiidendorp.

1788. Deux-Ponts, in-8°. Les Stratagèmes et les Aqueducs, édition qui réunit les textes d'Oudendorp et de Poleni, sans autres notes que les restitutions souvent contestables de Gorradino d'All'Aglio, qui avaient été imprimées séparément du texte, à Venise, en 1742, in-4°.

1792. Altona, in-8°. Les Aqueducs, par G.-Ch. Adler, qui a reproduit une partie des notes de Poleni et des autres commentateurs, et en a donné lui-même quelques-unes.

1798. Goettingue, in-8°. Les Stratagèmes, édition de Ge. Frid. Wiegmann, destinée aux écoles.

1841. Vesel, in-8°. Les Aqueducs, belle édition, due aux soins de M. André Dederich, qui y a joint une traduction allemande. À l'aide des travaux d'un savant allemand, Chr.-Lud.-Frid. Schultz, travaux basés sur la collation des manuscrits, M. Dederich a donné une édition qui peut, en plusieurs endroits, soutenir la comparaison avec celle de Poleni. Il faut cependant reconnaître que ses restitutions de texte, bien qu'elles prouvent une rare sagacité, sont souvent trop hardies.

PRÉFACE SUR LES TROIS PREMIERS LIVRES.

Puisque j'ai entrepris d'établir les principes de l'art militaire[12], étant du nombre de ceux qui en ont fait une étude, et que ce but a paru atteint, autant que ma bonne volonté pouvait y réussir, je crois devoir, pour compléter mon oeuvre, former un recueil, en récits sommaires, des ruses de guerre que les Grecs désignaient par le nom générique de ( )[13] Ce sera fournir aux généraux des exemples de résolution et de prévoyance, sur lesquels ils s'appuieront, et qui nourriront en eux la faculté d'inventer et d'exécuter de semblables choses. D'ailleurs, celui qui aura imaginé un expédient, pourra en attendre l'issue sans inquiétude, s'il se trouve semblable à ceux dont l'expérience a démontré le mérite. Je sais, et ne veux point le nier, que les historiens ont compris dans leur travail la partie que je traite, et que tous les exemples frappants ont été rapportés par les auteurs; mais il est utile, selon moi, d'abréger les recherches des hommes occupés: il faut, en effet, un temps bien long pour trouver des faits isolés, et dispersés dans le corps immense de l'histoire. Or, ceux même qui en ont extrait ce qu'il y a de plus remarquable, n'ont donné qu'un amas de choses sans ordre, où se perd le lecteur. Je m'appliquerai à présenter, selon le besoin, le fait même que l'on demandera, de manière qu'il réponde, pour ainsi dire, à l'appel: car, en ramenant ces exemples à des genres déterminés, j'en ai fait comme un répertoire de conseils pour toutes les circonstances; et afin qu'ils fussent classés d'après la différence des matières, et disposés dans l'ordre le plus convenable, je les ai partagés en trois livres: dans le premier seront réunis les exemples de ce qu'il convient de faire avant le combat; dans le second, ceux qui regardent le combat et la terminaison de la guerre; le troisième présentera les stratagèmes qui intéressent l'attaque ou la défense des places: à chacun de ces genres sont rapportées les espèces qui leur appartiennent. Je réclamerai, non sans quelque droit, de l'indulgence pour ce travail, ne voulant pas être taxé de négligence par ceux qui découvriront des faits que je n'aurai pas mentionnés: car qui pourrait suffire à passer en revue tous les monuments qui nous ont été laissés dans les deux langues? Si donc je me suis permis quelques omissions, la cause en sera appréciée par quiconque aura lu d'autres ouvrages dont les auteurs avaient pris les mêmes engagements que moi. Au reste, il sera facile d'ajouter des faits à chacune de mes catégories: ayant entrepris cet ouvrage, ainsi que d'autres encore, plutôt pour me rendre utile que pour me donner du relief, je regarderai toute addition comme une aide, et non comme une critique. Ceux qui accueilleront favorablement ce livre, voudront bien faire distinction entre les mots et , quoiqu'ils expriment des choses de même nature: tous les actes que la prévoyance, la sagesse, la grandeur d'âme et la fermeté ont inspirés aux généraux seront appelés ; et ceux qu'on entend par [14] ne sont qu'une espèce des premiers. Le mérite particulier de ceux-ci est dans la ruse et l'habileté, quand il s'agit d'éviter ou de surprendre l'ennemi. Comme, en guerre, certaines paroles ont produit aussi de mémorables effets, j'en ai cité des exemples, comme j'ai fait pour les actions.

