Part 9
Que ne puis-je exprimer ce que je vois! Vous qui savez et qui pensez, je vous le demande, méditez ceci. Je vois au milieu du dix-huitième siècle, par suite du règne de la débauche, une négation subite du christianisme, et le propos délibéré d’écraser Jésus-Christ et la croix. Je vois, au même instant, les ténèbres envahir ce siècle, comme au calvaire, à la mort du Christ, et toute lumière immédiatement retirée aux esprits ennemis de Dieu. J’insiste. Je vois le religieux dix-septième siècle en possession de la lumière des trois mondes, lumière théologique révélée, lumière expérimentale et scientifique du monde des corps, puis une troisième lumière proprement philosophique, résultant des deux autres, par l’élan du génie et la force profonde de la foi. Le scepticisme impie rejette la lumière révélée du monde divin: à l’instant même la lumière de la philosophie lui est ôtée. Il cesse de pouvoir comprendre, et même d’apercevoir toute la philosophie du monde moderne. Non seulement il perd la lumière d’en haut et ses effets sur la philosophie proprement dite, mais il perd la meilleure moitié de la lumière d’en bas. Il tombe absolument au-dessous de Platon et au niveau de Démocrite dans les atomes et dans le vide. L’élan naturel qui, de la vue du monde physique, s’élance vers les idées, et prend son vol vers Dieu, lui devient impossible. Leur esprit a perdu ses ailes, leur raison son élan; c’est-à-dire, ô prodige! que le plus noble et le plus efficace des mouvements de la raison, celui qui s’élève, qui découvre, qui a des ailes et qui est, comme nous l’avons souvent dit, le calque logique du sacrifice,--ce que Platon avait dit avant nous,--ce mouvement s’arrête en eux. Leur esprit, qui niait la croix, a été, comme par miracle et châtiment, paralysé en un instant dans ses deux ailes! O amis! si l’on voyait les choses spirituelles comme on voit le monde extérieur, le seul spectacle de ce châtiment intellectuel des impies ramènerait le monde au christianisme.
Ce n’est pas tout. La chute devait être encore plus profonde, le châtiment plus étonnant. Si vous saviez ce qu’est la sophistique contemporaine et la folie panthéistique, qui se nomme la folie nouvelle, vous verriez l’esprit des impies qui au dix-huitième siècle, marchait du moins sur terre, mais privé d’ailes et dans les ténèbres, vous le verriez faire de nos jours un incroyable effort pour descendre sous terre et prendre, de haut en bas, je ne sais quel vol lugubre et singulier, comme pour chercher des lumières souterraines dans les abîmes.
Leurs pères avaient perdu la force de leurs ailes, mais avaient conservé la marche. Ceux-ci n’ont plus ni vol ni marche, ils n’ont plus qu’un seul mouvement, la chute.
Ils ont voulu se donner un élan, mais c’était un élan retourné.
Ils se sont fait des ailes, mais des ailes plus lourdes que l’homme, plus lourdes que la terre, qui précipitent au lieu d’élever.
Regardez bien, Messieurs, et vous verrez dans ces images le caractère précis du sophisme contemporain. Leur volonté a dénaturé les deux mouvements de la raison; ils nient les deux principes de la pensée: celui qui marche dans l’identité des déductions; celui qui monte d’un libre élan sous l’infaillible attrait de la souveraine vérité. Ils détruisent le premier en affirmant audacieusement _l’identité des contraires_, ce qui est le propre caractère et l’aveu naïf de l’absurde. Ils détruisent le second en retournant sa direction, et prenant ainsi leur élan vers les ténèbres librement choisies. Ce qu’ils découvrent dans cet élan, le voici: c’est que la vérité est nulle, que l’Être n’est pas, que le Néant est identique à l’Être. Voilà, ô frères, les deux philosophies qui remplacent la philosophie chrétienne du monde moderne. La première avait répudié la lumière révélée et perdu la lumière philosophique, mais s’attachait à la lumière du monde des corps et continuait avec effort la science de la nature, créée par les chrétiens. Les autres ont tout perdu, à ce point qu’ils rejettent la science du monde des corps, comme n’étant pas philosophique, qu’ils méprisent la nature comme étant un obstacle à l’idée, et qu’ils ont affirmé ceci: «Quand la nature n’est pas d’accord avec notre philosophie, c’est que la nature s’est trompée!»
