Les Sources

Part 10

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C’est ainsi que nous renverserons sans l’attaquer la vieille philosophie païenne qui prend pied parmi nous depuis un siècle, sous forme de scepticisme, et puis de panthéisme. Nous la renverserons en y substituant la puissante et lumineuse philosophie chrétienne, populairement enseignée par la presse à toute l’Europe, au monde entier. Nous en ferons deux traductions: l’une pour le monde lettré et l’autre pour le peuple, et une autre encore de vive voix.

Tel est notre devoir à nous qui vous parlons. Voici maintenant non pas votre devoir, Messieurs, mais la part que vous pouvez prendre vous-mêmes à nos travaux, vous nos amis, nos auditeurs.

IX

Avant tout, vous pouvez, et vous le pouvez tous, nous aider par votre prière. La prière est la plus grande des forces. Priez Dieu de nous supporter, de nous soutenir, quoique indignes ouvriers de son œuvre. En second lieu, vous pouvez nous aider par quelque coopération intellectuelle, soit en venant travailler avec nous dans une union plus ou moins intime, soit en travaillant loin de nous, mais dans le même sens. Et cette œuvre, en effet, est l’œuvre de tous les chrétiens, des ministres de Dieu d’abord, du clergé catholique tout entier, de vous tous, si vous vous élevez, quoique laïques, au sacerdoce du zèle, du dévouement et du travail pour Dieu. Dieu veuille susciter parmi vous des saints d’abord, puis pour la propagation de la vraie science, des génies chrétiens!

Enfin, Messieurs, quelques-uns d’entre vous, peut-être, travailleront à l’œuvre commune, par cet esprit de sacrifice qui fonde sur terre le corps des œuvres de Dieu. Oui, je voudrais pouvoir vous inspirer l’esprit de fondation.

Les œuvres de Dieu, les idées de l’Église du Christ ont été, il y a un demi-siècle, en France, entièrement dépouillées de leur corps. C’est ce qu’on a opéré plus récemment, sous nos yeux, en Espagne et puis en Piémont. C’est ce que le Piémont exécute en ce moment même, magnifiquement, en Italie. L’esprit païen craint en effet que l’esprit de Dieu ne s’incarne. Mais Dieu bénit la foi de ceux qui travaillent à réparer ces ruines, et qui donnent aux divines idées un asile et un corps.

Je connais un chrétien vénérable qui m’honore de son amitié, et qui vient de fonder dans sa patrie,--car il n’est point notre compatriote,--une œuvre immense. C’est une maison de vingt-cinq missionnaires. Maison, chapelle, bibliothèque, existence à perpétuité de vingt-cinq ouvriers évangéliques, ce noble chrétien a fondé le tout à lui seul.

Pourquoi d’autres chrétiens, aussi nobles de cœur, et placés dans les mêmes circonstances, n’auraient-ils pas l’inspiration de fonder grandement aussi le corps de la divine idée dont nous venons de vous parler? L’Oratoire, autrefois, avait couvert la France de ses bibliothèques. Ces livres dorment maintenant dans ces catacombes de l’esprit que l’on appelle bibliothèques publiques: aucun œil ne les aperçoit, aucune main n’en secoue la poussière, et nous, nous avons à doubler nos efforts pour travailler sans livres, ou bien avec quelques débris que le hasard nous met en mains[42].

[42] Depuis que ce discours a été prononcé, l’illustre et bien regrettable Augustin Thierry nous a fait le très grand honneur de nous léguer sa bibliothèque.

L’Oratoire avait couvert la France de ses maisons et de ses églises. Aujourd’hui, nous avons cette salle pour chapelle[43]. Sans doute nous bénissons cet humble commencement. Cette pauvreté, c’est notre crèche; et cette crèche portera bonheur à la divine idée. Mais le temps vient où nous devons nous livrer au travail avec plus de force et d’ensemble, et il nous faut, comme à saint Joseph, l’atelier de travail et les instruments de travail, pour nourrir le divin enfant.

[43] La chapelle de l’Oratoire est construite aujourd’hui.

Quelqu’un nous les donnera. Dieu enverra quelqu’un. Et si ce n’est un seul, les envoyés de Dieu seront plusieurs.

