Chapter 10
5 Les Thraces, assiégés sur une montagne fort élevée, et inaccessible à l'ennemi, recueillirent entre eux, au moyen d'une contribution par tête, une petite quantité de blé et de laitage, et en firent manger à des moutons qu'ils chassèrent vers les postes ennemis. Ces animaux ayant été pris et tués, on remarqua dans leurs entrailles les vestiges du froment; l'ennemi alors, persuadé que les Thraces avaient de copieuses provisions de blé, puisqu'ils en nourrissaient même leur bétail, abandonna le siège.
6 Thrasybule, général des Milésiens, voyant ses troupes fatiguées du long siège qu'elles soutenaient contre Alyatte, qui espérait les réduire par famine, ordonna que tout le blé de la ville fût apporté sur la place publique avant l'arrivée des députés lydiens qu'il attendait, et fit préparer pour le même temps des festins chez tous les citoyens. En montrant ainsi la ville en fête, il fit croire à l'ennemi qu'il lui restait assez de vivres pour soutenir longtemps encore le siège.
XVI. Comment on prévient les trahisons et les désertions.
1 Cl. Marcellus fut informé que Bantius, de Nole, s'efforçait d'amener ses concitoyens à une défection au profit d'Hannibal, parce que celui-ci, l'ayant trouvé parmi les blessés après la bataille de Cannes, lui avait fait donner des soins, et l'avait renvoyé dans sa patrie. N'osant pas le mettre à mort, de peur que son supplice n'irritât les habitants de Nole, il le fit venir près de lui, et lui dit qu'il était un soldat excellent; que jusqu'alors il ne l'avait pas connu; et, après l'avoir engagé à rester dans son armée, il lui fit présent d'un cheval. Ce bienfait lui assura la fidélité non seulement de Bantius, mais encore de tous ceux de la ville sur lesquels celui-ci avait de l'influence.
2 Hamilcar, général des Carthaginois, voyant les nombreuses désertions de ses auxiliaires gaulois, qui passaient du côté des Romains, où, à cause de la fréquence même du fait, ils étaient reçus comme des alliés, engagea ceux qui lui étaient le plus fidèles à simuler une désertion. Ils le firent, et taillèrent en pièces les Romains qui s'étaient avancés pour les recevoir. Cet artifice, outre le succès qu'il valut alors aux Carthaginois, fut cause que, dans la suite, les véritables transfuges furent suspects aux Romains.
3 Hannon, commandant en Sicile l'armée carthaginoise, apprit que des Gaulois mercenaires, au nombre de quatre mille environ, s'étaient entendus pour passer du côté des Romains, parce qu'ils n'avaient pas reçu leur solde de quelques mois. N'osant sévir contre eux, dans la crainte d'une révolte, il promit de les indemniser généreusement du retard dont ils souffraient. Les Gaulois le remercièrent de cette assurance; et pendant le délai qu'il avait fixé pour l'exécution de ses promesses, il envoya dans le camp du consul Otacilius son trésorier, homme d'une fidélité éprouvée, qui, feignant d'avoir déserté pour quelque désordre dans ses comptes, annonça que quatre mille Gaulois devaient être envoyés au fourrage la nuit suivante, et qu'il serait facile de les surprendre. Otacilius, qui ne voulait ni se fier tout d'abord à un transfuge, ni laisser échapper une pareille occasion, mit en embuscade des troupes d'élite. Les Gaulois tombèrent dans le piège, et remplirent doublement le but d'Hannon: ils tuèrent des Romains, et furent eux-mêmes exterminés jusqu'au dernier.
4 Hannibal imagina une semblable vengeance à l'égard de ses transfuges. Informé que plusieurs soldats avaient déserté la nuit précédente, et sachant aussi qu'il y avait des espions de l'ennemi dans son camp, il dit ouvertement qu'il ne fallait pas donner le nom de transfuges à des hommes adroits qu'il avait envoyés pour pénétrer les desseins de l'ennemi. Ces mots, une fois connus des espions, furent transmis aux Romains, qui saisirent les déserteurs d'Hannibal, leur coupèrent les mains, et les renvoyèrent.