Voilà, chrétiens, nos adversaires. Nous n’avons d’autres adversaires que ces deux sectes. Quiconque repousse le panthéisme contemporain, quiconque s’élève plus haut que le rire voltairien, celui-là n’est point contre nous. Or, qui n’est pas contre nous est pour nous, selon la parole du Sauveur.
Nos adversaires dans l’ordre de la vérité, de la science, de l’affirmation, sont donc absolument et radicalement impuissants. Ils peuvent nier, détruire, diviser et se diviser; mais se réunir pour construire, pour édifier, pour affirmer, ils ne le peuvent. S’ils l’essayent, comme le panthéisme contemporain, ils produisent des monstres, qui sont une démonstration par l’absurde de leur incurable stérilité.
Il reste donc, mes frères, que les chrétiens, au nom de Jésus-Christ crucifié, s’emparent des trois lumières: lumière divine et révélée du monde d’en haut, lumière purement naturelle du monde des corps, et lumière à la fois divine et humaine de la sagesse chrétienne, de la philosophie du monde nouveau. Il reste qu’éclairés par la croix, les ministres de Dieu rassemblent en un seul faisceau les trois lumières, et qu’ils élèvent ce phare incomparable sur le trône de la force moderne, qui s’appelle la parole publique, fixée pour tous les temps, multipliée pour tous les lieux.
V
Mais précisons. Comment la croix peut-elle devenir et la lumière et l’instrument de ce triomphe intellectuel de l’esprit nouveau, maintenant opprimé par l’esprit païen qui domine? Le voici.
Il existe une étrange et vigoureuse peinture représentant le Calvaire sous la miraculeuse obscurité. Tout est noir, sauf la croix qui attire un rayon du ciel qu’elle réfléchit sur toute la scène. Tout point qui touche cette ligne lumineuse de la croix devient fécond à l’instant même, et des morts ressuscités sortent de terre.
De même la croix, je veux dire la doctrine du sacrifice, la pratique et l’idée et les applications intellectuelles du sacrifice, la croix, dis-je, fait descendre la lumière du ciel, la répand sur la terre, ressuscite et relève vers le ciel l’esprit humain, si mort qu’il soit, lui rend tous ses mouvements et toutes ses forces, et la vie, et la marche, et l’élan. Elle réunit dans une lumière unique, à la fois divine et humaine, les trois mondes que l’homme veut connaître.
En effet, le monde d’en haut est donné par la foi. Mais la donnée de la foi est obscure. La foi n’est pas la science. Il faut traduire en philosophie la simplicité de la foi, et faire germer en sagesse lumineuse ses données implicites. Ceci est un autre don du Saint-Esprit, dit la théologie: ceci s’opère par ce que l’on appelle _les vertus intellectuelles inspirées_, vertus données de Dieu, et sans lesquelles la foi, pour notre esprit, n’est qu’un talent à faire valoir; mais vertus auxquelles l’homme travaille, et dont il ne se rend capable qu’en saisissant la croix et en s’y attachant. Il n’y a de lumière divine que pour l’intelligence sacrifiée, qui sort de soi pour s’élancer dans l’infini de Dieu. Les anciens eux-mêmes l’avaient vu, Platon l’a dit: «Philosopher, c’est apprendre à mourir.» Et ailleurs: «La sagesse n’est donnée qu’aux morts.» Et, en effet, l’attache aux phénomènes, sans libre élan vers les idées, est le mal des esprits terrestres non sacrifiés. Ces esprits ressemblent aux cœurs non sacrifiés, qui aiment la terre, le plaisir et les sensations: ces cœurs n’ont pas d’idées; ils n’ont pas même la science de la terre, ils n’en ont que la vue animale. Et les esprits eux-mêmes, si grands qu’ils soient, lorsqu’ils sont liés à des cœurs non sacrifiés, perdent l’élan philosophique. Il faut abstraire, couper et retrancher, dépasser l’accident et les formes particulières pour arriver au vrai. C’est-à-dire qu’il faut sacrifier pour connaître la vérité, comme il faut sacrifier pour pratiquer le bien. Le sacrifice est la grande loi logique, comme il est la grande loi morale. Et je n’appelle point sacrifice ce que Bossuet nommait si bien: l’_anéantissement pervers_ des faux mystiques. Ceci est le procédé des sophistes, qui anéantissent