C’est donc ainsi, Messieurs, qu’aujourd’hui, ou bientôt, ou par la suite, quand Dieu voudra, vous pourrez nous aider: et cette œuvre peut devenir pour vous, ou l’un de ces plaisirs, ou l’une de ces affaires, dont je vous ai dit souvent: «Il faut d’autres plaisirs, d’autres affaires!»

X

Et maintenant, je rentre dans ce que j’ai appelé si souvent notre devoir. Votre devoir n’est point telle ou telle œuvre particulière. Votre devoir est de pratiquer l’Évangile, c’est-à-dire de faire pénitence et de participer au sacrifice, parce que le règne de Dieu approche, et afin qu’il approche plus vite. Votre devoir est de prendre la croix, de la porter et de suivre Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le temps où nous vivons demande d’autres chrétiens que des chrétiens qui dorment. Il faut des combattants, il faut des ouvriers. Tout chrétien doit être ouvrier ou combattant: car il faut défendre la croix, il faut chasser l’esprit païen, l’esprit adversaire de la croix, du milieu de cette humanité nouvelle fondée sur la lumière, la force et la vertu du Christ. Pendant que nous dormons, l’ennemi marche. J’entends par là l’esprit de retour au paganisme par l’abolition du sacrifice, par la rechute dans les sens et l’orgueil, par la rechute dans tout ce qui sépare et divise, par la rechute dans l’antique égoïsme, qui repullule avec fureur, dès que le sacrifice est aboli. O mes frères, ne laissez pas l’envahisseur s’avancer plus loin. Prenez la croix. Levez la tête, occupez-vous des intérêts de la justice et de la vérité, et cessez de trouver dans ce qu’on nomme le monde, dans ce monde banal et vieilli, tous vos plaisirs, toutes vos affaires. Honte à celui qui, parmi tant d’affaires, n’en a pas une qui soit pour Dieu! Honte à celui qui, dans ses mille plaisirs, n’en a pas un qui vienne de Dieu. Le temps approche, espérons-le, où l’homme qui vivra pour lui seul, selon la fade et coupable routine du vieux monde décrépit, ne sera plus un homme aux yeux des siens, mais un efféminé. Le temps vient où, comme autrefois dans l’enthousiasme des croisades, les femmes enverront à l’homme qui prétendra rester dans ses plaisirs et son repos la quenouille de fileuse pour le réveiller par la honte.

Le temps vient où, réveillés enfin par la honte ou par le danger, les chrétiens retrouveront une science et une pratique plus profonde de la croix; y verront le passage de cette vie qui meurt, à la vie éternelle; et y verront de plus le passage de la vie terrestre mauvaise, corrompue, corruptrice, toujours en décadence, à la vie généreuse, grandissante et féconde qui fait marcher le monde vers la justice, qui hâte le terme où la nouvelle humanité, fondée par la croix du Sauveur, régnera sur la terre entière pour la gloire de Dieu et pour la paix et le salut du plus grand nombre.

Ainsi soit-il.

LES SOURCES

(SECONDE PARTIE)

OU

LE PREMIER ET LE DERNIER LIVRE

DE LA

SCIENCE DU DEVOIR

PREMIER LIVRE

PRÉPARATION

CHAPITRE PREMIER

I

Je vous ai autrefois proposé un plan d’études[44]. Je voudrais aujourd’hui vous proposer un plan de vie.

[44] _Les Sources_ (Ire partie).

Ce plan de vie se résume en un mot, que j’ose vous adresser au nom de Dieu: «Mon fils, sois bon!»

Le plan est simple; mais vous verrez qu’il est aussi riche qu’il est simple.

Sans doute, il n’y a que les grands cœurs qui savent ce qu’il y a de gloire à être bon. Mais pourquoi vous, qui que vous soyez, n’auriez-vous pas déjà, ou n’oseriez-vous pas demander à Dieu, votre Père tout-puissant, un grand cœur et de grandes pensées?

Essayons. Voyons si vous saurez comprendre la grandeur et la gloire de la bonté. Voyons si vous voulez cette gloire.

Donc, je vous le demande, voulez-vous être bon? Voulez-vous être _l’homme de bonne volonté_ que Dieu veut[45]?

[45] Et in terra pax hominibus bonæ voluntatis.

Voulez-vous consacrer votre vie à la justice et à la vérité? Voulez-vous vraiment accomplir la mission de l’homme sur la terre?