Voici les espèces de faits qui peuvent instruire un général de ce qui doit se pratiquer avant le combat:

Chapitres

I Cacher ses desseins.

II Épier les desseins de l'ennemi.

III Adopter une manière de faire la guerre.

IV Faire passer son armée à travers des lieux occupés par l'ennemi.

V S'échapper des lieux désavantageux.

VI. Des embuscades dressées dans les marches.

VII. Comment on paraît avoir ce dont on manque, et comment on y supplée.

VIII. Mettre la division chez les ennemis.

IX. Apaiser les séditions dans l'armée.

X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent intempestivement.

XI. Comment l'armée doit être excitée au combat.

XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimidés par de mauvais présages.

LIVRE PREMIER.

I. Cacher ses desseins.

1 Marcus Porcius Caton, soupçonnant que les villes soumises par lui en Espagne se révolteraient dans l'occasion, sur la confiance qu'elles avaient en leurs murailles, leur prescrivit, à chacune en particulier, de démolir leurs fortifications, les menaçant de la guerre si elles n'obéissaient pas sur le champ; et il eut soin que ses lettres leur fussent remises à toutes le même jour. Chacune des villes crut que cet ordre n'était donné qu'à elle seule. Elles auraient pu s'entendre et résister[15], si elles avaient su que c'était une mesure générale.

2 Himilcon, chef d'une flotte carthaginoise, voulant aborder inopinément en Sicile, ne fit point connaître le lieu de sa destination; mais il remit à tous les pilotes des tablettes cachetées[16] portant l'indication de la partie de l'île où il voulait qu'on se rendît; et il leur défendit de les ouvrir, à moins que la tempête ne les éloignât de la route du vaisseau amiral.

3 Caïus Lélius, allant en ambassade près de Syphax[17], emmena avec lui des centurions et des tribuns qui, sous l'habit d'esclaves et de valets, lui servaient d'espions, entre autres L. Statorius, que quelques-uns des ennemis semblaient reconnaître, parce qu'il était venu souvent dans leur camp. Lélius, pour déguiser la condition de cet officier, lui donna des coups de bâton comme à un esclave.

4 Tarquin le Superbe, jugeant qu'il fallait mettre à mort les principaux citoyens de Gabies[18], et ne voulant confier ses ordres à personne, ne fit aucune réponse au messager que son fils lui avait envoyé à ce sujet; mais, comme il se promenait alors dans son jardin, il abattit avec une baguette les têtes des pavots les plus élevés. L'émissaire, congédié sans réponse, rendit compte au jeune Tarquin de ce que son père avait fait en sa présence; et le fils comprit qu'il devait immoler les premiers de la ville.

5 C. César, suspectant la fidélité des Égyptiens, visita avec une feinte sécurité la ville d'Alexandrie et ses fortifications, se livra en même temps à de voluptueux festins, et voulut paraître épris des charmes de ces lieux, au point de s'abandonner aux habitudes et au genre de vie des Alexandrins; et, tout en dissimulant ainsi, il fit venir des renforts et s'assura de l'Égypte.

