Les Sources

Part 11

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Il me sembla que j’entrais dans mon âme et que je pénétrais en moi à des profondeurs insondables, que pour la première fois j’entrevoyais. Je crois voir encore aujourd’hui ces étranges profondeurs. Ce que je dis ici ne sont pas des paroles cherchées. Vous devez le sentir. Ce sont des descriptions de faits, qui sont encore et seront toujours sous mes yeux ineffaçablement.

Tout à coup de l’insondable et mystérieux abîme partit un cri perçant, redoublé, déchirant, capable, à ce qui me semblait d’atteindre aux dernières limites de l’univers, de pénétrer et d’ébranler tout ce qui est. Il me semblait qu’en ce fond de mon âme, un être très puissant, autre que moi, donnait à ce grand cri de toute ma nature soulevée une irrésistible énergie. «O Dieu! ô Dieu! criai-je, expliquez-moi l’énigme. Mon Dieu, je le promets et je le jure, faites-moi connaître la vérité; je lui consacrerai ma vie.»

Aussitôt je compris que cet immense effort et ce grand cri de l’homme entier n’avait pas été vain. Je sentis qu’une réponse me viendrait; mais je ne voyais pas de quel côté.

Pourtant cela seul me calma. La vérité doit exister. La vérité existe. Elle est belle, elle répond à tout. Oui, je la chercherai, et je la connaîtrai et lui consacrerai ma vie.

Alors je m’aperçus que j’étais encore au collège dans ma cellule. Mais je n’étais plus un enfant.

Telle est la première partie de l’histoire.

Voici la seconde:

II

Après le grand événement intime qui me fit passer en une heure de l’enfance à la virilité, je demeurai plus d’une année sans tirer de tout ce que j’avais vu et senti aucune conclusion explicite.

Mais la direction morale de ma vie était changée. Je n’avais plus aucune illusion, ni aucune espérance, dans le sens ordinaire du mot. Tout ce qui, la veille, me séduisait était anéanti. Tous les palais, tous les trésors, tous les honneurs du monde, tout le pouvoir, toute la splendeur des rois, toute la gloire des héros, toute celle des lettres, tout cela me semblait puéril. On m’eût en ce moment proposé un empire, que je l’eusse dédaigné. La vie entière me paraissait si stérile et si vide que je pensais parfois à la quitter. J’étais devenu très sérieux, très critique et très fier. Tous les hommes me paraissaient nuls et inintelligents. A mes yeux, la raison n’était chez eux qu’en germe, mais point en exercice. Par toute leur vie, leurs habitudes, leurs mouvements moraux et intellectuels, je les voyais assez peu différents des animaux.

Aujourd’hui, tout cela, sans doute, me semble encore vrai en partie; mais je le sens tout autrement, et d’ailleurs je sais autre chose.

Il serait trop long de vous dire comment je fus ramené de la tristesse critique et de l’orgueil à l’estime et à la poursuite de cet état d’amour et de bonté, qui est l’état où notre Père met l’âme de ceux qui veulent devenir ses enfants. Je ne vous dirai point en ce moment comment je fus conduit à ce que je sais être la lumière. Je me borne à l’histoire de ce bienheureux commencement de mon éducation par Dieu.

Quand j’eus compris que le monde et l’humanité sont perfectibles; que l’état animal du genre humain peut et doit être transformé; que la raison doit cesser d’être en germe, et qu’elle doit parvenir à régner sur le monde; quand je compris qu’il est un règne de la justice et de la vérité qui approche, et dont l’avènement dépend de nos efforts; que la sainte compassion pour tant de larmes et de souffrances ne sera pas toujours stérile; et qu’enfin l’Évangile de Jésus est l’annonce de cet avenir, l’instrument de ces transformations, la loi nouvelle de ce monde meilleur; quand j’ai su contempler en elle-même cette loi de Dieu, et quand j’ai vu, avec une certitude nécessairement et absolument infaillible, que cette loi est la lumière même, la vérité que j’avais demandée: alors, avec une joie immense et un indicible transport, embrassant ma fortune et mon bien de toutes les forces de mon âme, je consacrai ma vie, comme je l’avais juré, à faire connaître, à faire régner cette vérité, espoir de tous les peuples, ressource de tous les hommes dans la vie et la mort.