Voulez-vous être généreux, courageux, désintéressé? Seriez-vous fier de devenir un serviteur des hommes, un ouvrier de Dieu? Sauriez-vous suivre, avec une clairvoyance imperturbable, avec une indomptable résolution, le but humain, l’œuvre de Dieu?

Quels que soient votre état ou votre âge, votre richesse ou votre pauvreté, votre ignorance ou votre science, vous pouvez, si vous avez un cœur vivant, vous pouvez concevoir la royale et divine ambition de mettre dans les destinées du monde votre poids de justice et de bonté.

Laissez-moi vous faire part du perpétuel étonnement de ma vie.

Il m’est entièrement impossible de concevoir pourquoi parmi tant d’hommes qui couvrent la face du monde, il n’en est point qui ait l’idée de prendre pour but réel et unique de sa vie, la justice[46]. Il n’y a pas de but si étrange, si mesquin, si difficile, si dangereux, que ne poursuivent avec ardeur, courage, sagacité, persévérance, des milliers d’hommes. Beaucoup d’hommes se jouent de la vie; quelques-uns même la jettent; et personne n’a l’idée de la poser comme une offrande et comme une force donnée à la justice!

[46] Non est qui faciat bonum, non est usque ad unum.

Je vois des âmes qui semblent d’ailleurs dans l’ordre, dans la morale et la religion. Elles veulent assurément ne pas vivre dans l’iniquité. Mais le but n’est pas la justice. Elles ont un autre but constant, qui absorbe leurs pensées et leurs forces. Elles n’aiment point par-dessus toutes choses Dieu, la Justice, la Vérité.

Et je ne parle pas, en ce moment, de l’homme attaché à la terre pour en tirer par son labeur, le pain du jour. Je parle de l’homme libre, qui possède son temps et sa vie. Je parle de cet homme de vingt ans qui est né riche, qui est instruit, qui sait l’histoire, qui voit l’état du monde, et dont le cœur n’est pas encore éteint. Il entre dans la vie. Que va-t-il faire? Je ne sais. Mais à coup sûr voici ce qu’il ne fera pas. Se tenant humblement et résolument devant Dieu et devant sa conscience, il n’aura point la surprenante audace de dire ceci: «Je ne veux rien; je ne crains rien; et n’ayant autre désir ni autre crainte, je donne ma vie à la justice et à la vérité.»

Voilà, dis-je, ce qui me surprend. Quoi! personne ne comprend ce que veulent dire ces mots: donner vie à la justice et à la vérité! Quoi! votre esprit n’aperçoit pas le réel et le plein de cette sublime carrière! Et votre cœur ne conçoit pas cette immense et simple ambition!

Eh bien! je vous adresse ce livre pour vous aider à concevoir cette ambition. Je vous aiderai, et vous réveillerai peut-être, en vous disant comment Dieu m’a donné l’idée de cette consécration. Vous, de votre côté, aidez-moi, réveillez-moi: demandez-moi comment, ayant dans l’âme ces idées et ces germes, je les ai enfouis presque tous et n’ai pas su produire leurs fruits.

II

Mais combien il sera difficile peut-être de me faire entendre!

Nous sommes aujourd’hui, en Europe, cruellement divisés; divisés par des ignorances incurables et par d’inextricables malentendus.

Tout est nié, tout est affirmé, absolument nié ou absolument affirmé. Les voix se choquent directement et s’éteignent l’une contre l’autre. Et déjà la colère intervient, la foudre s’accumule; le sombre aveuglement de l’orage et de la colère nous enveloppe, et la lumière de la raison et la sérénité de la justice sont étouffées.

Mais ne pourrions-nous donc nous entendre en un point? Ne pourrions-nous pas, tous ensemble, nous appuyer sur l’évident principe de l’éternelle morale, de l’infaillible et universelle religion? Être bons les uns pour les autres, être justes les uns pour les autres? Avoir pitié de l’immense multitude qui souffre, et vouloir essuyer tant de larmes? Ne serait-ce pas là le point incontesté? N’est-ce pas là l’évidence morale et la vérité nécessaire? N’y aurait-il pas là une base inébranlable, un point de départ simple, solide et accepté de tous?

Je l’espère, voilà par où commencera le retour à la paix, à l’union, à la force que donne l’union et aux miracles que produit la force des hommes unis.