l’Être par la pensée, et le font identique au néant. Mais j’appelle sacrifice l’imitation du saint et salutaire sacrifice de la croix, où l’homme meurt, pour renaître glorieux; où l’on meurt au temps pour revivre à l’éternité, à l’égoïsme pour revivre à l’amour. En un mot, j’appelle sacrifice non pas ce qui anéantit, mais ce qui multiplie et glorifie. Et ce divin passage, ce très saint et divin sacrifice, est le procédé nécessaire de la vie, pour notre cœur, notre esprit, notre corps, pour notre progrès dans le temps, et notre salut dans le monde à venir. Jésus-Christ, par sa croix, a inoculé sur la terre ce divin procédé de progrès, d’accroissement, de régénération et de résurrection. Les hommes, les peuples, les esprits et les cœurs qui s’y donnent, y trouvent la voie, la vérité, la vie.
La croix donc, éclairant nos travaux, peut seule relier les trois mondes dans sa lumière, et nous donner le commencement de cette science d’ensemble, qui ravira et entraînera l’esprit vers Dieu. Sans la croix, la base terrestre de la science ne s’élèvera jamais plus haut que la terre: l’œil contemplera la terre, mais sans y voir le reflet du ciel. «Nul ne peut monter au ciel, dit le Sauveur dans l’Évangile, que celui qui en est descendu... Mais quand j’aurai été élevé de la terre (par la croix), j’attirerai tout à moi.» Cela veut dire qu’aucun effort humain ne pouvait découvrir les divines données de la foi, c’est-à-dire la lumière du ciel. Mais la lumière du ciel, une fois répandue sur la terre par Jésus-Christ, qui est cette lumière même, peut remonter et attirer jusqu’au ciel la terre même. Et si la volonté de Dieu doit régner en la terre comme au ciel, sa lumière peut aussi briller sur la terre comme au ciel. Le chrétien, dans la science de la croix, peut comparer la terre avec le ciel. Il peut comparer l’ensemble des données terrestres, fruits de la science moderne, et l’ensemble des données célestes, apportées par le Révélateur, méditées, développées par l’Église catholique depuis des siècles. La sève terrestre, nécessaire à toute science humaine, peut, par l’arbre de la croix, dont les racines pénètrent jusqu’au centre du globe, remonter jusqu’au ciel pour s’unir à son air vital, et l’air vital, bu par la science terrestre, dans les branches de la croix, redescend jusqu’au centre du globe, pour y porter la vie d’en haut.
VI
La croix, outre ce qu’elle est d’ailleurs, est donc le véritable, le seul instrument de la science.
Les ministres de Dieu, ou les hommes sacrifiés à Dieu, seront ses ouvriers. Les autres les aident et taillent les pierres. Eux seuls connaissent le plan, l’ensemble, la loi, la vie du tout, et ont la force qui élève et rapproche les fragments du vrai. Eux seuls peuvent, par le sacrifice, acquérir quelque science expérimentale des choses d’en haut, et traduire en lumière humaine les données obscures de la foi; eux seuls peuvent écouter Dieu dans la limpidité de la vie pure, le silence de l’humilité, le calme de la pauvreté. Eux seuls devenus humbles par la croix et sacrifiés dans l’étroite personnalité de l’esprit individuel, peuvent travailler plusieurs en un. Nos adversaires ne peuvent se réunir, si ce n’est en tumulte et pour détruire; nous seuls, par l’amour intellectuel des esprits sacrifiés, pouvons nous réunir en ordre pour édifier. Nous seuls donc pouvons, par le nombre et l’union, l’effort suivi, la prière pénétrante et la bénédiction de Dieu, parcourir et connaître le monde immense des sciences contemporaines, parcourir et connaître le monde presque indéfini de l’histoire et de la science sociale, parcourir et connaître le monde plus immense encore de la théologie et de la foi; puis rapprocher les mondes, les comparer, en faire, non pas la confusion et le mélange, mais la mutuelle pénétration dans la lumière, et dans la lumière de la croix, de manière à rapporter toute la nature à l’homme, tout l’homme à Jésus-Christ, à l’Homme-Dieu crucifié et ressuscité et «montant comme il l’a dit lui-même, vers son Père et notre Père, vers son Dieu et notre Dieu.»