Mais je vous prie, décidé que j’étais à consacrer ma vie à la vérité seule,--consécration qui était mon bonheur et qui me suffisait,--quel temps pouvais-je donner à autre chose? Il est clair que je ne tenais plus à la vieille surface de ce monde tel qu’il est, ni surtout à son Dieu, qui est l’argent. Je n’avais aucun temps à donner à l’acquisition des richesses.

Et puis, considérant que l’immense multitude des hommes doivent, jour par jour, gagner leur vie en travaillant, et ne possèdent rien dont ils puissent vivre un jour sans travailler, je refusai le privilège et l’exception, et voulus rester pauvre, comme le sont à peu près tous les hommes.

Jésus-Christ est né pauvre, a voulu vivre et mourir pauvre. Il a travaillé de ses mains pendant trente ans pour gagner son pain de chaque jour. Lorsqu’il a cessé son travail pour commencer sa prédication, il n’avait rien; il recevait son humble nourriture de ses amis, ou de la foule qui l’entourait, ou des femmes qui le suivaient pour le servir. Il marchait et passait en bénissant et enseignant, mais n’avait ni terres ni maisons où il pût demeurer. «Les renards, disait-il, ont des tanières, et les oiseaux du ciel leur nid; le Fils de l’homme n’a pas seulement un lieu pour reposer sa tête.»

Cette parole, je l’avoue, perçait mon cœur de part en part et le remplissait d’enthousiasme. Moi aussi, si j’avais du courage, je pourrais passer en ce monde à la suite de mon Maître en faisant quelque bien, sans jamais posséder un lieu pour reposer ma tête. Et cela me semblait beau et bon. Il me semblait qu’en renonçant à tout,--à ce tout que je connaissais n’être rien,--je gagnais Dieu, la bonté, la lumière, la liberté, et que je recevais en échange le pouvoir de propager la vérité.

Un jour donc, après avoir très mûrement pesé les conséquences les plus cruelles de la pauvreté et de la vie évangélique, je les acceptai librement. Puis, pour donner plus de solennité à l’acte qui allait décider de ma vie, j’entrai dans une église, et là, comme j’étais seul, étendant la main vers l’autel, je fis vœu de ne jamais devenir riche, de ne jamais avoir qu’un but, et de ne posséder qu’un bien, la vérité, et s’il se pouvait, la justice.

Vous comprenez pourquoi je vous dis cette histoire. C’est pour vous montrer, si je puis, comment il faut, au début de la vie, savoir d’abord se mettre en liberté, se dégager de la stérile routine du vieux monde, et garder toutes ses forces pour chercher l’unique nécessaire et l’unique vie permanente et féconde.

En outre, je sais qu’il existe, de plusieurs côtés, un certain nombre d’hommes de cœur, dont la raison est développée, qui aiment, en effet, la justice et veulent se dévouer à son triomphe. J’ai voulu, en me faisant connaître à eux, non pas dans mes inconséquences ni dans mes fautes, dont je demande pardon à Dieu, mais dans l’intention droite et bonne qui, depuis ma jeunesse, a dirigé ma vie, j’ai voulu qu’aucun de ces hommes ne pût douter de mon point de départ et de mon but.

Qu’ils sachent bien que dans toutes ces questions, politiques, sociales, philosophiques ou religieuses, je suis aussi libre de préjugés et d’étroites et mauvaises passions que pourrait l’être un mort. C’est qu’en effet j’ai traversé la mort.

Et puis qu’ils sachent aussi que cette histoire, qui est la mienne, littéralement vraie dans chaque mot, est, à peu de chose près, celle de bien des milliers de prêtres en France et dans le monde entier. Seulement ces généreux et vénérés frères, presque tous, ont su mieux employer que moi le don de Dieu[47].

[47] Tout ce récit, de la plus exacte autobiographie, sa trouve dans les _Souvenirs de ma jeunesse_ publiés après la mort du P. Gratry. (_Note de l’Éditeur._)

CHAPITRE III

I

Et maintenant, je répète ma question:

Voulez-vous être bon? Voulez-vous suivre le plan de Dieu? Voulez-vous consacrer votre vie à la justice et à la vérité?