Oui, nous nous unirons dans une immense pitié pour les souffrances du monde, et dans l’espoir et dans la volonté de les guérir.

Oui, la vérité se démontrera de nouveau, pour produire de nouveaux grands siècles. Elle se démontrera, non plus par des discours, mais bien par des miracles. Les discours sont usés. Jésus démontrait sa doctrine en guérissant les hommes et en multipliant les pains. La vérité réelle et incarnée veut, aujourd’hui encore, se démontrer en guérissant les peuples et en multipliant la vie dans toute l’humanité.

Il y a là un nouveau principe d’héroïsme et d’enthousiasme que Dieu veut inspirer à notre siècle. Ouvrons nos cœurs et nos esprits à cette inspiration et à cette force.

N’est-il pas temps de commencer les grands changements, les vraies révolutions, et d’imposer aux nations elles-mêmes les lois de Dieu? Tu ne tueras pas! Tu ne déroberas pas! Pourquoi ces lois, évidemment divines et nécessaires, n’atteignent-elles que les hommes isolés, mais non pas les hommes rassemblés? Pourquoi les peuples sont-ils ligués contre les lois de Dieu? Comment un peuple dont la législation condamne le misérable qui vole un peu d’argent continue-t-il à s’organiser pour le pillage du globe?

C’est en présence de ces questions que je vous dis, à vous qui voulez être clairvoyant et courageux, ces mots de la sainte Écriture: «Prends de la force, et deviens un homme.» Pourquoi? Pour faire triompher sur la terre les évidences morales qui maintenant nous pressent. Deviens fort pour imposer au monde la raison et la loi de Dieu. Sois homme pour oser dire: «Au nom de Dieu, il faut que le désordre cesse. Je le veux. J’y mettrai ma tête s’il le faut.»

Oh! pourquoi le courage moral et religieux existe-t-il à peine? Est-ce la force de sacrifier sa vie qui manque à l’homme? En aucune sorte. Parmi nous, qui n’a pas cet atroce courage des batailles, toujours prêt à marcher, sans hésiter, au-devant du fer et du feu? Nul ne refuse de s’élancer contre la mort la plus épouvantable. Nul ne recule. Les enfants y vont comme les autres. Tout homme que soutiennent une patrie et l’honneur sait mourir. O sublime beauté du courage! Grandeur, noblesse et majesté du genre humain! Voyez, par ce sublime côté, si l’humanité n’est pas belle! Voyez si l’homme n’est pas une force dont la grandeur est encore inconnue!

Que sera-ce donc quand cette force immense, cette incalculable puissance du courage qui sacrifie la vie, s’appliquera, non plus à l’extermination guerrière, tradition du vieux monde païen, mais à la protection de l’ordre et de la justice sur la terre, et à la réunion des peuples sous l’unité de la loi de Dieu?

Nous avons commencé à régner magnifiquement sur la matière par la puissance des lois physiques enfin connues et appliquées. Commençons maintenant, par la puissance des lois morales éternellement connues, à régner sur nous-mêmes et sur le genre humain. On peut, on doit faire triompher dans l’ensemble la loi morale et la justice. On peut s’entendre pour réprimer par toute la terre ceux qui volent et qui tuent, hommes ou peuples. On peut marcher vers l’union croissante des hommes et des nations. Voilà le but. Voilà la terre promise! Heureux ceux qui ne cessent d’y croire et d’y marcher!

C’est dans ce but et dans cette foi que je vous dis: Sois bon! Prends de la force, et deviens homme!

CHAPITRE II

I

Mais pour comprendre ce plan de vie, et surtout pour oser l’entreprendre, il y a une première condition fondamentale qu’il faut remplir.

Il y a un obstacle à vaincre. Il y a comme une chaîne qu’il faut briser.

Cette chaîne, c’est l’illusion universelle qui nous attache à la vieille surface de ce monde tel qu’il est.

Cette chaîne, c’est l’amour de l’argent!

Mais, comme il est presque impossible de faire entendre ceci à aucun homme, il faut que je vous expose en détail par quelle voie et par quel bonheur il m’a été donné, dès ma jeunesse, de parvenir à comprendre ce point.

Écoutez, je vous prie, cette histoire de l’heure la meilleure de ma vie.