Messieurs, toutes ces paroles seront peut-être énigmatiques pour plusieurs d’entre vous; elles seront certainement moins obscures pour ceux qui ont longtemps médité l’Évangile. Quoi qu’il en soit, vous comprenez tous que le travail des ministres de Dieu, des chrétiens dévoués, unis par l’amour de la foi et travaillant dans la saine lumière de la philosophie chrétienne sur les admirables données de la foi, de l’histoire, des sciences, de la nature et de la société, peut produire en ce siècle un mouvement d’ensemble que les siècles passés étaient impuissants à produire; un mouvement d’ensemble que l’esprit païen, esprit de division et d’incrédulité, dénué de philosophie véritable, livré au rêve du scepticisme, ou bien à la folie du panthéisme, ne saurait pas même entreprendre.
Voilà, Messieurs, notre irrésistible puissance dans notre lutte contre les forces du mal.
Nous tenons dans nos mains le principe, la possibilité d’une lumière catholique, universelle, à la fois divine et humaine, que l’adversaire n’a pas et ne saurait avoir. De plus, il y a une force publique, universelle aussi, qui est le gouvernail du monde, et qui est la parole fixée et multipliée par la presse. Nous pouvons nous en emparer le jour même où nous marcherons avec ensemble dans la voie de cette science. Car si l’adversaire a pour lui le nombre, l’intensité des voix, et la clarté superficielle, et l’entraînement du rire et la ligue des passions; nous, nous avons pour nous la vérité, Dieu même et le fond des âmes. Nous n’avons plus seulement la vérité énoncée en langue inconnue, mais bien la vérité traduite, selon la pensée de saint Paul, la vérité scientifiquement et philosophiquement offerte à tout esprit qui pense, en même temps qu’enseignée à tous, populairement et par divine autorité. Nous avons en outre pour nous bien plus de la moitié du camp des adversaires; car le nombre des esprits séduits, dans leur sincère amour du vrai, par la demi-lueur des vérités partielles, frauduleusement tournées contre la vérité, est bien plus grand que celui des méchants, qui, par perversité d’instinct, orientent la foule vers l’erreur. Qu’un rayon parte de la croix, les méchants seront terrassés, et tous leurs auxiliaires séduits seront pour nous, et la croix deviendra le sceptre des chefs intellectuels, comme elle est devenue le sceptre de Constantin. La croix brillera dans le ciel de l’intelligence, comme Constantin la vit briller dans le ciel des batailles. La croix aura son second triomphe et son second avènement dans le monde des esprits créés, avant le dernier avènement où elle brillera dans tous les cieux et dans le ciel des cieux pour le dernier jugement.
O sainte et bienheureuse fécondité de cette seconde époque du triomphe temporel de la croix, n’est-ce pas vous que Bossuet voyait quand il disait: «Heureux les yeux qui verront l’Occident et l’Orient se réunir pour faire les beaux jours de l’Église!» N’est-ce pas vous que Fénelon rêvait toujours? N’est-ce pas vous dont Leibniz disait: «Le temps vient où les hommes se mettront plus à la raison qu’ils n’ont fait jusqu’ici?» N’est-ce pas vous que Joseph de Maistre nommait: «les admirables reconstructions que Dieu prépare?» vous que sainte Hildegarde voyait quand elle parlait du siècle d’admirable vigueur des ministres de Dieu, siècle de vraie lumière, où les deux mondes, l’esprit et le corps, seront confondus dans une même science? vous dont un intelligent historien a dit: «Il se prépare une nouvelle apologie du christianisme, qui réunira les chrétiens, qui entraînera l’incrédulité même[41];» vous dont un philosophe a dit: «C’est l’époque où le panthéisme sera détruit, où l’arbre de la science s’élèvera sur les racines de la révélation: renaissance qui sera pour le monde la plus grande des époques!» N’est-ce pas vous qui faites enfin l’espérance du vicaire actuel de Jésus, l’homme de la croix, qui au pied de la croix avec la Vierge immaculée sa mère, prophétise toutes les fois qu’il parle, quelque grand triomphe de la croix!