Alors le premier pas à faire, c’est de vaincre l’obstacle. C’est de briser la chaîne qui tient captifs les hommes et les nations. C’est d’être libre à l’égard de ce monde tel qu’il est.

Comprenez bien ceci: les hommes, liés par la tradition du vieux monde, et emportés par la pente du grossier égoïsme, se trompent à peu près tous, presque toujours, comme s’ils n’avaient pas la raison. Ils vivent encore pour la plupart, dans une avidité presque animale. C’est là leur chaîne, c’est là le paganisme et l’esclavage toujours vivants.

Il y a, pour l’individu comme pour la société, deux voies, deux buts, deux cultes. Il y a Dieu et il y a l’idole. Et savez-vous, d’après l’Évangile, ce qu’est l’idole? L’Évangile dit qu’il y a deux maîtres qu’on ne peut servir à la fois, et ces deux maîtres sont DIEU ET L’ARGENT. «Vous ne pouvez servir à la fois DIEU ET L’ARGENT[48].»

[48] Non potestis Deo servire et mammonæ. (Luc, XVI, 13.)

Ainsi donc l’idole, c’est l’argent.

Mais c’est ici que le monde rit de l’Évangile: _Ils se moquaient de lui_ (_deridebant illum_), dit le texte sacré. Et c’est ici que nous-mêmes nous avons besoin de courage pour prêcher l’Évangile et pour répéter la grande loi: «Vous ne pouvez pas servir à la fois DIEU ET L’ARGENT.» Mais l’Évangile explique la loi, et pose le principe de la science par un seul mot: _richesses d’iniquités_, dit-il, _mammona iniquitatis_.

Donc, ce qui est maudit, ce n’est pas le travail qui accumule des forces représentées par la richesse, mais bien l’iniquité qui les détruit.

L’argent, cette idole qu’on ne peut pas servir si l’on sert Dieu, c’est le culte des richesses injustes, le culte des richesses pour jouir, culte qui brise en effet les forces du travail, et qui ruine les nations.

En ce sens donc, l’argent est véritablement le grand et universel sacrement de tous les cultes faux et de toutes les idolâtries. Plus que le Destin, plus que Jupiter, il est maître des dieux et des hommes. Il est évidemment maître de Jupiter, dieu du pouvoir; de Mars, dieu de la guerre; de Vénus impudique ou pudique[49]; de Mercure, dieu des voleurs, des vendeurs, des joueurs, et aussi dieu de l’éloquence, c’est-à-dire de la grande foule de ceux qui écrivent et qui parlent. L’argent est donc la grande idole et le sacrement de tout mal, et le grand ennemi de Dieu.

[49] Je n’ose absolument point citer, sur ce sujet, le mot de Bourdaloue dans son _Sermon sur les richesses_.

Or, tant que les individus et les peuples ne reviendront pas avec foi au culte du vrai Dieu et ne briseront pas l’idole, tout progrès de chaque homme et du monde est absolument impossible. Aucun triomphe du royaume de Dieu n’est concevable. La justice et la vérité ne pourront faire un pas de plus.

Fouler aux pieds l’idole, c’est donc le commencement de la vie morale, c’est le principe et la condition absolue de tout progrès de l’homme et de la société.

Ce n’est pas sans admiration qu’en ouvrant l’Évangile je trouve que la première parole du premier discours du Sauveur est celle-ci: «Bienheureux les pauvres, parce que le royaume du ciel est à eux.»

Ailleurs je lis cette étonnante condamnation: «Il est impossible qu’un riche entre dans le royaume du ciel.» C’est-à-dire: il est impossible que l’adorateur de l’argent, que l’homme qui n’a pas vaincu cette idole, entre dans le royaume du ciel, dans la justice et dans la vérité, et vienne jamais à la lumière et au bonheur de l’éternelle justice et de l’éternelle vérité.

En effet, ne voyez-vous pas qu’il y a dans toute âme deux choses, la raison et la passion? J’appelle passion cette pente qui nous porte toujours à jouir et à jouir trop; à fuir le travail pour jouir; à s’abaisser, à se dégrader, à ramper, à mentir, à tromper, à voler, à tuer pour jouir, et pour atteindre le grand et universel sacrement de toutes les jouissances, l’argent. Tel est le culte de l’idole. Mais, je vous prie, qu’est-ce que gagnent ces païens dans leur abominable culte? Évidemment tous les maux physiques et moraux.