5 Diodore, étant à la tête des troupes qui défendaient Amphipolis, et parmi lesquelles se trouvaient deux mille Thraces qu'il soupçonnait de vouloir piller la ville, annonça faussement que des vaisseaux ennemis, en petit nombre, étaient abordés à la côte voisine, et qu'on pouvait aisément les piller. Excités par l'espoir du butin, les Thraces partirent, et Diodore, ayant fermé les portes, les empêcha de rentrer dans la place.
XVII. Des sorties.
1 Les Romains qui tenaient garnison à Palerme, lorsque Hasdrubal s'avançait pour assiéger cette ville, ne placèrent, à dessein, qu'un petit nombre de soldats sur les remparts. Hasdrubal, enhardi par cette apparente faiblesse, s'approcha, témérairement, et son armée fut taillée en pièces dans une sortie que firent les assiégés.
2 Emilius Paullus, attaqué dans son camp, à l'improviste, par toute l'armée des Liguriens, retint longtemps ses troupes, comme par crainte; ensuite, quand il vit les ennemis fatigués, il fondit sur eux par les quatre portes du camp, les défit, et en prit un grand nombre.
3 Velius[108], qui commandait la garnison romaine dans la citadelle de Tarente, ville assiégée par Hasdrubal, envoya vers celui-ci des députés pour lui demander la vie sauve et la retraite libre. Tandis que, trompés par cette feinte, les ennemis se tenaient peu sur leurs gardes, Velius fit tout à coup une sortie, et les tailla en pièces.
4 Cn. Pompée, investi dans son camp près de Dyrrachium, non seulement dégagea son armée, mais encore, dans une sortie pour laquelle il avait bien choisi le temps et le lieu, enveloppa César, au moment où celui-ci livrait une impétueuse attaque à un fort[109] que défendait un double retranchement; en sorte que, placé entre ceux qu'il attaquait et ceux qui étaient venus l'enfermer, César courut un grand danger, et perdit beaucoup de monde.
5 Flavius Fimbria, fortifiant son camp près du Rhyndacus[110], en Asie, contre le fils de Mithridate, fît tirer des tranchées le long des flancs et vers la tête de ses retranchements, au dedans desquels il tint ses troupes immobiles, jusqu'à ce que la cavalerie des ennemis se fût engagée dans les intervalles étroits de ses fortifications; alors il fit une sortie, et leur tua six mille hommes.
6 Pendant la guerre des Gaules[111], C. César, informé, de la part de Q. Cicéron, que les lieutenants Titurius Sabinus et; Cotta avaient été battus par Ambiorix, et que celui-ci le tenait lui- même assiégé, marcha à son secours avec deux légions. Après avoir d'abord attiré l'ennemi contre lui seul, il feignit de craindre, et retint ses soldats dans son camp, auquel il avait donné, à dessein, moins d'étendue qu'à l'ordinaire. Les Gaulois, qui comptaient déjà sur la victoire, et en voulaient au butin, se mirent à combler le fossé, et arrachèrent les palissades. Aussitôt le combat commença; et les troupes de César, tombant sur eux de tous côtés, en firent un grand carnage.
7 Titurius Sabinus, ayant en tête une nombreuse armée de Gaulois, retint la sienne dans ses retranchements, pour faire croire aux ennemis qu'il avait peur; et, afin de le leur persuader, il envoya au milieu d'eux un faux transfuge, qui leur affirma que les Romains, réduits au désespoir, se disposaient à fuir. Les barbares, excités par l'espérance de la victoire, se chargèrent de bois et de fascines pour combler les fossés, et se dirigèrent à pas de course vers notre camp, qui était situé sur une colline. Alors toutes les troupes de Titurius s'élancèrent à la fois sur eux, en tuèrent un grand nombre, et firent beaucoup de prisonniers.
8 Les habitants d'Asculum, que Pompée allait assiéger, ne firent paraître sur leurs murailles qu'un petit nombre de vieillards infirmes; et, après avoir par là inspiré de la sécurité aux Romains, ils sortirent tout à coup, et les mirent en fuite.
9 Les Numantins, au lieu de déployer leur armée sur les remparts, lorsqu'ils furent assiégés par Popillius Lénas se tinrent renfermés dans l'intérieur de la ville, afin d'amener l'ennemi à tenter l'escalade. Popillius, qui ne trouva pas même de résistance sur les murailles, soupçonna quelque piège; et, au moment où il donnait le signal de la retraite, les assiégés firent une sortie, et tombèrent sur ses troupes, qui descendaient des remparts et prenaient déjà la fuite.