[41] Rancke, _Fin de l’histoire de la papauté_, 1re édition.
VII
Or, en présence de ces vérités, Messieurs, quels sont nos devoirs, à nous qui vous parlons, à vous, nos auditeurs ou nos amis? N’est-ce pas, comme nous l’avons dit en commençant, de pratiquer tout l’Évangile, avec un cœur nouveau; puis de donner notre vie et nos forces à la propagation de l’Évangile, au triomphe de la croix?
Et nous d’abord qui vous parlons, qu’avons-nous entrepris? Qu’est-ce que l’Oratoire?
L’Oratoire est un lieu de prière, d’étude dans la prière, et de propagation évangélique par la parole et par la plume.
Laissez-moi vous parler un peu, Messieurs et frères de cet Oratoire, de ce faible germe qui cherche à vivre, que vous semblez aimer, et bénir de votre présence et de votre prière. Je vous en parlerai fort librement, à cœur ouvert, comme de l’œuvre d’autrui; or il semble que c’est une œuvre que Dieu opère, et que nous regardons du dehors comme vous. Si jamais j’ai dû comprendre cette parole de saint Paul: «Nous, nous sommes créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres que Dieu prépare, pour que nous marchions à sa suite,» c’est bien en présence du spectacle de cette petite œuvre naissante. Dieu a tout préparé, et quelques hommes ont suivi timidement, imparfaitement, de loin. Il a voulu en bien des circonstances paraître clairement à nos yeux, agir lui-même pour tout conduire, tout commencer. Et d’abord, Il prépare notre idée, nous l’avons vu, depuis un demi-siècle, et l’inspire à tous les penseurs chrétiens, aux prêtres, aux religieux, que les besoins urgents du sacerdoce n’emportent pas tout entiers dans l’action. Quant à nous, qui sommes un très petit groupe dans l’ensemble, Lui qui s’occupe des détails comme du tout, et des moindres choses comme des grandes, Lui, dis-je, s’est occupé de nous aussi. Dieu prépare depuis bientôt trente ans, vingt ans, dix ans, les divers membres de ce groupe à s’unir pour travailler à la grande idée de ce siècle. Dieu a voulu l’existence de ce petit centre, de ce petit sanctuaire d’étude et de prière uniquement fondé sur cette pensée, livré à cette idée de la Croix du Sauveur, comme centre et source de lumière.