J’étais alors un écolier de dix-sept ans, qui venais d’obtenir, en mon collège, beaucoup d’honneurs, et en étais ravi de joie. Plein d’espérance, libre de toute souffrance et de toute peine, et d’ailleurs très ami du travail, j’étais heureux de vivre. Et c’est pourquoi un soir, au lieu de m’endormir,--je vois encore cette cellule du dortoir,--voici que je me mis à méditer sur mon bonheur.

Or, cette rêverie fut, sous une forme très simple, presque banale, le plus grand événement de ma vie. Je n’étais qu’un enfant. Une heure après, j’étais un homme.

Je récapitulais mes succès récents, et j’en méditais de plus grands pour l’année où j’entrais et pour celle qui suivait.

Je croyais voir ces dernières années s’achever dans un travail vigoureux et fécond. Je voyais croître peu à peu les forces de mon esprit, je sentais le talent venir.

Je sortais du collège et commençais,--toujours dans ma vision,--d’autres études qui préparaient ma carrière supposée. Dans ces études et cette carrière, j’espérais parvenir aux succès les plus éclatants.

Cependant l’orgueil juvénile se mêlait aussi de prudence et de raison. Je voyais cette énorme foule de concurrents que la lutte acharnée des concours m’apprenait à ne pas mépriser. Mais, ayant déjà entrevu que le noyau des amis du travail diminue vite à mesure qu’on avance dans la vie, je mettais ma confiance dans un travail toujours plus énergique, et j’arrivais ainsi aux premiers rangs. Puis, loin de m’enfermer dans l’étroite enceinte d’une carrière, je prétendais à toute la gloire que peuvent donner les lettres. Ici venaient encore des travaux, des succès, dont j’apercevais en esprit tous les détails, et dont je sentais toutes les joies.

La fortune venait par surcroît, solide, surabondante, tout honorable, fruit du travail et de la gloire.

Puis se déroulait un tableau d’une grande beauté.

Je voyais une splendide demeure, au milieu d’une splendide nature; mon père et ma mère bien-aimés y vivaient près de moi.

Puis la grande lumière du tableau, l’âme de la gloire, de la nature, de la fortune, l’être idéal, rêvé depuis la première heure de l’adolescence, apparaissait dans la splendeur de sa beauté, dans la surnaturelle puissance de l’amour le plus pur, le plus fort et le plus religieux qui fut jamais.

Tous ces tableaux vivaient devant mes yeux. Dieu même, je crois, donnait en ce moment à mon esprit une force créatrice. Je sentais et palpais la vie. Je résumais des jours et des années en un instant. J’en tenais la substance, j’en sentais les délices, avec une force, une ivresse, une vivacité que la réalité n’a point. Je vis ainsi se dérouler, jour par jour, année par année, dans le plus bel ensemble et les plus riches détails, une vie comblée de tous les biens dont l’homme peut jouir sur la terre. Et la vie avançait, toujours plus belle et plus remplie, à mesure que mes années se déroulaient et se comptaient.

Et, en effet, je comptais mes années. J’allais de la jeunesse à la virilité, et puis à la maturité, et ces années de la maturité s’accumulaient.

Tout à coup j’aperçus, avec une vive tristesse, qu’à l’âge où je me voyais parvenu, mon père dépassait de bien loin les limites ordinaires de la vie. Mon père mourait, et j’étais à son lit de mort.

Ma mère, ma mère presque adorée, survivait jusqu’à l’âge le plus avancé. Mais enfin, elle aussi mourait. Abreuvé de douleur, je lui fermais les yeux.

Ma sœur et mes amis, peu à peu, suivaient la voie commune et me quittaient.

Mais voici qu’à son tour, la noble et belle compagne de ma jeunesse, l’âme de ma vie, entrait dans son hiver, recueillait ses rayons et se préparait au départ. Lui survivrais-je aussi? Oui, elle aussi mourait. La voilà froide et morte sous mes yeux.

Épouvanté et brisé de douleur, je serrais mes fils dans mes bras. Ils étaient hommes depuis longtemps. J’étais moi-même fort avancé dans la vieillesse. Leur survivrais-je encore? Hélas! ma vie est inépuisable! Je m’endurcis et je me dessèche sans mourir. Comme le tronc vidé d’un vieil arbre, je dure par mon écorce, et je vois, en effet, mourir mes fils.

Me voilà seul, sans branches ni rejetons, mais je végète encore un peu. Enfin mon heure arrive, et je suis sur mon lit de mort.