La science et l’expérience nous disent qu’il y a, dans le cœur et le sang humain, un instinct avide et furieux, une faim, une soif de joie, qui ne cesse de nous emporter. La science ajoute que celui qui se livre à cette pente tue son corps. Celui-là marche vers toutes les maladies, vers la vieillesse précoce et vers la mort avant le terme.

Presque tous les hommes courent ainsi prématurément vers la mort. Et c’est pourquoi la science ajoute: «L’homme ne meurt pas, il se tue.»

Mais s’il tue résolument son corps, est-ce qu’il ne tue pas son âme encore plus vite? Qu’est-ce qu’une âme sans dignité, sans vérité, sans force contre la passion, une âme où règnent une bassesse incurable, une soif continue de jouir, le féroce égoïsme, et le mépris du droit d’autrui et de la vie d’autrui, quand il s’agit d’argent pour soi, de joie pour soi?

Évidemment tous les hommes naissent dans la passion, dans la pente vers soi contre tous, dans ce besoin du mauvais feu des jouissances qui brûlent la vie, consument le corps et l’âme, et nous portent vers la décadence continue, vers toute souffrance pour nous et autrui.

Mais, grâce à Dieu, il y a dans nos cœurs et dans nos âmes une autre force. C’est celle que j’appelle ici la raison. Je parle de la vraie raison, de l’éternelle raison! La raison, dis-je, parlant dans la conscience, est la force qui lutte contre la décadence, qui remonte le courant du mal et brise l’obstacle quand il le faut. Le travail, le courage, l’espérance, la vertu, la justice pour autrui, la victoire sur le lâche et cruel égoïsme, la tempérance, la dignité, la croissance de l’esprit vers la sagesse et la lumière, et celle du cœur vers la justice et la bonté, voilà ce que j’appelle l’effort, dans la conscience, de la raison bénie de Dieu.

N’est-il pas évident que l’obstacle à tout bien et à tout progrès, c’est la pente cupide à jouir et à posséder? L’obstacle, c’est cette avidité d’esprit et de cœur que l’on peut appeler d’un seul mot l’esprit de lucre ou l’amour des richesses. Mais au contraire, la force régénératrice, le ressort du progrès, le bien moral, c’est manifestement cet esprit de sobriété, de désintéressement, de dignité, de vigueur contre l’égoïsme, que l’on peut appeler d’un seul mot: «l’esprit de pauvreté».

Dès lors, comme le dit l’Évangile, il est impossible qu’un riche entre dans le royaume du ciel, et, d’un autre côté, il est évident que: «Bienheureux sont les pauvres, car le royaume du ciel leur appartient.»

L’esprit de pauvreté est le sel de la terre. C’est l’unique voie de cette transformation des sociétés que Dieu veut aujourd’hui. C’est la seule force qui puisse accomplir la mission de l’homme sur la terre, savoir: Mettre en ordre le monde, et disposer le globe terrestre dans l’équité.

II

Mais entendons-nous bien sur ce qu’il faut nommer «l’esprit de pauvreté». C’est le premier point à connaître et à pratiquer en tout temps, mais aujourd’hui surtout. C’est, comme je vous l’ai dit, LE PREMIER MOT DU PREMIER DISCOURS DE JÉSUS.

Il y a, me dit-on souvent, il y a quelque chose qui sonne faux, et qui jamais ne sera vulgairement accepté dans cet axiome qui est l’axiome chrétien, savoir: «Être misérable en cette vie pour être heureux dans l’autre.»

Je vous réponds: Ce mot que vous nommez l’axiome chrétien, n’est pas chrétien, il est absurde. Or, l’Évangile est, partout et toujours, la raison même. L’Évangile dit: «Celui qui renonce à tout, trouve tout, au centuple, même en cette vie[50].» Il dit encore: «Les pauvres et les doux posséderont la terre.» Et saint Paul dit: «Notre loi est utile à tout, et à la vie présente et à la vie future.»

[50] Marc, X, 29 et 30. Nemo est qui relinquerit... Qui non accipiat centies tantum, NUNC IN TEMPORE HOC.