XVIII. De la résolution des assiégés.
1 Les Romains, pour montrer de la confiance pendant qu'Hannibal était devant les murs de Rome, firent sortir, par une porte opposée à son camp, des recrues destinées aux armées qu'ils avaient en Espagne.
2 Le maître du champ où campait Hannibal étant mort, le terrain fut mis en vente et porté, par les enchères, au prix où il avait été acheté avant la guerre.
3 Pendant que Rome était assiégée par Hannibal, les Romains, de leur côté, faisaient le siège de Capoue, et décrétaient que, tant que cette ville ne tomberait pas en leur pouvoir, l'armée ne serait point rappelée.
LIVRE QUATRIÈME.
PRÉFACE.
Après avoir recueilli des stratagèmes, fruits de mes nombreuses lectures, et les avoir classés avec un soin scrupuleux, pour remplir les promesses des trois premiers livres, si toutefois je les ai remplies, je vais présenter dans celui-ci des exemples qu'il ne me paraissait guère possible de faire entrer dans le même cadre que les autres, parce qu'ils appartiennent plutôt à la stratégie qu'aux stratagèmes[112]: aussi, malgré leur importance, ils ont dû être séparés des premiers, étant d'une nature différente au fond; et, si je les rapporte, c'est dans la crainte que le lecteur qui, par hasard, en rencontrerait ailleurs quelques-uns ne soit entraîné, par des ressemblances, à me reprocher des lacunes[113]. C'est donc un complément que je dois donner; et dans ce livre, comme dans les autres, je m'efforcerai d'observer les divisions par espèces.
Chapitres
I De la discipline.
II Effets de la discipline.
III De la tempérance et du désintéressement.
IV De la justice.
V De la fermeté de courage.
VI De la bonté et de la modération.
VII Instructions diverses sur la guerre.
I De la discipline.
1 P. Scipion, arrivé devant Numance, releva dans l'armée la discipline[114], qui était tombée par la négligence des chefs précédents. Il renvoya un grand nombre de valets, et ramena les soldats à l'habitude du devoir, en les soumettant chaque jour à de pénibles exercices. Il leur imposait des courses fréquentes, les obligeant à porter les provisions de plusieurs jours, en sorte qu'ils s'accoutumèrent à endurer le froid et la pluie, et à traverser à pied les gués des rivières. Souvent il leur reprochait, leur mollesse et leur manque de courage, et brisait les meubles qu'il trouvait trop recherchés, ou peu utiles dans les expéditions. Il agit de cette manière, notamment à l'égard du tribun C. Memmius, à qui, dit-on, il adressa ces paroles: «Tu ne seras que peu de temps inutile à la république et à moi, mais tu le seras toujours à toi-même.»
2 Q. Metellus, dans la guerre contre Jugurtha, rétablit, par une semblable sévérité, la discipline relâchée de ses troupes, et alla jusqu'à défendre aux soldats d'user d'autre viande que de celle qu'ils auraient eux-mêmes fait rôtir ou bouillir.
3 On rapporte que Pyrrhus dit à son recruteur: «Choisis-les grands; moi, je les rendrai forts.»
4 Sous le consulat de L. Flaccus et de C. Varron, les soldats furent, pour la première fois, obligés au serment. Auparavant les tribuns n'exigeaient d'eux qu'un simple engagement; du reste, ils juraient tous ensemble que la fuite et la crainte ne leur feraient jamais quitter leurs étendards, et qu'ils ne sortiraient des rangs que pour saisir un javelot, frapper un ennemi, ou sauver un citoyen.
5 Scipion l'Africain dit à un soldat dont le bouclier était trop élégamment paré, qu'il n'était pas surpris de voir qu'il eût orné avec tant de soin une arme sur laquelle il comptait plus que sur son épée.
6 Philippe, dès la première organisation de son armée, supprima l'usage des chariots, et n'accorda qu'un valet à chaque cavalier, et un à dix fantassins, pour porter les cordes des tentes et les meules à blé. Quand on entrait en campagne, il faisait porter à chaque soldat de la farine pour trente jours.