6 Ventidius, dans la guerre contre les Parthes, qui avaient pour chef Pacorus, n'ignorant pas qu'un certain Pharnée, de la ville de Cyrrhus, et du nombre de ceux qui passaient pour alliés des Romains, informait l'ennemi de tout ce qui se passait dans leur camp, sut mettre à profit la perfidie de ce barbare. Il feignit de craindre les événements qu'il désirait le plus, et de désirer ceux qu'il redoutait. Ainsi, craignant que les Parthes ne franchissent l'Euphrate avant qu'il eût reçu les légions qu'il avait en Cappadoce, au delà du Taurus, il agit si habilement avec ce traître, que celui-ci, avec sa perfidie accoutumée, alla conseiller aux ennemis de faire passer leur armée par Zeugma, comme par le chemin le plus court, et parce que l'Euphrate y coulait paisiblement, n'étant plus encaissé dans ses rives. Ventidius lui avait affirmé, disait-il, que si les Parthes se dirigeaient de son côté, il gagnerait les hauteurs, pour éviter leurs archers, tandis qu'il aurait tout à craindre s'ils se jetaient dans le plat pays. Trompés par cette assurance, les barbares descendent dans la plaine, et, par un long détour, arrivent à Zeugma[19]. Là, les rives du fleuve étant plus écartées, et rendant plus pénible la construction des ponts, ils perdent plus de quarante jours à en établir, ou à mettre en oeuvre les machines nécessaires à cette opération. Ventidius profita de ce temps pour rassembler ses troupes, qui le rejoignirent trois jours avant l'arrivée des Parthes, et, la bataille s'étant engagée, Pacorus la perdit avec la vie.

7 Mithridate, cerné par Pompée, et se disposant à fuir le lendemain, alla, pour cacher son projet, faire un fourrage au loin, jusque dans les vallées voisines du camp des ennemis; et, afin d'écarter tout soupçon, il fixa au jour suivant des pourparlers avec plusieurs d'entre eux. Il fît encore allumer dans tout son camp des feux plus nombreux qu'à l'ordinaire. Puis, dès la seconde veille, passant sous les retranchements mêmes des Romains, il s'échappa avec son armée.

8 L'empereur César Domitien Auguste Germanicus, voulant surprendre les Germains, qui étaient en révolte, et n'ignorant pas que ces peuples feraient de plus grands préparatifs de défense, s'ils se doutaient de l'approche d'un si grand capitaine, partit sous le prétexte de régler le cens dans les Gaules. Et bientôt, fondant à l'improviste sur ces peuples farouches, il réprima leur insolence et assura le repos des provinces.

9 Claudius Néron, désirant que l'armée d'Hasdrubal fût détruite avant que celui-ci pût opérer sa jonction avec son frère Hannibal, se hâta d'aller se réunir à son collègue Livius Salinator, qui était opposé à Hasdrubal, et dans les forces duquel il n'avait pas assez de confiance; mais, afin de cacher son départ à Hannibal, qu'il avait lui-même en tête, il prit dix mille hommes d'élite, et ordonna aux lieutenants qu'il laissait d'établir les mêmes postes et les mêmes gardes, d'allumer autant de feux, et de donner au camp la même physionomie que de coutume, de peur qu'Hannibal, concevant des soupçons, ne fit quelque tentative contre le peu de troupes qui restaient. Ensuite, étant arrivé par des chemins détournés en Ombrie, près de son collègue, il défendit d'étendre le camp, pour ne donner aucun indice de son arrivée au général carthaginois, qui eût évité le combat, s'il se fût aperçu de la réunion des consuls[20]. Ses forces ayant donc été doublées à l'insu d'Hasdrubal, il attaqua celui-ci, le défit, et, plus prompt qu'aucun courrier, revint en présence d'Hannibal. Ainsi, des deux généraux les plus rusés de Carthage, le même stratagème trompa l'un et anéantit l'autre.

10 Thémistocle avait exhorté ses concitoyens à reconstruire promptement leurs murailles, que les Spartiates les avaient obligés à démolir[21]. Ceux-ci ayant envoyé des députés pour s'opposer à l'exécution d'un tel dessein, il leur répondit qu'il irait lui-même à Sparte, pour détruire leurs soupçons, et il s'y rendit. Là, il simula une maladie, dans le but de gagner un peu de temps; et, lorsqu'il s'aperçut qu'on se défiait de ses lenteurs, il soutint aux Spartiates qu'on leur avait apporté un faux bruit, et les pria d'envoyer à Athènes quelques-uns de leurs principaux citoyens, auxquels ils pussent s'en rapporter sur l'état des fortifications. Puis il écrivit secrètement aux Athéniens de retenir les envoyés de Sparte jusqu'à ce que, les travaux terminés, il pût déclarer aux Lacédémoniens qu'Athènes était en état de défense, et que leurs députés ne pourraient revenir qu'autant qu'il serait lui-même rendu à sa patrie. Les Spartiates acceptèrent facilement cette condition, pour ne pas payer par la mort d'un grand nombre celle du seul Thémistocle.