Oui, le moment viendra où je serai étendu sur un lit, je m’y débattrai pour mourir, et je mourrai.

En ce point de mon rêve éveillé, Dieu, qui voulait me faire traverser en une heure toute la vie et la mort, donnait de plus en plus à ma pensée la puissance créatrice. Ce que je pensais s’opérait.

Je voyais intuitivement toutes ces choses. Je les éprouvais toutes. Et tout était plus vif que la réalité. Il m’est impossible de dire avec quelle vérité je vis la mort. La mort me fut montrée, dévoilée et donnée. Je ne pense pas qu’à mon dernier moment je doive la voir et la sentir, comme je l’ai goûtée à cette heure.

Tout est donc fini! m’écriai-je. Tout est anéanti! Père, mère, sœur, amis, anéantis! Bien-aimée de mon âme, compagne de ma vie heureuse, anéantie! Êtres chéris, issus de mon sang et du sien, anéantis! Moi-même je disparais. Plus de soleil! Plus de monde! Plus d’hommes! Plus rien!

J’ai passé dans la vie un instant. Je vois encore mes années d’enfance! Mon berceau, je le touche de mon lit de mort. Certes, il n’y a pas loin de la naissance à la mort la plus différée. C’est un seul jour, ou plutôt c’est un rêve. Les antiques et banales assertions des moralistes sont la vérité pure.

Voilà la vie! Tous les hommes naissent et meurent ainsi, depuis le commencement du monde jusqu’à la fin. Les générations se succèdent, passent en courant et disparaissent.

Et je voyais, dans une lumière et sous des formes que rien n’effacera de ma mémoire, je voyais les innombrables multitudes, depuis le commencement des siècles jusqu’à la fin, passer, passer comme des troupeaux qui vont à la boucherie sans le savoir.

Et puis je les voyais couler comme les flots d’une rivière qui approche d’une grande cataracte et d’un abîme. Tous les flots y viennent à leur tour, ils tombent, mais pour rester sous terre et ne plus revoir le soleil.

Je voyais, dans ce fleuve, de petits flots surgir et jaillir un instant, et, pendant la durée d’un clin d’œil, refléter un rayon de soleil, puis se ternir et s’enfoncer. Ce flot, c’est moi. Ceux qui ont lui tout à côté, ce sont les êtres que j’ai aimés. Mais tous sont déjà sous la terre et dans l’ombre.

A cette vue, j’étais immobile et comme cloué par l’étonnement et la terreur.

Mais que signifie tout cela? m’écriai-je.

Pourquoi les hommes ne font-ils pas une ligue pour chercher avant tout l’explication de cette affreuse énigme et pour transformer tout cela? Personne ne s’en inquiète! On passe sans s’informer de rien. On vit comme les moucherons qui bourdonnent et qui dansent dans un rayon de soleil. A quoi servent ces apparitions d’un instant, au milieu de ce fleuve qui passe? Pourquoi passe-t-on? Pourquoi est-on venu? A quoi bon tout ce qui existe?

J’étais désespéré pour moi, désespéré pour tous les hommes. Je regardais toujours avec terreur l’abominable et insoluble énigme.

Alors un immense désespoir rassembla mes idées et mes forces pour achever violemment quelque issue et trouver quelque part une ressource et une explication. Se peut-il que ce soit là tout? Se peut-il que tout soit absurde, inutile et dénué de sens? Les choses ont-elles une raison d’être, et quelle est-elle? Si ce que je vois n’est pas tout, où est le reste? Et à quoi sert ce que je vois? Ne peut-on point briser ce rêve?

Mais je n’apercevais aucune réponse à ces questions.

En ce temps-là je n’avais aucune religion. Je ne croyais à rien, sinon peut-être à Dieu. J’avais pour le catholicisme toute l’horreur et tout le dégoût qu’ont pu jamais avoir ses ennemis les plus aveugles.

Cependant je me mis à penser à Dieu. O mon Dieu, m’écriai-je, m’entendez-vous?--Point de réponse. Le ciel est sourd et vide.--Et, toujours plus désespéré, j’essayai un nouvel effort.

Bientôt, sous cet effort vraiment immense, tout mon être éprouva comme une vigoureuse contraction, comme un reflux de la vie entière vers le centre.