7 C. Marius, voulant retrancher les équipages, qui ne sont pour l'armée qu'un très grand embarras, fit mettre en paquets, et attacher sur des fourches, le bagage et les vivres des soldats, qui avaient ainsi un fardeau facile à porter, et dont ils pouvaient aisément se décharger: de là vient le proverbe des mulets de Marius.
8 Lorsque Théagène, général athénien, marchait contre Mégare, les soldats lui ayant demandé leurs rangs, il répondit qu'il les leur donnerait près de la ville; puis il envoya secrètement en avant ses cavaliers, avec ordre de retourner ensuite et de s'avancer, comme des ennemis, contre leurs compagnons. Pendant que cet ordre s'exécutait, il avertit les soldats de se préparer à soutenir l'attaque, et permit d'établir l'ordre de bataille de telle manière que chacun prît la place qu'il voudrait. Les plus lâches s'étant aussitôt portés en arrière, tandis que les plus braves étaient accourus aux premiers rangs, il voulut que chacun gardât dans les lignes la place où il se trouvait alors.
9 Lysandre, général lacédémonien, faisant châtier un soldat qui s'était écarté de la route, celui-ci lui affirma que ce n'était point pour piller qu'il s'était éloigné de l'armée: «Je ne veux pas même, répondit Lysandre, que l'on puisse le soupçonner.»
10 Antigone, informé que son fils s'était logé chez une femme qui avait trois filles d'une grande beauté, lui dit: «J'apprends, mon fils, que vous êtes à l'étroit dans une maison habitée par plusieurs maîtres; prenez un logement plus spacieux.» Et quand il l'eut fait sortir, il défendit à quiconque aurait moins de cinquante ans, de loger chez une mère de famille.
11 Le consul Q. Metellus, qu'aucune loi n'empêchait de conserver toujours son fils auprès de lui, aima mieux cependant qu'il s'acquittât de son service comme soldat.
12 Le consul P. Rutilius, à qui les lois permettaient d'avoir son fils attaché à sa personne, le fit soldat dans une légion.
13 M. Scaurus, apprenant que son fils avait lâché pied devant l'ennemi, dans la forêt de Trente, lui défendit de venir en sa présence. Le jeune homme, ne pouvant supporter cet affront, se donna la mort.
14 Autrefois les Romains, comme les autres nations, campaient par cohortes, et formaient çà et là des espèces de hameaux, les villes alors étant seules fortifiées. Pyrrhus, roi d'Épire, fut le premier qui enferma une armée entière dans une même enceinte retranchée[115]. Les Romains ayant défait ce prince dans les plaines Arusiennes, près de Bénévent, s'emparèrent de son camp, dont ils étudièrent la disposition, et en vinrent peu à peu à cet art de camper qu'ils pratiquent aujourd'hui.
15 P. Scipion Nasica, n'ayant pas besoin de vaisseaux, occupa cependant ses soldats à en construire pendant un quartier d'hiver, craignant que l'inaction ne les perdît, et que, dans la licence qui accompagne l'oisiveté, ils ne fissent quelque injure aux alliés.
16 M. Caton a écrit que l'on coupait la main droite aux soldats convaincus d'avoir volé leurs compagnons, et que, si on voulait les punir moins sévèrement, on leur tirait, du sang devant la tente du général.
17 Cléarque, général lacédémonien, disait à ses soldats qu'ils devaient redouter leur général plus que l'ennemi: il voulait leur faire entendre que pour ceux qui se seraient retirés du combat par crainte d'une mort douteuse, il y aurait un supplice certain.
18 D'après l'avis d'Appius Claudius, le sénat, pour punir des prisonniers renvoyés par Pyrrhus, roi d'Épire, mit les cavaliers dans l'infanterie, les fantassins dans les troupes légères, et tous eurent ordre de camper hors des retranchements, jusqu'à ce qu'ils eussent rapporté chacun les dépouilles de deux ennemis.
19 Le consul Otacilius Crassus ordonna que ceux qu'Hannibal avait fait passer sous le joug fussent, à leur retour, campés hors des fortifications, afin que, se trouvant ainsi exposés, ils s'accoutumassent au danger, et devinssent plus hardis devant l'ennemi.