11 L. Furius, s'étant engagé dans un lieu désavantageux, et voulant cacher son inquiétude, pour ne point jeter l'alarme parmi ses troupes, se détourna peu à peu en feignant de s'étendre pour envelopper l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena son armée intacte, sans qu'elle eût connu le danger qu'elle avait couru.

12 Pendant que Metellus Pius était en Espagne, on lui demanda un jour ce qu'il ferait le lendemain; il répondit: «Si ma tunique pouvait le dire, je la brûlerais,»[22]

13 Quelqu'un priait M. Licinius Crassus de dire quand il lèverait le camp: «Craignez-vous, répondit-il, de ne pas entendre la trompette?»[23]

II. Épier les desseins de l'ennemi.

1 Scipion l'Africain, ayant saisi l'occasion d'envoyer une ambassade à Syphax, députa Lélius, et le fit accompagner de tribuns et de centurions d'élite, qui, déguisés en esclaves, étaient chargés de reconnaître les forces du roi. Afin d'examiner plus facilement la situation du camp, ils laissèrent à dessein échapper un cheval, et, sous prétexte de chercher à l'atteindre, parcoururent la plus grande partie des retranchements. D'après le rapport qu'ils firent, on incendia le camp, et la guerre fut ainsi terminée.

2 Pendant la guerre d'Étrurie, au temps où les généraux romains ne connaissaient pas encore de moyens plus adroits pour observer l'ennemi, Q. Fabius Maximus donna l'ordre à son frère Fabius Céson, qui parlaient la langue des Étrusques, de prendre le costume de ce peuple, et de s'avancer dans la forêt Ciminia, où nos soldats n'avaient point encore pénétré. Il s'acquitta de sa mission avec tant de prudence et d'habileté, que, parvenu de l'autre côté de la forêt, il sut amener à une alliance les Camertes Ombriens, ayant reconnu qu'ils n'étaient pas ennemis du nom romain.

3 Les Carthaginois ayant remarqué que la puissance d'Alexandre s'était accrue au point de devenir inquiétante même pour l'Afrique, un des leurs, homme résolu, nommé Hamilcar Rhodinus, alla, d'après leurs ordres, se réfugier auprès de ce roi, comme s'il était exilé, et mit tous ses soins à gagner sa confiance. Aussitôt qu'il y eut réussi, il fit connaître à ses concitoyens les projets du monarque[24].

4 Les Carthaginois eurent à Rome des émissaires qui, sous le prétexte d'une ambassade, devaient y séjourner longtemps et surprendre nos desseins.

5 En Espagne, M. Caton, ne pouvant pénétrer les desseins de l'ennemi par un autre moyen, ordonna à trois cents soldats de se précipiter ensemble sur un poste espagnol, d'en enlever un homme, et de l'amener au camp sain et sauf. Le prisonnier, mis à la torture, révéla tous les secrets des siens.

6 Lors de la guerre des Cimbres et des Teutons, le consul C. Marius, voulant éprouver la fidélité des Gaulois et des Liguriens, leur envoya des lettres dont la première enveloppe leur défendait d'ouvrir, avant une époque déterminée, l'intérieur, qui était scellé; puis il réclama ces mêmes dépêches avant ce temps, et les ayant trouvées décachetées, il comprit que ces peuples fomentaient des projets hostiles.

Il y a encore, pour pénétrer les desseins de l'ennemi, des moyens que les généraux emploient par eux-mêmes, sans aucun secours étranger. En voici des exemples:

7 Pendant la guerre d'Étrurie, le consul Emilius Paullus allait faire descendre son armée dans une plaine, près de Poplonie, lorsqu'il vit de loin une multitude d'oiseaux s'élever d'une forêt, en précipitant leur vol. Il pensa qu'il y avait là quelque embuscade, parce que les oiseaux s'étaient envolés effarouchés et en grand nombre. Des espions qu'il envoya lui apprirent, en effet, que dix mille Boïens s'y disposaient à surprendre l'armée romaine. Alors, tandis qu'il était attendu d'un côté, il fît passer ses légions de l'autre, et enveloppa l'ennemi.