C’est donc l’œuvre de Dieu, je ne saurais le mettre en doute. Seulement nous pouvons laisser périr l’œuvre de Dieu par notre orgueil, notre lâcheté, notre inintelligence, notre incapacité; ce qui arriverait évidemment, par le fait même, si nous avions le malheur d’épuiser la première sève de l’Oratoire naissant en quelque œuvre particulière et secondaire; si nous n’appliquions pas toutes nos pensées à cette science de la croix, qui est la propre science du Prêtre: _labia enim sacerdotis custodient scientiam_; si enfin nous ne savions pas concentrer toujours nos forces vives dans l’essence même de l’Oratoire, qui n’est autre que l’essence même du sacerdoce, la Prière et la Prédication de l’Évangile: _Nos autem orationi et ministerio Verbi instantes erimus._ Retenez bien, Messieurs, cette restriction. Mais, grâce à Dieu, cette œuvre est une plante que le Père céleste a plantée. Voici donc ce que nous pouvons dire du but intellectuel de notre œuvre; je dis le but intellectuel, car il s’agit de l’essence même de l’Oratoire, tout est dans ce seul mot: _Nos autem orationi et ministerio Verbi instantes erimus._
VIII
Travailler au triomphe intellectuel de la croix, par l’ensemble des forces humaines bénies de Dieu, et par cette science d’ensemble possible par la croix seule; prier, se recueillir pour recevoir quelque lumière d’en haut, quelque bénédiction intellectuelle, et quelque initiation dans la science de la croix; travailler dans la lumière évangélique toutes les sciences, surtout les sciences morales, et leur application à la vie des peuples et à la solution de la grande crise que traverse le genre humain; se réunir pour travailler plusieurs en un, afin de ramener à l’unité toutes les branches de la science et toutes les directions de la pensée; s’attacher avec zèle et respect à la pureté, à la simplicité, à la clarté, et, si l’on peut, à la beauté et à la dignité de la parole, afin de répandre partout la science chrétienne, fruit de la foi, de la prière, du travail opiniâtre et de l’union, tel est le but.
Les moyens sont d’abord: la réunion de plusieurs dans un lieu de prière et d’études, dans cet Oratoire qui se compose de deux éléments: l’Oratoire proprement dit, et puis l’atelier de travail, ou, si l’on veut, la chapelle et la bibliothèque. Il faut être plusieurs ouvriers, posséder des forces diverses, les uns l’histoire, le droit; d’autres les lettres ou la philosophie; d’autres les sciences économiques et politiques; d’autres la physique et les mathématiques, l’astronomie et toutes les sciences du monde des corps: d’autres posséderont à fond la théologie, qui, d’ailleurs, en tant que reine et directrice, doit, aussi bien que la philosophie, être commune à tous, du moins au degré suffisant.
Ces éléments donnés, il nous faut la ferme résolution de travailler avec accord, avec ensemble, avec prière et sacrifice perpétuel, sachant qu’on ne peut rien qu’en Jésus-Christ à qui l’on ne s’unit qu’en s’unissant au sacrifice. Puis il nous faut la résolution de ne pas nous perdre dans la polémique, mais de combattre l’ennemi par voie de supplantation. Il nous faut encore la résolution de voir dans tout ennemi un frère possible, un auxiliaire probable si, sans le frapper du glaive, nous l’enveloppons de lumière.
Il nous faut la résolution de parler toujours, et dans toute l’étendue de la science, une même langue, la langue du monde civilisé, en supprimant le grec et les idiomes techniques des sciences particulières.
Il nous faut la résolution d’écrire la vérité avec notre âme entière, esprit et cœur, afin de s’adresser à tous les sens, à toutes les facultés des hommes, afin de les atteindre tous, et ceux qui savent penser et ceux qui savent sentir, ceux qui pensent par images et ceux qui pensent par raisonnement. Un style complet est celui qui atteint toutes les âmes et toutes les facultés des âmes! Or, si l’on aime, si l’on sait, si l’on prie, si l’on admire, si l’on travaille longtemps, si l’on sacrifie les mille bizarres particularités du lieu et du moment, de la coterie et du système, on peut avoir un style moins incomplet que le langage ordinaire des savants.
Mais il nous faut surtout bien choisir le côté par lequel nous devons présenter au monde la grande philosophie chrétienne. Il faut savoir quel est le point qui, d’ici à un demi-siècle, doit être surtout développé. Ce point, ce n’est pas la métaphysique ni la logique, c’est la morale, c’est la grande science du devoir. C’est l’éternelle, universelle et infaillible morale évangélique qu’il faut verser comme un esprit vivant, et comme un feu sacré, dans une science d’ensemble qui, unissant en elle le droit, l’histoire, la politique, la législation et l’économie politique, puisse se nommer la science du devoir, du devoir d’homme à homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné: science nécessaire pour terminer la crise où se débat le monde contemporain au moment où il se transforme.
Cette science évidemment, qui est surtout celle de la croix, est la première que nous aurons à travailler ensemble, nous chrétiens, et à établir dans le monde, par le détail de ses applications.