Mais qu’est-ce donc alors que cet esprit évangélique de renoncement, de détachement, de pauvreté? Le voici: On ne peut servir Dieu et l’argent. C’est Dieu qu’il faut servir, non l’argent. Il faut préférer à l’argent la justice, la vérité, l’honneur, la vertu, la morale, la dignité, la liberté. Est-ce douteux? Il faut encore lui préférer la science, l’art, la sagesse, le travail, et quand il faut choisir, on doit résolument fouler aux pieds l’argent, et choisir la justice. Voilà ce qui est bon. Encore une fois, est-ce douteux?

Pensez-vous, ô mon fils, que le chrétien, lorsqu’il choisit sa voie avec conscience et liberté, se dise jamais: «Je serai misérable en cette vie pour être heureux dans l’autre?» Tout au contraire, il doit oser se dire: «Je voudrais posséder le souverain bien dès cette vie.» Pour cela, laissons ce qui n’est pas le bien ni le bonheur, et possédons la vérité, source du vrai bonheur.

Mais quoi! dans la voie commune de ce monde, est-ce donc le bonheur que les hommes poursuivent et qu’ils trouvent? Mais n’est-il pas visible, tout au contraire, qu’à peu près tous les hommes se trompent, égarés par un aveuglement grossier, par une avidité presque animale? On se jette comme les animaux sur la matière, et l’on se bat pour prendre les grandes parts.

Assurément, la vie telle que nous l’avons faite ressemble à un festin sauvage, où de grossiers convives s’arrachent les mets au lieu de se les offrir. Ne devrions-nous pas changer cette manière de poursuivre le bien?

La vie ne pourrait-elle donc pas un jour devenir une agape où chacun offrirait au lieu de prendre; où celui qui attire à lui prête à rire; où l’honnête homme trouve bon de n’accepter qu’une part modeste; où, tandis que les petites gens, s’il s’en trouve, s’occupent des mets, les premiers animent le festin par leur grâce et par leur esprit? Je ne vois pas pourquoi la vie entière ne prendrait pas cette forme, cette beauté et cette dignité. Quand on saura comprendre, ce qui est évident, que l’argent et le pain très nécessaires assurément, sont pourtant les moindres des biens, et que, parmi les forces et les biens, l’esprit, la sagesse et la science, et surtout la bonté, le courage, la liberté, l’amour sont de beaucoup les plus puissantes des forces pour le bonheur présent et quotidien, il y aura, j’espère, parmi les hommes, une plus ardente poursuite des plus grands biens, une plus faible recherche des moindres, et alors le pain et l’argent seront moins grossièrement poursuivis, et moins odieusement partagés.

III

Vous le voyez, l’unique moyen de donner au monde un élan, c’est de briser en votre cœur l’idole, l’idole de tous les temps et de tous les lieux, et de comprendre le premier mot du premier discours de Jésus: «Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté.»

Mais, pour parler précisément: qu’est-ce donc que la pauvreté?

La pauvreté, ce n’est pas la misère, ce n’est pas l’indigence, c’est la vie quotidienne conquise par le travail.

Ainsi définie, la pauvreté manifestement est chose sainte et sacrée: que tous nous devons respecter, estimer et chercher.

En effet, si Dieu notre Père bien-aimé, qui nous gouverne par sa Providence, nous avait mis, tels que nous sommes, dans un monde riche,--ce monde est pauvre, et Dieu fait homme a voulu être pauvre aussi;--s’il nous avait placés dans un monde opulent, évidemment nous étions tous perdus. Qu’eût été pour nous un tel monde, qui eût spontanément offert à nos besoins, à nos désirs, tout ce qu’ils demandaient? C’eût été un monde sans efforts, sans travail, sans courage, sans héroïsme et sans génie, sans rien de ce qui constitue l’homme, et encore moins l’enfant de Dieu. Il n’y aurait eu sur une terre ainsi faite ni hommes, ni fils de Dieu.

Donc notre Père nous a mis dans un monde vigoureux, dans une dure école, dans un monde pauvre, où son fils bien-aimé peut développer son âme, son cœur, son génie et son héroïsme.

Un monde sans lutte, sans obstacles, sans danger et sans mort, n’eût fait de nous qu’une race méprisable. Mais le monde où nous sommes fait des âmes fortes, qui ont l’effort, la constance, l’énergie, le courage et le dévouement, tout ce qui est beau, digne et glorieux.