8 De même Tisamène, fils d'Oreste, averti que le sommet d'une montagne fortifiée par la nature était occupé par l'ennemi, envoya reconnaître les lieux. Ses éclaireurs lui ayant affirmé qu'il se trompait, il se mettait déjà en marche, quand il vit que de cette hauteur, dont il se méfiait, une grande quantité d'oiseaux s'étaient envolés à la fois, et ne s'y reposaient pas. Il en conclut qu'une troupe ennemie y était cachée, il tourna donc la montagne avec son armée, et évita ainsi l'embuscade.

9 Hasdrubal, frère d'Hannibal, s'aperçut de la réunion des armées de Livius et de Néron, malgré la précaution qu'ils avaient prise de ne point étendre leur camp. Il avait remarqué de leur côté des chevaux plus efflanqués, et des hommes dont le teint était plus hâlé que de coutume, comme il arrive après une marche.

III Adopter une manière de faire la guerre.[25]

1 Alexandre, roi de Macédoine, ayant une armée pleine d'ardeur, préféra toujours, comme manière de faire la guerre, la bataille rangée.

2 Pendant la guerre civile, C. César, ayant une armée de vétérans, et sachant que celle de l'ennemi était composée de recrues, s'attacha continuellement à livrer des batailles.

3 Fabius Maximus, envoyé contre Hannibal, que ses victoires avaient enorgueilli, résolut d'éviter les chances des combats, et de mettre seulement à couvert l'Italie, ce qui lui valut le surnom de Temporisateur et, par cela même, la réputation de grand capitaine.

4 Les Byzantins, pour éviter les hasards des combats contre Philippe, renoncèrent à la défense de leurs frontières, se retirèrent dans l'enceinte fortifiée de leur ville, et réussirent ainsi à éloigner ce roi, qui ne put supporter les lenteurs du siège.

5 Dans la seconde guerre Punique, Hasdrubal, fils de Giscon, étant vaincu en Espagne, et poursuivi par P. Scipion, partagea son armée entre différentes villes. Il en résulta que Scipion, pour ne point occuper ses troupes à faire plusieurs sièges à la fois, les ramena dans leurs quartiers d'hiver.

6 À l'approche de Xerxès, Thémistocle, pensant que les Athéniens ne pourraient ni livrer bataille, ni défendre leurs frontières, pas même leurs remparts, leur conseilla d'envoyer leurs enfants et leurs femmes à Trézène et dans d'autres villes, d'abandonner Athènes, et de se disposer à combattre sur mer.

7 Périclès en fit autant, dans la même république, contre les Lacédémoniens[26].

8 Tandis qu'Hannibal s'obstinait à rester en Italie, Scipion, en faisant passer son armée en Afrique, mit les Carthaginois dans la nécessité de rappeler leur général. Par ce moyen Scipion transporta la guerre du territoire romain sur celui de l'ennemi.

9 Les Athéniens, souvent inquiétés par les Lacédémoniens, qui leur avaient enlevé le château de Décélie, et s'y étaient fortifiés, envoyèrent une flotte pour ravager le Péloponnèse, et réussirent à faire rappeler l'armée lacédémonienne qui était à Décélie.

10 L'empereur César Domitien Auguste, voyant que du sein des bois et de retraites cachées, les Germains, par une tactique qu'ils avaient adoptée, venaient fréquemment assaillir nos troupes, et trouvaient ensuite un refuge assuré dans la profondeur de leurs forêts[27], recula de cent vingt milles les limites de l'empire; par là, non seulement il changea la situation de la guerre, mais il réduisit sous sa puissance ces ennemis, dont les retraites furent mises à découvert.

IV. Faire passer son armée à travers des lieux occupés par l'ennemi.

1 Pendant que le consul Emilius Paullus conduisait son armée en Lucanie, par un chemin resserré le long du rivage, la flotte des Tarentins, qui s'était mise en embuscade, lui lançait des flèches empoisonnées: il couvrit le flanc de sa troupe avec des prisonniers, et l'ennemi, craignant de les atteindre, cessa de tirer.