20 Sous le consulat de P. Cornélius Nasica et de D. Junius, les soldats qui avaient déserté leurs étendards étaient, après condamnation, battus de verges, et vendus publiquement.
21 Lorsque Domitius Corbulon faisait la guerre en Arménie, deux corps de cavalerie et trois cohortes de son armée ayant tout d'abord lâché pied devant l'ennemi, près d'un château, il leur ordonna de camper hors du retranchement jusqu'à ce que, par des efforts constants et d'heureuses escarmouches, ils eussent fait oublier cette honteuse conduite.
22 Le consul Aurelius Cotta ayant, dans une pressante nécessité, donné l'ordre à des chevaliers d'aider à fortifier le camp, et une partie de ceux-ci s'y étant refusés, il en porta plainte aux censeurs, qui leur infligèrent des notes d'infamie. Il obtint ensuite du sénat qu'on ne leur payât point la solde pour leurs services passés. L'affaire fut même portée devant le peuple par les tribuns, et tous les citoyens concoururent, par leur avis unanime, à l'affermissement de la discipline.
23 Q. Metellus le Macédonique, faisant la guerre en Espagne, ordonna aux soldats de cinq cohortes qui avaient abandonné leur position à l'ennemi, de faire leur testament[116], et d'aller reprendre ce poste, les menaçant de ne pas les recevoir au camp, s'ils ne revenaient victorieux.
24 Le sénat ordonna que l'armée qui avait été battue près du Siris, serait conduite par le consul P. Valerius, près de Firmum, afin qu'elle y établît son camp, et qu'elle passât l'hiver sous les tentes; et, comme elle s'était honteusement laissé mettre en déroute, le sénat décida qu'on ne lui enverrait aucun renfort, jusqu'à ce qu'elle eût vaincu l'ennemi, et fait des prisonniers.
25 Des légions qui, pendant une des guerres Puniques, n'avaient pas fait leur devoir, furent, par un décret du sénat, reléguées en Sicile, où elles ne reçurent que de l'orge pendant sept années.
26 C. Titius, chef de cohorte, ayant abandonné sa position à l'ennemi, dans la guerre des esclaves fugitifs, L. Pison l'obligea de se tenir tous les jours devant le prétoire, vêtu d'une toge sans ceinture, la tunique déliée et les pieds nus, jusqu'au moment de la garde de nuit, et lui interdit les repas en commun, ainsi que les bains.
27 Sylla condamna une cohorte et ses centurions à se tenir debout devant le prétoire, le casque en tête, mais sans ceinture, pour s'être laissé enlever leur position par l'ennemi.
28 Domitius Corbulon, en Arménie, voulant punir Emilius Rufus, général de cavalerie, qui avait lâché pied devant l'ennemi, et dont les troupes étaient mal armées, lui fit déchirer les vêtements par un licteur, et le condamna à se tenir, dans cet état déshonorant, devant la tente prétorienne, jusqu'à ce que tout le monde se fût retiré.
29 Atilius Regulus, allant du Samnium vers Lucérie, s'aperçut que ses soldats prenaient la fuite à la vue de l'ennemi, qui était venu à sa rencontre. Aussitôt il rangea devant son camp une cohorte à laquelle il ordonna de tuer, comme déserteur, quiconque abandonnerait le champ de bataille.
30 En Sicile, le consul Cotta fit battre de verges Valerius, tribun militaire, de l'illustre famille Valeria.
31 Le même consul, ayant chargé P. Aurelius, son parent, de la conduite du siège de Lipara, pendant qu'il allait lui-même chercher de nouveaux auspices à Messine, le fit battre de verges, pour avoir laissé incendier ses retranchements, et prendre son camp, le mit au nombre des fantassins, et lui imposa le service de simple soldat.
32 Le censeur Fulvius Flaccus exclut du sénat[117] son frère Fulvius, qui, sans l'ordre du consul, avait congédié une légion dans laquelle il était lui-même tribun.
33 M. Caton, ayant donné trois fois le signal du départ, s'éloignait avec sa flotte d'un rivage ennemi où il avait campé quelques jours, lorsqu'un soldat, qui était resté à terre, demanda, par des cris et des gestes, qu'on vînt le prendre. Caton, après avoir ramené à la côte tous ses vaisseaux, ordonna qu'il fût saisi, et mis à mort, aimant mieux le faire servir d'exemple, que de le laisser ignominieusement immoler par les ennemis.