Voilà la pauvreté: elle est la maîtresse du travail et de l’effort, la mère de toute vertu. Elle est l’institutrice du genre humain.

Or, il y a des hommes, ceux que l’Évangile nomme les riches, et dont il dit: Malheur aux riches! Il y a des hommes qui méprisent ces grands biens, et dont la vie est un perpétuel souci pour fuir la pauvreté, c’est-à-dire le travail, c’est-à-dire l’effort qui développe, le courage qui lutte, qui affronte le danger, et qui dompte l’obstacle.

L’homme a été placé sur cette terre pour la garder, la défendre et la cultiver. C’est évident.

Or, il y a des hommes qui s’abstiennent de ce travail et de ce combat.

Vous qui lisez ces lignes, vous qui êtes riches, qui n’avez jusqu’ici vécu que pour jouir, qui perdez votre vie dans l’immoralité, dans l’inutilité, je vous le demande, est-ce là le rôle que, définitivement et après réflexion, vous acceptez? Vous mettre, pour vous garantir, derrière la masse qui combat et qui meurt?

Mais je vous prie, lorsqu’il y a une guerre visible, avez-vous peur et fuyez-vous? Certes quand il y a du fer et du feu à braver, vous marchez devant les soldats sans qu’aucune conscription vous oblige. Vous êtes les premiers au danger, et vous trouveriez fort étrange qu’un soldat prétendît vous couvrir de son corps. Vous êtes braves, vous êtes généreux, vous êtes courageux, vous êtes nobles!

Mais alors pourquoi vous enfouir dans la honte, la désertion, la trahison, quand il s’agit de cette milice universelle et nécessaire, qui est la vie? Savez-vous donc ce que vous faites, vous qui tenez en main l’argent, c’est-à-dire l’arme ou l’instrument; vous qui avez, par cela même, entre les mains, la force de cent ou de mille hommes; qui, à vous seul, êtes une légion par l’or dont vous êtes armé? Voici ce que vous faites: pendant le combat même vous désertez, et alors vos frères sont vaincus. Les, chefs désertent, ceux qui sont bien armés s’en vont: alors la pauvreté qui était un ressort et une force, la pauvreté se transforme en misère, en faiblesse, en dénûment, en esclavage, et l’homme vaincu meurt par la faim.

O riches, comprenez-vous bien maintenant ce qu’est la pauvreté? Comprenez-vous enfin qu’elle est l’universel devoir, puisqu’elle est le travail, la lutte et l’effort quotidien? En ce sens, tout homme doit vouloir être pauvre et se faire pauvre, car c’est en ce sens qu’il est dit: «Malheur aux riches!» Comprenez-vous aussi ce qu’est en elle-même la richesse, et ce qu’est la propriété? Comprenez-vous que la propriété est le salaire de cent ou de mille ouvriers, donné d’avance à un chef de travail? Et ce chef de travail doit compte à Dieu de l’emploi des salaires, comme il doit compte, en outre, ainsi que tous les autres, de l’emploi de sa vie.

Et de ce point de vue, quand on prêche le mépris des richesses, ne pourrait-on aussi, et pour arriver au même but, prêcher l’estime, le respect de l’argent? Qu’est-ce donc que l’argent, et d’où vient-il? L’argent, c’est du travail accumulé, c’est du temps, c’est de la vie humaine, c’est du sang, des sueurs et des larmes. Voilà ce que vous tenez en vos mains. Qu’en ferez-vous?

Ne voyez-vous pas en ce point tout l’Évangile et tout le jugement de Dieu?

L’Évangile appelle riche, riche maudit, celui qui, tenant en sa main ce sang, ces larmes qui d’ordinaire ne sont pas les siennes, les prostitue, les répand pour jouir. L’Évangile appelle pauvre, _pauvre d’esprit_, celui qui, sachant ce qu’il tient en sa main, respecte ces biens sacrés, et ne les donne qu’au salut des hommes et au progrès du monde. Et je comprends alors que la morale, comme l’Évangile, se résume en une seule question: Que ferez-vous du sang de l’homme et de ses larmes? Consécration? Profanation?

CHAPITRE IV

I