2 Agésilas, roi de Lacédémone, revenant de Phrygie chargé de butin, et poursuivi par les ennemis, qui le harcelaient partout où le terrain leur donnait l'avantage, étendit de chaque côté de ses troupes une file de prisonniers; et les ennemis, en épargnant ceux-ci, donnèrent aux Lacédémoniens le temps de s'éloigner.

3 Le même roi, ayant à franchir un défilé qu'il trouva occupé par les Thébains, changea de route, et feignit de se diriger sur Thèbes. Les ennemis, effrayés, étant accourus à la défense de leur ville, Agésilas reprit le chemin qu'il avait d'abord résolu de suivre, et passa le défilé sans obstacle.

4 Nicostrate, général des Étoliens, marchant contre les Épirotes, et ne pouvant entrer sur leur territoire que par deux passages étroits, se présenta comme dans l'intention d'en forcer un. Tous les Épirotes étant accourus pour le défendre, il laissa sur ce point un détachement, pour faire croire que toute son armée y était arrêtée; et il alla lui-même, avec le reste de ses troupes, passer par l'autre défilé, où il n'était point attendu.

5 Le Perse Autophradate, conduisant son armée en Pisidie, et trouvant un défilé gardé par les troupes de ce pays, feignit de craindre la difficulté du passage, et commença à faire retraite. Les Pisidiens s'étant fiés à cette manoeuvre, il envoya pendant la nuit une troupe d'élite pour s'emparer du lieu, et le lendemain il y fit passer toute son armée.

6 Philippe, roi de Macédoine[28], se dirigeant vers la Grèce, et apprenant que les Thermopyles étaient occupées par les Étoliens, retint leurs députés, qui étaient venus pour traiter de la paix; puis, marchant lui-même à grandes journées vers les Thermopyles, dont les gardiens, en pleine sécurité, attendaient le retour de leur ambassade, il franchit inopinément le défilé.

7 Iphicrate, commandant l'armée athénienne contre le Lacédémonien Anaxibius, près d'Abydos, sur l'Hellespont, avait à traverser avec son armée des lieux occupés par des postes ennemis. Le passage était, d'un côté, bordé de montagnes escarpées, et de l'autre, baigné par la mer. Il s'arrêta quelque temps; et, profitant d'un jour où il faisait plus froid qu'à l'ordinaire, ce qui inspirait moins de méfiance à l'ennemi, il prit les soldats les plus, robustes, les échauffa on les faisant frotter d'huile et en leur donnant du vin, et leur ordonna de suivre l'extrémité même du rivage, en passant à la nage les endroits impraticables. Au moyen de cette ruse, il fondit à l'improviste, et par derrière, sur les troupes qui gardaient ce défilé.

8 Cn. Pompée, ne pouvant traverser un fleuve dont l'autre rive était gardée par l'ennemi, faisait continuellement sortir ses troupes du camp, et les y ramenait; quand il eut par là persuadé aux ennemis qu'ils n'avaient aucun mouvement à faire à l'approche des Romains, il s'élança tout à coup vers le fleuve et le traversa.

9 Alexandre le Grand, arrêté par Porus, qui lui disputait le passage de l'Hydaspe[29], donna l'ordre à une partie de ses troupes de se porter sans cesse vers le fleuve; et lorsqu'il eut réussi, par cette manoeuvre, à fixer les craintes de Porus sur ce point de la rive opposée, il fit subitement passer son armée plus haut.

Empêché par l'ennemi de traverser l'Indus, Alexandre fit entrer sa cavalerie en différents endroits du fleuve, comme pour forcer le passage; et pendant qu'il tenait les barbares dans cette attente, il fit passer dans une île peu éloignée un détachement faible d'abord, mais qui, bientôt renforcé, gagna de là l'autre rive. À la vue de cette troupe, tous les ennemis s'élancèrent à la fois pour l'anéantir; Alexandre eut alors le gué libre, passa le fleuve, et réunit toute son armée.