34 Appius Claudius décima des soldats qui avaient pris la fuite, et ceux que le sort désigna périrent sous le bâton[118].
35 Deux légions ayant abandonné le champ de bataille, le consul Fabius Rullus fit désigner par le sort, dans chacune, vingt soldats qui eurent la tête tranchée en présence de l'armée.
36 Aquillius fit périr de la même manière trois hommes par centurie, de troupes qui s'étaient laissé forcer dans leur poste par l'ennemi.
37 M. Antoine, dont le retranchement avait été brûlé par l'ennemi, décima les deux cohortes qui étaient alors chargées de la garde des ouvrages, fit mettre à mort un centurion de chacune, et congédia honteusement le chef de la légion, dont les soldats ne reçurent que de l'orge pour ration.
38 Une légion ayant, d'après l'ordre de son chef[119], mis à sac la ville de Rhegium, ses quatre mille soldats furent emprisonnés et envoyés au supplice. Le sénat défendit même, par un décret, de leur donner la sépulture, et de pleurer leur mort.
39 Le dictateur L. Papirius Cursor voulait que l'on battît de verges et que l'on fît mourir sous la hache Fabius Rullus, maître de la cavalerie, pour avoir, quoique avec succès, combattu malgré ses ordres. Sans rien accorder ni aux prières, ni aux instances des soldats, il le poursuivit à Rome, où il s'était réfugié; et là le dictateur ne fit grâce du supplice à Fabius, que lorsque celui- ci vint avec son père se jeter à ses genoux, et que le sénat et le peuple[120], d'un commun accord, intercédèrent pour lui.
40 Manlius, qui dès lors fut surnommé Imperiosus, fit battre de verges et frapper de la hache son fils, qui avait engagé, contrairement à ses ordres, un combat où cependant il avait été vainqueur[121].
41 Le jeune Manlius, voyant les soldats disposés à se révolter en sa faveur contre son père, leur dit qu'il n'y avait personne dont la vie fût assez précieuse pour faire renverser la discipline; et il obtint d'eux qu'ils lui laisseraient subir sa peine.
42 Q. Fabius Maximus fit couper la main droite à des transfuges.
43 Lorsque le consul C. Curion allait faire la guerre aux Dardaniens, une des cinq légions qu'il commandait se révolta près de Dyrrachium, en se refusant au service, et en déclarant qu'elle ne suivrait pas ce chef téméraire dans une expédition si pénible et si dangereuse, il ordonna aux quatre autres légions de sortir du camp, et de se mettre en ordre de bataille, les armes à la main, comme pour combattre; ensuite il fit avancer la légion rebelle, sans armes et sans ceinturons, en présence de toute l'armée, et l'obligea de faucher la litière pour les chevaux. Le lendemain il ôta encore les ceinturons aux soldats, leur fit creuser un fossé, et, insensible à toutes les prières de cette légion, il lui enleva ses enseignes, abolit même son nom, et incorpora dans les autres légions les soldats qui la composaient.
44. Sous le consulat de Q. Fulvius et d'Appius Claudius, les soldats qui, après la bataille de Cannes, avaient été relégués en Sicile par ordre du sénat, supplièrent[122] M. Marcellus de les envoyer contre l'ennemi. Marcellus consulta le sénat. Il lui fut répondu qu'on ne jugeait pas à propos de confier les intérêts de la république à des hommes qui les avaient abandonnés. Toutefois, on autorisa Marcellus à faire ce qui lui paraîtrait convenable, à condition qu'aucun de ces soldats ne serait exempté du service, ne recevrait ni solde, ni récompense, et ne repasserait en Italie, tant que les Carthaginois y resteraient.
45 M. Salinator, après son consulat, fut condamné par le peuple, pour avoir partagé inégalement le butin entre les soldats.
46 Le consul Q. Petillius ayant été tué dans un combat contre les Liguriens, il fut décrété par le sénat que la légion à la tête de laquelle ce consul était mort serait tout entière signalée comme ayant manqué à son devoir[123]; qu'on lui retrancherait la solde d'une année, et que ce temps de service ne lui serait pas compté.
II. Effets de la discipline.